De la prostitution et des viandards selon Florence Montreynaud

15/11/2007

De la prostitution et des viandards selon Florence Montreynaud

Je m’ insurge contre la vision fataliste de la prostitution.

« le plus vieux métier du monde » disent-ils de manière emphatique, et cynique, c’est la racine du mal/du mâle dans son rapport à l’argent, à la violence et au sexe, c’est le viol de l’autre, sa mort, la jouissance du/dans le/ mépris !

Oui ! Éduquer les hommes !

Lutter contre la banalisation obséquieusement obscène, contre les « parce que cela a toujours existé, alors.. »

Et bien NON !

Avec ce genre de posture on est prêt à tout accepter, et la prostitution c’est bien l’inacceptable en soi !

Lutter contre la prostitution c’est lutter contre cette morgue de l’argent-Roi

C’est lutter contre cette violence extrème faite aux femmes

Lutter contre la prostitution c’est rendre sa dignité à l’humanité !

sémaphore

« Je paie, donc j’ai le droit… »

NON aux « viandards » !

La prostitution, ça NOUS regarde !

(tract rédigé par Florence Montreynaud )

Le corps d’un être humain n’est ni un jouet, ni un outil, ni une marchandise, parce qu’il n’est pas un objet : il est le corps d’une personne.

Les demandes des « viandards », ces millions d’hommes qui paient pour un acte sexuel, justifient la prostitution et les trafics, régis ou récupérés par des réseaux criminels internationaux.

Ces « viandards » sont nos pères, nos maris, nos frères, nos voisins. Ils louent l’accès à un sexe, à un corps humain ; ils ne se préoccupent pas de ce que la personne prostituée vit ou ressent ; ils la paient pour l’utiliser comme de la viande.

Que faire pour que nos fils et nos petits-fils ne deviennent pas des « viandards » ?

Disons NON à cette exploitation !

Enseignons aux garçons et aux hommes le respect de l’autre !

Demandons aux pouvoirs publics et à nos élu-es**

– d’affirmer leur volonté de lutter contre la prostitution de la sexualité.

– de donner aux personnes prostituées la protection qui leur est due en tant que victimes d’une violence spécifique.

– de lutter plus efficacement contre le proxénétisme et les réseaux

– de financer des recherches scientifiques sur le sujet si mal connu des « viandards », de ces hommes qui paient pour « ça ».

– d’organiser un ample travail de prévention, en particulier à destination des jeunes, afin que le recours à des actes sexuels payés diminue et tende à disparaître.

Nous espérons en l’amélioration de l’humanité.

Nous voulons un monde sans prostitution.

Utopie ?

« L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain. » (Victor Hugo)

NON AUX « VIANDARDS » ! OUI AU RESPECT !

Se prostituer : est-ce l’un des droits humains ?

par Florence Montreynaud

source : http://encorefeministes.free.fr/

(texte paru dans l’Humanité du 5 sept.-02 sous le titre « Mon corps est à moi ? »)

« Mon corps est à moi, j’en fais ce que je veux », disent certaines femmes prostituées en revendiquant la dignité de leur « métier », et l’appellation de « travailleuse du sexe » ou de « vendeuse de services sexuels ». Peut-on pousser aussi loin la logique de la revendication féministe des années soixante-dix — le droit de disposer de son corps ? Si « mon corps est à moi », c’est dans la limite d’une acceptation sociale qui, en Occident, va croissant. Je n’ai pas le droit de sortir nue dans la rue, ni de déféquer en public, mais je peux me mutiler, et je peux me suicider. En revanche, le corps d’autrui ne m’appartient pas. Il est interdit de mutiler quelqu’un, ou de l’aider à se suicider.

Refuser un rapport sexuel non désiré est un droit humain, et la connaissance de ce droit est l’un des progrès de la conscience humaine dus aux féministes. Renoncer à ce droit, en vendant l’accès à son sexe sans désir, en traitant son propre corps comme un moyen, est un acte qui ne concerne pas seulement une personne. C’est un marché qui engage deux personnes et, au-delà d’elles, une société qui le tolère, l’organise ou l’interdit. C’est un échange qui touche à une valeur universelle : la dignité humaine.

Il y a en France des millions de « viandards », de ces hommes qui louent un orifice d’un autre corps, de femme, d’homme, ou d’enfant, sans se soucier de ce qui a amené à se prostituer des personnes à l’itinéraire souvent marqué par des violences. Acheter l’accès au corps d’autrui serait-il l’un des droits de l’homme, ou plutôt du mâle français ? L’argent donne-t-il tous les droits ? Non, car le corps humain ne peut pas faire l’objet d’un marché. Non, car le corps humain n’est pas une marchandise. C’est un principe du droit français : le corps humain est inaliénable, c’est-à-dire que nul ne peut ni le vendre, ni l’acheter, ni le louer, en totalité ou en partie. Le Conseil d’État a déclaré illégale la location d’utérus (les « mères porteuses »). Sur quels fondements pourrait-on admettre, et à plus forte raison organiser, la location d’un vagin, d’un anus ou d’une bouche, le commerce de viande humaine ? Louer un orifice de son corps pour un usage sexuel n’est ni un service ni un métier comme les autres.

Certains défendent le droit de se prostituer, et le nomment prostitution « libre » ; ils se limitent à condamner le fait d’être prostitué-e, appelé prostitution « forcée ». Pourtant, une exploitation indigne, même consentie, même présentée par la victime comme le résultat d’une décision personnelle, reste une exploitation indigne.

Que des femmes prostituées cherchent à renforcer leur estime d’elles-mêmes par des déclarations d’auto-valorisation, cela peut se comprendre. Quand des personnes non prostituées leur font écho, il arrive qu’elles se laissent duper par des proclamations d’indépendance, souvent fallacieuses, car aucune prostituée ne peut reconnaître en public qu’elle est sous la coupe de proxénètes. Un des exemples les plus frappants est celui d’Ulla, meneuse de la révolte des prostituées lyonnaises en 1975 ; elle prétendait se prostituer librement mais, quand elle changea de vie, elle s’étonna : « Comment avez-vous pu me croire ? »

Se prostituer ne peut pas être un droit. Le droit qu’il faut gagner pour tous les humains est celui de ne pas se prostituer, le droit de n’être pas prostitué-e, tout en obtenant que les personnes prostituées aient des droits en tant que personnes et non en tant que prostituées. Il faut affirmer le droit de se soustraire à l’exploitation sexuelle et aider ceux qui cherchent à y échapper.

Il faut contester le droit que se donnent certains, de par leur argent, d’accéder au sexe d’autres personnes. Il faut expliquer les causes premières de la prostitution : la demande des « viandards », et la marchandisation de la sexualité.

Il faut dire qu’une personne n’est pas une marchandise.

Une personne est une personne.

Florence Montreynaud

Comment nommer ceux qui paient pour « ça » ? Remplaçons le nom « client » par un mot péjoratif !

par Florence Montreynaud

article publié dans un numéro spécial de la revue No Pasaran !

(hors série n°2, déc. 02)

1. Attention, vocabulaire !

Prostitution, prostituées, clients sont des mots employés couramment. Cet article a pour objet de réfléchir au contenu du nom « client » et de proposer un autre mot.

Je définis la prostitution comme le fait d’échanger de l’argent (ou un objet ou un service) contre un acte sexuel, c’est-à-dire un acte mettant en jeu au moins un organe sexuel d’une personne. Je ne traite pas ici des actes de domination, consistant en des souffrances et des humiliations reçues (le plus souvent) ou infligées, dans le cadre de pratiques payantes de cruauté dites « sado-masochistes » (en abrégé « sm »).

Les personnes qui vendent un acte sexuel sont appelées prostituées : c’est le nom correct de la langue écrite, et il vient du mot latin signifiant exposer. À l’oral, un mot grossier et familier est plus courant : « pute », comme dans les expressions « aller aux putes », ou « aller voir une pute » ; « pute » est un mot péjoratif, et aussi une insulte fréquente, exemples : « sale pute ! », « fils de pute ! »

Comment nommer celui (un homme dans l’immense majorité des cas) qui achète un acte sexuel ? Le mot usuel est client ; c’est aussi celui qu’utilisent les personnes prostituées et les proxénètes (ceux qui les exploitent), car les noms d’argot micheton ou miché sont vieillis. En anglais, le mot courant à l’oral est john, nom péjoratif (qui est aussi le prénom équivalant à Jean) et à l’écrit consumer (consommateur) ; en suédois, le mot officiel est acheteur et le mot d’argot péjoratif se traduit par morue. En français, morue est un mot d’argot pour désigner une prostituée, parmi des centaines d’autres dont beaucoup sont usuels, tels putain ou pouffiasse, ou encore fille, si banalisé que l’on n’en sent plus la charge injurieuse ; d’autres, comme tapineuse ou amazone, sont spécialisés, et de même pour call-girl, dite aussi « pute de luxe ». On emploie aussi des euphémismes, comme professionnelle ou péripatéticienne.

En français, il n’y a pas de symétrie entre les noms usuels des deux personnes engagées dans un acte de prostitution : pour la prostituée, le péjoratif « pute » ; pour l’homme qui paie, le positif « client », alors qu’il n’existe pas de nom péjoratif courant.

2. Le mot « client »

Le mot « client » est positif, par exemple dans le slogan publicitaire « le client est roi ». Il est lié à des mots du registre commercial comme fournisseur, marchandises, paiement, tarifs, etc. ; ou à des notions d’économie comme offre et demande, marché, ou solvabilité. Employer le mot « client », c’est se placer, consciemment ou non, dans la logique de ce gigantesque marché mondial qui brasse des milliards d’euros (au moins dix milliards dans l’Union européenne), avec une demande – des désirs masculins – qui entraîne et justifie une offre, incarnée par des personnes, femmes, hommes ou enfants, vendant sans désir l’accès à leur sexe ou à un orifice de leur corps. En France, une partie des personnes prostituées – entre 10 % et 30 % selon les villes — sont des hommes, pour la plupart travestis en femmes, et ceux qui les paient sont en majorité hétérosexuels. La prostitution, à l’exception de celle des personnes de moins de dix-huit ans, est libre. Seul le proxénétisme (l’exploitation de la prostitution d’autrui) est interdit, mais les effectifs policiers sont insuffisants et les condamnations sont rares.

2.a. la violence

Employer le mot « client », c’est négliger, occulter ou nier la dimension de violence qui caractérise le système prostitutionnel. Aujourd’hui, l’opinion publique connaît mieux cet aspect, grâce aux nombreux reportages sur les réseaux criminels de proxénétisme, sur leurs méthodes de tortures ou de chantage, et sur l’enfer que vivent des millions de personnes prostituées à travers le monde. Nul ne peut plus prétendre, comme des savants il y a un siècle, que, si des êtres humains en arrivent à vendre l’accès à leur sexe, c’est parce que la forme de leur crâne prouve leur prédisposition congénitale au « vice » ! L’on sait bien aujourd’hui que ce n’est jamais de gaieté de cœur que des personnes prostituées font vingt « pipes » à la suite, encore moins jusqu’à une centaine de « passes » (rapports sexuels payants) par jour. Pour résister, elles recourent à l’alcool et aux drogues ; pendant la « passe », elles disent s’absenter de leur corps, dissocier leur corps de leur esprit. De même, le grand public dispose depuis peu de quelques informations sur les hommes qui paient des personnes prostituées, femmes ou hommes : ce sont en majorité des hommes mariés ou en ménage, de tous les milieux sociaux, d’où l’expression « Monsieur tout le monde », qui est trompeuse quant aux profils psychologiques de ces hommes. Autre lacune : l’on n’a pas assez pris conscience que les demandes de prostitution sont un puissant moteur pour le trafic : c’est parce que des hommes sont prêts à payer que l’on met à leur disposition d’autres êtres humains.

Négligeant la violence du système prostitutionnel, ceux qui emploient le mot « client » en connaissance de cause privilégient l’aspect économique de ce qu’ils nomment des « transactions sexuelles ».

La prostitution est-elle un commerce portant sur la fourniture d’un service comparable à d’autres qui concernent aussi le corps humain, par exemple des soins ou des traitements ? Une fellation est-elle analogue à un massage du genou, ou à une teinture des cheveux ? N’y a-t-il aucune différence de nature entre ces deux actes : pénétrer dans un taxi en demandant au chauffeur d’aller à tel endroit, et pénétrer dans une bouche ou dans un anus avec pour objectif d’éjaculer ?

2. b. un service commercial ?

Oui, un acte sexuel peut être assimilé à un service sexuel, disent ceux pour qui un donneur d’ordre commande une prestation, accepte ou négocie un tarif avec une personne fournisseuse qui s’exécute, et encourt des reproches si le « client » n’est pas satisfait. Ils nomment ces fournisseuses « travailleuses du sexe », en anglais sexworkers ; pour eux, la prostitution est un métier, et ils avancent des revendications de type syndical portant sur les droits sociaux, la sécurité des conditions de travail, le refus de la concurrence déloyale, etc.

Selon eux, pour faire disparaître la dissymétrie entre les mots « pute » et « client », il faut utiliser l’appellation « travailleuses du sexe », qui revaloriserait le statut de ces personnes, victimes de l’opprobre injustement attaché à leur « métier ».

Ils ne remettent pas en question la légitimité des demandes, qui leur semble évidente, et justifiée par la « nature », compte tenu de spécificités attribuées, pourtant sans aucun fondement scientifique, à la sexualité masculine – besoins irrésistibles, recherche de la nouveauté, disposition à la polygamie ou au vagabondage, etc. ; en réalité, celles-ci ne relèvent pas de la biologie, mais de la culture machiste qui légitime la domination masculine tout en contraignant les hommes à prouver sans cesse leur virilité.

Honteuses pour certains « clients », revendiquées comme un droit par d’autres, ces demandes tirent aussi leur légitimité de leur caractère très répandu : en recoupant les résultats de diverses enquêtes, j’estime qu’en Occident un homme sur deux a, au moins une fois dans sa vie, payé pour un acte sexuel, et qu’un homme sur dix paie régulièrement pour « ça ».

2. c. un acte et deux personnes

La prostitution est-elle un service commercial comme un autre ? Pour ceux qui répondent NON, ce qui est mon cas, et qui refusent cette démarche banalisant la violence, la dissymétrie entre les mots « pute » et « client » devrait être modifiée par l’emploi, d’une part de l’expression « personne prostituée » plutôt que « pute », d’autre part d’un mot péjoratif pour remplacer « client ». Alors que « client » cautionne la légitimité des demandes masculines, cette nouvelle désignation pourrait attirer l’attention sur le caractère égocentrique de ces hommes, relevant d’une irresponsabilité sociale, d’une immaturité affective et aussi parfois d’une pathologie.

Répondre NON procède en effet d’une tout autre analyse de la sexualité humaine et de la prostitution.

Un acte sexuel ne met pas en jeu seulement des organes, des sexes, c’est-à-dire des morceaux de corps humain ; cet acte ne se limite pas à la zone génitale : il est aussi une relation sexuelle qui engage pendant un certain temps, non seulement un ou des sexes, mais aussi des corps humains dans leur ensemble ; au-delà de cette dimension sensorielle et matérielle, cet acte engage des personnes ayant chacune leur sensibilité, leurs émotions, leur histoire, leur avenir.

2. d. une demande qui prend une forme sexuelle

Même si l’acte de prostitution concerne un ou des organes sexuels, il est, plus fondamentalement, un acte de domination qui prend une forme sexuelle. En achetant une disponibilité sexuelle momentanée, des hommes cherchent aussi à assouvir un désir de domination sur un autre être humain. Pour se libérer des contraintes de la séduction virile, pour atténuer leur peur de ne pas être à la hauteur, ils se donnent à peu de frais l’illusion de plaire ou d’être séduits. Souffrant de frustrations, d’un sentiment d’échec, de timidité, ils cherchent une compensation avec le seul pouvoir de leur argent.

« Je paie, j’ai le droit » : cet argent leur donne aussi la possibilité de matérialiser un fantasme, ou de satisfaire un désir qu’ils ne peuvent exprimer dans d’autres conditions ; ils le font sans souci des conséquences pour l’autre, en toute irresponsabilité.

J’ai eu des entretiens avec beaucoup de ces hommes, et j’ai interrogé des travailleurs sociaux et des psychothérapeutes sur ce sujet très mal connu. Je discerne trois traits communs à la grande majorité des hommes qui paient pour « ça » :

– un déficit de l’estime de soi, qui remonte à l’enfance et qui se traduit par un mal-être ; ils cherchent à y remédier par la satisfaction d’un désir, qui leur donne l’illusion momentanée d’un pouvoir. On trouve le même manque chez bien des violeurs, ainsi que chez des hommes qui sont violents avec leur compagne ou avec leurs enfants.

– un goût du risque, par exemple chez ceux, très nombreux, qui proposent de payer le double du tarif demandé pour une « passe » sans capote ; ou les hommes connus qui mettent leur réputation en danger, par exemple l’acteur Hugh Grant, arrêté à Hollywood en 1995 pour une fellation par une personne prostituée dans une voiture. Cela s’explique aussi par l’attrait de l’inconnu, dans le cadre d’une pratique dont le déroulement immuable est rassurant ; sauf pour une minorité d’« habitués », ces hommes s’adressent à des personnes qu’ils n’ont pas encore « essayées » ; d’où la rotation de « chair fraîche », l’évolution permanente de l’offre et le développement des trafics.

– un clivage dans leur représentation des femmes, entre les femmes bien, sans sexualité, apaisantes et toutes-puissantes, que l’on respecte, et les autres, les « salopes » hypersexuées, fascinantes et excitantes, qu’il est facile de mépriser ; d’un côté, l’épouse, « la mère de mes enfants », figure maternelle à qui, disent-ils, « je ne peux pas, ou je n’ose pas, demander ‘ça’ » ; de l’autre, les professionnelles de « ça », qu’ils paient pour du sexe alors qu’ils voudraient plutôt oublier solitude, souffrance, problèmes de communication, et se rassurer en dominant ; ces femmes chez qui ils cherchent à la fois à se consoler de leur malheur et à se confirmer leur virilité.

Ce clivage est d’autant plus difficile à dépasser qu’il relève du machisme traditionnel, avec sa distinction entre « la maman et la putain », entre les femmes que l’on aime sans les désirer et celles que l’on désire sans les aimer ; comme si le respect était incompatible avec le plaisir, comme si la sexualité était dégoûtante…

3. D’autres noms

Si l’on refuse l’alibi du système prostitutionnel, avec sa représentation d’un marché solvable et de demandes à satisfaire sans s’interroger sur leur légitimité ni sur la violence de l’ensemble, comment appeler ceux qui paient pour disposer sexuellement d’une autre personne ?

3.a. putanier, prostituant, acheteur de corps

Au 14° siècle, on les qualifiait en France de « putaniers », mot dont on trouve l’équivalent aujourd’hui dans l’espagnol putañero ; comme pute ou putain, ces mots viennent du mot latin qui a aussi donné puer, sentir mauvais ; c’est insister sur le caractère sale, répugnant, aux sens propre et figuré, attaché à la prostitution. Au début du XX° siècle, des féministes françaises ont suggéré un autre nom ; prostituée étant un participe passé, cela suppose l’existence d’un agent de l’action, celui dont la demande crée la prostitution : d’où leur proposition du nom « prostituant ». En Suède, le nom officiel est « acheteur de corps de femme ». Cette expression renseigne sur la nature de la transaction, même s’il s’agit d’une location plutôt que d’un achat ; elle n’a ni la brièveté si efficace du mot « pute », ni sa charge injurieuse.

3. b un nouveau nom

J’ai cherché un nouveau nom, aussi péjoratif que « pute ». Dans la rue, le marché conclu, après une brève négociation, s’exprime le plus souvent en quelques mots, du type « trente euros la pipe » ou « cinquante l’amour » (dans le langage de la prostitution, le sens le plus courant du mot amour est « rapport sexuel avec intromission du pénis dans le vagin »). Ce n’est pas une personne qui intéresse l’acheteur dans ce corps dont il paie ainsi la disponibilité momentanée, ce n’est même pas un corps humain dans sa totalité, c’est une partie de ce corps, un morceau de viande humaine. Je vois ces hommes comme des acheteurs à une exposition de « viande sur pied », dans une foire aux bestiaux, ou devant l’étal d’une boucherie où des étiquettes avec le prix au kilo sont piquées dans des pièces saignantes.

Je me suis rappelé les paroles d’une femme, aux États-Unis, qui avait réussi à sortir de la prostitution et qui avait trouvé du travail dans un restaurant Mac Donald. À quelqu’un lui disant : « Vous gagnez moins qu’avant ! », elle avait répondu : « La différence entre la prostitution et le Macdo, c’est que dans la prostitution c’est moi qui étais la viande. »

C’est pourquoi je propose le nom viandard.

En français, le suffixe –ard est péjoratif, par exemple dans criard, bavard, flemmard, traînard, tocard, etc., avec souvent une idée de grossièreté et de brutalité, comme dans soudard, charognard ou salopard.

Depuis les années soixante-dix, le mot viandard s’est répandu pour désigner une sorte de chasseurs peu estimée : un tueur d’animaux, sans états d’âme ni alibi écologique, pour qui seule compte la quantité de viande abattue. Abattage est un mot courant dans le domaine de la prostitution : il désigne une pratique qui consiste à faire subir à une femme des rapports sexuels avec de très nombreux hommes, plus de cent par jour.

Les viandards trouvent sans peine le gibier prostitutionnel, qui s’expose dans les rues, sur les routes ou dans les bars, dans les prétendus salons de massage, dans les pages des quotidiens régionaux, sur Internet, par minitel ou par téléphone. Ils peuvent se prendre pour des chasseurs, à l’affût dans une rue sombre, ou devant leur écran, avec le frisson de l’aventurier à la découverte d’un monde inconnu, excitant, dangereux.

Ils peuvent se faire des illusions sur le pouvoir que leur donne leur argent, mais ils sont surtout remarquables par leur égoïsme et par leur inconscience. S’ils entendaient les personnes prostituées parler d’eux ! Mépris, haine, dégoût pour leur saleté, pour leurs mauvaises odeurs, pour leurs problèmes minables, ou pour leurs idées « tordues » ; seul leur argent compte. Le prendre, leur donner ce qu’ils demandent, le plus vite possible, et se débarrasser de ces pauvres types !

Conclusion : la prostitution de la sexualité humaine

La loi suédoise entrée en vigueur en 1999 et qui pénalise les « acheteurs de corps de femmes » assimile la prostitution à une « violence masculine dirigée contre les femmes ». Il faudrait inclure les hommes, les garçons et les filles prostitués à des hommes, et les femmes de pays riches qui sont de plus en plus nombreuses à payer de jeunes hommes pour un acte sexuel, notamment dans les pays pauvres où elles vont passer des vacances.

Je propose d’élargir le débat : outre le trafic de personnes, femmes, hommes et enfants, il s’agit aussi de la prostitution de la sexualité humaine, assimilée à une marchandise et faisant l’objet d’un commerce.

En France, cette dégradation concerne à la fois la représentation grossière et violente de la sexualité humaine dans la pornographie, son instrumentalisation dans la publicité sexiste et dans les injures sexistes, et la situation abominable de la quasi-totalité des personnes prostituées.

La prostitution en chiffres, c’est 98 % de viandards et 2 % de personnes prostituées.

En France, j’estime à un ou deux millions le nombre de viandards réguliers. Selon la police, il y a environ 20 000 personnes prostituées à plein temps. Cela constitue à la fois une somme de drames individuels, un problème collectif traité de manière hypocrite, et un sujet sur lequel toute volonté politique fait défaut.

Depuis l’abolition de la réglementation en 1946 (appelée fermeture des « maisons closes »), il n’y a jamais eu de débat public sérieux sur cette question — est-ce lâcheté, complaisance, ou complicité ? — tandis que de puissants groupes de pression s’opposent toujours au développement à l’école d’une éducation à une sexualité responsable, comme il en existe en Suède.

Ce sont les demandes des viandards qui justifient les offres de prostitution. Leurs comportements sont socialement admis, voire encouragés, et de même pour les agissements et les discours de ceux qui traitent le corps d’autres êtres humains comme de la viande, objet d’un commerce aussi légitime qu’un autre.

Or cela s’appelle de l’esclavage, et ici de l’esclavage sexuel. Or cela est indigne. Un espoir ? En 2000, dans un texte de l’ONU, les États se sont engagés à prendre des mesures pour « décourager la demande ».

L’existence de dizaines de millions de viandards est un défi à l’humanité. Elle pose la question de la sexualité, dimension importante de l’être humain. Instrument de domination machiste, arme de violence et de mort par le viol ou par la prostitution, la sexualité peut aussi devenir, dans la liberté, l’échange et la gratuité, une source de plaisirs magnifiques.

Merci à Annick Boisset, Henri Boulbés, Clara Dominguez, Claudine Legardinier, Malka Marcovich et Valérie Montreynaud-Blavignac, pour leurs précieuses remarques ! Merci à Denise Pouillon-Falco et à Suzanne Képès, qui ont guidé les débuts de ma réflexion !

Florence Montreynaud

mai 2002

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