Monique Wittig : »La pensée straight »

19/11/2007

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Par Mathilde : http://www.feministes.net

Soulignons d’emblée que ce livre n’est pas d’un abord évident. Le vocabulaire employé et les concepts développés nécessitent sans aucun doute une culture et des connaissances que je ne possède pas. Je serais donc très reconnaissante à celles et ceux qui auraient pu lire ce livre ou connaître les théories de Monique Wittig, de me signaler les erreurs d’interprétation ou omissions que j’ai pu faire.
L’édition résumée est celle publiée par Balland en 2001.

Chaque commentaire personnel sera en italique pour ne pas nuire à la clarté du texte.

Mathilde

Introduction par Monique Wittig en 2001

L’hétérosexualité est un régime d’esclavagisation des femmes. Pour elle, les femmes ont comme seules solutions d’être esclaves et de renégocier pied à pied l’hétérosexualité ou d’être des fugitives comme les lesbiennes. Elle compare ainsi les lesbiennes aux esclaves marrons aux USA. Il n’y a pas d’évasion possible puisque il n’existe pas de lieu où l’hétérocentrisme ne règne pas.

Wittig cite ensuite celles qui l’ont influence dans sa réflexion.

– Nicole-Claude Mathieu qui a été la première à considérer les femmes comme une entité anthropologique à part.
– Christine Delphy qui a établi les termes de féminisme matérialisme et montré l’obsolescence du marxisme qui ne tenait pas compte du travail invisible effectué par les femmes.
– Colette Guillaumin a défini les formes d’oppression des femmes ; l’appropriation privée par un individu (mari ou père) et l’appropriation collective de tout le groupe des femmes, par la classe hommes. On appelle ceci le « sexage », en référence au servage. Les femmes, même les célibataires, sont ainsi au service de la communauté des hommes, en soignant ainsi les plus malades ou les plus faibles.
– Paola Tabet montre que certaines femmes se font l’objet d’une appropriation collective, comme les lesbiennes et les prostituées, mais pas d’un appropriation privée.
– Sande Zeig souligne que les effets de l’oppression sur le corps sont nées des mots qui les formalisent.

La révolution d’un point de vue : Louise Turcotte

Turcotte souligne combien la pensée de Monique Wittig est transversale et s’occupe tant de littérature, que de politique et de théorie.

Elle rappelle combien, en 1978, la phrase de Monique Wittig « les lesbiennes ne sont pas des femmes » a scandalisé les féministes, même les plus radicales. Turcotte souligne en effet que toutes les luttes féministes s’étaient établies du « point de vue des femmes ». Les féministes ont en effet lutté contre le patriarcat en tant que système fondé sur la domination des femmes par les hommes mais jamais elles n’avaient interrogé les classes « hommes » et « femmes ». C’est ainsi que les lesbiennes prennent tout leur sens puisque si les catégories hommes et femmes ne peuvent exister l’une sans l’autre, les lesbiennes n’existent que par et pour les femmes. C’est ainsi que Wittig remet en cause l’hétérosexualité que n’avait jamais contesté les féministes.

Les lesbiennes séparatistes avaient déjà interrogé l’hétérosexualité en la critiquant en tant qu’institution politique. Mais elles s’étaient plutôt tournés vers une vision essentialiste en développant des valeurs spécifiquement lesbiennes. Pour Wittig et Turcotte, il ne s’agit pas de créer une classe « lesbiennes » » qui serait du repli sur soi. Il s’agit plus d’utiliser leur position stratégique pour détruire le système hétérosexuel.

Rappelons que la pensée majeure de Wittig est de situer les lesbiennes dans un continuum de résistance propre aux diverses formes d’oppression. Les lesbiennes ont en effet une place spécifique à l’intérieur de la classe « femmes » et sont donc une faille dans le régime politique qu’est l’hétérosexualité. Wittig vise l’abolition du genre, du sexe mais pas leur transgression.

Wittig La politique

Il s’agît d’un chapitre écrit par Marie–Hélène Bourcier qui a traduit nombre de chapitres du présent livre. Elle raconte sa rencontre avec un des personnages d’une pièce de Wittig. On peut supposer qu’elle interroge donc Wittig, elle même.

L’explication de « straight » est donnée ; on pourrait le traduire par hétéronormatif. Wittig souligne combien l’hétérocentrisme est présent dans tous les domaines de la société.

Une note infrapaginale rappelle la rupture qu’il y a eu en 1980 dans Questions féministes. En 1981, l’association loi 1901 Questions féministes se dissoudra à cause des dissensions entre hétérosexualité, féminisme et lesbianisme. Nouvelles questions féministes sera créé en 1981 et les lesbiennes radicales publieront aux USA dans Feminist Issues.

Wittig montre que, comme le marxisme qui a montré ses limites en ne s’interrogeant que sur la lutte des classes, le féminisme ne peut pas s’interroger uniquement sur l’oppression de genre ou de sexe. Les lesbiennes noires des années 80 ou les féministes chicana actuelles ont ainsi lutté contre la sororité indifférenciée du féminisme.

Il est ainsi souligné que dans les années 70, on pouvait être lesbienne féministes – l’ordre des termes en montre l’importance -mais pas s’affirmer comme lesbienne politique.

La conversation se termine en signalant que Wittig a toujours pris comme un compliment le fait d’être traitée de « sale gouine » ou de n’être pas considéré comme une femme. Les lesbiennes ne sont pas des femmes et n’ont pas à le devenir.

Wittig cite ainsi Karl Marx et Friedrich Engels « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. » (1) Elle veut ainsi montrer que la domination sur les femmes est constituée d’un réseau serré de faits, de pensées, de données qui affectent notre vie toute entière.

Cela nous apprend ainsi :
– avant toute société, toute pensée, il y a deux « sexes » qui ne sont en faits que des catégories d’individus nés avec une différence constitutive, différence aux conséquences métaphysique.
– avant toute société, tout ordre social, il y a des sexes qui sont « naturellement » ou biologiquement différents. Cette différence a des conséquences sociologiques.
– avant toute pense et tout ordre social, il y a une division « naturelle du travail dans la famille », qui n’est rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel (approche marxiste).

On voit ainsi qu’on se sert d’une différence physique naturelle pour fonder une domination qui ne peut être que sociale ; la domination ne pouvant être naturelle.

La catégorie de sexe est une catégorie politique et fonde la société hétérosexuelle. Wittig ne parle pas ainsi d’individus mais de « relations ». Les catégories « hommes » et femmes » n’existent que parce qu’ils ont établi des relations entre eux. Cette catégorie de sexe établit comme naturelle l’hétérosexualité par laquelle les femmes sont soumises à une économie hétérosexuelle : elles doivent ainsi faire perdurer cette société par l’obligation absolue de reproduction et les travaux associé par « nature » à la reproduction : l’éducation des enfants et les travaux ménagers. Notons comme il est caractéristique qu’une femme qui élève ces enfants dit souvent qu’ »elle ne travaille pas ».

Cette appropriation du travail des femmes par les hommes procède du même mécanisme que l’appropriation du travail des ouvriers par la classe dominante. On ne peut faire croire que cette appropriation est naturelle puisque nous n’avons pas d’exemple de reproduction de la société en dehors de son contexte d’exploitation.

La catégorie de sexe permet donc aux hommes de s’approprier pour eux-mêmes la reproduction et la production des femmes mais aussi leur personne physique via le contrat de mariage. La femme a ainsi certaines obligations comme le travail non rémunéré, la cession de sa reproduction mise au nom du mari (les enfants qui portent le nom du père), le coït forcé, la cohabitation jour et nuit et l’assignation à résidence comme le suggère la notion juridique d’abandon du domicile conjugal. Dans la règle qu’observe souvent la police de ne pas intervenir quand une femme est battue par son, mari, cela montre combien la femme dépendant directement de son mari. s’il s’agissait d’un citoyen frappé par un autre, la police interviendrait pour « coups et blessures ». La femme a donc cessé d’être une citoyenne ordinaire. On signale ainsi implicitement que l’État n’a pas à intervenir dans des affaires privées ou l’autorité du mari s’est substituée à celle de l’État.

Wittig souligne combien la catégorie de sexe colle aux femmes puisqu’elle ne peuvent être conçues hors de cette catégorie. Les personnes exceptionnelles dont on narre les exploits dans les journaux sont toujours rappelées comme « femmes » avant tout.

Wittig conclue que la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire avec ses lois et formatrice de l’esprit. Elle considère donc qu’il faut la détruire et penser au delà d’elle pour penser vraiment. Cela régit l’esclavage des femmes par une opération prenant une partie (le sexe, la couleur) pour le tout (la personne entière) , comme avec les esclaves noirs.

On ne naît pas femme

Les femmes ne sont pas un groupe naturel c’est à dire « un groupe social d’un type spécial : un groupe perçu comme naturel, un groupe d’hommes considéré comme matériellement spécifique dans son corps ». (2) L’existence des lesbiennes montrent que les femmes ont été catégorisées de façon politique par les hommes en un « groupe naturel ». Wittig rejoint ainsi Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le male et le castrait qu’on qualifie de féminin ».(3)

Wittig récuse l’idée que la base de l’oppression des femmes est biologique ou historique. Certaines féministes, en s’appuyant même sur Beauvoir, soulignent que la civilisation a d’abord été matriarcale ; les femmes fondaient la civilisation (par la procréation) pendant que les hommes frustres et brutaux allaient à la chasse. Cette vision déplait à Wittig car elle ne remet pas en cause l’hétérosexualité et remplace une oppression par une autre (le patriarcat par le matriarcat). Cette vision reste prise dans les catégories de sexe et dans l’idée que la femme est intimement liée à la procréation. Je suppose que cette critique peut s’appliquer à Françoise Héritier.

Le danger pour Wittig est de naturaliser l’histoire ce qui tendrait à faire croire que les catégories hommes et femmes ont toujours existé et existeront toujours. Certaines lesbiennes tendent d’ailleurs à adhérer à cette théorie « Les femmes et les hommes appartiennent à des espèces ou des races (les deux mots sont utilisés de façon interchangeable) différentes ; que les hommes sont inférieurs aux femmes sur le plan biologique ; que la violence masculine est un phénomène biologique inévitable ». (« 4 »)

En naturalisant l’histoire, on naturalise donc les faits sociaux marquant l’oppression des femmes ce qui les rend impossibles à changer. Wittig prend pour exemple la procréation qu’on considère comme naturelle sans penser qu’elle est forcée, organisée (démographie) et que c’est la seule activité sociale, hormis la guerre, qui présente un tel danger de mort.

Wittig montre que ce que nous prenons pour l’origine et la cause de l’oppression n’est en fait que la « marque » que l’oppresseur a apposée sur nous. Colette Guillaumin montre ainsi que le concept de race, dans son acception moderne, n’existait pas avant l’esclavage. C’est ainsi qu’aujourd’hui race et sexe nous apparaissent comme une donnée immédiate et appartenaient à un ordre naturel. Ce n’est pas une perception directe mais une construction directe alors que ces traits sont aussi indifférents que les autres pour désigner un individu. ex elle est vue comme femme donc elle est femme. Je dirais qu’on s’est un peu séparé des catégories de race mais pas du tout de celles de sexe. Wittig souligne ainsi que l’insulte courante envers les lesbiennes « tu n’es pas une vraie femme » montre bien qu’il faut se construire pour en être une « vraie ». elle déplore aussi que tout un courant féministe et également lesbien tende à vouloir être de plus en plus féministes. Refuser d’être femme ne veut pas dire pour autant être un homme ! Elle souligne de toute façon qu’il est impossible pour une femme d’être un homme, du moins psychiquement, puisqu’elle ne saura pas d’emblée ce que c’est que d’avoir un droit sur les femmes. L’oppression vécue par les lesbiennes consiste donc à mettre hors de leur atteinte les femmes qui sont réservées aux hommes. Une lesbiennes est donc condamnée à être une non-homme, une non-femme.

Wittig souligne combien les féministes se sont réapproprié l’idée « c’est merveilleux d’être une femme » alors que dés 1949, Beauvoir avait souligné le danger a se réapproprier les mythes positifs entourant les femmes. Reprendre à son compte les meilleurs traits dont l’oppression nous a gratifié c’est ne rien remettre en cause et ne pas interroger les catégories de sexe. Cela nous fait lutter dans la classe femmes non pas pour la faire disparaître mais pour la renforcer. Wittig souligne l’ambiguïté du mot féministe qui montre qu’on lutte pour les femmes (et donc pour le renforcement du mythe entourant les femmes). Wittig souligne que ce mot a été choisi pour établir une continuité dans l’histoire avec les pionnières du mouvement.

Pour Wittig, il faut tendre à supprimer la classe homme, par une lutte de classe politique. Si celle ci disparaît, celle des femmes disparaît car il n’y a pas d’esclaves sans maître.

Wittig parle ensuite du marxisme et montre que les femmes ont été noyées dans les classes bourgeoises ou prolétaires sans pour voir constituer leur propre classe.

En s’appuyant sur Christine Delphy, elle montre qu’il faut d’abord se rendre compte que chaque problèmes individuel dépend des problèmes liés à la classe et non à l’individu. L’avènement des sujets individuels ne pourra être trouvé qu’après avoir détruit les catégories de classe. Elle montre que détruire LA femme n’est pas détruire le lesbianisme car c’est le seul concept qui soit au delà des catégories de sexe. La lesbienne n’est pas une femme, ni idéologiquement, ni politiquement, ni socialement puisque la femme n’existe que par ses relations à un homme. Les lesbiennes sont donc des transfuges à leur sexe.

La pensée straight

Wittig souligne l’importance qu’a pris l’étude du langage. Elle parle ensuite du langage symbolique qui fonctionne à partir de très peu d’éléments. Elle ironise sur le fait que l’inconscient est censé se structurer quasi automatiquement à partir des symboles du langage symbolique : castration, œdipe, mort du père, échange des femmes. Elle constate que seuls des spécialiste sont en droit de déchiffrer l’inconscient et que les langages interprétant ses symboles sont extrêmement riches. Pour Wittig Lacan a trouvé dans l’inconscient les structures qu’il dit avoir trouvées puisqu’il les a lui même mises. elle déplore qu’on entende que la parole des psychanalystes et pas des psychanalysés. Pour elle, le psychanalyste est un oppresseur face au psychanalysé qui est un oppressé. Wittig se demande alors si ce besoin des communiquer des psychanalysés ne peut se trouver que dans la psychanalyse. Elle constate aussi que les homosexuels, les lesbiennes et les femmes qui sont venues à la psychanalyse ont opéré une rupture du contrat psychanalytique dés qu’ils se sont aperçus que ce n’étaient pas eux qui étaient « malades » mais que leur état venait plus d’un état de choses général.

Wittig souligne la violence du discours hétérosexuel pour les lesbiennes et les hommes homosexuels. Elle explique ensuite ce qu’est la « pensée straight » en référence à la « pensée sauvage » de Levi-Strauss. Il s’agit des concepts de femme, d’homme, de différence qui marquent l’histoire, la culture. Elle souligne qu’il reste au sein de la culture un noyau soit disant naturel qu’on se refuse à examiner, c’est à dire la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre l’ »homme » et la « femme ». la pensée straight va ainsi interpréter de façon totalisante l’histoire, le langage, la culture et les sociétés. Elle a une tendance universalisante dans sa production de concepts. On va ainsi former des lois générales valant pour toutes les époques, tous les individus, toutes les sociétés : l’échange des femmes, la différence des sexes, l’inconscient, le désir, la culture. Ces catégories n’ont de sens pour Wittig que dans l’hétérosexualité ou pensée de la différence des sexes en tant qu dogme philosophique et politique.

La société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de considérer certains autres comme différents : les hommes homosexuels, les lesbiennes, les femmes mais aussi de nombreuses catégories d’hommes. celui qu’on présente comme différent sera contrôlé et dominé.

Le concept de différence des sexes montrent les femmes en autres différents. Les hommes ne sont pas différents. Les noirs le sont en revanche.

Pour Wittig, il ne peut plus y avoir de femmes ou d’hommes en tant que classes et en tant que catégories de pensées et de langages. Les lesbiennes et les homosexuels ne doivent plus se percevoir en tant qu’hommes et femmes ce qui contribuent au renforcement de l’hétérosexualité.

Wittig s’intéresse à l’inconscient structural et montre qu’il fait appel à des nécessités échappant au contrôle de la conscience comme part exemple les processus exigeants ordonnant et exigeant l’échange des femmes comme condition nécessaire à toute société. Elle ne s’étonne donc pas qu’il y ait un inconscient et qu’il soit hétérosexuel, veillant aux intérêts des maîtres. Wittig pense qu’il vaut traquer le « cela-va-de-soi » hétérosexuel et montrer combien le structuralisme, la psychanalyse et plus particulièrement Lacan ont rigidifié les concepts pour mieux hétérosexualiser. Or que signifie l’échange des femmes sinon la domination ? Pour Wittig, l’inconscient est donc hétérosexuel et au service des dominants.

A propos du contrat social

Wittig rappelle que Marx et Engels se sont élevés contre le contrat social parce qu’il est en opposition avec la nécessité de la lutte des classes. Pour eux, le « contrat social » s’applique aux serfs dans la mesure où il implique une idée de choix individuel et d’association volontaire. Les serfs ont en effet fui un par un et se sont ensuite associés pour former des bourgs (et sont ainsi devenus les bourgeois). Pour Wittig les femmes sont semblables aux serfs : elles sont corvéables à merci, attachés à une terre (la famille) et ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une. Pour elle la structure de notre société est en effet féodale.

Wittig réfléchit ensuite au contrat social. La promesse du contrat social de s’accomplir pour le bien de tous ne s’est pas accomplie historiquement et garde donc sa dimension d’utopie. De Rousseau : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Pour Wittig, ce qui doit être rompu, c’est le contrat d’hétérosexualité en tant que tel qui faisait sans doute partie du contrat idéal de Rousseau.

Wittig revient sur la pensée aristotélicienne, de Hobbes et Locke pour souligner qu’ils pensaient que « le droit, c’est la force ». Pour Aristote, en particulier, l’accord des membres n’était pas nécessaire. Elle signale que Rousseau est le premier à considérer qu’une société pour bien fonctionner, ne doit pas s’appuyer sur la raison du plus fort.

Wittig souligne qu’il y a un certain nombre de choses qu’on doit faire : être une femme, être un homme, se marier, faire des enfants, les élever. Pour elle, les deux termes de contrat social et d’hétérosexualité sont superposables. Vivre en société c’est vivre en hétérosexualité.

Wittig souligne la difficulté à saisir l’hétérosexualité dans sa réalité, sinon dans ses effets et dont l’existence réside l’esprit des gens d’une façon qui affecte leur vie tout entière, la façon dont ils agissent, leur mode de pensée. En tant que mot, il n’a existé qu’au début du 20eme siècle quand on a parlé d’homosexualité et en Allemagne à la fin du 19eme siècle. Avant cette période, l’hétérosexualité allait tellement de soi qu’elle n’avait pas de nom. C’est le contrat social, un régime politique, une institution dont on ne parle pas. Pour Wittig il y a un présupposé du social avant le social : les hommes entrent dans l’ordre social comme des êtres déjà socialisés, les femmes restent des êtres naturels.

Lévi-Strauss raisonne ainsi sur des systèmes invariants comme sa théorie sur l’échange des femmes. La littérature anthropologique foisonne ainsi de mères, sœurs, pères etc. ce qui semble souligner qu’on n’est rien si on n’appartient pas à un de ces groupes. Wittig montre que le cynisme de Aristote est plus acceptable puisqu’il dit que les choses doivent être ainsi : »Le premier principe est que ceux qui sont inefficaces l’un sans l’autre doivent être réunies dans une paire. Par exemple, l’union mâle femelle. » Elle souligne que cette paire a assis la relation gouvernant/gouverné.

Lévi-Strauss a dessiné l’idée d’un contrat social entre les hommes dont les femmes sont exclues. Chaque fois qu’il y a échange, il y a entre les hommes confirmation d’un contrat d’appropriation de toutes les femmes.

Wittig souligne enfin que Rousseau a montré que le contrat social est à réfléchir tant qu’il ne satisfait pas chacun. Il faut donc rompre le contrat social hétérosexuel si on n’y consent pas.

Homo sum

Historiquement et philosophiquement, « humain » a toujours désigné les hommes blancs propriétaires des moyens de productions. Pour Wittig, une lesbienne, qui se tient à l’avant pose de l’humain représente peut être paradoxalement le point de vue le lus humain. Cette idée (critiquer une société à partir d’un point de vue extrême) n’est pas nouvelle :Marx et Engels l’ont déjà évoquée.

Évocation de la lutte des classes : Marx et Engels ont réduit les conflits à deux termes : les capitalistes qui détiennent les moyens de productions et les prolétaires qui fournissent le travail, la forme de travail et qui sont les producteur de la plus-value. Antisémitisme, racisme et sexisme ne sont pour eux que des « anachronisme du capital » c’est à dire qu’ils se résoudraient après la prise du pouvoir par le patriarcat. Pour Wittig ces anachronismes peuvent être décrits comme un paradigme d’oppression transversal à toutes les « classes » marxistes. Le marxisme n’ayant pas montré son efficacité au niveau historique ; ces classes se sont figées et les anachronismes n’ont pas disparu.

Il convient donc selon Wittig de remontre plus avant et d’étudier comment les oppositions se sont formés soit en étudiant Aristote et Platon. Les premiers philosophes grecs étaient monistes c’est à dire qu’il n’y avait pas de divisions dans l’Être. L’Être en tant qu’être était un. selon Aristote c’est à l’école pythagoricienne qu’on doit la division dans le processus de la pensée et donc dans la pensée de l’Être. Ils ont donc introduit la dualité dans la pensée. Voir la table des contraires présentée par Aristote dans La métaphysique, Livre I, 5,6.

– Limité Illimité
– Impair Pair
– Un Plusieurs
Droite Gauche
Mâle Femelle
– Immobilité Mouvement
– Droit Courbe
Lumineux Obscur
Bon Mauvais
– Carré Rectangulaire

Les expressions en italique relèvent du jugement et de l’évaluation et non plus, comme les autres, des outils nécessaires à la division.

Mathilde

Notes 1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1974, p 86. 2. Colette Guillaumin « race et nature : Système des marques, idée de groupe naturel et rapport sociaux », Pluriel, n°11, 1977. 3. Simone de Beauvoir, le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, T. II, p. 15. « 4 ». Andrea Dworkin, « Biological superiority, The world’s most dangerous and deadly idea », Heresies n°6, 46, 1979. (précision:lire le commentaire d’Ide cyan)

*Source:http://www.feministes.net

MONIQUE WITTIG : HOMMAGE

une évocation de Monique Wittig par l’écrivaine Michèle Causse.

 » … tant je l’aimais qu’en elle encore je vis « , L’oppoponax

Monique Wittig vient de mourir d’un accident cardiaque à 67 ans, aux États-Unis où elle s’était installée depuis les années 70. Son œuvre y était enseignée et elle y enseignait elle-même la littérature française, tout en continuant à produire des textes pionniers dont les ondes de choc n’ont cessé, et ne cesseront, de nourrir la pensée et la création lesbiennes et plus largement le champ de la philosophie politique. Elle est de ces écrivains et penseurs inconnus du grand public, peu ou mal lus, mais dont l’influence souterraine nourrit au long cours les recherches les plus avancées. La pensée straight, paru en 1992 en anglais, recueil réunissant ses essais théoriques parus dans différentes revues américaines au cours des années 80, a connu un rayonnement international considérable, sauf… en France où l’ouvrage vient juste d’être traduit (Balland, 2001).

Fragments

 » Ta main ton bras par la suite sont entrés dans m/a gorge, tu traverses m/on larynx, tu atteins m/es poumons, tu répertories m/es organes, tu m/e fais mourir de dix mille morts tandis que j/e souris, tu arraches m/on estomac, tu déchires m/es intestins, tu fais aller ta plus parfaite fureur dans m/on corps, j/e crie mais non pas de peine, j/e suis rejointe atteinte, j/e passe de ton bord, j/e fais éclater les petites unités de m/on m/oi, j/e suis menacée, j/e suis désirée par toi. Un arbre m/e pousse dans le corps, il bouge ses branches avec une violence avec une douceur extrêmes, ou bien c’est un buisson d’épines ardentes il déchire l’autre côté de m/es muscles visibles m/on dedans m/es intérieurs, j/e suis habitée, j/e ne rêve pas, j/e suis introduite par toi, j/e dois à présent lutter contre l’éclatement pour continuer m/a perception globale, j/e te rassemble dans tous m/es organes, j/e m’éclate, j/e m/e rassemble, parfois ta main parfois ta bouche parfois ton épaule parfois tout ton corps, à m/on estomac touché ton estomac répond à m/es poumons rauquant tes poumons rauques, j/e suis pour finir sans envers sans endroit m/on estomac apparaissant entre m/es seins m/es poumons traversant la peau de mon dos.  » Le corps lesbien

 » Il nous faut dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même, nous faire nous-mêmes être de chair aussi abstraites que des caractères de livre ou des omages peintes  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Gouine L’origine de ce mot, suivant Eila Swan, est à chercher dans le mot queen qui signifie reine (Eila Swan, Notes sur la Gaule, Grand pays, Premier continent). Il y a eu, en effet, une coutume en Gaule, qui consistait à élire comme reine les amantes les plus valeureuses. Plus tard elles ont été appelées queens par dérision, puis sales queens, ce qui, déformé, fait sales gouines et on leur a coupé le cou dans ces temps obscurs où il ne faisait pas bon être reine ni amante.  » Brouillon pour un dictionnaire des amantes

 » Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel le point de vue minoritaire, que s’il est un texte littéraire important.  » Avant-note à La passion de Djuna Barnes

 » Le concept d’hétérosexualité (…) est une rationalisation qui consiste à présenter comme un fait biologique, physique, instinctuel inhérent à la nature humaine, la confiscation de la reproduction des femmes et de leurs personnes physiques par les hommes (…) L’hétérosexualité fait de la différence des sexes une différence naturelle et non une différence culturelle.  » Paradigmes

 » … il faut traquer le cela-va-de-soi hétérosexuel et, je paraphrase le premier Roland Barthes, « ne pas supporter de voir la Nature et l’Histoire confondues à chaque pas », faire apparaître brutalement que le structuralisme, la psychanalyse et particulièrement Lacan ont opéré une rigide mythification de leurs concepts, la Différence, le Nom-du-Père, ils ont même sur-mythifié les mythes, opération qui leur a été nécessaire pour hétérosexualiser systématiquement ce qui apparaissait de la dimension personnelle dans le champ historique par l’intermédiaire des personnes dominées, en particulier les femmes qui sont entrées en lutte il y a plus d’un siècle.  » La pensée straight

 » Oui, la société hétérosexuelle est fondée sur la nécessité de l’autre-différent à tous les niveaux. Elle ne peut pas fonctionner sans ce concept ni économiquement ni symboliquement ni linguistiquement ni politiquement. (…) Le concept de « différence des sexes » (…) constitue ontologiquement les femmes en autres différents. Les hommes, eux, ne sont pas différents. (Les blancs non plus d’ailleurs ni les maîtres mais les noirs le sont et les esclaves aussi.) Or pour nous il n’y a pas d’être-femme ou d’être-homme.  » Homme  » et  » femme  » sont des concepts d’opposition, des concepts politiques. Et dialectiquement la copule qui les réunit est en même temps celle qui les abolit, c’est la lutte de classe entre hommes et femmes qui abolira les hommes et les femmes. Et la différence a pour fonction de masquer les conflits d’intérêt à tous les niveaux idéologiquement compris.  » La pensée straight

 » J’ai toujours pensé que les femmes en tant que groupe social présentent une structure assez semblable à la classe des serfs. Corvéables comme eux et, comme eux, attachées à ce qu’on peut comparer à la terre, la famille (…). Je constate à présent qu’elles ne peuvent s’arracher à l’ordre hétérosexuel qu’en le fuyant une par une.  » À propos du contrat social

 » Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde.  » Les guérillères

 » Le lesbianisme est bien plus que l’homosexualité (le concept homologue à celui d’hétérosexualité). Le lesbianisme est bien plus que la sexualité. Le lesbianisme ouvre sur une autre dimension de l’humain (dans la mesure où sa définition ne se fonde pas sur la « différence » des sexes). Aujourd’hui, les lesbiennes découvrent cette dimension en dehors de ce qui est masculin et féminin.  » Paradigmes

 » Sur le plan théorique, le lesbianisme et le féminisme articulent leurs positions de telle manière que l’un interroge toujours l’autre. Le féminisme rappelle au lesbianisme qu’il doit compter avec son inclusion dans la classe des femmes. Le lesbianisme alerte le féminisme sur sa tendance à traiter de simples catégories physiques comme des essences immuables et déterminantes.  » Paradigmes

 » Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes.  » La pensée straight

Éléments de bibliographie

L’oppoponax, Minuit, 1964 (prix Médicis) Les guérillères, Minuit, 1969 Le corps lesbien, Minuit, 1973 avec Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Grasset, 1976 (épuisé) Virgile, non, Minuit, 1985 Paris-la politique, POL, 1999 La pensée straight, Balland, 2001.

Sur l’œuvre de Wittig en français :
– Catherine Écarnot, L’écriture poétique de Monique Wittig, thèse de doctorat
– Catherine Écarnot,  » La monstrueuse sexualité d’au-delà du verbe dans les fictions de Monique Wittig « , dans Espace lesbien, n° 3, Le sexe sur le bout de la langue, actes du colloque international d’études lesbiennes, Bagdam Espace édition, Toulouse, 2002
– Marie-Hélène Bourcier, Suzette Triton (dir.), Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig, Actes du colloque des 16-17 juin, 2001, Éd. Gaies et lesbiennes, Paris, 2002.

POUR MONIQUE WITTIG

de Michèle Causse

Extrait du chapitre  » La grande Pérégrine « , dans Voyages de la Grande Naine en Androssie (éd. Trois, 1993, Montréal).

La Grande Griotte est celle qui du mot manquant fait le mot gagnant. À toute heure elle le forge en bec et du bris des cages libère des sons qui jamais ne furent en haleine expirés. Elle est à elle seule la Grande Volière des Anomalières. La plus Hurlevente des Lumineuses. (…) La Grande Griotte crache sa langue en épines :  » J’ai vu j’ai ouï les Irradieurs irradier. (…) J’ai vu les Médusées perdre le poil perdre la plume perdre la face. (…) J’ai vu qu’il faut au Criminel un crime pour ne pas être incriminé.  » (…) La Grande Griotte toute d’acerbe lâche ses jets d’acide qui font oignons d’Anomales dans les oreilles où ils vont se lover. Sortent aussitôt celles qui ont vision par d’autres trous celles qui ont flagelles de mercure au bout de la langue. Elles scandent  » ad majora  » et s’élèvent dans les airs. Summa con laude la Grande Griotte du radon fait rayon. De sa cotte en fuge de son masque en mailles elle fait mazette. Plus unique que rare elle est connue de toutes les Anomales d’Animalie. qui toutes veulent la voir toutes veulent l’ouïr. Les Scribes de sang qui tout en glas de glotte savent le pouvoir de la nomination ne la nomment jamais même pour la raturer rayer radier rançonner ravir ruiner rosser rôtir rogner riper pas même pour la nuller en nulle. (…) Seul le silence en broue de brume entoure les allées les venues de la Grande Griotte. Elle ne sait jamais elle-même où elle va ni parfois où elle est. Elle est dans le mouvement moment momentum étant toujours trois fois plus qu’elle n’est. Elle est celle qui change la gêne de la pensée en morphos et genèse. (…) La Grande Griotte ne dit pas qu’elle produit la néo-née de bouche à oreille comme par enchantement. De toutes ses lèvres boutant déboutant le Grand Pavoiseur. Elle n’a jamais sa langue dans sa poche jamais ne l’avale jamais ne l’a trop longue ni trop verte ni trop sèche. Vraie chevale de Troie qui cavale elle est sur tous les lieux de la planète disant  » est mauvais ce qui fait diversion  » et pure agente de conversion elle harangue la néo-née  » ce que tu vois n’est pas ce qui est  » (…) La Grande Griotte a le mouvement dans les sangs. La hache à double tranchant lui coupant le front elle ne reste jamais dans un lieu après qu’elle en a enchanté les sons. De cure en crue elle lie les lieux ainsi que jamais avant elle on ne les lia on ne les lut. Antécédente en toute solitude de soi. Il faut l’écouter sur fond d’absence sans retrouver de ses chants un seul quatrain en soi. Elle est machette en jungle la reine des Laborieuses. Seule elle tient son âme entre ses mille canines pour naître en née.

*Source:http://www.bagdam.org

Monique Wittig, adieu…. Au revoir…

Par Tania Navarro Swain

 » […] il tombe de la neige fondue. On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. […] On dit, les soleils couchants revêtent les champs les canaux la ville entière d’hyacinthe et d’or le monde s’endort dans une chaude lumière. On dit, tant je l’aimais qu’en elle encore je vis » (Oppoponax, 281)

Je fait partie de l’immense cohorte de femmes qui ont été envoûtées par le charme et la puissance de l’écriture de Monique Wittig. Jeune étudiante à Paris dans les années 1970, ses idées et ses mots ont fait partie de la construction de ma subjectivité et maintes fois j’ai réécrit et resignifié, en tant que lectrice , ses livres et ses articles. Je ne l’ai pas , hélas, connue personnellement, mais je me dis , finalement, que j’ai une monique wittig à moi, avec les traits et le caractère qu’elle m’a laissés en héritage, l´Opoponax [1] de mon histoire, car son oeuvre est maintenant à nous toutes, féministes, lesbiennes, femmes sociales malgré nous.

De Monique Wittig je retiens tant de choses et surtout le courage intellectuel et la créativité qui défient les « grands » noms, les tisseurs d’idées autour de la psychanalyse et du structuralisme , à partir de leur propre terrain. . Cette attitude, décidément post- moderniste , les replace dans leurs conditions de production historique. C’est ainsi que Wittig se demande :

« Qui a donné aux psychanalystes leur savoir ? Par exemple, pour Lacan ce qu’il appelle le « discours psychanalytique »et ’ »l´expérience analytique », tous deux lui « apprennent » ce qu’il sait. Et chacun lui apprend ce que l’autre lui a appris. » (février 1980 :47)

En effet, à la fin des années 70, la réflexion de Monique Wittig contribue à créer le sol sur lequel s’appuie la critique dite  » post-moderne » et oh combien ! féministe, de toutes les évidences et de tous les naturalismes. Et la « pensée straight » , qu’ ainsi elle dénomme et analyse, est la création d’une catégorie qui exprime l’intense relation de la pensée et de son cadre de production : car penser, c’est aussi penser historiquement, ( a dit quelqu’une) un acte ancré dans un horizon possible d’interpellation et d´interprétation. C’est ainsi que « la pensée straight » , dénoncée par Wittig, est le socle des positivismes et de leurs dérivés, qui cachent leur construction historique sous le couvert de l’universel et du naturel et inventent l´humain selon leurs normes.

Wittig est tranchante :

« Je ne peux que souligner le caractère oppressif que revêt la « pensée straight » dans sa tendance à immédiatement universaliser sa production de concepts, à former des lois générales qui valent pour toutes les sociétés, toutes les époques, tous les individus » (février 1980 :49 )

La « pensée straight » est donc un cadre de pensée historique, dont. les concepts créent une certaine réalité et l’inaugurent en tant que fondatrice de l’humain dans une itération incessante . De ce fait Il ne faut pas, , uniquement dénaturaliser le « naturel », mais surtout montrer les mécanismes historiques, matériels/imaginaires qui créent les relations sociales et la réalité elle-même.

Le caractère politique et l’oppression du pouvoir qui en découle, sont au cœur de l’analyse de Wittig où l’hétérosexualité apparaît comme la clef de voûte de la domination sociale des femmes. Dit-elle :

 » Ayant posé comme un principe évident, comme une donnée antérieure à toute science l’inéluctabilité de cette relation la pensée straight se livre à une interprétation totalisante à la fois de l’histoire, de la réalité sociale, de la culture et des sociétés, du langage et de tous les phénomènes subjectifs. « ( février 80 :49)

En tant qu’historienne, j’identifie ici le discours de la discipline dans laquelle je mène mes luttes, car l’histoire, qui se veut la mémoire sociale, est l’un des principaux mécanismes de la re-création de l’humain selon le modèle adamique . Qui, sinon la « pensée straight » peut parler de la prostitution – la plus sombre face de la violence contre les femmes- comme « la plus vieille profession du monde », ou bien désigner la procréation comme l’essence du féminin, ou encore naturaliser l’image de « l’homme des cavernes » qui malmène la femme comme le produit de sa chasse ?

Wittig reconnaît aussi l’importance du langage et de ses significations, tout en soulignant la lourde matérialité construite pour les êtres nommés « femmes ».

Elle : s’exprime ainsi :

« J’insiste sur cette oppression matérielle des individus par les discours et je voudrais en souligner les effets immédiatement en prenant l’exemple de la pornographie. Ses images – films, photo de magazines, affiches publicitaires sur les murs des villes – constituent un discours et ce discours a un sens : il signifie que les femmes sont dominées. »[…] Non seulement il entretient des relations très étroites avec la réalité sociale qu’est notre oppression ( économique et politique). Mais il est lui même réel, puisqu’il est une des manifestations de l’oppression et il exerce un pouvoir précis sur nous. « ( février 1980 :48)

Non seulement manifestation mais aussi un de ses principes fondateurs, véhicule et producteur d’un imaginaire phallogocentrique, le langage et les média, porteurs des représentations sociales et des images fondatrices , façonnent le monde et créent du réel. Cette analyse rejoint, en quelque sorte, celle de Teresa de Lauretis, lorsque cette dernière identifie les « technologies du genre » : productrices et produits des discours sur la sexualité et les genres, elles créent ce dont elles parlent.

Wittig ainsi, annonce le sujet « excentrique » [2] des féminismes, celles qui, aux prises avec la lourde matérialité de la condition sociale « femme » dans un temps et dans un espace précis, l’excèdent et la critiquent, en indiquant toujours leurs liens d’attaches – conceptuels, idéologiques – pour mieux les dépasser.

Dans ce sens, parler du contrat hétérosexuel, qui assujettit et ordonne la construction du sujet « femme », signifie aller bien au- delà de la dénaturalisation du système sexe/genre. En effet, les critiques qui sont faites aujourd’hui faites à la catégorie « genre » en tant qu’instrument de sa propre reproduction, se trouvent déjà contenues dans la pensée de Wittig :

« Et bien qu’on ait admis ces dernières années qu’il n’y a pas de nature, que tout est culture il reste au sein de cette culture un noyau de nature qui résiste à l’examen, une relation qui revêt un caractère d’inéluctabilité dans la culture comme dans la nature c’est la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre « l’homme »et « la femme ». (février 80 :49)

Si le sexe lui même n’est pas remis en question le binôme sexe/genre maintient le cadre binaire de la « pensée straight », exprimé dans les couples d’opposés, femme/homme, individu/société et ainsi de suite. Monique Wittig a été, avec une poignée d´autres féministes, à l´avant -garde de la critique radicale de l’hétérosexualité imposée historiquement, comme étant LA nature incontournable. Le sexe devient alors « nature » dans les cadres de la » pensée straight », ainsi que son importance démesurée pour la construction d’une subjectivité « femme », » lesbienne » , « hommes » et autres

Lorsqu´elle analyse la construction d’une différence « naturelle » entre les sexes, Wittig souligne son caractère politique, car

« […] la différence n’a rien d’ontologique, elle n’est qu’interprétation que les maîtres font d’une situation historique de domination »( février 80 :50)

Dans un autre texte, elle explicite :

« Mais ce que nous croyons être une perception directe et physique n’est qu’une construction mythique et sophistiquée, une « formation imaginaire »qui réinterprète des traits physiques ( en soi aussi indifférents que n’importe quels autres mais marqués par le système social) à travers le réseau de relations dans lequel ils sont perçus. »( mai 1980 :77)

Dans ma lecture/écriture de ses textes, la naturalisation, pour Wittig, tend à empêcher tout changement, puisqu´ ainsi serait l’ordre des choses . En effet, le « besoin » de procréation est introjecté par les femmes comme une nécessité « naturelle », ce qui élude la question des grossesses répétées, d’une maternité forcée par les lois et les coutumes, puisque. nous sommes programmées pour produire et désirer des enfants. ’Dans son livre « Les Guerrillères », on assiste à la montée des Mères qui prennent la place des Amazones libres, joyeuses et indépendantes. C’est en fait une fiction historique puisque la « pensée straight » a instauré l´incontournable le règne des mères, en créant le mythe de la « femme »et mieux encore, de la « vraie femme ». La mère et l’épouse, celle qui incarne la différence, celle qui accepte la marque de la spécificité, celle qui assume l’infériorité et n’existe que pour et à travers le regard de l’autre.

Une société lesbienne, ou une communauté lesbienne serait le défi ultime de l’ordre androcentrique. Dit-elle : « les lesbiennes ne sont pas des femmes »( février 1980 : 53) C´est aussi un défi aussi pour les féminismes car si la question « qu’est-ce qu’une femme » demeure lors de la constitution d’un sujet politique, Wittig, elle, s’en prend à sa généalogie,

« […] car ’femme’ n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. »( février 1980 :53) Dans un « langage du genre » il n´y a pas de genre hors des coercitions de genre.

Dans ce sens, elle indique la portée des féminismes dans la transformation de la réalité binaire et hiérarchique : « Pour beaucoup d’entre nous cela veut dire ’quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe´ ’ ».(mai, 1980 :79) La disparition de la catégorie ou de la classe des femmes, comme l´annonce Wittig, pose problème. Qui prendrait la place vide du binaire sexué ? La lesbienne ?

Il y a eu beaucoup de discussions sur l’essentialisme de la « lesbienne » de Wittig qui en fait viendrait substituer la catégorie  » femme » , retombant ainsi dans le piège des noyaux identitaires.Pour moi, ce ne sont que des jeux de mots qui laissent de côté l’éclat de l’analyse de Wittig.

La « lesbienne » , dans mon interprétation de Wittig, est la place de dénonciation de la « pensée straight », le dévoilement de ses mécanismes d’action et de contrôle.. Je la vois comme une place de parole, comme un lieu de refus politique du contrat hétérosexuel, la résistance devant l’apparatus catégoriel/matériel/imaginaire qui crée le binaire, la différence, le réfèrent et sa copie, le masculin et le féminin.

Je considère la lesbienne de Wittig, dans le sillon de Teresa de Lauretis, comme étant le sujet « ex-centrique », celui qui subit l´immersion dans les eaux troubles des ses conditions de production, tout en les excédant, dans la critique et l’exposition implacable des éléments qui les composent et forgent l’ordre du normatif/naturel. Il ne suffit donc pas de s’aimer entre femmes pour être la lesbienne de Wittig : il faut faire partie des Guerrillières sans destin assigné, dont le parcours s´invente au fur et à mesure.

Je ne vois pas LA lesbienne de Wittig regroupant les individus matériels qui se nomment lesbiennes, en une seule e t même essence ; nous avons ici , au contraire, la lesbienne comme une catégorie qui déjoue la matérialité binaire et son corollaire, la relation normative hétérosexuelle. Wittig insiste sur le fait que

« De plus, ’lesbienne’ est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe ( femme et homme) parce que le sujet désigné ( lesbienne) n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement. Car en effet ce qui fait une femme c’est une relation sociale particulière à un homme[…] »(mai 1980, 83)

Cette perception du contrat hétérosexuel, au cœur de l’oppression et de la création du féminin qui émerge donc dans les années 1970, a longtemps été obscurcie par les discours sur le « genre » ; cette catégorie a eu une importance indéniable en un premier mouvement de dénaturalisation , mais petit à petit, elle a perdu de sa force subversive, ensevelie sous le « relationnel »de la construction social du binaire sexuel, par la domestication du savoir académique.

L’analyse de l’exercice hiérarchique du pouvoir au masculin, la matérialité et la violence de l’appropriation qui instituent la classe des femmes, est ainsi abandonnée au bord de la route, recherchant peut-être de l’approbation du Père institutionnel ?

Si la tâche commune à tous les féminismes est celle de changer , de transformer le monde et ses valeurs/représentations binaires et androcentriques, Wittig indique le chemin de la destruction de la classe des femmes – pas des individus, évidemment –

« […] »et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression »( mai 1980 :84)

Monique Wittig en tant que théoricienne et écrivaine n’a pas eu la reconnaissance académique qu’elle méritait, « affligée » qu´elle était de plusieurs handicaps : femme, féministe et ouvertement lesbienne. Sa pensée, cependant fait résonance et la critique de l’hétérosexualité réapparaît dans un creuset où, de nos jours, la remise en question des évidences est devenue une méthode scientifique.

Il ne s´agit pas d´appel à l’homosexualité généralisée, nouvel avatar de l’humain, pas plus que de l’hétérosexualité obligée et « naturelle », forgeant des corps marqués et spécifiés par une quelconque différence. La disparition des genres entraînerait la déconstruction des sexes, détail biologique sur lequel s’érige la hiérarchie sous le prétexte de la procréation, sous le couvert des corps « naturels » . La déconstruction des genres pourrait enfin ouvrir le chemin aux « personnes ».

Monique Wittig est disparue. Pas pour nous.

Adieu Monique Wittig… je ne t’ai pas connue, je ne pourrai jamais te re-connaître.

Au revoir, Monique… nous nous retrouverons à chaque détour, chevauchant les mots, débridant les sens, tranchant les nœuds, brisant les moules, entre Guerrillères, entre nous.

notice biographique

tania navarro swain est professeure au Département d´Histoire de l´Université de Brasilia, Brésil, docteure de l´Université de Paris III, Sorbonne. Elle a été professeure invitée, en 1997/98 à l´Université de Montréal-UdM, ainsi qu à l´Université du Québec à Montréal, à l`IREF- Institut de Recherches et Études Féministes. À la tête d´un cours d´études féministes en graduation , elle travaille en Théorie de l´histoire et Études Féministes en post-graduation. Parmi ses plus récentes publications : “O que é o lesbianismo ?” ( Qu´est-ce que le lesbianisme ?), 2000 ; un numéro spécial intitulé “ Feminismos : teorias e perspectivas” ( Féminismes : théories et perspectives) de la revue Textos de História, paru en 2002, outre des nombreux articles publiés dans des revues nationales et internationales. Elle a aussi crée et organisé, avec la collaboration de collègues québéquoises et françaises, la revue digitale bilingue Labrys, Études Féministes .

[1] Opoponax est le titre du premier livre de Monique Wittig que j´ai lu, où Catherine legrand, petite fille française, se raconte, dans un langage et une créativité remarquables.

[2] Voir Teresa de Lauretis « Eccentric subjects : Feminist theory and historical consciousness, Feminist Studies, 16, n.1 ( Spring, 1990) et Linda Hutcheon- 1987. A poetics of postmodernism : History, Theory, Fiction, , Routledge, London

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2 Réponses to “Monique Wittig : »La pensée straight »”

  1. Ide Cyan Says:

    Andrea Dworkin n’a jamais dit que les hommes et les femmes appartiennent à des espèces différentes!!

    L’article donné en référence, «Andrea Dworkin, “Biological superiority, The world’s most dangerous and deadly idea”, Heresies n°6, 46, 1979.» est présenté complètement de travers!

    Il est disponible en ligne:
    http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIIID.html

    La phrase citée:
    “Les femmes et les hommes appartiennent à des espèces ou des races (les deux mots sont utilisés de façon interchangeable) différentes ; que les hommes sont inférieurs aux femmes sur le plan biologique ; que la violence masculine est un phénomène biologique inévitable”

    y est décrite comme de la pourriture intellectuelle!

    « Amidst the generally accurate description of male crimes against women came this ideological rot, articulated of late with increasing frequency in feminist circles »

    Franchement, quelle calomnie éhontée de lui faire dire exactement le contraire de son propos!!!

  2. mauvaiseherbe Says:

    Merci de votre intervention. j’ai reproduit ce texte sans aucune modification et sans la moindre défiance, je regrette que le propos de Dworkin fasse parmi les féministes l’objet d’une telle calomnie. Je supprime tout de suite le non de Dworkin accolé à cette allégation. Et encore une fois oui, merci pour cette indispensable réhabilitation du propos de Dworkin et surtout n’hesitez pas à intervenir si parmi ce recensement de textes féministes vous constatiez quelque inexactitude.


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