La visibilité lesbienne en France :it’s a long way…*

11/12/2007

* Ce texte est la version mise à jour et enrichie de France, années 90 : la décennie lesbienne, communication faite en 1999, dans le cadre du séminaire Orientation et identités sexuelles, questions de genre –

Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail.

Il a paru dans Lesbia Magazine en trois parties, de juin à septembre 2005.

PRÉAMBULE HISTORIQUE

Du Puits de solitude de l’Anglaise Radclyffe Hall, roman plaidoyer condamné par la justice pour obscénité, en 1928 – et brûlé dans les caves de Scotland Yard –, aux Amies d’Héloïse d’Hélène de Monferrand, couronné par le Goncourt du premier roman en 1990, en passant par l’apparition d’œuvres théoriques, poétiques et de fiction, produites par Marie-Jo Bonnet, Nicole Brossard, Michèle Causse, Geneviève Pastre, Monique Wittig, pour ne citer que quelques francophones, il s’est écoulé moins d’un siècle. Mai 68 et le mouvement de libération des femmes ont favorisé une accélération du processus de création et d’affirmation individuelle ainsi que la constitution collective – beaucoup moins rapide en France que partout ailleurs en Europe de l’Ouest – d’une « conscience » lesbienne, condition nécessaire mais, on le verra, non suffisante pour l’instauration d’une véritable visibilité lesbienne, tant sont grandes les résistances : de la part de la société « at large », des féministes, des gays, des lesbiennes elles-mêmes.

L’importance de la littérature La littérature est le domaine où s’est exprimée et continue de s’exprimer le plus évidemment l’existence lesbienne. De l’après-guerre à 1968, en une vingtaine d’années, donc, une trentaine de romans paraissent en France dont beaucoup sont le reflet de l’atmosphère ambiante de répression, donc de dissimulation et de culpabilité, voire de honte. Ce sont des romans catastrophes : aimée mystérieuse et dure, qui fait souffrir (Le rempart des béguines, Françoise Mallet-Joris, Julliard, 1951) ; retour de l’une des amantes à l’hétérosexualité (Qui qu’en grogne, Nicole Louvier, La Table ronde, 1953) ; amour non partagé (Althia, Irène Monesi, Seuil, 1957, Je jure de m’éblouir, Éveline Mahyère, Buchet/Chastel-Corrêa, 1958) ; mort de l’une des amantes (La lettre, Clarisse Francillon, Pierre Horay, 1958). Bref, en général, ça ne se passe pas très bien et ça finit très mal. « Ces textes sont produits dans l’absence d’un sujet lesbien se nommant ouvertement et publiquement comme tel, dans une époque de dispersion, de silence, d’invisibilisation des lesbiennes, dans une société aussi où les rôles assignés aux femmes ne sont guère remis en cause et où les mentalités conservatrices sont très fortes » (Claudie Lesselier) (1). Au milieu de cette petite musique de chambre de romans paraissant discrètement et souvent uniques – il arrive que l’auteure se suicide (Éveline Mahyère) –, l’« opéra » de Violette Leduc éclate et bouleverse plus d’une adolescente des années 60. La Bâtarde (Gallimard, 1964), préfacée par Simone de Beauvoir, saluée par la critique, à laquelle on ne donne pas le Goncourt ni le Fémina pour « raisons morales », rend célèbre son auteure dont l’œuvre devient accessible à des milliers de lesbiennes. Puis vint mai 68 et – à partir des années 1970 (2) – une floraison crescendo de parutions : écrits historiques, biographiques, essais, poésie, fictions, journaux et revues, qui contribuent à poser les fondements d’une culture à part entière, donnant corps aux lesbiennes et répondant à la belle injonction de Monique Wittig : « Il nous faut dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même, nous faire nous-mêmes, êtres de chair, aussi abstraites que des caractères de livre ou des images peintes » (Avant-note à La Passion de Djuna Barnes, 1982) (3). Quelques chiffres en moyenne pour la France (d’après mes observations et tous genres confondus) : de l’après-guerre à 1970 : 1 à 5 ouvrages par an ; années 70 : 5 par an – une cinquantaine ; années 80 : 10 par an – environ 130 ; années 90 : 18 par an – environ 200 en mai 1999 ; années 2000 : l’étude est en cours, mais il est clair que la production est en progression.

L’importance des lieux lesbiens et de la non-mixité L’une des caractéristiques essentielles de la vie des lesbiennes est la rareté et très longtemps l’absence de lieux collectifs où se rencontrer, et donc inventer, penser ensemble, caractéristique qu’elles partagent avec les hétérosexuelles : les unes sont atomisées dans leur espace domestique respectif, les autres, individuellement ou par petites tribus, dans les hautes herbes de l’hétérosocialité. Il en résulte leur non-visibilité, leur non-socialisation en tant que lesbiennes, d’où l’importance des lieux créés par les valeureuses militantes pour à la fois socialiser les lesbiennes qui le désirent, promouvoir leurs réalisations, donc leur culture, et « assurer cet autre type de visibilité, celle de la création lesbienne auprès des lesbiennes » (Delphine Tyr, introduction à Diablesses, 1999). Quant à la non-mixité, traditionnellement les espaces collectifs non mixtes sont masculins. La non-mixité masculine est l’un des fondements de la puissance des hommes, la condition de la transmission sans partage de leur savoir et de leur pouvoir et n’est jamais mise en question par celles et ceux qui questionnent avec véhémence la non-mixité des femmes ! Laquelle, juste retour des choses, fut la condition d’existence de l’un des événements les plus importants de la fin du XXe siècle : le mouvement de libération des femmes. La non-mixité est l’une des conditions incontournables de l’indépendance de pensée des femmes. Je pense à un slogan de mai 68 sur les murs de la chapelle de la Sorbonne : « Comment peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ? » que je transforme en : « Comment peut-on penser femme à l’ombre des hommes ? » « Comment peut-on penser lesbien à l’ombre des gays ? » Actuellement, malgré une forte contrainte ambiante à la mixité, des espaces non mixtes naissent régulièrement en France, à Paris (La Barbare, 1999, Les Furieuses Fallopes, 2003), à Rennes (Les Moulinettes, 2005), à Grenoble (squats femmes et lesbiennes : après la Flibustière, La Mordue vient de fermer mais un nouveau squat est en projet), et même à Morlaix (association LAM, 2004) ! Sans parler des groupes de « respiration lesbienne » qui naissent invariablement au bout de quelque temps dans les associations gay-et-lesbiennes…

LES ANNÉES 70-80 : NAISSANCE DU MOUVEMENT LESBIEN

Durant les années 70, articulée bon an mal an au mouvement féministe (il y eut de grandes houles et de terribles ruptures…), une première vague de pionnières, principalement à Paris et à Lyon, crée des groupes lesbiens (4), des journaux et des revues (5). Les archives lesbiennes naissent à Paris en 1983. Des textes sont publiés dans des revues féministes, homosexuelles mixtes et straight (6). De grandes rencontres nationales (Paussac, 1979 ; Marcevol, 1980 ; Leuzières, 1981), réunissant des centaines de lesbiennes militant dans le mouvement féministe, sont le prélude à ce qui est en train de naître : le mouvement lesbien féministe. Au lendemain de la rencontre lesbienne de Leuzières et de la deuxième université d’été homosexuelle à Marseille (1981, « … un regroupement mixte où on ne pensait aux filles que dans la mesure où nous imposions notre présence »), voici ce qu’écrit une des participantes aux deux événements : « … une dynamique existe, née d’une longue, patiente action militante. Tout en étant d’accord sur la nécessité de mener des luttes avec les pédés dans certains domaines (qu’il faudra d’ailleurs redéfinir), nous ressentons comme vital le besoin de nous réunir afin de trouver notre terrain d’existence et d’action. Il faut que les lesbiennes deviennent une force politique, qu’elles apparaissent comme telle. (…) On a trop dit que les lesbiennes sont à la charnière du combat féministe et du combat homosexuel. Jusqu’à présent, cela a surtout signifié que nous en étions les laissées-pour-compte. Prenons notre place dans chacun de ces combats » (Françoise Renaud) (7). Sur le terrain théorique, la rupture avec les féministes est déjà consommée avec la dissolution, l’année précédente, du collectif de la revue Questions féministes provoquée par le texte fondateur « On ne naît pas femme » où Monique Wittig écrit : « …le sujet désigné (lesbienne) n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement. (…) notre survie exige de contribuer de toutes nos forces à la destruction de la classe – les femmes – dans laquelle les hommes s’approprient les femmes et cela ne peut s’accomplir que par la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression (8). » Mais pour la majorité des lesbiennes des régions et sans doute de Paris – qui se disaient toujours « homosexuelles » et encore plus souvent « femmes », soit dit en passant –, la conscience lesbienne est venue « inconsciemment », plutôt grâce aux échanges informels au cours de la « traversée du désert » des années 80 que grâce aux lectures des théories et à la connaissance des orages fondateurs parisiens dont beaucoup ignoraient jusqu’à l’existence. C’était dans l’air du temps et plutôt vécu comme une suite du mouvement des femmes que comme une rupture. Pour preuve le texte de présentation de Bagdam Cafée à Toulouse écrit en 1989 : « En Europe, combien de lieux publics qui appartiennent aux femmes – homosexuelles et hétérosexuelles –, qui soient leurs territoires, inscrits dans le tissu social, gérés par elles et pour elles, situés sur leur parcours quotidien, professionnels ou de flânerie ? Bien peu encore. Trop peu. Bagdam Cafée est l’un de ces lieux-là, né du désir de quelques-unes, actrices et héritières des luttes des femmes des années 70. » À partir du milieu des années 80, un certain nombre de lieux lesbiens voient le jour en France, qui prendront leur plein essor au cours des années 90 : la revue La Grimoire (1986), la plupart des maisons de vacances du Gers (quatre entre 1984 et 1987), le festival « Quand les lesbiennes se font du cinéma » à Paris (1988), les éditions Geneviève Pastre à Paris (1989), Bagdam Cafée à Toulouse (1988).

ANNÉES 90 : LES ANNÉES LESBIENNES

Tous ces lieux et initiatives sont la base à partir de laquelle va se constituer – enfin – la « communauté » lesbienne française.

Légitimité/Visibilité

L’une des raisons de « l’explosion » lesbienne des années 90 me semble être la prise de conscience, au cours des années 80, d’une génération de lesbiennes – la génération du MLF – qui après avoir été féministes se sont découvertes lesbiennes féministes, c’est-à-dire qu’elles ont acquis quelque chose de fondamental : la légitimité en tant que lesbiennes, après avoir acquis la légitimité en tant que femmes. Elles ont donc pu faire entrer le désir lesbien dans le champ politique. Ce qui revient à dire qu’elles ont – sans toujours, comme je l’ai dit plus haut, en avoir une pleine conscience et sans connaître vraiment les théories des lesbiennes politiques – politisé le lesbianisme, mettant en question l’hétérosexualité, envisagée comme une simple idéologie où se reconduit, entre autres, l’oppression des femmes. Ce que les féministes straight avaient (ont toujours) beaucoup de peine à envisager, et ce qui les a conduites à faire souvent l’impasse sur les apports théoriques des lesbiennes politiques. Impasse illustrée entre autres par l’absence d’une entrée Lesbianisme dans le Dictionnaire critique du féminisme paru en 2000. L’« erreur » fut réparée dans la réédition en 2004. Depuis seulement quelques années, grâce à l’action d’une poignée de « passerelles » entre le mouvement lesbien et le mouvement féministe, la présence lesbienne est prise en compte par les féministes, mais un instant d’absence et tout est à recommencer…

Quand on devient légitime, la clandestinité devient un non-sens, on a besoin – entre autres – de lieux publics où exister, où se rencontrer, où inventer ensemble, et s’ils n’existent pas, ces lieux, on les crée. Les années 90 voient le développement et la naissance sur tout le territoire d’une économie lesbienne – maisons d’édition, maisons de vacances, bars, services divers, petits commerces, librairies par correspondance – et d’un vaste tissu associatif (plus de vingt associations naissent de 1990 à 1999). En 1997 naît la Coordination lesbienne nationale (9) (renommée en 2002 Coordination lesbienne en France) regroupant une vingtaine d’associations. Ce besoin fondamental de réunion, au sens large, et d’expression d’une génération de lesbiennes devenues légitimes est à l’origine du « boom » des années 90 puisqu’il est à l’origine des lieux qui ont permis la naissance et l’essor de toute une série de réalisations.

RÉALISATONS

La littérature

L’auteure trentenaire d’un livre paru aux éditions gaies et lesbiennes (Aurore Dorval, La louve, 1999) dit avoir éprouvé son premier choc littéraire à la lecture des… Femmes damnées de Baudelaire ! Ainsi une adolescente lesbienne des années 80 a eu le même premier contact avec l’évocation écrite de ses amours qu’une adolescente lesbienne des années 60, à savoir un auteur masculin du XIXe siècle ! Qu’en est-il d’une adolescente lesbienne des années 2000 ? A-t-elle à son programme de français des auteures contemporaines qui parlent d’elle ? non, bien sûr (10). Pendant combien de temps encore l’adolescente lesbienne qui se cherche dans les livres sera-t-elle renvoyée à Baudelaire ou, pire, à Montherlant par son professeur de français (anecdote authentique) !? Quoi qu’il en soit, elle peut maintenant trouver facilement des livres dont elle est l’héroïne, édités soit par les maisons d’édition lesbiennes (huit francophones (11)), soit par les maisons d’édition straight qui ont entamé, depuis 1995 environ, un léger flirt avec le lectorat lesbien – notamment dans le domaine du policier. Mais il faut encore avoir de la chance et de bons yeux pour les dénicher quand on n’y connaît rien puisque les librairies straight n’ont pas de rayon femmes ni de rayon lesbiens (et gais) dignes de ce nom. Heureusement, il existe maintenant sept librairies spécialisées (12) (qui vendent également accessoires et DVD). Certaines proposent aussi un espace de mini-restauration, ce qui fait d’elles des lieux de rencontres, voire de réunion, occasions de visibilité lesbienne pour les lesbiennes. Certaines de ces librairies possèdent leur site internet où l’on peut acheter en ligne. Enfin, celles qui cherchent des livres anciens ou épuisés peuvent s’adresser à la librairie par correspondance Les Amazones, tenue par Chantal Bigot, l’érudition faite libraire et dont le catalogue est un modèle du genre (13). Par ailleurs, certaines associations se spécialisent dans la diffusion d’œuvres littéraires et théoriques lesbiennes. À Toulouse, par exemple, Folles saisons (2001) propose une bibliothèque de prêt « à thématique homosexuelle ». Enfin, de nombreux sites lesbiens (14) permettent de se tenir au courant des dernières parutions.

Les associations et groupes Avant la décennie 1990, une lesbienne française des années 70 et 80 disposait pour rencontrer d’autres lesbiennes soit – si elle était féministe – des lieux du mouvement des femmes, soit – si elle ne l’était pas – de quelques rares bars et boîtes, mixtes le plus souvent (et ça n’a guère changé). À partir des années 1990, les associations, relayées par Lesbia Magazine, ont élargi l’horizon lesbien, contribuant, à donner aux lesbiennes françaises force et légitimité ainsi que l’opportunité d’œuvrer collectivement en tant que citoyennes comme en tant que lesbiennes, tout en se socialisant « lesbien », en découvrant/construisant leur culture et en se constituant un réseau de connaissances et d’amies. (Comme le dit l’humoriste Shelly Roberts dans ses Roberts’ Rules of Lesbian Living : « Votre gynéco n’a pas à être lesbienne. Mais ça aide. Votre avocate n’a pas à être lesbienne. Mais ça aide. Votre amante, cependant, doit être lesbienne. C’est obligatoire. » – Aïe ! Pardon Fannie, chère bie de mon cœur…) Selon les associations, l’accent est mis sur la convivialité (repas, balades, fêtes, loisirs, sports), la culture et l’expression lesbiennes (débats, cinéma, vidéo, littérature, théâtre, musique, photos, arts plastiques), ou les actions à caractère politique ou identitaire (actions contre la lesbophobie, le racisme, la misogynie, l’extrême droite, pour la visibilité, la solidarité avec les femmes agressées, lesbiennes ou non, participation à la Marche mondiale des femmes, à la journée internationale contre l’homophobie, à la commémoration de la journée de la déportation – la liste n’est pas exhaustive). Une mention spéciale au CEL (Marseille) qui assure depuis cinq ans une écoute téléphonique en direction des lesbiennes, initiative unique en France, et a produit un travail conséquent sur le thème de la santé lesbienne. Certaines associations diffusent le journal de leurs activités auprès de leurs adhérentes et des autres associations : Clap Info (Cineffable, association organisatrice du festival Quand les lesbiennes se font du cinéma, Paris) – Lesbroufe ( Les Voies d’Elles, Grenoble) – La Lune (La Lune, Strasbourg) – Contes de fées (Femmes entre elles, Rennes). Certaines ont leur site ou sont hébergées (15) : les archives lesbiennes, Paris – Bagdam Espace lesbien, Toulouse – Le CEL, Marseille – Cineffable, Paris – CQFD/Fierté lesbienne, Paris – Lesbi-Art (réseau national) – Les Voies d’Elles, Grenoble – La Barbare, Montreuil, Les Bénines d’apie, Paris… Par ailleurs, il existe un peu partout des groupes informels autour d’un projet, comme « Le Placard brûle » à Toulouse (BD lesbiennes – lolagouine@yahoo.fr) dont le caractère éphémère rend difficile le recensement. Mais en 2006, un constat s’impose : la grande vague collective lesbienne en France issue de l’expérience féministe n’est plus. Depuis 1999, de nombreuses associations ont soit fermé leurs portes, soit restreint ou réorienté leurs activités. Ce qui a pour conséquences une raréfaction des lieux d’accueil et de socialisation pour les nouvelles arrivantes et la perte de la mémoire et de la transmission de la culture lesbienne – les lieux pérennes sont irremplaçables pour la transmission car ils permettent des échanges in vivo et au long cours, notamment intergénérationnels. Les années 1990 ont été les années lesbiennes féministes, les années 2000 sont les années LGBT (lesbiennes, gays, bi, transsexuels) identitaires, avec l’apparition d’un vaste tissu associatif où la mixité relève de l’impératif catégorique. L’extraordinaire fécondité de la non-mixité rendue possible par le mouvement des femmes, antidote de la misogynie et outil magnifique pour construire, entre autres, le genre lesbien, ne fait pas partie de l’histoire, de la mémoire, de la vie de la plupart des lesbiennes, militantes ou non, des nouvelles générations. Beaucoup viennent de l’expérience gay identitaire, de la lutte contre le sida, de la mouvance queer. Voilà qui est bien plus valorisant, médiatisé et branché que le féminisme ou le lesbianisme politique. Femme et lesbienne are not beautiful… Le grand mouvement actuel où elles peuvent se socialiser est le mouvement LGBT, dominé qu’on le veuille ou non par des problématiques, des valeurs, des jeux, des intérêts masculins : Gay is dominant. Le préprogramme des universités d’été euroméditerranéennes des homosexualités 2005 à Marseille était révélateur à cet égard : étaient prévus, entre autres, un « cycle visibilité lesbienne », un « cycle visibilité trans », un « cycle malentendantEs » ; point de « cycle gay » et pour cause : Gay is dominant et il a ses minorités… Le concept de lesbophobie a bien du mal à s’imposer (16), « l’épithète qualificatif lesbienne a même disparu, désormais réduit à cette initiale, à cette seule et muette majuscule : L. Soit le 1/4 de portion du fameux sigle fédératif (pour fédérer quoi au juste ?) et abusivement consensuel » (17). Les lesbiennes ou « l’éternel retour… à l’invisibilité » (18). Les lesbiennes de la génération MLF se sont noyées/invisibilisées un temps dans les problématiques hétérosexuelles (contraception-avortement…), les lesbiennes inscrites dans le mouvement identitaire ou dans « le tous-genres » ne se noient-elles pas dans des problématiques qui ne sont pas les leurs ? À elles de voir. À chacune son roman d’apprentissage. Quoi qu’il en soit, saluons la combativité des militant/e/s LGBT qui sont sur tous les fronts : culturel avec l’organisation de festivals de films un peu partout en France, politique avec le bras de fer qui les oppose au pouvoir actuel sur l’égalité des droits, et des actions/réactions nationales comme la campagne pour faire annuler la tournée de concerts, prévue en juin 2005, d’une star homophobe du reggae, Capleton. Tout ce travail ne peut qu’avoir – du moins momentanément – des retombées positives sur le rapport de forces hétéro/homo.

Les associations « d’intérêt général »

Les lesbiennes francophones ont la chance d’avoir depuis 1988 un festival international de films de réalisatrices non mixte, le premier du genre dans le monde (19) : « Quand les lesbiennes se font du cinéma » est organisé à Paris entièrement bénévolement par l’association Cineffable. 1 700 festivalières, 7 000 entrées, 58 films de 19 pays, 23 réalisatrices présentes, l’édition 2004, la 16e, a reçu pour la première fois une subvention de la mairie de Paris (15 000 euros). L’édition 2005 (du 28 octobre au 1er novembre) a offert comme toujours – outre les projections – débats, exposition des plasticiennes, informations venues de partout, stands, fête, et la très précieuse cafétéria. Cineffable organise également « tous les ans et ce depuis neuf ans, à l’occasion de la Fierté lesbienne, bi, trans & gaie, son Best Of Mixte (le BOM) ouvert à tout public. Le BOM n’est pas seulement une occasion de voir ou revoir avec ses ami-es des productions lesbiennes rares, c’est aussi une démarche de visibilité. » • CQFD/Fierté lesbienne, créée en 1997, a organisé jusqu’en 2005 les manifestations de la Fierté lesbienne, au mois de juin à Paris, à l’occasion de la marche des fiertés LGBT. Se sont ainsi succédé au fil des années : forum des associations, cinéma, concert, espace artiste, débats, projection vidéo, grande fête, char des lesbiennes… En 2005, la banderole Fierté lesbienne était comme toujours dans la marche du 25 juin à Paris et CQFD donnait rendez-vous aux lesbiennes et à leurs amies pour une très grande fête. « Venir à la fête, c’est aussi un acte militant de solidarité : depuis plusieurs années, CQFD/Fierté lesbienne s’investit contre la lesbophobie par le soutien financier (grâce aux entrées de la fête) des actions en justice contre les violences lesbophobes. À ce jour, cinq procès ont pu être financés, à raison de 1 000 euros par procès (prise en charge des frais d’avocate) et nous avons la capacité d’en financer beaucoup plus grâce aux excédents de la fête annuelle. » Le troisième volet des activités de CQFD/Fierté lesbienne est la mise en place d’un réseau lesbien européen. La première rencontre a eu lieu à Marseille le 28 mai 2005 à l’occasion de la rencontre européenne de la marche mondiale des femmes. • Bagdam Espace lesbien, créée en 1988 sous le nom de Bagdam Cafée, poursuit depuis la fermeture du café, le 1er janvier 1999, sa vocation de lieu culturel et politique de visibilité lesbienne non mixte. Outre ses activités régionales (rencontres-débats, programmation de films, Printemps lesbien), Bagdam organise depuis 2000 un colloque bisannuel international d’études lesbiennes qui réunit à Toulouse des chercheuses et militantes du monde entier dans et hors institution. La publication des actes du colloque dans sa revue Espace lesbien assure la diffusion de la pensée lesbienne, « pour être sûres de ne pas laisser sans mémoire notre passé, sans paroles notre présent, sans références notre futur ». Le 5e colloque s’est tenu du 14 au 17 avril 2006. Son thème : Tout sur l’amour. • Lesbi-Art (l’art des lesbiennes, les lesbiennes de l’art), créé en 2003, est un réseau d’artistes et de créatrices lesbiennes. Ce projet est aujourd’hui en cours de réalisation en partenariat avec la Coordination lesbienne en France. Son objectif est double : politique (assurer une meilleure visibilité lesbienne) et pratique. Le réseau regroupe artistes, techniciennes du spectacle, organisatrices de manifestations, lieux de diffusion, théoriciennes et chercheuses…, et toutes celles qui souhaitent s’investir dans les différents domaines culturels dans une perspective féministe. « En résumé, Lesbi-Art est une plate-forme de compétences pour renforcer notre efficacité et notre visibilité, tant sur le plan artistique que politique. De tels réseaux sont actifs depuis longtemps à l’étranger. » • La Coordination lesbienne en France (CLF) (20), union d’une vingtaine d’associations et de lesbiennes individuelles, créée en 1997, œuvre pour la visibilité des lesbiennes à la fois dans les mouvements LGBT en étant présente dans les marches des fiertés et à l’inter-LGBT et dans le mouvement féministe avec la Marche mondiale des femmes ou les organisations féministes nationales. L’une des premières actions de la Coordination fut de demander et d’obtenir une entrevue avec Geneviève Fraisse, alors déléguée interministérielle aux droits des femmes (mars 1998) : « Une coordination lesbienne nationale reçue – donc reconnue – dans les murs du pouvoir de la République d’un des pays les plus machistes d’Europe ! Impensable il y a quelques années ! [ … ] En nous recevant, cette République s’engage officiellement sur le chemin de la reconnaissance de notre double citoyenneté de femmes et lesbiennes » (Nicole Sirejean, membre de la délégation). Depuis, la Coordination est régulièrement sollicitée par les instances politiques de droite comme de gauche : dernier trimestre 2004 : audition par la commission des lois de l’Assemblée nationale à propos du projet de loi pour pénaliser les propos discriminatoires sexistes et homophobes ; audition par le groupe Droits des femmes de l’Assemblée nationale sur le même sujet ; séance de travail avec le groupe parlementaire du parti communiste toujours sur le même sujet. La CLF est intervenue aux FSE de Florence (nov. 2002) et de Paris (nov. 2003). En chantier actuellement, entre autres : l’élaboration d’une loi cadre contre les violences faites aux femmes pour y faire inscrire la lesbophobie (travail dans le cadre d’une commission du Collectif national pour les droits des femmes), la réalisation d’une brochure d’information sur les lesbiennes avec Anne Hidalgo de la mairie de Paris, la construction d’un réseau lesbien international (prise en charge par l’association CQFD), l’élaboration d’une liste d’ouvrages concernant les lesbiennes à l’intention des bibliothèques et médiathèques de France. Toutes ces actions et bien d’autres sont portées par une poignée de valeureuses qui courent de réunions en manifestations, poursuivies par des montagnes de mails ! Par ailleurs, elle organise, le 19 mai 2007, un colloque national : Visibilité et invisibilité des lesbiennes.

Commerce et militantisme

À partir du milieu des années 90, un certain nombre d’entreprises commerciales voient le jour, je pense par exemple à Diabolo, SARL de diffusion par correspondance de livres, de vidéo et de CD. La motivation de Delphine Tyr, sa créatrice (elle n’avait pas trente ans), était de « défricher une terre vierge pour aider à la promotion de la culture lesbienne (car il n’y a pas de culture sans réseau de diffusion de cette culture) ». Créée en 1994, Diabolo a fermé ses portes en 2002, un vrai dommage pour les lesbiennes francophones : Delphine Tyr était sans doute la meilleure spécialiste de littérature lesbienne contemporaine. Partie vers d’autres activités, elle nous laisse, sous le titre Diablesses, un catalogue quasi exhaustif de tous les ouvrages lesbiens disponibles jusqu’en 1999. En général, on peut dire que la plupart des activités commerciales en direction des lesbiennes ont peu ou prou un caractère militant. Il faut rendre hommage ici à Marian Lens, créatrice, de la librairie Artémys (1985-2001) à Bruxelles, qui fut la plus importante librairie lesbienne francophone d’Europe. Ses motivations : « Créer un groupe de pression lesbien, désir de changer le monde avec des valeurs lesbiennes. Promouvoir tout ce qui est réalisé par des lesbiennes et des femmes (indépendantes, non soumises à la classe des hommes). Créer une librairie qui soit un lieu de diffusion, de créations et d’échanges d’idées, dans une volonté de changement de société. » Je n’étonnerai personne en disant que Marian Lens ne vivait pas de la vente des livres ; elle s’en tirait – chichement – grâce à la carterie, secteur qu’elle avait si bien développé qu’Artémys était devenue l’une des carteries les plus importantes de Belgique. Quant à Delphine Tyr, elle tirait carrément le diable par la queue. En France, comme en Belgique, les services et commerces en direction d’une clientèle lesbienne sont héroïques : trop de lesbiennes ne pensent pas lesbien, donc ne dépensent pas lesbien. Ce qui, souvent, entraîne la mort des entreprises, et de toute façon freine leur expansion et l’ambition de leurs créatrices. Il faut une exceptionnelle pugnacité pour maintenir son rêve. Geneviève Pastre a cette pugnacité. Créée en 1989, sa maison d’édition propose ses titres sur internet depuis 1999 (21). Un grand bravo également à Corinne D. – cofondatrice de Atprod (1989), cocréatrice, entre autres, avec Nadia E., du dykeGuide lesbien (22), du Réseau lesbien, service de rencontre du dykeGuide, et de la dyke boutique – qui fut la première à créer un site internet (français) réservé aux lesbiennes (1997), lequel est aujourd’hui un véritable point de rencontres et d’information. « Mon bilan est très positif. […] J’ai l’impression, sans avoir eu pour objectif de militer, d’avoir apporté des choses à la communauté lesbienne, non seulement la possibilité de se rencontrer (ce qui n’est encore aujourd’hui pas toujours simple) mais aussi la possibilité de connaître les lieux lesbiens qui leur sont destinés. Le dykeGuide permet en outre aux lieux et associations de se faire connaître. Il a donc une vraie vocation militante. De plus, toute initiative de ma part pour agrandir l’activité de mon entreprise est un acte militant dans le sens où j’ai à traiter avec des fournisseurs parfois pas franchement « gay-friendly » et que je le fais la tête haute. La seule ombre au tableau est la difficulté de faire du commercial dans et pour le milieu lesbien. Peu d’entreprises survivent, les lesbiennes semblent réclamer et vouloir tout un tas d’articles ou produits qui leur soient destinés, mais ne semblent pas avoir une réelle démarche de « consommons lesbien » ! Il devient donc extrêmement difficile de maintenir les entreprises purement lesbiennes, le « marché » lesbien se retrouve bien souvent être une branche du marché gay, tenu par des gays ! Malheureusement, trop souvent la qualité n’est pas au rendez-vous, d’abord parce que les hommes d’affaires gays ne se sont jamais véritablement intéressés au marché lesbien et ensuite parce qu’ils ne le connaissent pas. » (23)

Avec la librairie Violette and Co, ouverte en 2004, l’entreprise lesbienne s’est enrichie d’un superbe fleuron. Celles qui habitent Paris ont l’opportunité de rencontrer la fine fleur de la pensée et de l’écriture lesbiennes grâce au travail acharné des créatrices de cette belle librairie, qui concoctent tous les mois un programme de rencontres avec les auteurs d’une richesse qui ne se dément pas au fil des mois. « Nous avons commencé à penser le projet de cette librairie en février 2003 après la fermeture de Pause-lecture. Nous pensions qu’une deuxième librairie lesbienne et gaie à Paris n’était pas superflue, d’autant plus que très vite nous avons précisé le projet en ajoutant la dimension féministe (il n’y avait plus de librairie de femmes en France depuis 1999). Nous avons mis un an exactement à monter le projet puisque Violette and Co a ouvert en février 2004. Au niveau personnel, Catherine voulait changer de travail pour mettre plus en accord ses convictions et centres d’intérêts avec sa profession, Christine désirait créer son propre boulot (elle était employée à cette époque à mi-temps par les éditions gaies et lesbiennes où elle avait publié Attirances. Lesbiennes fems, lesbiennes butchs avec Ingrid Renard) et ouvrir une librairie est souvent un rêve pour beaucoup. Toutefois une librairie reste un commerce et il ne faut pas oublier cette dimension si on veut qu’elle dure ; mais il y a évidemment un côté engagement (ne serait-ce que par le nombre d’heures de travail sans commune mesure avec une rémunération quelconque !), par exemple dans le choix des livres, dans les sujets des rencontres, etc. Ce qui est clair après un an et demi de fonctionnement, c’est que Violette and Co est identifiée comme une librairie lesbienne et féministe beaucoup plus que gay et qu’il y a aussi un bon nombre de trans qui viennent car nous avons monté un rayon intéressant. Nous sommes aussi très contentes d’avoir un lieu qui nous permettent de faire de vraies rencontres avec les auteures(rs), qui attirent pas mal de monde. La librairie fonctionne bien, nous nous sommes fait connaître rapidement, nous avons une visibilité dans le quartier, mais rien n’est (jamais) acquis et il y a encore plein de femmes qui nous découvrent. Nous voulons continuer sur notre ligne générale, c’est-à-dire proposer un lieu ouvert, aussi bien par l’accueil que par le choix des livres : nous ne sommes pas la librairie d’une tendance, nous offrons une variété de points de vue et de styles qui, pensons-nous, contribuent à enrichir la réflexion et la création. »

La presse

Depuis 2003, la doyenne Lesbia Magazine (fondée en 1982 !) n’est plus le seul journal en direction des lesbiennes francophones, qui peuvent désormais trouver en kiosque et dans certaines librairies spécialisées de l’hexagone, de Belgique et de Suisse trois nouveaux titres bimestriels (dont les ours sont mixtes mais où la présence lesbienne est plutôt paritaire) : La Dixième Muse, « le mag’ des filles qui aiment les filles » ; Oxydo magazine, « culture art société tribus » ; Love Pirates, « magazine d’expression et de culture lesbienne, trans et gay » (parution suspendue depuis juin 2005) – et comme toujours, selon l’idéologie plus ou moins progressiste des kiosquaires, on les trouve soit dans le rayon porno, soit dans le rayon presse spécialisée femme ou homme… Mentionnons enfin Têtu, « le magazine des gays et des lesbiennes » où l’existence lesbienne occupe un strapontin et qui a commis la maladresse – au bas mot – d’intenter un procès (qu’il a perdu) à la sociologue Marie-Hélène Bourcier qui avait dénoncé l’hégémonie de la presse gay au détriment des lesbiennes dans une interview accordée au magazine suisse 360°. Ceci dit, on trouve dans Têtu, notamment dans l’agenda, informations et articles qui sont toujours bons à lire.

Le cinéma

« L’explosion de la production d’images lesbiennes a eu lieu dans les années 90 dans les pays anglo-saxons, avec une écrasante prédominance des productions américaines. Pourquoi ? Parce que ce sont là-bas des lesbiennes qui financent les films lesbiens, des lesbiennes qui filment les lesbiennes, des lesbiennes qui éditent les vidéos lesbiennes et des lesbiennes qui diffusent le tout… » (Delphine Tyr). Le fonds francophone ou traduit est beaucoup plus maigre, la production annuelle beaucoup moins importante que dans le domaine de l’écrit. De plus, la plupart des films lesbiens ne sont projetés nulle part, faute de distributeurs. La visibilité des images lesbiennes est donc fort réduite en France. De 1995 à 1999, les Françaises qui n’avaient pas la possibilité de se rendre au festival Quand les lesbiennes se font du cinéma pouvaient voir en salle un long métrage de fiction par an réalisé par une lesbienne : 1995, Go Fish, Rose Troche, USA – 1996, When night is falling, Patricia Rozema, Canada – 1997, L’incroyable histoire vraie de deux filles amoureuses, Maria Maggenti, USA – 1998, Fire, Deepa Mehta, Canada – 1999, High Art, Lisa Cholodenko, USA. Depuis le début des années 2000, il semble que les distributeurs français qui diffusaient en salle des longs métrages de fiction réalisés par des lesbiennes se font encore plus rares, ce qui a pour conséquence que nous n’avons plus « notre » film par an. Le relais est maintenant pris par les DVD, ce qui permet aux associations d’organiser des projections soit dans leurs locaux, soit en partenariat avec des salles de cinéma de leur ville (c’est le cas, par exemple, des associations La Luna loca et Bagdam Espace lesbien, à Toulouse). Ainsi avons-nous pu voir Chutney Popcorn (Nisha Ganatra, USA, 1999), Better than Chocolate (Anne Wheeler, USA, 1999), Sex Révélations (If These Walls Could Talk, Jane Anderson, Martha Coolidge, Anne Heche, USA, 2000). La multiplication des festivals de films LGBT un peu partout en France permet également de voir des images et problématiques lesbiennes, même si parfois les lesbiennes restent sur leur faim, réduites qu’elles sont au fameux « L quart de portion » évoqué plus haut. Toujours du côté de la production d’images, regrettons la disparition de la TGTL (Très Grande Télévision lesbienne – 1995-2001), association de quelques passionnées de vidéo et qui produisaient, réalisaient et diffusaient des documentaires, et chaque semestre le journal vidéo des actualités lesbiennes, nationales et internationales. Leurs archives sont un trésor de mémoire lesbienne.

La chanson

En France, pas de chanteuses lesbiennes « officielles » déplaçant des milliers de fans comme le fit KD Lang aux États-Unis… Peu d’auteures-compositrices-interprètes lesbiennes françaises chantent lesbien : le jeu consiste donc à glaner ça et là quelques chansons plus ou moins explicites au répertoire des Belladonna 9 ch, Véronique Pestel, Catherine Fontaine, Juliette, les Femmouze T. Pour des raisons qui leur appartiennent, Mouron et Zaniboni ne chantent pas leurs amours. Quant à Catherine Lara, elle ne chante plus lesbien depuis longtemps… Seule Anne Demortain, apparue en 1996, chantait 100 % lesbien. Mais elle a pris d’autres chemins depuis. Connaissez-vous Sphinx de nuit, de la regrettée Colette Magny ? Une merveille…

LA RÉPONSE HÉTÉROSEXUELLE

Dans le domaine de la culture et des médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne oscille entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et « tolérance répressive (24) », consciente ou non.

L’édition

Comme on l’a vu, le monde de l’édition a commencé à s’intéresser au lectorat lesbien au milieu des années 90. Pourquoi ? « Publicité » due au combat pour le PACS (commencé en 1992 sous le nom de CUC), et gagnant en notoriété au fil des années, Marche des fiertés réunissant de plus en plus de monde et suscitant une couverture médiatique de plus en plus large, enhardissement des lesbiennes travaillant dans l’édition ? Une étude plus approfondie que le présent texte le dira sans doute. En 1995, une quatrième de couverture fait sensation dans le landerneau lesbien : celle de Tout ce qui est à toi, roman policier de l’Américaine Sandra Scoppettone, au Fleuve Noir, où l’on peut lire : « Sandra Scoppettone vit à New York avec l’écrivain Linda Crawford. » Cette indication est une première – à ma connaissance – et ce roman inaugure la publication, chez divers éditeurs – dont principalement Le Masque –, d’une série de policiers dont les héroïnes sont lesbiennes et ou féministes. Par ailleurs, en publiant romans, essais, biographies, dictionnaires…, les éditeurs straight contribuent, qu’ils le veuillent ou non, à la visibilité et à l’élaboration de la culture lesbienne (et davantage encore de la culture gaie puisqu’il paraît environ 3 à 4 fois plus d’ouvrages la concernant, selon mes libraires préféré/e/s).

La télévision

Depuis 1995, la télévision nous donne à voir, une fois par an environ, quelques fictions (sur Arte et France 2 principalement) (25), des documentaires (26), des émissions pour le fun dont Canal + a la spécialité (27). Les émissions grand public laissent le plus souvent un goût amer de tolérance répressive. Dans la dernière en date, Des femmes qui aiment les femmes (Mes questions sur…, Serge Moati, France 5, avril 2005), seule la photographe Delphine Kermorvant a su tirer son épingle du piège récurrent des émissions consacrées aux lesbiennes : l’enfermement dans la sphère privée et les sempiternelles histoires de vie qui privent l’existence lesbienne de sa dimension créatrice, collective, politique. Il existe de la part des journalistes une volonté systématique d’exclure des castings les lesbiennes porteuses d’une parole politique. Le documentaire Bleu Blanc Rose, trente années de vie homosexuelle en France (Yves Jeuland, France 3, 2002) est hélas exemplaire à cet égard, et impardonnable, car tout avait été loyalement donné au réalisateur (gay) pour qu’il fasse le travail de mémorialiste qu’il disait vouloir faire. On ne nous y reprendra plus… En général, les documentaires « illustrent les fantasmes de départ des journalistes au mépris de la réalité multiforme des lesbiennes, cantonnant celles-ci dans des formes de visibilisation contrôlées et restreintes (lesbiennes en couples, mères) » (Marie-Hélène Bourcier, La Dixième Muse, nov.-déc. 2004). Un grand coup de chapeau, en revanche, à Catherine Muller-Feuga, pour La sexualité lesbienne (1996, France 3 Sud, avec Marie-Jo Bonnet, Michèle Causse et Jacqueline Julien), l’une des meilleures émissions réalisées en France sur les lesbiennes, en étroite collaboration avec l’association Bagdam Cafée, à Toulouse. Bonnes ou mauvaises, ces émissions ont un rôle fondamental : elles permettent aux lesbiennes perdues en hétérosexualité de trouver une piste – un lieu, un nom, une adresse – pour rejoindre leur planète. Deux informations : la parution du film réalisé sur Michèle Causse, de Michel Garcia-Luna, Michèle Causse, une écrivain en terres occupées, 50’, bijou de didactisme sur le lesbianisme radical et le chantier entrepris par Michèle Causse sur le langage. Un DVD à commander chez libussa@club-internet.fr. Et voilà qu’arrive en France The L Word (L ? Ah oui, le quart de portion), série américaine créée en 2004 (1er épisode le 19 juin 2005 sur Canal + et le 25 sur Pink TV, et téléchargeable et achetable en DVD). L’histoire est celle d’un groupe de jeunes femmes (lesbiennes pour la plupart) à Los Angeles et de leurs vies, carrières et relations sentimentales. Et voilà ce que dit une fan sur Internet : « C’est si simple d’être amoureuse d’une femme après avoir vu la série ! » Ah bon ? Cool !

Le cinéma

La grande distribution est plutôt chiche en matière de films dont les lesbiennes sont le centre. Et pour cause : « Les quelques succès commerciaux qui parviennent à gagner la faveur du grand public n’assurent pas LA visibilité mais une certaine visibilité des lesbiennes, compatible avec les valeurs hétérosexuelles de l’espace public » (Delphine Tyr, introduction à Diablesses). Une illustration magistrale de cette théorie : Gazon Maudit (Josiane Balasko, France, 1994) où l’héroïne lesbienne, de libre, debout et indépendante qu’elle était au début du film, se retrouve couchée, mère et dépendante financièrement du père de l’enfant ! Heureusement, il y eut Beignets de tomates vertes (Jon Avnet, USA, 1991), une petite merveille jubilatoire – malgré l’occultation de la sexualité entre les deux héroïnes. L’extrême violence de Bound (Larry et Andy Wachowski, USA, 1995) gâche un peu ce policier bien ficelé à l’imagerie très hétéro-masculine. Dans Avec ou sans hommes (Herbert Ross, USA, 1995), Whoopi Golberg est une chouette lesbienne féministe et le coming out collectif de Pourquoi pas moi ? (Stéphane Giusti, France, 1999) est bien sympathique. Depuis 2000 sont sortis une quinzaine de films (28) abordant peu ou prou l’homosexualité féminine, le plus souvent réalisés par des hommes et qui n’ont pas eu l’honneur de devenir des films cultes du monde lesbien, sauf peut-être le DVD Caresser le velours (Tipping the Velvet, Andrew Davies, Grande-Bretagne, 2002), adaptation du célèbre roman éponyme de la romancière anglaise Sarah Waters. Une mention toute spéciale à Bagdad Café (Percy Adlon, USA, 1988) et Thelma et Louise (Ridley Scott, USA, 1991) qui traitent d’un sujet rarissime au cinéma et dans la culture hétérosexuelle en général : l’amitié entre femmes.

L’université

Le sujet vaut un article à lui tout seul ! Disons que là tout particulièrement it’s a long way ! Les rares enseignantes-chercheuses qui veulent inscrire leur champ de recherche dans le cadre universitaire n’ont pas la vie facile. Les doctorantes s’entendent dire que leur sujet de thèse n’est pas « scientifique » (autrement dit « ne répètent pas l’héritage de la pensée hégémonique ») (29), et leur avenir professionnel est souvent compromis si elles persistent dans la voie qui est la leur.

La presse écrite

Excepté de rares textes rédigés par de bonnes plumes lesbiennes [Magazine littéraire, dossier « Littérature et homosexualité », décembre 2003, et l’excellent dossier « Homos : en mouvement », dans Politique, la revue il y a bien longtemps (juillet-août-septembre 1997)], pas d’articles de fond de qualité à ma connaissance dans la presse écrite hétérosexuelle, dont les auteur-e-s trahissent souvent leur méconnaissance du sujet dans des textes indigents voire affligeants.

CONCLUSION

Sans doute, oui, le chemin sera-t-il long avant que ne s’instaure une véritable visibilité sociale et culturelle lesbienne, à l’intérieur d’une société moins que jamais libérée des clichés séculaires d’exclusion du féminin – ne parlons pas du lesbien ! Mais désormais, les lesbiennes parlent, campées solidement sur le soubassement féministe libertaire issu de mai 68 et/ou surfant sur la vague LGBT et queer. Désormais légitimes irréversiblement, un certain nombre d’entre elles donnent le ton et influent sur le rapport de force avec la société « at large », comme disent les Québécoises. Mais je me garderai bien de crier victoire. Trop de lesbiennes sont acculturées, phagocytées par la culture hétérosexuelle et gay, trop peu souhaitent l’existence d’une culture lesbienne, trop peu sont porteuses d’une ambition lesbienne, trop peu souhaitent autre chose que l’aménagement d’un « territoire intérieur », confortablement interné en hétérosocialité, trop d’exemples historiques me font penser que notre position est précaire et que, du jour au lendemain, nos acquis peuvent disparaître. Je pense par exemple à la parenthèse de liberté dont bénéficièrent les femmes au début du siècle et qui se referma sinistrement dans les années 30. Je pense à des signes comme l’interdiction aux moins de 16 ans, par le CNC, des 11 films proposés par Cineffable dans le cadre de la Fierté lesbienne 1999 à Paris. Je pense surtout à la frilosité des femmes et des lesbiennes françaises, aux je-ne-suis-pas-féministe-mais… aux pour-vivre-heureuses-vivons-cachées, aux vade-ghetto-satanas, qui fragilisent par leur lâcheté, leur pathétique désir de plaire, de ne pas déplaire, le travail des militantes, des rêveuses, des utopistes, de celles qui veulent toujours et encore changer le monde.

Notes

1. Claudie Lesselier, « Pourquoi une femme avec une femme ? Écrire l’amour lesbien, 1945-1968 », Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, 1987. 2. Un coup de chapeau, en passant, à Jeanne Galzy (1883-1977), prix Fémina 1923, charmante vieille dame indigne, auteure de La surprise de vivre, roman – que l’on peut qualifier de féministe et de lesbien avant la lettre – paru en 1969 chez Gallimard et réédité par la maison d’édition lesbienne Double Interligne en 1997. 3. Pionnière entre les pionnières, Monique Wittig, lorsqu’elle écrivait ces mots, avait déjà publié L’opoponax (Minuit, prix Médicis 1964), Les Guérillères (Minuit, 1969), Le corps lesbien (Minuit, 1973), Brouillon pour un dictionnaire des amantes (avec Sande Zeig, Grasset, 1976). 4. Dont, à Paris, les mythiques Gouines rouges (1972), le groupe Lesbiennes de Jussieu (1979), le Front des lesbiennes radicales (1981) ou le MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes, 1981). Une coordination des groupes lesbiens est créée à Lyon en novembre 1978. 5. Désormais, mensuel féministe lesbien (1979- ?), le journal Quand les femmes s’aiment (Lyon/Paris, 1978-début 80), la revue Vlasta (1983-1985), le journal Lesbia (1982, devenu Lesbia Magazine). 6. Le torchon brûle (1971-1973) ; Recherches (n° de mars 1973) ; Les temps modernes, n° spécial, « Les femmes s’entêtent », avril-mai 1974 ; Les cahiers du GRIF, n° 20, avril 1978, « Femmes entre elles – lesbianisme » ; Questions féministes (1977-1981), Masques, revue des homosexualités (1979-1985), Homophonies, mensuel d’information et de liaison des lesbiennes et des homosexuels du Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuelle. 7. Homophonies, n° 12, octobre 1981. 8. Questions féministes, mai 1980, n° 8, rééd. dans Monique Wittig, La pensée straight, Balland, 2001. 9. À la suite du constat, en 1995, pendant la préparation de la Conférence mondiale des femmes à Pékin, de l’absence de représentation officielle des lesbiennes françaises, conférence dont la déclaration finale omet le terme d’« orientation sexuelle », renvoyant les lesbiennes à la non-existence. It’s décidément a long way… 10. Après enquête menée auprès d’une professeur de lettres de mes amies, la récolte est maigre : un poème d’amour de Marina Tsvetaïeva, dans une anthologie proposée aux professeurs de lettres de 2e cycle au début des années 2000 et trois poèmes de Renée Vivien tirées de Cendres et poussières dans un manuel de littérature édité en 1989 et qui n’est plus « en service ». On notera que dans les deux cas il (ne) s’agit (que) de poèmes… 11. Geneviève Pastre (1989), KTM éditions (1998), Mamamélis (1984, Suisse), Trois (1986, Québec), éditions Gaies et lesbiennes (1997), La Cerisaie (2002), Dans l’Engrenage (2003), éditions Julie Arno (2004). 12. Les Mots à la bouche à Paris (qui a fêté ses 25 ans cette année), État d’esprit à Lyon (1999), Blue Book à Paris (2003) qui a fait suite à la librairie Pause lecture (1999-2002), L’Auberginal à Toulouse (2003-2005), Violette and Co à Paris (2004), L’Écrit de la différence à Canne (2004), Les mots pour le dire à Marseille (2004). Notons que quatre des sept librairies sont tenues par des lesbiennes (État d’esprit, Violette and Co, L’Écrit de la différence, Les Mots pour le dire). 13. lib.lesamazones@wanadoo.fr – Tél. : (33) 01 40 46 08 37 – Fax : (33) 01 55 42 98 34 – 68, rue Bonaparte – 75006 Paris – par correspondance uniquement. 14. Entre autres : dykeplanet.com – feesdulogis.net – lez-attitude.com – tassedethe.com. Notes 15. les archives lesbiennes : arcl.free.fr – Bagdam Espace lesbien : bagdam.org – Le CEL : cel-marseille.org – Cineffable : cineffable.fr.fm – CQFD/Fierté lesbienne : fiertelesbienne.org – Lesbi-Art : membres.lycos.fr/lesbiart1/ – Les Voies d’Elles : les-voies-d-elles.com – La Barbare : la_pie.club.fr/elles/index.htm – Les Bénines d’apie : lesbenines.org… 16. Mais les choses avancent, grâce surtout à l’action de la Coordination lesbienne en France qui fait connaître aux élus et aux représentants des institutions le dossier rédigé par la commission Lesbophobie de la CLF sur les discriminations et violences lesbophobes et sur le sexisme qui les imprègne. La CLF a, par là même, largement contribué à l’adoption du concept de lesbophobie par nombre de féministes, mais aussi dans le milieu gay qui était hostile à ce terme il y a peu (S.O.S. Homophobie a récemment édité une plaquette sur ce thème, alors qu’il y a quelques années il n’y avait pas de distinction entre lesbiennes et gays dans ses rapports). Les Dictionnaire de l’homophobie et Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes comportent une entrée Lesbophobie. 17. Lire « F(emale) to L(esbian) : pour un nouveau GENRE de visibilité », communication de Jacqueline Julien au colloque Le sujet lesbienne – Subvertir la pensée hégémonique – pour une réécriture du symbolique, Rome, 14-15 mai 2005, Espace lesbien n° 4, 2e édition, 2005, et sur le site de Bagdam Espace lesbien. 18. Ibid. 19. Un autre festival non mixte se tint à Bologne de 1993 à 2003 : « Immaginaria, Festival Internazionale del Cinema delle donne ribelli, lesbiche, eccentriche ». 20. CLF : 22, rue de Plaisance 75014 Paris – tél. : 06 70 31 98 62 – mail : n.rubel@caramail.com – site : http://www.coordinationlesbienne.org 21. gpastre-editions.com 22. Le dykeGuide (les lieux lesbiens en France + des infos), en vente sur http://dykeguide.com (site officiel), Réseau lesbien, service de rencontre du dykeGuide : 08 92 68 89 90, dykeBoutique : http://dykeboutique.com 23. Un coup de chapeau à Jean-Christophe dont la librairie-salon de thé gayetlesbienne l’Auberginal à Toulouse offrait un bon rayon lesbien et un rayon féminisme ! Malheureusement, malgré le soutien massif des lesbiennes de Toulouse, L’Auberginal a fermé ses portes en 2005. 24. Par laquelle les dominants, loin d’abandonner leurs tentatives d’imposer leurs normes, font mine d’accepter les différences pour mieux les contrôler. L’expression tolérance répressive est de H. Marcuse. 25. Muriel fait le désespoir de ses parents (Philippe Faucon et Catherine Klein, France, Arte, 1995), Charlotte dite Charlie (Caroline Huppert, France, 1995, France 2), La rivale (Dagmar Hirtz, Allemagne, 1997, Arte), Tous les papas ne font pas pipi debout (Dominique Baron, Belgique, 1998, France 2). 26. Le petit livre des larmes (Bruno Albin & Christian Hirou, 1995, France 2), Le silence de Lesbos (Guylaine Guidez, Canal +, 1996), Paris était une femme (Andrea Weiss et Greta Schiller, Arte, 1997 et 1998), Love story (Catrine Clay, GB, 1998, sur Aimée et Jaguar, Arte, 1998 et 1999). 27. Par exemple Lesbien raisonnable, L’Œil du cyclone, Catherine Gonnard et Josée Constantin à l’occasion de la Gaypride, juin 1999. 28. Lire Michèle Brandini, Il y a des lesbiennes dans le film !, Espace lesbien, n° 4, 2004. 29. Lire Michèle Causse, L’Université : Alma mater ou père indigne ?, Espace lesbien, n° 2, 2001.

source : http://www.bagdam.org/

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