Promenade avec ma pudeur (2/3)

17/12/2007

jeudi 5 septembre 2002

par Anne Dao sur http://www.chiennesdegarde.org/article.php3?id_article=198

II.

L’oscillation entre pudibonderie et obscénité

Les femmes marchent rapidement, ne flânent pas, elles ne peuvent prendre le temps que lorsqu’elles promènent leur chien-ne. Souvent elles marchent timidement, le regard timoré. Le recroquevillement est le mouvement directeur de l’ensemble de leurs gestes : assises elles croisent les jambes, debout elles croisent les bras, en mouvement elles se font petites, discrètes, silencieuses. Le recroquevillement permet de protéger, de maintenir leur pudeur : il s’agit de créer un vêtement, une barrière entre eux et elles, tout en se distinguant de ces femmes-là sur les affiches.

Une différenciation entre les femmes apparaît, re-formation de la scission double sujet-objet : les femmes sur les affiches s’ouvrent au monde de manière putassière, celles dans la rue ne peuvent être exhubérantes de quelle que manière que ce soit sans être insultées et doivent donc se fermer au monde : ainsi, à l’interpellation, ou à l’insulte, la femme ne doit pas s’affirmer comme sujet et répliquer, mais au contraire elle doit se taire, faire preuve de son statut d’objet par le silence que l’on dit consentant. Et si elle réplique, elle risque de subir la tentative de réaffirmation de son statut d’objet par l’agresseur, par la réitération de l’insulte, ou l’agression physique, jusqu’à ce qu’elle se taise et accepte.

Le recroquevillement, ce voile sur les gestes, se fait nécessaire pour matérialiser, rendre visible leur pudeur mise à mal à chaque coin de rue. Il faut installer un voile pour qu’ils les laissent tranquilles, pour qu’au moins ils fassent semblant de les respecter. Là s’exerce la pudibonderie, cette exagération, cette affectation de la pudeur. Le port du voile souvent prôné par la religion musulmane est l’aboutissement ultime du recroquevillement, dans toute son absurdité : elles se cachent, elles camouflent leur présence au monde pour qu’ils les laissent tranquilles, sous de faux airs de respect. Car ce semblant soulage les femmes. Il est symptomatique du backlash que les jeunes filles de culture musulmane soient aujourd’hui beaucoup plus nombreuses à porter le voile qu’il y a quelques années, et même, certaines jeunes filles de culture familiale non musulmane couvrent leur tête dans le seul but d’être laissées tranquilles par les garçons.

On ne se recroqueville qu’en se courbant. Les filles doivent s’habiller en garçons ; la jupe révèle le statut de prostituée parce qu’elle est vêtement féminin. Les filles doivent dissimuler leur corps de femme, et c’est en faisant cela que se réalise la pudibonderie, parce que le corps d’une femme est considéré comme obscène de fait. Le phénomène est évident dans les cités où règne la haine du féminin : on l’a dit plus haut, une fille doit ne pas ressembler à une femme si elle veut être laissée tranquille. Plus elle ressemblera à un garçon, moins il y aura de risques d’être agressée, de là à dire qu’une fille habillée de vêtements féminins (jupe, chaussures à talons etc) cherche à être agressée, violée (car ses vêtement sont les signes de ce qui pousse au viol), le pas est franchi allègrement en permanence.

Il faut ressembler à ce qui a été d’emblée posé comme le même, l’homme viril, et refuser l’autre inférieure, la femme car la femme est non homme, catalyseur d’envie sexuelle hypervirile, catalyseur du viol. Les femmes sont dans la tradition machiste considérées comme soit obscènes soit pudibondes, putes ou mamans, salopes ou coincées, mais le machisme poussé à bout depuis de nombreuses années rend caduque l’alternative au profit de la généralisation : toute femme est pute. Donc, une fille doit soit se masculiniser, soit s’effacer c’est-à-dire effacer sa présence au monde, si elle veut amoindrir les risques d’être traitée en pute -risque qui comporte le viol collectif, négligemment appelé « tournante » dans les cités et qui fait des jeunes filles en lambeaux des « ultraviolées ». Dans les salles de classe des cités, les filles qui vont au tableau enfilent leurs manteaux afin de ne pas être insultées par les garçons qui les matent.

Le corps des femmes est soit camouflé, sous le voile musulman ou sous les vêtements « neutres » c’est-à-dire masculins (pantalon, couleurs sombres), soit exhibé, dénudé d’une manière toujours provocante, par les publicitaires et les pornophiles. La jeune fille, portant le voile, ou en jogging, ou en jupe, attend le bus, et l’abribus est tapissé d’une affiche publicitaire pour une marque de lingerie, dont le slogan est « La lingerie à partager » : l’objet-femme-modèle offert est excitant et provocant. La provocation est, au sens propre, l’incitation à la violence, le caractère de ce qui excite la violence : une femme est provocante en ce qu’elle suscite l’envie et la violence chez un homme. De là, on considère qu’un homme qui est violent, qui a violé une femme a été provoqué par sa féminité. Ca n’est pas le vêtement pousse-au-viol qui « déclenche » la décision de violer, c’est bel et bien le fait d’être femme qui est le catalyseur du viol : n’importe quel vêtement est prétexte au viol tant qu’il est porté par une femme.

La jeune femme violée par son moniteur de conduite, en Italie il y a quelques années, a vu sa plainte refusée par les instances judiciaires pour le motif suivant : cette jeune femme portait un jean, mais, étant donné que l’on ne peut enlever un jean sans le consentement de la personne qui le porte, il n’y a pas eu de viol. Les femmes violées mentent. La jupe n’est qu’un prétexte parmi d’autres mais il comporte une évidence : pour la plupart des hommes la jupe est indéniablement appel à la sexualité- réduite dans la pensée androcentrée à la pénétration phallique- donc, pour certains, appel au viol.

Autrement dit si je montre ma féminité, alors je suis assimilée à une pute : mon corps est disponible puisque consentement et disponibilité sont identifiés. Finalement peu importe mon consentement puisqu’avant tout ils me voient comme disponible sexuellement. Je suis considérée comme une prostituée, et si nous examinons plus loin encore les implications de cette réalité, se pose-t-on la question du consentement (et donc du risque permanent du viol) des prostituées ? Cela semble une évidence à l’opinion commune : comme elles sont par moments disponibles sexuellement moyennant argent, on en déduit qu’elles sont disponibles en tout temps, leur consentement et leur refus sont indifférents au monde.

Porter une jupe équivaut à chercher à être violée selon la pensée machiste laquelle unit la volonté d’une femme et le viol, comme s’il était possible de vouloir être violée (19). Ainsi, être habillée en femme est provocant en soi. D’où l’implication éclairante : être une femme est provocant. Tel qu’il est considéré, le féminin est provocant de fait, la femme par sa présence auprès de l’homme est la cause de la violence éventuelle de ce dernier. Le féminin s’il se montre est provocant ; s’il se cache, l’est moins. Ainsi, la pudibonderie féminine a pour but de diminuer la violence masculine, laquelle serait due aux femmes.

Pourtant, quels que soient les efforts d’une femme faits pour dissimuler sa féminité, elle sera toujours obscène de par son corps puisqu’il est irréductiblement, irrémédiablement pourrait-on dire, féminin. L’oscillation est cercle qui enferme les femmes. Aussi masculinisée ou timorée que peut sembler une femme, elle reste femme, et donc, fondamentalement, obscène.

La femme doit porter le poids de l’obscénité, doit incarner à la fois la pudibonderie et l’obscénité. Ce qui est obscène est ce qui est féminin, en premier lieu le sexe réel des femmes, qui incarne l’oscillation circulaire entre pudibonderie et obscénité. On réduit le sexe féminin au vagin, celui-ci étant perçu négativement par rapport au pénis (le sexe féminin = le vagin = le pénis inversé) ; on oublie de considérer la vulve et le clitoris. Le pénis est catalyseur d’orgueil, tandis que la vulve est devenue inversement objet de honte. On aurait presque l’impression que les femmes n’ont pas de sexe : le vagin serait un pénis par défaut, les femmes n’auraient pas de vrai sexe, c’est-à-dire un sexe aussi visible que celui de l’homme, puisque seul le vagin est considéré, elles n’auraient donc pas de sexualité autonome. La femme qui parle de son sexe est obscène, mais les femmes en n’osant pas parler de leur sexe, penchent vers la pudibonderie. Finalement, c’est parce qu’il semble si différent du sexe masculin que le sexe féminin est obscène. L’obscénité du féminin s’accompagne de son opacité : les hommes ne connaissent pas bien le sexe des femmes, et elles-mêmes le connaissent peu, enfoui qu’il est sous les références au pénis, constantes et omniprésentes : le discours performatif agit comme une castration.

Entre ces deux pôles, de l’obscénité à l’opacité, le féminin reste incompréhensible puisqu’il est refusé ; il devient alors mystérieux ou terrifiant. Informe, il est déformé, reformé par la pudibonderie. Les femmes incarneraient le sexe et la sexualité, mais on ne considère pas proprement leur sexe ; le sexe n’aurait pas de sexe, ni de sexualité autre que celle qui vise, symboliquement ou non, à la reproduction en tant que cette dernière est effectivement considérée comme appropriation du privilège des femmes et comme leur domination par la société masculine.

Les hommes ont le droit à l’exubérance, et en même temps au respect de leur pudeur. Les femmes n’ont pas le droit de s’extérioriser et elles n’ont pas le droit au respect de leur pudeur. Il est dans les moeurs que les femmes n’ont pas droit à l’affirmation de leur intimité, pas droit au respect de leur pudeur, tout en ayant le devoir de la pudibonderie.

Religion et pornographie

Il semble y avoir dans la religion et la pornographie la même oscillation entre pudibonderie et obscénité.

1)Dans la religion telle qu’elle est pratiquée traditionnellement nous trouvons l’origine de la scission mère-prostituée. Dans la religion chrétienne le modèle féminin à imiter est Marie, en tant qu’elle est mère de Jésus. Or, on remarque que Marie est appelée Vierge Marie, en d’autres termes elle est Vierge Mère, ou mère vierge : Marie, le modèle féminin qui règne sur les imaginaires de l’humanité christianisée, est une mère vierge. Or, comment est-ce possible de devenir enceinte, et d’accoucher, tout en étant vierge, tout en gardant un hymen intact, c’est-à-dire en n’ayant pas pris un pénis dans son vagin ? Ceci est impossible.

Certes on pourrait arguer de l’aspect miraculeux de la virginité de Marie, mais il reste que la Mère Vierge est l’idéal de féminité présent à l’esprit des femmes et des hommes réel-le-s. Pour une femme vraie il est infaisable d’être une mère vierge, et dans cette infaisabilité se dessine le conflit originel, le conflit premier, qui symbolise la condition de la femme comme conflit permanent. Marie a nécessairement vécu la pénétration sexuelle : par conséquent, elle est pute(21). La vérité est qu’il n’y a pas de mère vierge, que toutes les mères ont eu des rapports sexuels avec des hommes, même et avant toutes Marie ; par conséquent, mêmes les mères sont des putes : « motherhood rests upon whoredom »(Grussendorf), la maternité repose sur la putasserie.

2)A première vue, seules les prostituées-femmes sont présentes sur la scène pornographique, ce qui permettrait de faire perdurer les divisions mère-prostituée, pudibonderie -obscénité.

Mais dans la pornographie le cercle ne se fait plus entre pudibonderie et obscénité ; il forme une clôture qui cerne les femmes, en les engluant dans l’obscénité. Ici, la femme est présente au monde comme prostituée, comme femme qui est utilisable par tous les hommes qui ont envie d’elle. La confusion évoquée plus haut entre le consentement et la disponibilité est en effet totale. De fait le terme « consentement » a deux significations :

1) le consentement est adhésion active, pleine, à quelque chose

2) le consentement est cession, soumission à la force de l’autre

Dans les cas de viol, le consentement de la femme violée (le fameux « elle était consentante ») allégué par celui ou ceux qui l’ont violée relève de la 2ème signification. On peut alors envisager le glissement opéré par la pensée machiste, allant du consentement (au 1er sens) sexuel d’une femme à sa disponibilité (conséquence du 2ème sens) sexuelle, qui est nécessairement totale, permanente, sans répit, dépendante du bon vouloir des hommes qui veulent user du corps féminin : la femme est esclave sexuelle.

La pornographie est le lieu du traitement de l’objet-femme : on voit dans les films pornographiques comment est traité l’objet-femme montré dans la publicité et suggéré par les regards machistes. L’extension du terme « prostituée » à toutes les femmes absorbe l’alternative mère/prostituée. Les femmes sont divisées en catégories nommées sur les jaquettes des K7, ou sur les rayons des vidéoclubs, selon la couleur de la peau, des cheveux, l’âge, la classe sociale, la morphologie, etc, des « actrices ». La prostituée enceinte a un statut singulier : elle est « the Queen of the Sluts  » (Grussendorf), la Reine des Putes, puisqu’elle incarne la fusion ultime de l’alternative traditionnelle.

Finalement, les mères sont des putes et les putes sont des mères. C’est de la « libération sexuelle » que vient la transformation de l’alternative, libération sexuelle qui n’en a pas été une, au contraire, puisqu’elle est devenue enchaînement sexuel à des normes activées par la pornographie. La pornographie montre qu’aucune femme ne méritant le respect, toutes doivent être traitées comme des objets-femmes.

L’hypocrisie de l’alternative maman-femme respectable et respectée/ putain-femme à ne pas respecter se maintient tandis que la généralisation semble l’avoir emporté dans l’opinion commune ; c’est là une des incohérences du discours machiste. La pute est objet en ce que les hommes la prennent selon leur envie, elle ne sert qu’à être baisée, elle est « fuckstation whore » (ibid.).
L’objet-femme est pris, possédé, mais puisque l’objet en question est femme et par là, possède une parenté avec l’être humain, en ce qu’elle est le sous-homme par excellence, il s’établit une relation affective entre l’homme qui la prend en objet et elle. Il y a communication verbale et non-verbale ; même si la femme est déjà dominée puisqu’elle est sous-homme, c’est parce qu’elle est vivante qu’apparaît la nécessité de réaffirmer la position de chacun-e. La relation est relation de domination, domination figée du côté masculin : l’homme domine la femme, ce sous-homme.

Ce discours de domination brutale, violente est constamment à l’oeuvre dans les revues « masculines » et dans la langue machiste. On se trouve ainsi dans un processus permanent de réaffirmation du pouvoir, car jamais le pouvoir viril ne semble être assez fort, comme le suggère de manière édifiante cette chanson de corps de garde :

A la tienne Etienne, à la tienne mon gars !

Sans ces garces de femmes, nous serions tous des frères !

A la tienne Etienne, à la tienne mon gars !

Sans ces garces de femmes, nous serions tous des rois !

On trouve ici l’illustration d’une utopie machiste, un lieu sans femmes, entièrement viril, où chaque homme serait roi, détenteur d’un pouvoir à la fois absolu et également partagé : nous voici renvoyé-e-s à l’idéal égalitaire masculin de la démocratie né avec la Révolution française. Cette utopie exprime particulièrement bien la contradiction fondamentale de la pensée machiste, celle de viser à l’annihilation – disparition de celles sans lesquelles les hommes n’existeraient pas, cette contradiction même fortifiant la crispation propre à la volonté obsessionnelle de fixation du pouvoir viril, contre le pouvoir reproductif féminin.

Le sacrifice de la pudeur féminine

L’objet-femme est le corollaire de la logique de sacrifice pesant sur la condition des femmes ; plus encore, l’objet-femme doit être sacrifié de manière ultime, par le viol, la torture, la mort. La femme doit être sacrifiée et doit se sacrifier ; on remarque, dans la perspective de la scission sujet-objet, que pour une femme le verbe doit être réalisé par le sujet (elle-même), et en même temps, un autre agent (un homme, la société) doit réaliser le verbe sur elle. Dans la pornographie le corps féminin est l’objet à sacrifier sexuellement, c’est-à-dire, intimement.

La femme offerte dans la publicité pour le parfum Opium est une femme sacrifiée : d’une blancheur fantomatique, elle s’abandonne et/ou (on ne sait plus où est la frontière, s’il y en a une) est abandonnée, se donne à voir et/ou est donnée à voir, elle se sacrifie : celle qui est considérée comme « l’Origine du monde » doit être sacrifiée car tout est (confusément) de sa faute. Etant sacrifiée elle sacrifie la pudeur des femmes : son obscénité rend les femmes obscènes. Cela fonctionne en ondes circulaires.

Le beau corps féminin est un corps mortifié. On voit en permanence dans les films à « grand public » les femmes belles être, un peu ou beaucoup, maltraitées, violées ou tuées. Dans Eyes Wide Shut de Kubrick par exemple, le phénomène est évident : on ne retient des personnages féminins secondaires que la beauté plastique et la mort. Dans le château, les quelques femmes (dont on comprend plus tard qu’elles sont probablement des prostituées) sont de beaux corps quasi nus et sans tête. Une belle femme meurt, une autre se sacrifie/est sacrifiée pour sauver le personnage principal, une jeune fille souriante est prostituée par son père. On voit le beau corps de la femme morte à la morgue.

Il y a comme une logique processuelle qui fait de la beauté féminine une beauté figée (puisque sexuée et sexualisée) dont le destin est de mourir sacrifiée. Or, les femmes doivent être belles. Elles doivent être belles et elles seront sacrifiées.

La pornographie mortifie les femmes, elles gangrène leur corps en faisant de chaque membre un lieu sexualisé et violable, un terrain de pénétration(22) : la pornographie est nécrose des femmes. A cette nécrose c’est par l’amputation du corps féminin que l’on croit remédier, en le dissimulant.

« La » femme est une île, une terre, à conquérir, plus ou moins accessible, si possible vierge : « la » femme est terrain de jeu pour les hommes. « La » femme est objectivée en permanence et c’est en cela que se forme le terreau fertile du fascisme, puisque celui-ci repose sur l’objectivation et l’instrumentalisation de l’humanité. La pornographie est fascisante : elle conditionne ceux qui regardent ses produits à mépriser et à jouir de la dégradation et la souffrance de l’humanité. On ne sait pas que les nazis ont inondé la Pologne de pornographie comme outil d’abrutissement du peuple (23).

Le machisme, qui cautionne plus ou moins consciemment le viol, la torture et le sacrifice des femmes est l’idéologie-croyance fascisante la plus répandue. La condition insupportable de millions de femmes dans les pays musulmans, montre, en dépit de l’indifférence mondiale à leur égard, à quel degré de mépris pour l’humanité une nation se trouve.

De fait, l’obscénité pornographique encercle les femmes puisque la pornographie trace les limites normatives au-delà desquelles les femmes ne doivent pas s’aventurer. Au contraire, elles doivent évoluer selon les modèles pornographiques en vigueur : au sein même de l’obscène les femmes n’ont plus que le rôle de pute à jouer. Selon les tenants machistes de la « libération sexuelle », une actrice de « X » est une femme libérée. Par conséquent, une femme doit agir sexuellement comme une actrice de « X ». Elle pousse ainsi à bout les implications de la scission sujet-objet : la sexualité féminine est formée par la contrainte, et donc, le viol est le paradigme de cette sexualité pornographique, en acte chez les jeunes filles et les jeunes femmes. Cette sexualité est destructuration de leur rapport au plaisir, destructuration de leur sexualité et de leur intimité.

Le viol

La modalité parfaite de la relation de domination est le viol. La gravité du viol réside dans l’appropriation de l’esprit et du corps de la femme par un autre, cette appropriation produit le doute quant à la volonté de celle qui est violée : elle ne peut pas saisir clairement que sa volonté est piratée par quelqu’un d’autre, contre lequel elle ne peut pas grand chose puisque le rapport de force a tourné en sa défaveur. Je ne m’attarde pas sur le viol en tant qu’il est l’ultime appropriation psychique et physique de soi par l’autre (appropriation par laquelle le violeur ne prend pas une femme de force, mais la force à le prendre dans son corps) mais je le considère ici en tant qu’attentat à la pudeur, ce qui se réalise en même temps que l’appropriation. Le fait que ce crime ait autrefois été classé comme attentat à la pudeur est en effet éclairant pour mon propos : le viol est attentat à la pudeur en ce qu’il est pénétration forcée d’un corps, ce corps qui est à la fois barrière et ouverture au monde, corps qui est protégé par, et protection de, la pudeur.

Au contraire de l’intention qui faisait du viol non un crime mais un simple attentat à la pudeur, je suggère de considérer le viol comme le pire crime qui soit parce qu’entre autres il est attentat à, crime contre, la pudeur.

Le sexe est la partie corporelle où le plaisir peut être physiologiquement le plus fort, de telle sorte qu’il est devenu difficilement acceptable pour la société et qu’il a fallu le réduire à la fonction de procréation et le couvrir de honte, en l’occurrence chez les femmes. Le sexe devient alors le lieu emblématique de la pudeur, et prétexte à pudibonderie : le sexe des femmes est si obscène qu’il faut taire son caractère indépendant du pénis et de l’enfant. Cet endroit où le plaisir est singulièrement fort, indécent, nécessite une intimité pour que le plaisir puisse se réaliser.

La sexualité nécessite l’intimité. Avec une personne que je désire, je vais au-delà de ma pudeur à mesure que mon intimité avec elle se crée, je la porte avec moi, je jouis de l’intimité qui existe avec l’autre. L’homme qui viole une femme jette sur la pudeur de la victime une lumière extrêmement brutale et la saccage. L’intimité de la femme violée est mise à la disposition du violeur, elle est désintimisée, vidée d’elle-même. Or cette intimité est bien le lieu où se joue l’équilibre de la personne entre le monde intérieur et le monde extérieur, le corps incarnant cette frontière.

Aujourd’hui le viol n’est toujours pas reconnu dans sa réalité, avec ceci de propre au viol qu’il est le seul crime pour lequel la culpabilité retombe sur la victime, et non sur le bourreau. On retrouve ici la caractéristique de l’attentat à la pudeur qui fait culpabiliser celle ou celui qui en est victime, et lui coupe la parole. Il faut probablement relier le refus obstiné de cette reconnaissance de la gravité du viol au refus de reconnaître aux femmes le droit à la pudeur, à l’intimité, à la volonté subjective, irréductible à la volonté des autres. Les femmes ne sont pas pleinement reconnues comme sujets, et cette absence de reconnaissance s’exprime par l’absence de respect de la pudeur des femmes.

Nous l’avons vu plus haut : le consentement d’une femme n’est pas pris en compte, seul importe le fait qu’elle soit présente au monde. De là, le viol se situe bien dans la logique de destruction de la pudeur féminine, destruction et affirmation de la non-existence de la pudeur. Un exemple : la société refuse le droit à la pudeur d’une femme qui invite un homme chez elle et qui refuse un rapport sexuel qu’il lui propose. S’il la viole, et si elle porte plainte, il y a peu de chances pour que sa plainte soit entendue : en effet, les moeurs estimeront qu’elle n’aurait pas dû l’inviter chez elle si elle refusait tout rapport sexuel (si elle ne voulait pas être violée pourrions-nous entendre). La femme doit se montrer pudibonde et refuser d’inviter l’homme à prendre un verre et converser, elle n’a pas le droit de refuser un rapport sexuel si elle n’a pas été pudibonde : elle n’a pas le droit à la pudeur. Elle doit accepter le rapport sexuel, c’est « bien fait pour elle » si elle a été violée, « ça lui apprendra » la pudibonderie.

Contrairement à ce que proclament les machistes hypocrites qui aiment à fantasmer certaines femmes sur un piédestal, les femmes ne sont pas sacrées, puisqu’elles n’ont pas le droit absolu au respect, au contraire : elles sont les objets de la profanation légitime.

[…]

Notes

19) Le viol est acte de pénétration avec contrainte, donc ceci implique que la volonté de la personne violée est refusée. Le fantasme de viol éprouvé par certaines femmes ne correspond pas à un désir d’être violée, comme aiment à le faire croire les machistes. Tout semble bon pour justifier la violence masculine, même du fond de la mauvaise foi la plus odieuse.

20) Cette réalité est toujours actuelle, et nous renvoie à l’analyse de l’opinion au dix-neuvième siècle par Fraisse :

« Ainsi , le terme d’opinion, comme la notion de consentement, se lit dans un double sens, l’un actif, l’autre passif, pourrait-on dire, l’un désignant l’autonomie et la subjectivité, et l’autre la dépendance et l’objectivation. Les femmes, contrairement aux hommes, sont prises dans ce double sens. » Muse de la Raison (chapitre 4, pp. 183-184)

21) Christine Grussendorf « Women As Wombs, Women As Holes – Abortion, Prostitution, and the Sexual Enslavement of Women » dans la revue Feminista ! vol. 4, n°5, sur www. feminista.com

22) Certains membres inattendus du corps féminin peuvent être envisagé comme lieux à pénétrer sexuellement, par exemple la narine : « Nasal sex. When her three holes become tiresome, pack the nasal passage. A little snot helps a big prick go a long way » (Hustler magazine, cité par Grussendorf). Ainsi tout le corps féminin est sexualisé afin d’être instrumentalisé.

23) « [La pornographie] aliène. Elle isole. Cette fonction d’isolement a été bien comprise par les Nazis, passés maîtres dans l’art de la propagande. Lors de l’invasion de la Pologne, ils inondèrent le pays de pornographie afin de retarder le plus possible la constitution de groupes de résistants » dans La violence pornographique, de Richard Poulin, ch. 1, p. 27.

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2 Réponses to “Promenade avec ma pudeur (2/3)”

  1. Chaminou Says:

    Un très bon texte, que j’ai pris plaisir à relire malgré toutes ces évidences religieuses & patriarcales qui me font mal et qu’il faudrait avant tout déconstruire dans l’espoir de les détruire.

    Certaines évidences relatives à notre « place » dans la société semblent tellement évidentes que je ne peux que m’étonner du manque de discernement de certaines, qui en sont même à ignorer à quel point notre humanité est réduite à néant une fois que nous franchissons nos seuils personnels (enfin, plus ou moins ;o)). Habitude-s, candeur, aliénation ?! C’est effarant d’entendre dire que l' »égalité, on l’a déjà »…

  2. mauvaiseherbe Says:

    « C’est effarant d’entendre dire que l’”égalité, on l’a déjà »  »

    « Pierre Bourdieu nous a montré que le principe même de la domination consistait à imprimer dans l’esprit des dominé-e-s l’adhésion à leur condition. « Sois un objet sexuel, il n’y a de toutes façons pas d’autre place pour toi sur Terre ».

    Je reste convaincue que sans une prise de conscience massive des femmes, d’où l’intérêt principal de la diffusion de ces textes et la multiplication de nos espaces de dénonciation de ce régime patriarcal, avec sa logique oppressive et chosifiante pour les femmes, pas d’issue possible à notre aliénation.


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