De l’éradication de la domination masculine selon Andrea Dworkin

14/11/2007

De l’éradication de la domination masculine selon Andrea Dworkin

Toute pénétration est un viol ?

source : Chiennes de garde

jeudi 10 août 2006

par M.Tonelotto

« Toute pénétration est un viol », aurait écrit « l’extrémiste » féministe américaine Andrea Dworkin. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on tombe sur un texte portant cette affirmation. Elisabeth Badinter, Eric Zemmour, les masculinistes bien sûr, mais aussi de nombreuses féministes ont colporté cette phrase.

Un site web en anglais, porté à notre connaissance par le proféministe québécois Martin Dufresne, explicite très clairement la position d’Andrea Dworkin sur la question de la pénétration et du viol :

DWORKIN N’A JAMAIS ÉCRIT QUE TOUTE PÉNÉTRATION EST UN VIOL ! ! !

Non seulement Dworkin n’a jamais rien écrit de tel, mais son discours est autrement plus intéressant, utile et précieux que la caricature idiote qui en est faite. Ce qu’explique Dworkin, c’est que dans une société patriarcale, la relation sexuelle est vécue culturellement PAR LES HOMMES eux-mêmes comme l’exercice d’une domination sur la femme. La femme telle que se la représente la société patriarcale est un être dont les frontières physiques ne sont pas « étanches » : contrairement à l’homme, les frontières physiques de la femme peuvent être violées (comme on une armée viole une frontière) par la pénétration. Mieux : ce « viol » de l’intégrité physique féminine est la marque de la supériorité masculine sur la femme, et c’est sur ce mode « guerrier », « envahisseur », que tout homme dans une société patriarcale est appelé à vivre l’acte sexuel. D’où par ailleurs toute la phantamasgorie développée autours du viol comme forme suprême de jouissance, car, si l’on épouse la vision patriarcale, il ne saurait y avoir de plaisir dans la relation sexuelle si elle ne porte en elle la marque symbolique de l’assujetissement de la femme.

Dworkin en veut notamment pour preuve le choix du terme « PÉNÉTRATION », le plus fréquemment utilisé pour qualifier la relation sexuelle entre homme et femme. Le terme de « pénétration » est en effet un terme androcentré et indique une domination de la part de l’homme (qui, parce qu’il « pénètre », est sémantiquement désigné comme acteur de l’acte) sur l’individu qui est pénétré (et qui, ainsi que le relève la forme verbale… est passif).

Pourtant, on pourrait très bien, dans une société totalement inversée et qui serait gynocentrique, décrire la relation sexuelle comme un « ENGLOUTISSEMENT » du pénis de l’homme, ce dernier perdant lors de la relation sexuelle son intégrité physique, phagocyté qu’il serait par la femme. Dans cette vision, c’est la femme qui affirmerait sa supériorité, sa domination sur l’homme via l’acte sexuel : contrairement à l’homme qui se verrait momentanément « amputé » de son sexe et donc atteint dans son intégrité physique, la femme préserverait au contraire son intégrité. Elle serait de plus « active » (elle « engloutit » le sexe) alors que l’homme serait passif (il « se fait engloutir »).

Pour Dworkin finalement, la notion de « pénétration », loin d’être neutre, est au coeur de la vision patriarcale de la relation sexuelle. Par la « pénétration », on instille chez l’homme comme chez la femme une approche de l’acte sexuel qui conforte la supériorité et donc la domination masculine, qui s’exprime par ailleurs en terme d’occurrence de la violence masculine contre les femmes, de majeure pauvreté des femmes, etc.

Voilà pourquoi, selon Dworkin, dans une société patriarcale, les hommes sont appelés à vivre la relation sexuelle sur le mode de la domination, le viol en étant la forme ultime. En gros : pas de plaisir pour « l’homme » (entendu comme construit culturel) sans sentiment de supériorité, de prédation.

Mais Dworkin ne dit pas non plus que tous les hommes (en tant qu’individus), vivent la relation sexuelle comme telle, loin de là. La féministe américaine affirme en revanche que la société crée et entretient cette approche. Elle ajoute notamment que tant que le viol conjugal n’est pas reconnu, le droit de la femme à son « intégrité physique » est dénié, l’homme étant en droit de violer à tout moment cette frontière. Dworkin fait également remarquer que l’obligation de relations sexuelles dans le mariage (qui, sans cela, est réputé « non consommé » et peut être annulé) porte elle aussi la marque de cet assujétissement de la femme et du déni d’intégrité physique [1]

Selon Dworkin, les conséquences pour les individus, sont, côté masculin, le développement d’attitudes de prédateurs, de « violeurs » (mimiques, langage) dans leur relation sexuelle à la femme : l’homme qui n’adopte pas, même « pour rire » cette attitude étant soumis à la raillerie de ses pairs. Quant à la femme qui ne connaît pas la « pénétration », elle est décriée, sa valeur de femme niée, son refus de jouer son rôle de « femme » la sortant définitivement de son droit à « être » une femme. Le rapport sexuel n’est donc plus réellement, pour les femmes, un choix librement consenti, puisque toute la société patriarcale en fait une obligation, un « must » (au sens de « il faut »), sauf à renoncer à être une femme.

Une relation sexuelle vécue sur un pied d’égalité et non de domination, si l’on suit Dworkin, commence par le renoncement à l’image culturelle de la « pénétration ». Il n’y a pas « pénétration », il y a « copulation », c’est à dire rencontre de deux êtres à travers leurs deux sexes, sans « pénétration » ni « engloutissement ». Etrangement, la « copulation », dans le langage courant, est réservée… aux animaux.

D’autre part, une relation sexuelle égalitaire ne pose pas la copulation comme forme unique de relation, elle ne hiérarchise pas davantage les autres moments de la relation sexuelle en les cantonnant à des « priliminaires » ou à du « sexe pas pour de vrai ». Ce que nous nommons communément des « préliminaires » n’ont pas à être vécus comme tels, n’ont pas à déboucher naturellement sur la copulation : ils sont à part entière une relation sexuelle.

Les fantaisies érotiques que la société nous instille dès notre plus jeune âge reproduisent la domination masculine via la relation sexuelle, et hommes comme femmes intériorisent cette vision. A longueur de net des centaines de pages « psychologie » assurent ainsi que le « fantasme du viol » est non seulement l’une des « fantaisies érotiques » préférées des hommes, mais aussi la plus courante chez les femmes. Pour expliquer ce fantasme chez les femmes, on avance systématiquement la notion de « déculpabilisation », les femmes faisant porter au violeur imaginaire la responsabilité du plaisir sexuel qu’elles prennent alors qu’elles estiment ne pas y avoir droit. Avec Dworkin, on s’aperçoit combien cette explication est pour le moins courte, si ce n’est malhonnête : ce fantasme du viol, filles et garçons sont élevés dedans, nolens volens. Plus tard, ils endosseront ce fantasme exactement comme les garçons affirment détester le rose que les filles prétendent tant aimer… alors que dès leur berceau les filles auront été couverte de tissus et jouets roses et les garçons de tissus et jouets bleus.

Quid d’une génération de filles et de garçons dont les fantasmes érotiques culmineraient sur le moment de fusion, de confusion, d’exhaussement qu’est la jonction de leurs deux corps, de leurs deux sexes, de leur plaisir, et non sur le moment où « il prendra » et où « elle sera prise »… ? C’est cela qu’Andrea Dworkin appelait de ses voeux. Loin, très loin de l’image de croque-bitaine qu’en ont fait les antiféministes.

Bref, ceci pour inviter :

– à ne plus colporter ce cliché radicalement faux des propos de Dworkin qui sert si bien les antiféministes [2]

– à lire Dworkin (« Intercourse », notamment), et à tout le moins, l’excellente page d’explication intitulée : « Andrea Dworkin does not believe that all heterosexual sex is rape », écrite par Charles Johnson (pseudo : Rad Geek) qui se trouve ici : http://radgeek.com/gt/2005/01/10/andrea_dworkin

[1] le Washington Post, en annonçant le décès d’Andrea Dworkin, n’hésite pas à prendre appui sur cette notion d’obligation maritale de copulation (mandated intercourse) pour légitimer le fait que « certains » chroniqueurs (ceux du Washington Post, notamment, mais ils se gardent bien de le préciser…) aient pu affirmer que, selon Dworkin toute pénétration serait un viol (Washinton Post du 12 avril 2005, page B06)

[2] il serait de même précieux de resituer les propos du philosophe Michel Foucault sur le viol, sauf à accepter là aussi leur complète déformation par les antiféministes, qui prétendent que Foucault estimerait la qualification du viol en crime, sexiste et discriminatoire contre les hommes ! ! !

Publicités

7 Réponses to “De l’éradication de la domination masculine selon Andrea Dworkin”

  1. Emelire Says:

    Merci pour ce super texte, je l’avais lu déjà mais le lire et le relire, fait du bien.

  2. mauvaiseherbe Says:

    Emelire,

    Merci de votre passage et de votre intervention :-)

    Et comme vous dites oui, ces textes qui visent à réhabiliter les travaux d’Andréa dworkin, méritent largement d’être lus et relus

  3. sémaphore Says:

    Texte bien évidement éssentiel quand sur un plateau de télé l’essayiste Pascal Bruckner dont le récent soutien à Nicolas Sarkozi a fait perdre tout crédit à ses écrits à mes yeux, a continué de me décevoir en ressortant cette phrase que les anti féministe de bon teint ont le mauvais goût de nous resservir à loisir..dénaturant l’oeuvre d’Andréa Dworkin qu’ils n’ont même pas pris la peine de lire…et ce qu’ily a de plus regrettable c’est que personne n’a réagi sur le plateau!…Personne! Pas même Irène Thery!…Accablant que ce silence!…Evidemment qu’elle n’a jamais dit que toute pénétration était un viol…l’invention de contre vérités est-elle leur seule manière de faire taire les féministes…faut-il que leurs revendications soient à ce point perçues comme dérangeantes et déstabilisantes envers les convention du système androcentré pour être à ce point diabolisées
    l’émission en question ci-dessous :
    qui ne drécrypte pas grand chose!…sinon ses propres insuffisances(-;
    sémaphore

    Ce soir (ou jamais !)
    Mais où sont les hommes ?

    Magazine | Culturel jeudi 8 novembre 2007
    23:25 > 00:45 FRANCE 3

    Invité : Marcel Gauchet, Serge Hefez, Pascal Bruckner, Irène Thery, Didier Tronchet, Marcela Lacub, Coralie Trinh Thi, Katoucha
    Presentateur : Frédéric Taddeï

    En détails … : Décrypter le monde contemporain à travers le prisme de la culture d’hier, d’aujourd’hui et de demain : un défi quotidien pour Frédéric Taddeï qui accueille, en direct, sur le plateau de Ce soir (ou jamais !), plusieurs invités d’horizons divers — artistes, auteurs, essayistes, romanciers, cinéastes, créateurs… — pour échanger, comprendre et commenter les thèmes d’actualité, avec un ton libre et assumé

  4. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    Bonjour,

    Je voulais te dire, t’ai piqué ce texte sur ton site pour le mettre sur mon blog. Est-ce que cela te dérange?

    Sinon je voulais aussi te dire que j’aime beaucoup la présentation de ton site, sa sobriété et ses couleurs (je le trouve classe ;)

    Enfin si tu ne veux pas répondre, il n’y a aucun souci mais je me demandais, pourquoi ce pseudo : « mauvaise herbe »?

    Merci pour ton site.

  5. mauvaiseherbe Says:

    Bonjour ,

    Je choisis de poser ces textes avec l’ambition principale de les divulguer , alors surtout n’hésite pas à piller ce blog! ;-) Et j’ajouterai que je te remercie pour ce que je considère comme ta collaboration dans ce projet nécéssaire d’information. Je dois t’avouer que j’ai crée ce blog à partir du tien, j’ai lu tes interventions chez Emelire et visité ton espace (espace que je fréquente très régulièrement) son aspect dépouillé a motivé mon choix pour wordpress et son ton, précipité mon envie de participer moi aussi à ce débat… débat que j’envisage comme une véritable urgence!

    Enfin, pour ce qui concerne le choix de mon pseudo, en tant que féministe je le trouve plutôt éloquent? Une illustration de mon indocilité ;-)

    Au plaisir .

  6. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    Je te l’ai écrit sur mon blog, vraiment ça me touche énormément et ça me rend très heureuse que mon blog ait pu te donner envie à toi aussi.

    A bientôt : )

  7. mauvaiseherbe Says:

    Oui… j’ai trouvé dans ta démarche la dernière impulsion qui manquait à la mienne!

    Au plaisir :-)


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s