Promenade avec ma pudeur (1/3)

16/12/2007

vendredi 6 septembre 2002

par Anne Dao sur http://www.chiennesdegarde.org/article.php3?id_article=195

Toute femme marchant dans la rue rencontre le regard des autres. Que se passe-t-il lors de certains de ces échanges ? De fait, nombreux sont les regards qui transforment le corps féminin en corps de prostituée, mettant à l’épreuve la pudeur des femmes. Ce texte est une réflexion approfondie sur la pudeur, sur le rapport de soi au corps et à l’intime dans l’espace public.

Avant-propos

Face aux discours portant plus ou moins explicitement sur la sexualité, l’opinion commune pose une double correspondance : la parole libérée et joyeuse serait détenue par les hommes et les femmes machistes, tandis que les femmes féministes seraient coincées dans une pudibonderie moralisatrice et castratrice.

Il s’agira ici d’examiner le discours tenu par l’opinion commune que je reprendrai sous le « on » heideggerrien, « on » signifiant la personne telle qu’elle est figée dans la banalité et le bavardage. En effet, pour en sortir , il faut aller au bout de ce que veulent dire et impliquent les termes de « pudeur », « pudibonderie », « impudeur » et « obscénité », ces termes si rapidement chargés du poids de l’austère moralisation qu’ils en demeurent mal connus et rejetés.

Nous travaillerons sur ces termes à un double niveau mêlant nécessairement théorie et pratique : il faut comprendre le réel car ce dernier est rationnel ; nous serons exigeant-e-s dans l’observation de l’insulte, ce que d’ordinaire on disqualifierait comme étant simplement ordurier et insensé. L’ordure et le bavardage du « on » sont effectivement discours pleins de sens.

Comprendre ce qui est vécu au quotidien et non dit, le sortir de la banalité qui le mortifie, c’est le prendre avec soi grâce à l’attention, laquelle devient travail par le dévoilement et la déconstruction des discours qui aboutira au déplacement dynamique des termes présentés. La problématique de cette étude se centre autour de la violence vécue au quotidien par les femmes, non pas la violence physique, évidente (quoi que celle-ci ne soit pas complètement reconnue), mais celle qui est presque imperceptible, indicible, irrecevable : comment cette violence-là se réalise-t-elle ? Par la fragilisation de la pudeur.

L’étude de ce champ nécessite l’emploi du « je » , un « je » qui comprend la perception propre de l’auteure et ce qu’elle croit avoir perçu de commun dans l’expérience de nombreuses femmes. Il y a bien une correspondance entre le « je » , le « nous » et le « elles » : la scission entre le sujet et l’objet n’a pas lieu d’être, ici moins qu’ailleurs.

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« la pudeur n’est pas une affaire de règle, pas même une affaire éthique. Et pourtant, n’atteint-on pas un être au plus profond de son intimité quand on attente à sa pudeur. »(1)

Quand je marche dans la rue, je remarque souvent la même chose : les femmes avancent d’une manière plutôt refermée, les hommes de façon ouverte et assez tendue. Les gestes et les démarches des femmes sont bien distincts de ceux des hommes. Ceci ne serait qu’une simple histoire de différence de morphologie, une différence de corps ? Probablement. Pourtant le regard lui-même diffère selon le sexe de la personne. Je les observe. La plupart des hommes que je croise n’ont de cesse de m’observer franchement, parfois longuement, alors que les femmes hésitent souvent, détournent voire baissent les yeux. Et quand elles me regardent, toujours une distance se pose et me repose.

J’aime marcher dehors. J’aime regarder le ciel, les arbres, les bâtiments. Je regarde les êtres humains. Soudain le regard de certains hommes me transperce : brutal ou mielleux, il déborde de ce qui s’apparente au désir, et m’éclabousse. Il s’accroche à moi et ne me lâche pas. Parfois les mots, toujours les mêmes, fusent : t’es belle, t’es bonne, vous êtes charmante mademoiselle, tu suces, je te baise. Souvent l’homme ne prononce aucun mot sensé, il gémit, grogne ou siffle, il chuchote quelque chose d’incompréhensible quand il passe tout près de moi, frôlant mon corps.

A plusieurs, ils éclatent, ils crient et me jettent au visage leur envie. Dans leurs bouches, par leurs yeux, le désir masculin est devenu insulte, et m’est agression. Cette agression à la régularité quasi quotidienne est rendue peu audible par le silence qui l’entoure : elle est tue par celles qui la subissent.

Je marche, avançant dans la ville, et ils me montrent qu’ils ont le droit de m’insulter. Ils ont le droit de m’insulter parce que, femme dans l’espace public, cela signifie que je suis sortie du foyer, or seul cet endroit est reconnu comme espace privé pour les femmes ; je suis donc littéralement femme publique, telle une prostituée.

La prostituée est une femme mise en public (du latin prostituere) avant même d’être un corps que les hommes peuvent louer. Alors, moi qui suis en public, serai-je aussi une prostituée, une femme qui, puisqu’elle se montre, se déshonore(2) ? Le but de cette étude n’est pas de rejeter les prostituées, mais d’envisager les implications réelles de l’expression « femme publique ».

C’est durant la nuit que la réalité devient indéniable. Une femme marchant seule sur le trottoir sera observée par tous les conducteurs qui parfois ralentissent afin de mieux jauger son corps. La nuit, les silhouettes de toutes les femmes se confondent avec celles des prostituées. Ayant le même corps que celui d’une prostituée puisque femme, une femme est comme une prostituée, donc chaque femme est une prostituée.

L’obscénité machiste

Il semble que les hommes soient nombreux à cracher leur désir : ils aiment les mots « pute » et « salope », ils s’en gargarisent avant de les cracher aux figures féminines en public, des femmes politiques aux femmes marchant dans les rues. Les deux insultes machistes m’envoient une image singulière de mon corps et de ma présence dans le monde. On s’intéressera surtout à la première car la seconde se résorbe en elle. L’image qui m’est envoyée quand l’insulte m’est adressée est l’image du corps d’une pute c’est-à-dire un corps louable et abîmable à l’envi. Ainsi, j’ai le corps d’une femme que les hommes considèrent comme disponible en permanence.

Son corps me renvoie à mon corps de femme ; cette image me heurte parce qu’elle montre, elle rend visible, regardable, évidente, une image de mon corps nu : corps qui est à moi, corps qui est moi en ce qu’il me représente dans une situation de communication avec autrui. Les hommes m’agressent par le fait qu’ils me montrent que, s’ils en ont envie, ils peuvent voir mon corps, nu. Telle est la violence, capitale, exercée sur ma pudeur : ils me mettent à nu en me montrant que symboliquement, ils le voient déjà nu. Cette mise à nu ne nécessite pas le passage à la parole : certains regards sont tout aussi violents que l’injure verbale.

L’insulte sexiste me dévoile telle que je ne suis pas. Elle viole le droit des femmes à la dignité de leur corps, elle viole ma présence autant physique que symbolique. L’insulte sexiste jette en pâture, à la vue de tout le monde, une image de mon corps. C’est en cela que ma pudeur est atteinte. La pudeur ne se pose que dans une situation de communication : dans un environnement machiste, la communication entre hommes et femmes est souvent imprégnée d’une séduction traditionnellement mise en oeuvre par les premiers, laquelle, dans le contexte de l’espace public, se réalise sous la forme de la drague virile. Or le principe même de la drague est le non respect de la pudeur, ce qui invalide l’idée selon laquelle l’homme qui drague n’agit que par volonté de plaire. L’homme qui drague, interpelle, suit une femme dans l’espace public, le fait en espérant jouir le plus rapidement possible de son corps comme il pourrait jouir de celui d’une prostituée. Dès lors mon rapport aux hommes machistes se fonde sur leur attaque de ma pudeur, la situation de communication étant centrée sur mon corps de femme. Par leur attaques, regards et adresses humiliantes, j’ai honte… d’être une femme, en ce que j’ai honte d’avoir un corps de femme. Le corps est prépondérant, en tant qu’il est féminin : c’est bien parce qu’il est féminin que mon corps révèle, et non pose, un problème relatif à la pudeur. Autrement dit le féminin n’est pas obscène en soi, il est rendu obscène : c’est cette complexité qu’il s’agit de démêler ici. Par ailleurs, nous laissons ouverte la question de la pudeur masculine.

Comme les hommes possèdent de fait l’espace public, des lieux officiellement politiques aux bars, certains estiment qu’ils sont en droit de posséder les femmes qui se situent en public. Ils les chassent à l’intérieur de cet espace, comme du gibier, quand l’envie les prend d’en posséder une, ou encore ils les dirigent hors de l’espace quand l’une d’elles se rebelle.

Cependant la première modalité est subordonnée à la deuxième : le but est d’interdire aux femmes la présence prolongée dans l’espace public et d’en contrôler l’accès, accès dont seuls les hommes profitent pleinement. Le véhicule et l’arme de cette chasse à double niveau est l’insulte, moyen terme entre l’interpellation mielleuse et l’agression physique ou sexuelle. Cela fonctionne très bien : les femmes fuient en silence, elles courent plus ou moins vite. C’est qu’on ne leur a pas appris à répliquer à ces hommes-là. Et puis, que leur dire : fils de pute, enculé ? Elles semblent perdre leurs moyens, mais en réalité les moyens leur manquent, car toutes les insultes étant machistes, elles visent uniquement les femmes. Elles se sauvent pour sauver leur pudeur. Lorsque sa pudeur est attaquée, le réflexe instinctif de l’humain-e est de la restaurer pour se maintenir, sinon c’est tout l’être qui s’effondre. La gravité de l’attentat provient de l’aspect régulier et systématique de l’agression verbale ou visuelle. Régulièrement jaugées , draguées, interpellées, elles font comme si elles n’avaient rien entendu, elles ressentent ou simulent l’indifférence, elles sourient, elles fuient à reculons. Elles se taisent et font comme si rien ne s’était passé, mais l’attentat à la pudeur a bien eu lieu, et il se répétera, s’accomplissant par l’abolition de la parole de celle qui le subit (3).

Elles courent. Nous courons pour que les voix de ceux qui brutalisent notre pudeur soient couvertes par les bruits de la ville. Mais nous sommes cernées, car les murs qui soutiennent les bâtiments sont parsemés d’images qui font écho à ces voix et ces regards. Ce que nous avons entendu de leurs bouches tordues d’un désir apparenté à la violence, nous le voyons, de loin, de près, en grand : étalé sur les affiches publicitaires, le voilà ce corps de femme prostitué.

L’imagerie publicitaire

L’image peinte par le langage s’est matérialisée et démultipliée en corps innombrables, alanguis, à demi-nus, nus. Excitant le désir sexuel des hommes, les campagnes publicitaires pourraient sembler ne s’adresser qu’à eux, comme la pornographie, faite par des hommes et pour des hommes(4). Le lien est devenu de plus en plus évident depuis ces dernières années, à tel point qu’aujourd’hui on constate que la publicité est devenu un des vecteurs de la pornographie, comme en témoigne la longévité révélatrice du porno chic, état d’esprit publicitaire qui perdure depuis trois ans. Au départ, le terme pornographie signifie représentation graphique de prostituées ; telles des prostituées, en effet, les femmes offertes au regard public par les publicitaires sont censées exciter la libido masculine. Autrement dit, le regard public est considéré d’emblée par les publicitaires comme étant masculin, tout comme l’espace public est masculin(5). Ces corps féminins sont objets d’envie seulement et en cela les femmes représentées ne sont pas femmes-objets, terme souvent repris avec une pointe d’ironie envers les féministes (6), moquerie propre au « second degré » machiste, laquelle est ridiculisation systématique du statut objectal d’un être humain de sexe féminin : ces femmes sont objets-femmes. L’inversement des termes me semble permettre la visibilisation de l’aspect objectivé de l’humanité des femmes. C’est exactement cela que la campagne pour le parfum Opium d’Yves Saint Laurent donne à voir : une femme complètement nue, allongée, est « offerte » au regard et à l’envie sexuelle. On atteint avec cette image un sommet dans la propension publicitaire à attenter à la pudeur des femmes. Toute femme passant près de cette affiche se sent elle-même dénudée de force, aussi couverte soit elle en réalité : l’agression se fait non pas symboliquement mais directement. Nous voyons frontalement par le pouvoir de l’imagerie publicitaire se perpétuer l’agression à soi.

La scission à double dimension

a) La « scission » espace privé – espace public

Car ce corps-là n’est pas vu seulement par les hommes, mais aussi par les femmes. Et ce corps -là, c’est le mien, parce que c’est un corps de femme : si je suis « belle », la ressemblance frôle l’assimilation, si je ne suis pas aussi « belle », la comparaison fait de l’objet-femme publicitaire un modèle à suivre, opposé au corps de l’homme qui le regarde. La différenciation des sexes est évidente dans la publicité. Mon corps de femme devenu objet de désir en public : s’accomplit ainsi la résorption de mon espace privé dans l’espace public. Plus précisément il y a scission dans un premier temps, puis dans un deuxième temps s’opère une fusion des deux espaces qui se traduit par leur influence réciproque. L’espace public et l’espace privé des femmes fusionnent car l’espace privé est formé par la manière dont on m’envisage dans l’espace public, tout comme la perception masculine des femmes est influencée par ce qu’on lui donne à voir des femmes, avec cette facilité à la prétention permise par la distance entre les sexes : ainsi le « on » masculin s’oppose au « on » féminin. La publicité signifie d’ailleurs avant tout le caractère public de quelque chose. La publicité rend publique une certaine vision, un certain regard porté sur les femmes. Mes yeux sont formés par le regard proxénète des publicitaires, que je le veuille ou non, à tel point qu’un jour je me surprends à avoir envie d’un de ces objets-femmes. Ce sentiment témoigne de toute l’efficacité publicitaire.

b) la scission sujet – objet

Les publicitaires nous donnent l’envie de ces corps féminins, comme d’une alléchante nourriture presque à notre portée, plus encore qu’ils ne vantent l’objet à faire vendre, comme si cette présentation des femmes importait bien plus que le commerce de cet objet-ci, la présence d’êtres humains pose moins problème que la modalité de cette présence. Si un homme peut effectivement considérer une femme comme un objet, puisqu’elle est séparée, distincte de lui, une femme ne peut se considérer elle-même comme objet, étant irréductiblement sujet, en relation à elle-même.

Beauvoir explicite très précisément dans Le deuxième sexe cette scission sujet-objet qui constitue le déchirement propre à l’existence féminine : la femme n’est pas objet pour elle-même, elle se fait objet, elle doit se faire objet, et la tragédie réside dans la tension entre le moi – sujet qu’elle est et le moi- objet qu’elle doit être(7). Souvent on ne retient pas le nom de la marque de l’objet commercialisé mais les seins, la bouche, les jambes, ces morceaux de corps, ce corps féminin morcelé.

Dès lors une confusion s’opère en moi, mêlant mon moi sujet de désir et mon moi objet d’envie. Cette confusion résulte de l’abolition de la distance entre mon être en tant qu’il est sujet et mon être tel qu’il est considéré par tous en tant qu’objet à consommer, à vendre et à prendre : un être morcelé. Me voilà aliénée, étrangère à moi-même. Cette abolition de la distance s’est faite par l’ébranlement de ma pudeur, cette déstructuration étant réalisée par la violence de la publicité pornographique.

La pornographie publicitaire exerce une violence sur moi ; elle est à proprement parler viol symbolique parce qu’elle agit sur moi, contre mon désir, contre mon consentement entendu comme pleine volonté d’adhérer à ce qui m’est proposé, me contraignant à envisager mon corps d’une certaine manière, une manière objectivante, qui me détruit.

La force publicitaire

Le discours publicitaire est unitaire et cohérent, homogène en dépit des formes multiples que constituent les campagnes publicitaires, il se résume à un refrain qui a le caractère de la litanie, au sens religieux du terme. A ce propos nous pourrions étudier le machisme dans son aspect religieux, religieux parce qu’il consiste en un sentiment ou une croyance partagé quant à une infériorité des femmes, en un dieu masculin, dans laquelle le masculin représente le bien et le féminin incarne le mal. Plus exactement les femmes incarnent le mal nécessaire : elles sont le mal parce qu’elles sont nécessaires (8).

Ce refrain s’adresse ainsi aux hommes, mais pour les femmes il possède un niveau supplémentaire d’interprétation en ce qu’il nous dit : « Femmes, voici ce que vous devez être : putes et salopes. Vous devez être belles, c’est ainsi que vous serez enviables. Vous n’êtes que cela. ». Dans le même temps le discours exprime le « vous devez devenir ainsi » et le « vous êtes déjà ainsi » : l’efficacité de la valeur performative du discours machiste est sans égale. Il n’est pas nécessaire de prouver l’infériorité des femmes, il suffit de la dire, de toutes les manières possibles ; la répétition rend réelle, concrète, l’infériorité.

Litanie, refrain, écho visuel et auditif : les images publicitaires et les slogans qui les soulignent sont traversés de voix qui sont toujours les mêmes. La répétition, propre à la publicité commerciale, a une dimension spatio-temporelle : dans l’espace les affiches sont placées stratégiquement, à des intervalles spatiaux réguliers. Elles ont également un rythme temporel particulier : chaque semaine, le même jour, elles renouvellent leur message.

A force de nous montrer les mêmes images, les mêmes femmes, les publicitaires font comme s’ils nous démontraient la véracité, la valeur de vérité générale de leur propos , mettant en oeuvre un processus inductif, allant d’un fait au droit. A force de voir des filles décharnées, certaines adolescentes veulent arrêter de manger et de vivre pour que leurs corps ressemblent à ceux des mannequins. A force de voir des corps féminins enviables en tant qu’ils sont objets-femmes, beaux, longs et fins, les hommes voudraient avoir les mêmes, et les femmes voudraient, plus ou moins confusément, être les mêmes. Les publicitaires savent manier l’art de l’illusion et de la flatterie, ils nous tendent des images qui ont l’air de miroirs enchanteurs mais qui sont les pièces d’un puzzle, celui-ci étant position permanente mais homogène de valeurs. La publicité commerciale, la télévision, font partie du système médiatique qui est vecteur d’évaluation. Il nous faut relier cela au fait que le genre féminin et le genre masculin sont les dépositaires fondamentaux de valeurs. Par la publicité commerciale, les valeurs s’incarnent en rôles sexués : la femme représente soit la maternité soit un aspect de la sexualité. C’est la seconde alternative qui est devenue prééminente dans le discours publicitaire, la première, plus rare, restant la seule alternative ; on ne voit quasiment pas d’image d’une femme qui, à défaut d’être réaliste, serait positive pour les femmes : une femme forte, « active ». Or l’enjeu du discours publicitaire est énorme, car on sait son influence effective sur les personnes. Les enquêtes réalisées dans cette perspective sont éloquentes : les images télévisuelles et notamment publicitaires influencent les hommes et les femmes dans leur vision du, et leur attitude avec le sexe opposé(9).

Les média ont une influence prépondérante dans le processus de différenciation des sexes, et véhiculent la scission sujet-objet qui fragilise constamment les femmes. Les femmes, et surtout les jeunes filles, notamment dans les cités, là où la domination masculine s’exprime avec le plus de brutalité et de barbarie, là où la violence des hommes est la plus insupportable, là où s’exprime la force du machisme musulman, et qui en réalité pousse à bout les implications du machisme imprégnant toute la société française(10), les filles se construisent dans le conflit entre deux niveaux de réalité : 1) l’image publicitaire des femmes où le message est « vous devez être féminines » 2) la vie quotidienne, niveau où elles sont effectivement, c’est-à-dire en décalage avec le 1er niveau, vie quotidienne où elles doivent ressembler aux hommes à défaut d’être appelées « putes » ou « salopes ». Pute, car dans la « cité » toute femme est une pute, elle est moins pute seulement si elle se fait homme, si elle se masculinise. Je reviendrai plus tard sur la nécessité pour une femme de se masculiniser, de cacher son corps féminin.

Ce conflit sujet-objet est sans cesse re-véhiculé par la presse « masculine » et « féminine » : d’une part, les femmes en couverture des magazines féminins sont placées comme modèles c’est-à-dire comme ce à quoi doit ressembler toute femme pour plaire aux hommes, elles sont femmes-modèles, femmes à être, à devenir. D’autre part, les femmes en couverture des magazines masculins sont explicitement présentées comme objets-femmes, femmes à avoir. Les deux genres de presses sont les pans d’une seule et même idéologie. La presse féminine va montrer aux femmes comment être « belles » c’est-à-dire en langage machiste « bonnes » tandis que la presse masculine montre comment baiser le plus de femmes « bonnes ». Cette dernière possède un caractère évidemment pornographique, en ce qu’on y trouve constamment une légitimation de la violence, et particulièrement du viol, à l’égard des femmes (11). On retrouve dans certains magazines féminins le conflit sujet-objet propre au conditionnement des femmes, quand dans le même magazine on peut lire un article sur le machisme à l’école et un dossier « laissez-le être un homme(sous-entendu un homme machiste) » . Cette scission est intenable et entretient le caractère scindé de l’existence des femmes(12).

On pourrait voir se dessiner entre ces deux pans, ces deux genres de presse, un passage, allant de la beauté à la sexualité, et ce passage lui-même devient équivalence par laquelle la beauté féminine est devenue appel (littéralement sex-appeal)à la sexualité masculine androcentrée.

D’une part, la femme incarne la différence des sexes, et ceci nous renvoie au début du dix-neuvième siècle : les médecins philosophes (Roussel, Virey, Cabanis entre autres) n’envisagent pas l’homme comme un être sexué, l’homme est envisagé comme l’homme générique c’est-à-dire que l’homme représente le genre humain. Ils élaborent l’opposition entre l’homme et le genre humain d’une part et la femme d’autre part. L’homme n’est pas sexué mais la femme est ce qui est sexué. Elle est la représentation de la différence des sexes, elles est le sexe(13).

D’autre part, la femme doit être belle : à l’esprit de l’homme correspond la beauté de la femme : il a accès à la perfectibilité (de son esprit), elle n’a droit qu’au perfectionnement de son corps, lequel se réalise par le soin esthétique, afin d’être belle(14).

La conséquence de cela est que la beauté est sexuée, puisqu’elle est féminine, et même elle doit rester féminine : seules les femmes doivent être belles, et prendre tout particulièrement soin de leur apparence. De là, et c’est ici que réside le glissement de la beauté à la sexualité, la beauté est sexualisée : être belle c’est être attrayante. Par le machisme la beauté est fixée, figée dans son double aspect sexué et sexualisé, elle perd sa gratuité et sa grâce. Le sexe est, comme en toute logique, le lieu de la sexualité. Une femme a le devoir d’être belle, sinon elle n’est pas femme, elle n’est pas féminine, et par là elle doit accepter d’être considérée sexuellement par les hommes machistes qui déduisent du soin qu’elle porte à son apparence une volonté d’être objet de leur envie sexuelle. A l’extrême, ils déduiront du fait qu’une femme porte une jupe, une robe, un pantalon moulant, le fantasme d’être agressée, voire violée. Si une femme est belle, si elle est coquette, ce serait uniquement pour exciter la libido des hommes ? On comprend mieux maintenant la nécessité pour une femme de se masculiniser pour se donner des chances d’être moins agressée.

Les hommes ne reçoivent aucune contrainte à être beaux, à se faire beaux c’est-à-dire à travailler, perfectionner leur physique, à diversifier leur habillement ni même à prendre soin de leur apparence. On retrouve cette opposition entre hommes et femmes dans la différence de traitement publicitaire des deux sexes. Cette différence tient au fait que les hommes n’ont pas à vivre le déchirement sujet-objet propre à la condition féminine : les hommes n’ont à s’affirmer que comme sujets, et cela se voit dans leur représentation par la publicité : beaucoup plus réalistes, et surtout beaucoup plus respectueuse de la pudeur humaine : jamais le corps masculin n’est étalé, morcelé, écartelé comme l’est le corps féminin. C’est même le contraire : il semble que montrer la nudité, le dénuement ou même l’aspect attrayant d’un corps masculin soit insupportablement obscène.

Il semble sacré de ne pas toucher à la pudeur masculine, et amusant de fissurer la pudeur féminine. Tandis que le corps masculin est préservé méticuleusement, placé hors d’atteinte, le corps féminin est l’objet de la violence publicitaire (15).

La pornographie publicitaire est littéralement propagande en ce qu’elle forme l’opinion publique afin de lui faire partager certaines idées politiques, ici la domination masculine. Elle est vectrice d’idéologie, elle est idéologie. En rien elle n’est innocente et pure création, comme s’en vantent les publicitaires. Sous couvert de faire vendre, se parant d’une certaine légitimité, d’une certaine légèreté (la justification par l’humour – le soi-disant second degré- est systématiquement avancée) mais l’insulte machiste pointe rapidement(16). Les publicitaires réalisent un travail de fond idéologique qui n’est pas reconnu comme tel, et qui est donc d’autant plus efficace. On est dans l’insinuation, la suggestion, le subliminal, procédés relevant de l’imaginaire, même si le message est évident.

De fait, si les media ne sont pas exactement les produits des moeurs (contre l’argument selon lequel les media donneraient aux gens ce qu’ils veulent) mais leur moyen de s’autoproduire, la force des media est similaire à celle des moeurs, en ce qu’elle constitue un pouvoir difficilement localisable (comment faire la part de ce qui dans notre pensée quotidienne vient des media, presse télévisée, radio, écrite, publicité, et de ce qui n’en provient pas, alors que l’on reçoit en permanence leur influence ?) et, donc, un pouvoir que nous pouvons difficilement contrebalancer.

En conséquence, la force des media relève de la même opacité que celle qui maintient les moeurs. Je parlais de litanie plus haut : l’aspect religieux se rattache à la force des moeurs par son aspect opaque et symbolique d’où émerge le caractère sacré, intouchable de la différenciation des sexes. Précisément, la publicité est l’outil de formation de l’imaginaire des moeurs, cet imaginaire étant fondé sur la différence des sexes, elle-même reposant sur une altérité du féminin qui serait absolue. Mais l’altérité à laquelle les hommes tiennent tant est infériorité, l’altérité est en fait condition du pouvoir des hommes : ce n’est pas l’altérité en soi qui est considérée, mais l’aspect d’infériorité qu’elle comporte -et qu’elle pourrait ne pas comporter(17).

Il y a politisation du terme « altérité ». On songe ici à la peur de l’asexuation présente en même temps qu’est née la démocratie en France, c’est-à-dire au moment où la société a commencé à affirmer l’égalité, et l’identité entre les personnes : selon les hommes de la Révolution française, si l’altérité disparaissait, alors la sexualité n’aurait plus lieu d’être, laissant place à la rivalité : la femme doit donc rester l’autre de la modernité, et en cela elle est sa condition. Cette fixation de la différence des sexes aboutit à leur séparation durant le dix-neuvième siècle. Le même procédé est aujourd’hui à l’oeuvre : tout est bon pour exagérer la différence entre les sexes, comme si celle-ci, déjà là, naturelle, n’était pas suffisante. Pourquoi n’est-elle pas suffisante ? L’enjeu de cette question est le pouvoir, notion fondamentale ; il faut différenciation permanente des sexes à l’avantage des hommes, pour réaffirmer la domination masculine mise en oeuvre contre le privilège des femmes. Le retour de bâton, le backlash, en oeuvre depuis le début des années 90, procèdant de la même dynamique, semble aller s’aggravant, avec la pornotisation de l’espace public, et, du coup, de l’espace privé.

Les publicitaires ont tout loisir de faire comme bon leur semble : ils ne sont plus contrôlés depuis longtemps(18). Pourtant, face à une puissance aussi énorme, un contre-pouvoir devrait s’affirmer. Les dégâts de la représentation sociale des femmes sur les femmes, et surtout les jeunes filles, sont inquiétants pour leur avenir, et donc, pour l’avenir de l’humanité.

Peut-on perdre sa pudeur ?

Quand j’étais adolescente, j’ai vu un documentaire sur l’holocauste des juifs par les nazis, dans lequel une scène m’a singulièrement marquée. Elle se passait à l’entrée d’un camp de concentration. Des militaires ordonnaient aux femmes et aux hommes de se déshabiller, et de rester ainsi, complètement nus, groupés. Cette scène où je voyais les femmes et les hommes de tous âges entièrement nus m’a marquée en ce qu’une étape décisive dans leur déshumanisation avait été franchie : la déshumanisation résidait dans leur mise à nu contrainte, devant tout le monde. Leurs corps semblaient alors sans plus aucune défense contre le monde extérieur. Ces personnes avaient l’air extraordinairement fragilisées, leur nudité les faisait ressembler à de tristes animaux, autrement dit des non-humains, des sous-humains. Leur fragilité était insoutenable. En mettant leurs corps à nu, on a abîmé leurs âmes, parce qu’on a refusé leur pudeur. Comme si la distance entre leurs âmes et leurs corps n’existait plus. Complètement à nu, ils étaient à la merci des autres qui souriaient.

L’autre qui sourit, se moquant de mon malaise, noie ma pudeur dans un rire, ce tourbillon du ridicule qui entraîne la lente dilution et l’affaiblissement de soi. Je me débats, à la fois regardée comme s’ils me déshabillaient, et rendue invisible. On ne me reconnaît pas telle que je suis, telle que je veux sembler. Ils veulent s’approprier mon apparence qui ainsi m’échappe, or je ne suis pas ce qu’ils veulent que je soie. Ainsi, le caractère public, la publicité, de ma présence au monde semble bien être celui d’une prostituée.

Le discours de la publicité est si prégnant qu’il aboutit à la fragmentation de ma pudeur et de mon être. Je marche dans cette rue, deux jeunes hommes me fixent en souriant d’un air salace et méprisant, mon regard cherche à les éviter, il fuit vers autre chose, il se pose ailleurs, mais ici et là les images publiques de femmes me renvoient une image de ce que les deux hommes voient de moi, et je sens comme une vague énorme qui émiette et fragmente tout mon être, toute ma pudeur, avec des sourires, tout autour de moi, sourires moqueurs de ces hommes et sourires des femmes à la beauté figée, presque irréelle tant elle semble absurde.

Morcelée, je ne sais que faire. La première des choses qui s’impose à moi est le retour au foyer, le retour chez soi qui serait retour à soi, le chez soi devenant lieu de réintégration de soi et donc de sa pudeur. Si mon humanité, mon appartenance au genre humain, ne peut m’assurer le respect de ma pudeur parce que je suis femme, les murs de mon foyer devraient le pouvoir. Si je ne peux me promener sereinement sans que ma pudeur soit attentée, alors je rentre chez moi. Les femmes rentrent au foyer, re-prenant la place que l’idéologie machiste leur destine. Dehors il y a des hommes qui me font me méfier de tous les hommes, et cette méfiance m’épuise comme elle épuise les autres femmes. Alors je reste chez moi. Et j’apprends à ne pas sortir sans adopter de mesures de protection qui sont autant de tentatives de protection de ma pudeur, déjà fragilisée par le simple fait de devoir la protéger.

[…]

Notes

1) « On pourrait considérer la pudeur comme le paradigme des moeurs : jamais la plus stricte obéissance aux règles les plus sévères de la politesse ne suffira à asseoir la pudeur d’une personne,puisqu’on peutêtre poliment impudique. C’est que la pudeur n’est pas une affaire derègle, pas même une affaire éthique. Et pourtant, n’atteint-on pas un être au plus profond de son intimité quand on attente à sa pudeur. » Frédéric Brahami, « Les lois et les moeurs dans le scepticisme moderne »,dans les Cahiers Philosophiques de Strasbourg sur« Les lois et les moeurs ».

2) Rousseau, Lettre à d’Alembert.

3) L’explication de Martine Morenon est capitale pour la compréhension de l’étude ici présentée, car elle éclaire l’enjeu du questionnement sur la pudeur.

L’impudeur réalisée par une personne coupe la parole de celle qui la subit et lui fait porter le poids de l’impudeur ; la victime se sent ainsi fautive. Un lien fort existe entre la pudeur et la sexualité, et ce sur deux plans : le regard et la parole. La pudeur ne s’oppose pas à l’acte mais au discours sur l’acte. L’impudeur, discours explicite, vise à anéantir l’écart entre l’acte et la parole, nécessaire entre amants ; ainsi l’énonciation produit l’impudeur, et plus précisément : dans l’énonciation, c’est le détail qui fait l’impudeur.

L’espace de l’obscène est une « mise à nu sans réserve, une exposition sans mesure » (Le Hénaff ). L’acte corporel devient obscène si la parole, l’écrit ou l’image en font un objet de communication. La suggestion érotique par le verbe ou par le geste, si elle vise et atteint un être linguistique, interpelle aussi l’être sexué qu’il ne manque pas d’être ; l’offenseur s’adresse à sa réceptivité sexuelle. Il assigne dans son être sexué une personne qui ne s’est pas engagée dans cet ordre de communication ni abstraite du langage. Interpellée dans son identité sexuelle, la victime laisse inscrire en son corps tous les signifiés interdits que la langue avait pour fonction de refouler et qu’elle n’accepte pas en cet instant.

L’opposition entre la parole et le corps renvoie inéluctablement le sujet à un univers prélinguistique, dès l’instant qu’il est affecté dans son corps, dans tous les cas et quel que soit le niveau de consentement. Il y confiscation du symbolique et la victime se trouve face au non symbolique, autrement dit à l’inceste. L’impudeur génère la défaillance des chaînes de signifiants. Ces extraits proviennent du site internet de la psychologue Martine Morenon, consacré à la pudeur : http://perso.wanadoo.fr/martine.morenon/

4) Un peu comme le « vous » des affiches de films, s’adressant systématiquement aux hommes hétérosexuels, vantant le sex-appeal ou la plastique de telle ou telle actrice.

Dans cette étude je considère la pornographie telle qu’elle est réalisée massivement, en tant qu’érotisation de la violence masculine, et non pas en tant qu’érotisation d’un pouvoir qui serait circulaire : ce dernier aspect privilégié par la théorie queer, s’il est très intéressant, l’est à un autre niveau, évoqué plus loin. Il s’agit ici de considérer les conséquences d’un mouvement écrasant, celui de la « pornotisation » des murs.

5) Ce qui est féminin est ce qui de fait est habituellement, ce qui est empiriquement propre aux femmes, et non quelque chose qui serait essentiel aux femmes. De même pour le masculin et le viril, habituellement propres aux hommes parce qu’ils ont été « faits » c’est-à-dire éduqués, conditionnés, pour se conformer à ces pseudo-essences. L’espace public est masculin, autrement dit il est de fait masculinisé, propre aux hommes, mais cela ne signifie pas que de droit seuls les hommes peuvent y avoir accès.

6) Par féministe j’entends quelqu’un-e qui prône l’égalité de traitement entre les deux sexes, dans une perspective humaniste.

7) Ainsi dans « L’initiation sexuelle » (Le deuxième sexe, tome 2, première partie, chapitre 3), la première pénétration vaginale est dramatique car la femme doit rester passive et subir, tandis que tout en elle la poussait, dans sa sexualité précédente, et continue de la pousser, vers l’activité sexuelle.

8) Selon l’anthropologue Françoise Héritier, la pensée humaine s’est faite par la constitution de couples d’opposés, comme le chaud et le froid, le supérieur et l’inférieur, etc. La correspondance entre d’une part le masculin (assimilés au mâle) et le féminin (assimilés à la femme) et l’ensemble des couples d’oppositions binaires s’est faite arbitrairement, selon un principe directeur, celui de la domination masculine, laquelle s’est faite par l’appropriation du pouvoir reproducteur (le « privilège ») des femmes par les hommes. Le privilège féminin a été transformé en asservissement.

Selon Héritier l’accès des femmes à la contraception permet le retournement (partiel) de cette situation d’asservissement, puisqu’elle permet la réappropriation du privilège des femmes ; ce n’est pas parce qu’une situation existe depuis très longtemps qu’elle ne peut être radicalement changée. En cela, la contraception représente une évolution fondamentale dans l’histoire de l’humanité.

9) cf. Psychologie sociale, Myers et Lamarche, Québec, Mc Graw-Hill : en 1984, l’enquête de Geis montre que le visionnage de spots publicitaires dans lesquels les rôles sexués sont inversés (une femme rentre dans son foyer après une journée de travail, son époux lui a préparé un repas) amène les spectatrices à exprimer inhabituellement des ambitions professionnelles.

Le nombre de ces spots était de 4, on peut avoir une vague idée de l’influence de la publicité sur la perception des rôles sexués quand on sait qu’au cours de la croissance un-e personne voit 350 000 spots.

En 1989 enquête de Hansen : le visionnage de videoclips de rock influence le regard des spectateurs sur les femmes, considérées comme soumises et « sexuelles » après avoir vu des clips où sont présents un homme machiste et une femme « sexuellement consentante ». Les années 1980 ont été plutôt riches en publicité où les femmes étaient présentées comme ambitieuses et actives. Suite à la perte grandissante de pouvoir du BVP, la situation s’est progressivement dégradée.

10) La réalité quotidienne de la vie dans une cité me semble particulièrement difficile en comparaison avec le reste de la société française ; prendre conscience de cette particularité ne signifie certainement pas que je la stigmatise. Il serait temps de comprendre que la violence des « jeunes », c’est-à-dire des garçons surtout, dans les cités, a pour cause le machisme et l’hypervirilisation omniprésents dans la culture musulmane et glorifiés par la pornographie hard (dans laquelle les viols collectifs ou « gang bangs » sont les spectacles les plus prisés) consommée régulièrement par les garçons. Dans les cités, « il y a une forte population maghrébine, avec une volonté de reconstruire une forme d’état maghrébin » (Sihem, étudiante ayant vécu dans une cité, Politis , jeudi 23 mai 2002) et la vie quotidienne de toutes les filles, musulmanes ou non, est difficilement soutenable : agressées dès qu’elles sortent de chez elles, harcelées, interpellées, menacées, elles sont aux aguets en permanence car le danger physique et sexuel représenté et revendiqué par la plupart des garçons est constant. En France, c’est pour les filles des cités que le machisme est le plus impitoyable. Le mépris et l’indifférence avec lesquels on parle d’elles est typique du regard androcentré porté par la société sur ce que vivent les femmes. Traiter la violence des « jeunes » ne sera possible qu’avec la prise de conscience de sa source -la misogynie- et de la nécessité du féminisme en politique.

11) Les exemples révélateurs de la pornotisation de la presse sont très nombreux. Deux exemples parmi d’autres de légitimation pure et simple du viol, dans une revue « masculine » :

« Problème : elle est à 300% contre la sodomie. Faites semblant de vous tromper et prétextez ensuite que vous n’avez pas entendu ses protestations à cause de vos boules Quiès »

« Problème : elle refuse de vous faire une fellation. Les fillesquidisentnonaiment parfois qu’on les brusque un peu. Un bon plan domination avec poussage de tête et petite phrase du genre « suce-moi espèce de chienne » peuvent très bien donner des résultats étonnants. »(FHM, octobre 2001)

Undes propos les plus fréquents dans la presse « masculine » est de dire qu’une femme qui dit non en réalité pense oui.

Un autre exemple de légitimation de la violence envers les femmes :

« « Chérie, quand tu descendras faire les courses emmène Brutus. Il a besoin de sortir, je crois qu’il a pissé dans le lit. Achète aussi un paquet de cigarillos pour René. » Comme 34% des femmes d’alcooliques, votre moitié vit dans la terreur dêtre battue. Elle va donc obtempérer gentiment. Une femme bien matée est une femme heureuse. » (FHM, septembre 2001)

12) Dans certains magazines destinés aux jeunes filles, le conflit est ahurissant : on a pu lire dans le magazine « 20 Ans » du mois d’août 2001 ceci :

« Testez votre female density

Question n°6 : on a déjà essayé de vous violer a) une fois mais c’était pour rire

b) plusieurs fois

c) jamais (mais pourquoi pas ?) »

13) Geneviève Fraisse, Muse de la Raison, chapitre 3, « La faiblesse de l’espèce » pp. 130-136.

14) ibid. pp. 136-146.

15) Sur le backlash (le retour de bâton machiste après quelques années optimistes pour les femmes) en France, en l’occurrence sur l’évolution du pouvoir des publicitaires depuis les années 80, cf. Dominique Frischer, La revanche des misogynes, 2ème partie « Les lieux symboliques du retour de bâton » , chap. 3 « Les nouveaux modèles d’identification », pp. 238-245.

16) Suite aux critiques d’un slogan publicitaire selon lequel « Il a l’argent, il a la voiture, il aura la femme. », le créateur du slogan a rétorqué « Les femmes qui sont choquées, c’est toutes des mal-baisées ! » (ibid. p. 245).

17) Ce passage provient de Muse de la Raison (postface ; »Démocratie exclusive, république masculine » p. 330 à 335).

18) Depuis 1993, « la capacité d’intervention [des organismes de contrôle de la publicité] a été réduite à portion congrue : Alors quauparavant le CSA et le BVP contrôlaient la publicité en amont, c’est-à-dire à partir d’un story board, les interventions se situent maintenant en aval, sur des spots intégralement terminés et qu’il est quasi impossible de rectifier compte tenu des coûts. Hier encore ces institutions statuaient à partir d’un code déontologique très strict.

Basé sur l’obligation de respecter la dignité de la personne humaine et d’éviter les discriminations sexuelles, il n’autorisait l’emploi de la nudité féminine qu’à condition qu’elle soit clairement justifiée par une relation de causalité avec le produit. » La revanche des misogynes (pp. 245-246). Je remarque qu’à l’époque où ce livre paraît (1997), en ce qui concerne la représentation des rôles sexués par la publicité, il est surtout question de la maternité comme seule possibilité pour une femme d’exister et d’être heureuse ; la pornotisation n’a pas encore amorcé son mouvement.

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