La construction sociale du genre , assise confortable du patriarcat

22/11/2007

« Les femmes ont raison de se rebeller contre les lois parce que nous les avons faites sans elles. » Michel de Montaigne

« (…) la construction du genre permet le maintien des inégalités dans le travail, elle permet aussi de contrôler la mobilité des femmes. Quand on étudie la question de la mobilité des femmes dans le monde, on s’aperçoit que les femmes, et plus particulièrement les femmes du Sud, rencontrent d’énormes difficultés pour changer de pays. Elles se voient automatiquement refuser un visa. Les seules femmes qui obtiennent des visas sont celles qui les demandent dans le cadre d’un regroupement familial. Cela veut-il dire que seules les femmes mariées ou « dépendantes » d’un homme sont autorisées à quitter leur pays ? Pour celles qui décident d’émigrer quand même, c’est-à-dire dans la clandestinité, les ennuis ne font que commencer. Sans-papières, ces femmes sont acculées à travailler au noir dans des ateliers clandestins, des sociétés de sous-traitance (notamment de services d’entretien) quand elles ne sont pas obligées de se prostituer pour assurer leur quotidien. Afin de lutter pour l’égalité de toutes et tous, il est nécessaire de sortir du carcan des rôles sociaux qui nous sont imposés, il faut arrêter de voir le monde comme une opposition entre féminin et masculin mais plutôt comme une infinité de possibilités correspondant aux spécificités de chacun-e »

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Du genre au sexe, ou comment la hiérarchie précède les catégories

« Il existe des mécanismes puissants d’intégration des normes associées à chaque sexe. La construction des catégories de sexe est au centre même des enjeux qui légitiment l’appropriation de ces lieux de pouvoir. Nous allons tenter d’interroger la relation entre la domination des hommes sur les femmes et la construction du genre. Il sera d’abord question de comprendre quelques ressorts sociaux et psychologiques de la domination, dans son rapport à la catégorisation sexuelle. On abordera ensuite, la question même du rapport entre le genre (le « sexe social »), le sexe biologique (considéré comme premier), et la question du pouvoir.

Stéréotypes et représentations

Si les catégories de sexe sont des constructions qui permettent le fonctionnement inégalitaire de la société, elles sont mouvantes, malléables, et peuvent subir des décalages d’une culture ou d’une période à l’autre. Chez les Tchambulis étudiés par Margaret Mead (2), les hommes prêtent une grande attention aux soins du corps et à la coquetterie alors que les femmes doivent être rudes et fortes pour être efficaces dans la gestion des richesses sociales. Pourtant, ces recompositions existent aussi au sein d’une même société. Daniel Welzer-Lang nomme cela la « recomposition de la domination masculine ». Comment peut-on l’expliquer ? Il est possible d’avancer le maintien de l’ordre social en place, mais il est plus intéressant de se pencher sur les mécaniques cognitives qui peuvent entrer en action au niveau individuel. Les stéréotypes sont une ressource automatique pour les individus. Intégrés depuis le plus jeune âge, ils sont inscrits profondément en mémoire et peuvent être activés facilement, indépendamment des croyances et des attitudes propres à chaque individu-e. Des études prouvent que le racisme est un processus automatique déclenché au moment même de la catégorisation. Plusieurs expériences ont montré que des sujets opposés aux préjugés racistes, soumis expérimentalement à un bombardement d’éléments appartenant à des stéréotypes racistes, ont des réponses proches de celles des sujets affirmant leurs préjugés racistes. Un certain « racisme implicite » se manifeste. Il produit, sans volonté consciente de la part des individus, des réponses conformes au stéréotype, dès lors que le contenu de ce stéréotype est activé en mémoire (3). Il faut donc distinguer les croyances des stéréotypes, ces derniers se manifestant indépendamment du contenu conscient des croyances. De même, les étiquettes liées au sexe activent inévitablement un réseau d’inférences définies. On peut définir le genre comme un produit sociocognitif, lié aux idéologies relatives à la féminité et à la masculinité, participant elles-mêmes au maintien d’un ordre social donné. Autrement dit, on peut très bien s’affirmer contre le sexisme, sans que cela n’influe sur nos comportements, ceux-ci étant régis par l’activation de stéréotypes qui façonnent notre rapport au monde. Aucun antisexisme n’est imaginable sans une remise en question et un travail sur ses représentations propres. Il est patent que les catégories de sexe sont des leviers indispensables dans l’exercice de la domination, aux niveaux social et individuel. D’un point de vue social, l’assimilation androcentrée est au centre du pouvoir masculin (dans le droit et le langage courant) : les catégories de sexe génèrent et permettent la différenciation des traitements et des constructions. D’un point de vue plus individuel ou « psychologique », les catégories de sexe (comme pour les préjugés racistes) sont le mécanisme même qui construit les stéréotypes activés dans chaque interaction sociale.

Pouvoir, hiérarchie et genre

Le genre ne recoupe pas systématiquement le sexe : il est possible d’être de genre masculin tout en étant de sexe féminin et inversement. On peut dire d’un homme qu’il est effeminé, ou d’une femme qu’elle est masculine ; et les drag-queens, drag-kings et autres travesti-es en sont un exemple caricatural. Quels sont les déterminants qui régissent les relations de genre ? Des expériences ont été effectuées sur des femmes situées à des positions hiérarchiques différentes et travaillant dans des secteurs masculins ou féminins, à partir d’un questionnaire censé fournir un « score » de féminité et de masculinité (4). La relation entre pouvoir et genre semble elle aussi déterminante, au même titre que celle entre sexe et genre. Les travailleuses élevées hiérarchiquement ont plus tendance à mettre en avant des comportements dits masculins, et inversement pour les individus situés plus bas sur l’échelle du pouvoir. Les mécanismes d’apprentissage des catégories de sexe peuvent nous éclairer davantage sur cette question. Pour accéder à ce que Daniel Welzer-Lang nomme la « Maison des hommes » (5), il faut montrer des signes de différenciation par rapport aux femmes. La construction et l’apprentissage des codes virils et de la violence (contre soi, contre d’autres hommes, contre les femmes) s’opère en opposition hiérarchique avec le féminin. Ainsi, les hommes fragiles, efféminés, qui refusent de se battre ou en sont incapables, sont symboliquement relégués dans le groupe des femmes et des dominés, et traités en conséquence. Le fameux « quelle femmelette ! », suprême insulte pour un homme, prend alors tout son sens. Les agressions contre les homosexuels (au masculin) ou hommes déviant de la norme masculine viennent souder la communauté masculine qui prend alors sa force. On constate donc que la domination et l’exclusion sont fondatrices de la construction des catégories de sexe : ce que met en valeur la « Maison des hommes », c’est que l’identité masculine se construit en opposition aux femmes et aux hommes dominés. Ici, la hiérarchie précède et génère la catégorisation. Questionner les relations entre sexe, genre et pouvoir, c’est alors interroger les enjeux de la construction des genres. Maurice Godelier, anthropologue, écrit sur la peuplade des Baruya, une population de Nouvelle-Guinée, que leurs mythes fondateurs sont révélateurs des enjeux associés à la construction des catégories de sexe, et qu’il s’agit d’enjeux de pouvoir (6). Plaçant l’homme dans un rôle englobant celui de la femme, ils lui confèrent un rôle créateur. Il y a là un mécanisme qui exacerbe les facultés des hommes et dépossède les femmes Baruya de certaines des leurs au point de les rendre entièrement tributaires des hommes pour la majeure partie de leurs activités. On peut y voir plus directement un mécanisme révélateur des constructions de genre. Une opération de catégorisation-hiérarchisation comme celle-ci n’est possible que si elle porte sur des classes d’objets comparables : elle présuppose donc la création d’une différence par séparation au sein d’un ensemble homogène. C’est cette opération de différenciation par opposition qui participe de la hiérarchisation. On peut ainsi dire qu’au sein de l’humanité, il existe des humains d’une « autre sorte », ce qui prédispose bien évidemment à les considérer comme une sous-classe d’humains et donc à terme, une classe de sous-humains. La hiérarchisation et la catégorisation semblent donc intrinsèquement liées.

Le genre précède le sexe

« Comment penser le genre par rapport au sexe, et le genre par rapport au pouvoir, à la domination ? Christine Delphy met au jour, dans un ouvrage remarquable (8), le présupposé qui fait du sexe une donnée première et immuable, sur lequel le genre serait accolé. Pour le dire autrement, elle dément l’antécédence du sexe sur le genre, et pose la précédence du genre sur le sexe. C’est-à-dire que le sexe (homme/femme) n’existe que parce que la société le construit en tant que tel à partir du genre (masculin/féminin). Pour être encore plus provocateur, on pourrait dire que la différence biologique ne rentre pas en compte dans la catégorisation de l’humanité entre hommes et femmes, et donc bien sûr dans la domination des hommes sur les femmes. Cette position apparemment contraire à tout ce que l’on perçoit au quotidien (la différence des corps, des cycles biologiques, la reproduction…) n’est en réalité pas si incroyable, pour peu qu’on prenne le temps de l’étudier. Il ne s’agit pas de nier le fait que des différences biologiques existent, mais simplement de refuser le fait qu’elles participent à une catégorisation. Pour reprendre un exemple simple, il existe des différences perceptibles de couleur de yeux. Pourtant, cela n’implique aucune différenciation sociale (d’ampleur). Car si la société était organisée autour de la notion de couleur des yeux, toutes les habitudes sociales seraient construites pour que cette différence apparaisse significative, et tout le monde considérerait comme impossible que la couleur des yeux n’influe pas sur le caractère, dans la mesure où on apprendrait depuis l’enfance aux personnes aux yeux marrons à être gentilles, passives… et aux personnes aux yeux bleus à être agressives, violentes… Encore une fois, il ne s’agit pas de nier les différences entre corps mâles et femelles, mais de signifier qu’il n’y a pas d’autre facteur que la domination des hommes sur les femmes qui puisse justifier la séparation de l’humanité en deux groupes distincts. Dire par exemple que la domination existe parce que les hommes seraient plus forts que les femmes, c’est déjà légitimer la domination, car cela implique qu’il serait normal qu’il y ait un lien direct entre une caractéristique physiologique et des habitudes sociales. Or de nombreux exemples nous montrent qu’il peut en être autrement : les hommes d’âge moyen sont sans doute plus forts physiquement que les hommes d’âge mûr, pourtant il n’y a aucune domination sociale des premiers sur les seconds (ce serait même plutôt le contraire…). Il faut préciser que la perception du monde contemporain est limitée par le prisme masculin/féminin, et que ces catégories arbitrairement construites ne sont pas justifiées d’un point de vue biologique, dans la mesure où il n’y a pas de rupture mais un continuum qui part des hommes les plus physiologiquement masculins, jusqu’aux femmes les plus physiologiquement féminines, en passant par un entre-deux où la définition n’est pas si simple. Entre-deux qui prouve justement que les catégories homme/femme n’existent pas telles quelles dans la nature. Ceux ou celles que l’on nomme hermaphrodites (9) ne sont rien d’autre que des individu-es qui ne rentrent pas dans les catégories socialement constituées (deux possibilités identitaires seulement épuisent l’ensemble des traits humains). La science même ne parvient pas à trouver le marqueur génétique qui permet d’expliquer le sexe (10). Après avoir longtemps cru que le chromosome Y était responsable de la masculinité physiologique, certains individus mâles ont été révélés comme étant de caryotype XX et des individus femelles comme étant de caryotype XY. L’attention fut alors reportée vers un antigène du chromosome Y, l’antigène HY. Mais encore une fois, des contre-exemples infirmèrent son rôle discriminant dans la différenciation sexuelle. Enfin, les études se portèrent sur deux gènes (ZFY et SRY), dont le rôle fut aussi relativisé après coup. On peut alors considérer ces échecs (relatifs) de deux façons. Ou bien la science génétique n’est pas encore suffisamment aboutie et il sera un jour trouvé le véritable discriminant sexuel, ou bien ce que l’on perçoit comme étant le sexe n’est rien d’autre qu’un ensemble de facteurs qui n’existe pas en tant que tel dans la nature. C’est-à-dire que la génétique s’évertuerait à trouver la source d’une différence biologique qui n’est significative que dans nos représentations sociales. Encore une fois, cela ne revient pas à nier les différences physiologiques qui peuvent exister entre individu-es, mais simplement à considérer qu’une catégorisation binaire n’est ni évidente, ni indispensable, ni même justifiée par un quelconque recours à la biologie. Ceci semble aller dans le sens d’une définition du genre comme précédant le sexe : la seule façon satisfaisante d’expliquer les catégories de sexe en appelle à la notion de genre, et que la seule façon satisfaisante d’expliquer la construction du genre en appelle à la notion de hiérarchie et de pouvoir. Le genre, système binaire, serait alors produit par le pouvoir et la domination, et serait à l’origine du concept de sexe. Le pouvoir crée le genre qui crée le sexe. Pour imaginer une telle approche qui peut sembler incroyable à première vue, il suffit de la reporter sur la question du racisme, où des cohortes de scientifiques se sont évertué-es à expliquer les différences biologiques entre noirs et blancs qui n’étaient dues qu’à des mécanismes sociaux de reproduction de la domination. De la même manière, les métis (tout comme les hermaphrodites aujourd’hui) étaient alors parias car ils-elles ne pouvaient entrer dans aucune des catégories issues des représentations sociales : ils-elles n’étaient ni noirs ni blancs. En définitive, le principe organisateur de la catégorisation de sexe semble bien être celui qui sous-tend la construction du système du genre : le rapport de domination des hommes sur les femmes. Englobement, assimilation, invisibilisation, « complémentarité », hiérarchisation, tensions, telles sont les relations instaurées par la construction du masculin et du féminin, qui rendent possible et créent les inégalités de sexe. Comme le décrit Marie-France Pichevin, la mécanique sexiste prend ses racines dans la structure sociale inégalitaire, et celle-ci lui confère donc le pouvoir de la pérenniser (11) : non seulement en structurant les individu-es selon des normes précises, mais aussi en inculquant la structure même des outils qui leur permettent de percevoir le monde. Le questionnement sur soi et le monde qui nous entoure est donc la condition nécessaire d’un changement. La vigilance sur ses propres attitudes et son quotidien, ou la discussion en non-mixité (ainsi que tout autre manière de prendre conscience et de déconstruire les carcans dans lesquels on veut nous faire vivre) sont des moyens pour permettre à chacun de tenter de s’épanouir et de se développer à l’écart des diktats genrés de la société actuelle. Volonté qui ne peut qu’apparaître subversive étant donné que les inégalités actuelles sont la fange sur laquelle fleurit l’ordre social moderne. « Jamais on a observé dans l’histoire qu’un groupe social dominant abandonne ses privilèges sans une lutte acharnée et sans l’établissement d’un rapport de force de la part du groupe dominé » (12), la déconstruction des genres est l’affaire de toutes et tous. Aux discours parlementaires sur une pseudo-égalité (de fait) qui permettent de masquer les inégalités, opposons une inégalité (de fait) afin d’initier une véritable lutte, tant personnelle que sociale. Il faut révéler les discours lénifiants sur la parité comme autant de tentatives pour légitimer l’exercice d’un pouvoir. Et là où ce pouvoir s’exerce sur nous, dans la rue, les institutions, en famille ou au travail, refusons la soumission et organisons la résistance. La volonté de changement, l’organisation et la prise de conscience ne doivent pas être l’apanage d’une minorité. Pour reprendre un slogan féministe qui devrait être plus que jamais au goût du jour, « ne me libère pas, je m’en charge »

*Source:http://publisexisme.samizdat.net/

NOTES

(1) M. Godelier, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Fayard. (2) Margaret Mead, « Mœurs et sexualité en Océanie », Plon. (3) P. G. Devine, “Stereotypes and Prejudice : Their Automatic an Controlled Components”, Journal of Personality and Social Psychology, vol. 56. (4) A. Durand-Delvigne, “Pouvoir et genre”, in La place des femmes, La Découverte. (5) D. Welzer-Lang, “Les transgressions sociales des définitions de la masculinité”, in « La place des femmes », La Découverte. (6) M. Godelier, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Fayard. (8) Christine Delphy, « L’ennemi principal, T. 2 : Penser le genre », Syllepse. (9) Il existe de nombreux cas, recensés cliniquement, d’hermaphrodisme, notamment celui présenté par Michel Foucault : « Herculine Barbin, dite Alexina B. », Gallimard Folio. (10) Evelyne Peyre, Joëlle Wiels et Michèle Fonton, « Sexe biologique et sexe social », in « Sexe et genre », CNRS éditions. (11) M.-F. Pichevin, “A New Look Essentialism”, Recent Trends in Theoretical Psychology, vol. 4. (12) B. Marques-Pereira, “Représentation du genre ? Genre de la représentation”, in La place des femmes, La Découverte.

La construction sociale du genre

« Dès la naissance, on commence à donner au petit garçon des petits fusils en bois, des petites voitures, tout ça… Et puis, la petite fille, elle se retrouve avec une poupée et un petit berceau pour jouer à la maman. Il est évident que pour un gosse qui a le cerveau malléable, tout blanc, quoi, comme de la cire, ça se grave à tout jamais… Même après, s’il a l’impression de réfléchir, il utilise des matériaux qu’on lui a donnés alors qu’il était encore pratiquement inconscient… Ca l’a marqué pour toute une vie », anonyme [0].

Sans vouloir dresser un panorama complet des inégalités sexistes, nous voulons tenter de montrer quelle est la place du conditionnement auquel toute personne est soumise. Par ailleurs, si l’auteur de cet article est de sexe masculin et de pratique hétérosexuelle, sa parole ne doit donc pas être prise comme une expression unanime (comme le sont trop souvent les paroles masculines), mais plutôt comme celle d’une personne ancrée socialement et sexuellement dans un contexte bien précis. Notre individualité a de profondes racines qui nous échappent et nous dépassent car elles nous sont étrangères : d’autres les ont cultivées pour nous, à notre insu. Comme le fait très justement remarquer Elena Gianini Belotti : « la petite fille qui, à quatre ans, s’extasie devant sa propre image dans le miroir, est déjà conditionnée par les quatre années précédentes en plus des neufs mois de grossesse pendant lesquels se mettaient en place tous les éléments susceptibles de faire d’elle une femme, la plus semblable possible à toutes les autres femmes [1] ». Depuis la plus tendre enfance, des valeurs nous sont inculquées, et leur spécificité sexuelle est extrêmement marquée. Les concepts de féminité et de masculinité sont bien connus et forment une bonne part de notre manière de voir le monde. Il est simple de définir tel ou telle individu-e en fonction de critères établis solidement dans notre inconscient. On peut voir chaque jour ces mécanismes à l’œuvre, organisant la catégorisation des personnes selon deux modèles : l’homme « masculin » et la femme « féminine ». Mais on dit aussi que telle femme n’est pas « féminine » ou que tel homme est « efféminé ». La répartition n’est donc pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Que cachent donc les concepts de masculinité et de féminité, et s’ils ne sont pas exclusivement d’ordre biologique, comme on peut déjà le soupçonner, comment sont-ils développés ou ancrés chez les individu-es ? Comment sont-ils impliqués dans la domination masculine et la construction des inégalités entre hommes et femmes ?

La petite enfance et… avant

Le garçon a longtemps été le plus attendu lors de la naissance, pour des raisons économiques (travail aux champs, héritage…) ou de pure fierté parentale. Si l’attente des parents en ce qui concerne leurs propres enfants diffère en fonction de leur sexe, il est inévitable que ces derniers réagissent en fonction de leurs demandes dès le premier instant où ils se trouvent dans leurs bras. Il existe de nombreux lieux communs quant à la coquetterie, la propreté, la douceur… des petites filles, ou la vivacité, l’agressivité, la débrouillardise… des petits garçons. Le garçon hypertonique (à mettre en parallèle avec la fille hypotonique) est le plus proche du stéréotype, comme l’analyse Irène Lézine dans son ouvrage sur le développement psychologique de la première enfance [2]. Elle y rapporte le cas d’une petite fille turbulente, très agitée et énergique, qui, subissant la colère de sa mère à l’âge de 18 mois, se transforme en petite fille inhibée et maniaque. La mère, en refusant un comportement peu digne d’une fille à ces yeux, lui a fait comprendre ce qu’elle attendait d’elle. La petite fille est alors obligée de se replier sur des activités sédentaires où elle canalise son énergie, sans réussir à se libérer d’un état d’anxiété aigu, qu’elle essaie de tenir en respect en se construisant des rituels rassurants de nature phobique. Ce cas extrême n’est certes pas commun, mais même si cela prend une forme moins violente, plus étalée dans le temps (quoique tout aussi efficace), la plupart des petites filles sont victimes d’interventions répressives et inhibitrices quand leur tempérament initial les porte à être différentes du stéréotype féminin. Une répression similaire s’applique aussi aux petits garçons, mais dirigée différemment. Il ne s’agit plus de briguer les valeurs dites féminines, comme la sensibilité, la passivité (« un petit garçon ne pleure pas », « ne te laisse pas faire »…), mais d’apprendre à ne pas perdre la face, à masquer ses sentiments. C’est ainsi que dès ses premiers pas dans la vie, l’enfant est guidé vers les valeurs dominantes de son sexe biologique, et que l’intégration des stéréotypes masculins et féminins se fait.

La famille, premier carcan

Le modèle-même de la famille détient une place primordiale au sein de l’identification infantile : cette première image des rôles masculins et féminins est déterminante pour l’enfant, et il tendra bien évidemment à les reproduire. Si l’intégration du modèle du couple comme norme sociale des relations hommes-femmes est dominante, la famille apporte immédiatement des schémas incroyablement forts de représentation des rôles masculins et féminins. On sait aujourd’hui l’importance que joue l’imitation des parents dans le développement psychologique d’un enfant, et, même si la situation n’est jamais la même d’une famille à l’autre, l’environnement familial reste quand même un facteur essentiel de pérennisation = des rôles hommes-femmes. L’association européenne Du Côté des Filles a publié en 1998 un extrait d’une enquête sur la répartition des tâches ménagères auprès d’enfants européens [2’]. On peut y voir de manière flagrante un regard enfantin qui banalise cette répartition. Même si ce genre d’étude ne peut apporter de certitude quantitative de par son faible échantillonnage, une triste impression de lucidité s’en dégage. « Mon père soigne les plantes, c’est ce qu’il préfère. Il ne fait rien d’autre parce qu’il joue au basket et rentre fatigué », Angela (9 ans) ; « Mon père, des fois, il fait des gâteaux. Ma mère elle fait le ménage, lui il l’aide quand elle va à l’hôpital faire un bébé », Renaud (10 ans) ; « Maman fait le ménage. Mon père ça l’intéresse pas le ménage. Ma mère elle aime bien le faire. Je crois. Quand même… elle est bien obligée », Jules (9 ans).

Dînette contre jeux d’aventures

La période de Noël est révélatrice de la spécialisation sexuelle des jouets. Depuis les pages bleues et roses des catalogues, jusqu’aux rayonnages des grands magasins, on se rend vite compte de la répartition tranchée des jeux en deux catégories exclusives l’une de l’autre. On invite les petites filles à faire comme maman (dînettes, poupées les prédestinant à leur futur rôle de mère, appareils ménagers en réduction, panoplies d’infirmière -pas de médecin-, d’hôtesse de l’air -pas de pilote-, coffrets de maquillage…) alors que les garçons doivent s’imaginer marine, physicien, pilote de course, chevalier… Pour ces derniers, il ne s’agit pas d’être comme papa, mais plus viril que papa. Les jeux de garçon sont liés à la guerre, la découverte, l’aventure, la compétition (d’inspiration sportive ou non), l’action, l’agressivité, la domination par la force ou la technique… Toutes ces valeurs sont non seulement celles véhiculées par la classe masculine, mais aussi par la société occidentale en général. Les filles reconnaissent donc ces valeurs comme étant à la fois masculines mais aussi dominantes socialement : elles rêvent de trains électriques, de petits soldats…, plus que leurs frères de poupées, dînettes ou d’aspirateurs miniatures. De ces valeurs érigées en normes par le conditionnement social naît une double aliénation. D’abord, pour les femmes comme les hommes, les stéréotypes dans lesquels doivent se mouler les comportements et les attitudes ne sont justement que cela, des stéréotypes : or personne ne peut être pleinement un archétype. Qu’il s’agisse du sur-mâle viril et sûr de lui ou de la femme-objet incarnation parfaite de la féminité, on ne peut exister en tant que stéréotype. Naît ainsi une première frustration de la violence qu’il y a à se construire à partir de normes tout en ne pouvant jamais s’y conformer totalement (quel gouffre entre la vie de d’un fonctionnaire et les idéaux de l’aventure ou de l’action, par exemple !). La seconde aliénation tient dans la subordination des valeurs féminines aux valeurs masculines dominantes socialement. C’est l’un des mécanismes fondamentaux de la domination masculine : la reconnaissance, donc l’existence sociale, des femmes est subordonnée au regard, à l’assentiment de la gent masculine. Les modèles masculins et féminins sont aussi véhiculés de manière prédominante dans la littérature destinée aux enfants. Les albums présents dans les écoles, les bibliothèques et les centres de documentation sont la première littérature de jeunesse, un matériel pédagogique et un support privilégié du processus d’identification, d’apprentissage des rôles sexués et des rapports sociaux de sexes. Du Côté des Filles a lancé en 1996 une recherche sur les albums illustrés en France, en Espagne et en Italie, analysant 537 albums, de 46 maisons d’édition différentes. Les personnages masculins sont toujours prédominants et occupent plus souvent le rôle du héros. 83,3 % des 156 pères mis en scène dans les albums occupent le rôle de personnage principal, contre 16,7 % des 202 mères. Le travail du père, peu évoqué concrètement, est symbolisé par le porte-documents. Cartable et grand fauteuil s’opposent au tablier, symbole du rôle féminin : la maternité, le service domestique sans horaires, la disponibilité permanente pour la famille.

L’école : loin d’être neutre

La sortie du milieu familial s’effectue par l’entrée à l’école « maternelle » : terme judicieusement choisi, qui a été préféré à celui d’école enfantine, et révèle le consensus général sur le rôle de la mère dans l’éducation. ? Guichard écrit en 1993 : « l’école apparaît comme un lieu de compétition, où chacun est amené, d’une part à découvrir ses propres performances et à les situer par rapport à celles des autres, et, d’autre part à “incorporer” ces performances à sa propre image » [3]. Comme le fait remarquer Duru-Bellat, « comme tout individu engagé dans une interaction sociale, les enseignant-es abordent leurs élèves avec des attentes stéréotypées ; en l’occurrence ils tendent à prévoir des succès inégaux, chez les élèves garçons et filles, dans les disciplines connotées sexuellement » [4]. Des études montrent que dès l’école primaire, les maîtres passent plus de temps en maths avec les garçons et en lecture avec les filles [5], et que les garçons ont plus de difficultés avérées en lecture quand les maîtres en sont convaincus que dans le cas contraire. De la même manière, dans les matières jugées plus masculines (les maths ou la physique), il y a moins d’interaction et d’encouragements adressés aux filles [6]. Evidemment, cela se reflète dans les évaluations des enseignant-es. Une différence significative a même été constatée entre le temps consacré aux garçons et aux filles (respectivement 2/3-1/3). Les enseignant-es qui ont tenté de corriger le déséquilibre arrivent avec peine à 45 % du temps consacré aux filles, et cela avec un fort sentiment de favoritisme : la « neutralité » consiste donc bien à favoriser les garçons. Au-delà des contenus académiques, c’est donc toute une socialisation diffuse qui prend place, du seul fait de la cohabitation de deux groupes catégorisés avec des stéréotypes bien précis et asymétriques. Sans compter qu’à chaque instant, les filles sont confrontées à une « sexuation » des situations, qui les renvoie à leur contrainte de féminité [7] (souci de l’apparence, effacement devant les garçons…). La mixité scolaire les expose à l’heure actuelle à des interactions pédagogiques moins stimulantes et à être mises en situation de récession par rapport aux garçons. Comme l’ont écrit Bourdieu et Passeron : « la différence entre les sexes n’apparaît jamais aussi manifestement que dans les conduites ou les opinions qui engagent l’image de soi, l’anticipation de l’avenir » [8]. C’est donc à l’école, antichambre socialisatrice des futurs adultes que les inégalités sociales sont déjà mises en place et anticipées.
Le matraquage quotidien

Au quotidien, on nous rappelle sans cesse les rôles que l’on attend de chacun, ce qui ancre les inégalités entre les sexes. Le vocabulaire que l’on emploie est le miroir des mentalités : n’apprend-on pas depuis le plus jeune âge que le masculin prime sur le féminin en grammaire, qu’un secrétaire est un homme de confiance et une secrétaire une dactylo, qu’un cuisinier est un cordon bleu, et une cuisinière une cantinière… Les médias sont à l’origine de beaucoup de lieux communs et d’archétypes à partir desquels se construisent les individus. Entre la télévision, la radio ou même les publicités placardées dans les rues (2 500 messages publicitaires sont reçus chaque jour par une personne vivant en Occident), c’est toute une image des stéréotypes masculins et féminins qui s’ancre chaque fois un peu plus [8’]. Les femmes y sont encensées en tant qu’objet de désir sans défense. Une publicité récente pour Toyota montre une voiture à côté d’une femme mannequin et titre : « A votre avis, laquelle de ces deux top-models coûte le plus cher ? » Le mythe de la beauté est le pilier qui soutient l’idée moderne de la féminité. Cette notion de beauté est d’ailleurs on ne peut plus culturelle et fluctuante : au XIXe siècle, les canons de la beauté n’avaient rien à voir avec les femmes mannequins d’aujourd’hui (un corps replet et grassouillet était alors symbole de beauté et de désir). Et les femmes se doivent de tendre vers cet idéal artificiel et bien peu émancipateur : paraître et non pas être en tant que personne à part entière. C’est ainsi que leur statut est immédiatement subordonné à celui des hommes, car exister au travers du paraître revient à s’en remettre au regard masculin pour trouver une caution d’existence.

Une sexualité normée

Les femmes sont amenées à trouver leur légitimation à travers les hommes, et plus précisément à travers celui avec qui l’existence est partagée. Ceci est rendu possible par le mythe du Grand Amour, entretenu depuis la plus tendre enfance des femmes. « Un jour viendra un prince charmant » : cette maxime résume l’idéal d’une soi-disant nature féminine qui se réaliserait à travers l’union avec l’homme qui lui serait destiné. Quelle aliénation ! Voir son existence et sa réalisation personnelle subordonnées à celles d’une autre personne, qui est, quant à elle, individuellement réalisée. Or, ce mythe du Grand Amour n’existe que très peu chez les hommes : on encense bien plus la figure du séducteur, du Don Juan, qui aligne les « conquêtes » amoureuses (à noter le vocabulaire guerrier). Mais un tel comportement est bien sûr déploré chez une femme, on la traite alors de « salope », de fille de peu de vertu, car là n’est pas sa place dans l’ordre social en place. De tels concepts amoureux ont des conséquences notables sur la construction sexuelle des individu-es. La rigidité des rôles assignés aux hommes et aux femmes conditionne en grande partie leur souffrance. Cantonner les hommes à un rôle agissant, dans le mythe du « j’assure » et les femmes à une place d’objet désirable et passif est l’un des fondements de la répression sexuelle que subissent les individu-es aujourd’hui. Car cette répression existe bel et bien dans les sociétés occidentales. Si elle ne s’exprime presque plus sous la forme de lois, qui définissaient malgré tout un espace de liberté : le légal, le permis, qui s’opposent à l’interdit, elle se perpétue sous une forme bien plus totalitaire : les normes, qui imprègnent toute la société et ne laissent aucun espace de liberté possible. Sous couvert de libération sexuelle, c’est donc aujourd’hui la « liberté » de consommer du sexe commercialisé et stéréotypé qui est de rigueur. La découverte de son corps est primordiale pour un enfant, et la répression exercée très tôt (« Touche pas à ça », « Petit cochon »…) peut avoir une influence considérable sur son développement. Dans la plupart des cas, la désinformation est constante (dans les familles comme à l’extérieur) et même s’il est aujourd’hui relativement courant d’expliquer comment sont faits les enfants, le problème est toujours abordé d’un point de vue purement biologique. Aucune information n’est jamais dispensée sur la sexualité et le plaisir en tant que tels. Selon Suzanne Képès, psychosomaticienne : « pour de nombreuses femmes à partir de 17 ans et jusqu’à 60 ans et plus, l’ignorance de leur propre corps et de leur sexualité provoque toutes sortes de méfaits. Les malaises et les plaintes des femmes, dans la plupart des cas, proviennent de leur volonté de conformer leur sexualité et leurs fantasmes aux désirs masculins. Par ailleurs, beaucoup d’hommes croient que les femmes doivent jouir comme eux, en même temps qu’eux. Ils imaginent aussi que la satisfaction et la jouissance de leurs compagnes sont entièrement tributaires de leurs performances érectiles » [9]. Plus généralement, on peut même dire que la société moderne tend à camoufler, à invisibiliser le plaisir sexuel des femmes : on présente toujours la jouissance masculine et le désir masculin comme irrépressibles, sans se préoccuper des femmes et de leurs désirs. Or, ceci influe beaucoup sur le développement psychologique féminin : la sexualité est fondamentale dans la construction de l’individu. Michel Bozon [9’] met en valeur les différences construites entre le désir masculin et féminin : « L’érotisme féminin a besoin d’étapes en douceur, par paliers presque insensibles » alors que « L’homme veut tout, et tout de suite ; […] le désir de l’homme est toujours invasion, intrusion brutale et violente. » Le sexe est un phénomène entièrement culturel qui n’obéit à aucune loi biologique de renouvellement de l’espèce. Dans une vie, combien de fois fait-on l’amour dans le but d’avoir des enfants ? Même les « instincts » sexuels ne sont que des constructions culturelles. Boris Cyrulnik montre clairement que, dans le cas des enfants sauvages, il faut au minimum une dizaine d’années de socialisation avant qu’ils éprouvent du désir sexuel, et ce, même dans une mise en situation « érotique » [10]. Dans ces conditions, comment croire qu’il existe une sexualité normale ou naturelle ? Ce sont les normes sociales qui nous conditionnent à l’hétéronorme. Pourquoi ne pas pouvoir prendre du plaisir sexuel avec des personnes de sexe identique ? Nous devrions toutes et tous nous interroger sur les carcans construits socialement qui nous inhibent et freinent le plaisir que l’on pourrait avoir avec toute personne consentante, quels que soient son sexe, sa couleur, son âge… On ne naît pas hétérosexuel, on le devient… et pas toujours ! Ainsi s’achève ce panorama succinct (et aucunement exhaustif) des constructions sociales qui divisent l’humanité entre les hommes « masculins » et les femmes « féminines ». Dès lors, si l’on admet que les deux moitiés de la population mondiale subissent un apprentissage différent (apprentissage du différend ?), comment imaginer une entente rationnelle et égalitaire entre elles sans passer par une déconstruction de ces carcans sociaux ?

*Source:http://publisexisme.samizdat.net/

NOTES

[0] G. Falconnet et N. Lefaucheur, La fabrication des mâles, Seuil [1] E. G. Belloti, Du côté des petites filles, éditions Des femmes [2] I. Lézine, Le développement psychologique de la première enfance, PUF [2’] Du Côté des filles, Brochure sur les rôles sociaux de sexe [3] J. Guichard, L’école et les représentations d’avenir des adolescents, PUF [4] M. Duru-Bellat, L’école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ?, L’Harmattan [5] J. Brophy, Interaction of male and female students with male and female teachers, Wilkinson, Marrett eds [6] G. C. Leder, “Teacher Student Interaction : A Case Study”, Educational Studies in Mathematics, vol. 18, n°3 [7] E. Sarah et D. Spencer, Learning to lose. Sexism and Education, The Women’s Press [8] P. Bourdieu et J. Passeron, Les Héritiers, Les éditions de Minuit [8’] Voir à ce sujet l’article sur le publisexisme, p. XX [9] S. Képès, “Violences sexuelles et prostitution dans la société patriarcale”, in La place des femmes, La Découverte [9’] M. Bozon [10] B. Cyrulnik, Mémoire de singes et paroles d’hommes, Seuil

Mots sur la pornographie

L’industrie de la pornographie est au premier rang quand il s’agit d’offrir des modèles formatés, répétitifs et aliénants des sexualités féminines et masculines. Pourquoi tant de clichés sexistes ? Petit tour dans le spectacle de la sexualité.

A l’heure d’innombrables débats sur la pornographie, nous nous sommes proposer d’y mettre notre nez et de voir ce qui aurait changé dans le contenu des matériaux sexuellement explicites et qui permettrait aujourd’hui de parler d’appropriation féminine de la pornographie. La pornographie contemporaine représente-t-elle des pratiques sexuelles respectueuses des personnes ? Dépasse-t-elle sa réputation de matériel à masturbation masculine ? Permet-elle aux femmes de se réapproprier leur corps, leurs désirs ?

La transformation commerciale

Eu égard à son mode de fabrication et de commercialisation, la pornographie relève de l’industrie Cela dit, le marché de la pornographie n’est pas (encore) coté en bourse, il ne procure donc pas des bénéfices comparables aux multinationales du pétrole, par exemple. En ce sens, son chiffre d’affaires annuel en France est énorme, dans sa catégorie : 320 millions d’euros.(1) Fonctionnant comme source de revenu et comme commerce, la pornographie s’est donc transformée pour répondre aux exigences de l’industrie contemporaine et de la banque. Explication : pour que le profit soit le plus élevé, elle doit toucher le plus grand nombre. Les marchands de X ont donc dû découvrir le dénominateur commun le plus fruste et réduire en même temps les dépenses de fabrication : d’où cette répétition, ce peu de soin (absence de jeu d’acteur, négligence des lumières, pauvreté des décors) qui la caractérisent. Une vendeuse de sex-shop dénoncait la censure de toute parution de qualité vers 1970, au profit du plus nul. Une époque de grande qualité d’expression pornographique a-t-elle jamais existé ? Néanmoins il semble que la nôtre organise un piètre et médiocre spectacle de sa sexualité, avec, on peut le croire, quelques effets sur l’exercice même de la sexualité. Pour qui serait sceptique quant aux répercussions de la pornographie sur ses spectateurs-trices, voici une amorce de réponse : « Hypocrisie ! Comment des gens qui investissent des sommes considérables et beaucoup de talent dans des spots publicitaires de 30 à 60 secondes, persuadés, à juste titre, de leur impact sur les masses, pour vanter un homme politique ou une nouvelle marque de bière, peuvent-ils affirmer n’avoir aucune influence sur ce même public avec un film de 120 minutes ? »(2) On peut se dire aussi que pour gagner plus d’argent, il faut toujours étendre les terrains du profit. D’où une diversification des genres pour toucher un maximum de particularismes (sado-maso, lesbien, gay, hétéro, crade, « féministe », pédophile, scato, zoophile…). Due aux « évolutions » techniques et technologiques, la pornographie, qui n’a pas vraiment changé d’images, a changé de mode de production (et par conséquent de mode de consommation). L’image pornographique s’est multipliée, elle a envahi tous les compartiments de la vie sociale. Elle s’étale en tout lieu, se sert de tous les médias. Elle s’impose à toutes les classes sociales, nul n’échappe aux couvertures de magazines (de voiture ou autre), aux pubs (pour tout et n’importe quoi) reprenant l’imagerie du X ou à l’ « affichage pornographique illégal » (3).

Domination sexuelle

Les acteurs principaux des films pornos, à quelques exceptions près, sont des morceaux de femmes et des pénis. Le cadrage d’une scène de pénétration montre rarement autre chose de l’homme que son sexe. Les corps de femmes sont filmés sous toutes les coutures, pas les corps d’hommes : par exemple, tous les films hétérosexuels présentent au minimum une scène de lesbianisme et jamais une scène entre hommes. Qui cela dérangerait-il ? La pornographie est faite pour les hommes. Ils s’y voient, dans leur puissance et la réalisation de leurs fantasmes, et ils y voient l’objet de leur fantasme Sur le plan symbolique, le spectacle pornographique se présente comme un culte du Phallus. Il est la puissance et, par corrélation, tout ce qui l’entoure lui est soumis. A l’image, l’accent est mis sur l’érection masculine, sur l’homme figé dans son érection (pas d’image du sexe avant érection, ni après éjaculation), et dont le corps apparaît comme inintéressant, peu important pour le désir. On assurent aux femmes qu’elles ne peuvent connaître le plaisir que grâce au sexe de l’homme, qu’elles n’ont qu’une seule envie : celle du pénis, c’est ce que réaffirme la pornographie. Il ne faut pas croire qu’aucune femme ne regarde de film X, (4) mais elles doivent les regarder avec des yeux, des intérêts masculins (les films sont fait par et pour des hommes, ils nient une quelconque différence, spécificité ou existence de désirs, d’intérêts sexuellement féminins). Sans toucher à la question d’éventuelles différences de désir entre genre masculin et féminin (réelles, imaginaires, construites, innées ?), la pornographie « classique » porte intérêt aux fesses d’une femme et pas à celles d’un homme. Par ailleurs, nombre de producteurs n’ont pas de charte et permettent à des misogynes haineux de tourner des films qui combinent viols, humiliation, réification. Quant à la question des plaisirs, leur représentation est inexistante. De même pour la joie, il faut qu’il y ait la présence d’alcool pour que l’on y entende des rires. En revanche, on assiste, après chaque scène de pénétration, à la masturbation du protagoniste et à son éjaculation sur le corps de la protagoniste. Il s’agit de rendre visible, spectaculaire, l’orgasme masculin. On voit cet orgasme sans l’entendre. L’homme est « impartial, (…) maître de lui comme de l’univers, refermé dans ses songes alors que tout homme (ou presque) crie ou geint au moment de la jouissance. Ici, c’est tout à fait inutile, puisqu’il donne à voir ce jaillissement de sperme face/sur la femme émerveillée. »(5) Les femmes, elles, on les fait gémir, jouir dans les 10 premières secondes après la pénétration. La montée souvent sinueuse, capricieuse du plaisir est complètement escamotée dans les films pornos, et c’est peut-être là que le film X travestit le plus profondément le désir féminin. De ce que nous avons vu, dans les films dits classiques, il est rarement question d’orgasme, pour les femmes ; elles geignent, et à tous les coups. Cela peut être interprété comme : « Voyez, n’ayez pas peur, la femme, c’est fait pour jouir et, en effet, ça jouit » ; et en même temps comme le contraire :  « si vous ne l’avez pas assez gros ou habile, il faut au moins vous taire dans le plaisir pour garder la domination. »

Misère sexuelle

La misère sexuelle recouvre plusieurs choses, dont le non-épanouissement sexuel (quantitatif et/ou qualitatif ), la méconnaissance de sa propre sexualité et de celle des autres, la méconnaissance de son corps, du corps des autres. Viviane Forester résume ainsi : « le territoire de la libido n’est pas limité à celui de la sexualité officielle (qu’elle soit dite normale ou perverse). C’est un territoire immense, inexploré, qui est celui de la liberté des gens. Le pouvoir le tient donc pour très dangereux. Et décide de l’interdire, le circonscrire, de le contrôler. Comment s’y prend-il, le pouvoir ? Il prélève dans cette vaste géographie de la libido, une île, et il dit : “ regardez, c’est là que tout se passe. Ailleurs, c’est sans importance, nul. Si vous ne vous intéressez pas à cette seule petite île – le coït, le plaisir strictement sexuel – , c’est que vous êtes frigide ou folle ; vous êtes annulée et vous n’existez plus sexuellement. » (6) D’autre part, il faut noter dans la représentation la quasi-exclusivité accordés à la vue. La pornographie méprise tous les sens autres que la vue. Dans les films, il y a bien une petite collection de bruits : une misère. Et pour le reste : rien, aucun sens n’est évoqué, ni goût, ni odorat (etc.), seule l’image est là, et quelques mots qui sont des bruits, soit une part infime et faible de la fête sexuelle. Le désir n’est plus ni sacré, ni secret. Sans fièvre et sans mystère nous entrons dans le temps d’un sexe sans qualité. La pornographie, en soi, participe à créer son temps en mettant en scène « l’équivalence généralisée : deux partenaires ou dix, des femmes ou des hommes, devant, derrière ou de côté, être ou ne pas être, questions futiles pour cet art déconcertant, cet art qui nous introduit dans un univers plat comme un trottoir de rue (…), peut-être à un entre-deux de la vie et de la mort. Un univers sans mal, qui échappe à toutes catégories, toutes valeurs, et pour cela même, à toutes lois. » (7)

Un autre porno ?

Peut-on imaginer une autre création pornographique, qui se propose, outre l’excitation suscitée chez le spectateur de « ra-con-ter » une histoire ; d’inventer, de s’amuser, de fêter le corps et ses jeux dans sa totalité et dans le respect de chaque personne, de chaque sexe ;de diversifier la mise en scène, de s’attacher à des corps et personnages variés ; de dépasser le point de vue hégémonique hétéro-masculin ? Ils sont certes ultra minoritaires et peu accessibles, mais des films de ce type existent. Pour des références et descriptions d’une dizaine de ces films, vous reporter au chapitre « Portraits de femmes pornographes et autres féministes pro-pornographie » de Porno Manifesto (8), Cependant, il faut souligner que si ces films n’intègrent pas les autoroutes de la distribution, c’est qu’ils sortent des diktats du porno-business. Penser que des matériaux pornographiques, dans leur ensemble, devrait transparaître une éthique, c’est faire abstraction du monde comme système commercial, comme système de violences, c’est croire que la demande créer l’offre ou que la demande consumériste peut contenir une éthique. La pornographie faite pour la vue (vision, visualisation) reste coincée dans la primauté du regard sur l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe, entraîne un appauvrissement des relations corporelles et contribue à désincarner la sexualité. A partir du moment où le regard domine, le corps perd de sa chair et le sexuel devient affaire d’organes bien circonscrits et séparables du lieu où ils s’assemblent en un tout vivant … une personne existante. En ce sens, on peut se demander si l’on n’est pas quelque part sur le chemin d’une cyber-sexualité, où le virtuel sera vanté comme mille fois préférable au réel car plus sécurisant, facile, immédiat, satisfaisant… sans nécessité de compromission… ?

*Source:http://publisexisme.samizdat.net/

Notes

(1) Soit 500 millions de francs. P. Baudry, La Pornographie et ses images, Agora, 1997, p. 29. (2) Michael Medved, Hollywood versus America, éd. ?XXX (3) Terme désignant les affiches collées dans des endroits interdits d’affichage, proposant des adresses minitel et Internet, utilisé par La Meute. (4) 30 % des films achetés par correspondance le sont par des femmes. (5) p. 306, M.F. Hans, G. Lapouge, Les femmes, la pornographie et l’érotisme, éd. XXX1978. (6) p. 77, cf 6. (7) p. 333, cf 6. (8) Ovidie, Flammarion, 2002, p. 103 à 154

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