Le matriarcat: un mythe?

18/12/2007

–> du sens de l’orientation dans l’espace

Par Lory sur http://lorycalque.joueb.com/

A propos de l’article publié par Mauvaise herbe repris de libertaire fr qui est une interview de Françoise Héritier par Le point, j’ai laissé un bref commentaire pour exprimer deux objections dont voici la première :

1) Par rapport à l’orientation dans l’espace selon laquelle les femmes s’orienteraient d’après des repères sensitifs et les hommes d’après des repères géométriques:

– La seule référence apportée me parait un peu peu.

– ça ne me parait pas cadrer avec par exemple avec ce que dit Rozoy sur le peuplement (de la France au mésolithique): si les tribus non sédentaires avaient toutefois leurs parcours annuels et revenaient périodiquement aux mêmes endroits qu’ils considéraient leur territoire, et qu’il semble bien qu’ils reconnaissaient leur itinéraire à des repères sensibles, comment affirmer que les hommes ont plus le sens de l’orientation géométrique?

http://www.membres.lycos.fr/rozoyprehistoire/frameset.html

Je reviens ici de façon plus détaillée sur ce que j’ai dit à ce propos.

Tout d’abord, il me semble que le résultat d’une expérience faite avec des rats ne puisse pas signifier grand-chose et encore moins être généralisé à l’ensemble des espèces chez les mammifères. Sans doutes ne s’agit-il ici que d’une interview, et donc d’une rapide synthèse de sa pensée que donne Françoise Héritier, mais il ne me semble pas inopportun de faire remarquer que, pour que ce genre d’expérience soit significative, il faudrait avoir procédé au même type d’expérience avec plusieurs espèces pour voir si la différence entre le comportement du mâle et de la femelle est vérifiable en se retrouvant avec une certaine fréquence, et quand bien même se serait le cas, il me semblerait difficile d’affirmer qu’il en est de même chez les humains, ceux-ci étant certes des mammifères mais pas des quadrupèdes, mais des primates évolués. Faite avec des primates, sans doutes pourrait-ce être plus significatif, mais on n’en sait rien, du moins pas que je sache.

On sait par contre, parce que cela a été observé assez récemment, que chez les chimpanzés, société patriarcale, plusieurs femelles savent s’unir pour éloigner un mâle importun agressif envers elles et leurs petits, ce qui aurait plutôt tendance à prouver que les femelles ne seraient pas dominées dès le départ.

Par ailleurs, du point de vue de la biologie, on sait que XX est plus ancienne que XY, les mitochondries nous permettant de remonter à une date bien antérieure pour ce qui concerne la descendance féminine que les marqueurs génétiques masculins ne le permettent pour les hommes. En somme contrairement à ce que nous raconte la Genèse, Eve s’est stabilisée dans la femme bien avant qu’Adam ne le soit dans l’homme. Le féminin apparaît plus stable et stabilisé plus tôt que le masculin, plusieurs dizaines de millénaires de différence entre marqueurs génétiques féminins et masculins l’attestent, et il semblerait donc plus juste de parler de Femina sapiens que d’Homo du même nom. En somme, XY apparaît davantage comme un dérivé de XX, modèle de base.

Mais, pour en revenir au sens de l’orientation dans l’espace, il ne me semble pas que l’on puisse dire que les hommes s’orienteraient selon des repères géométriques de façon innée. C’est du moins le sentiment que j’ai eu après avoir lu les travaux de Rozoy qui est un des spécialistes les plus connus de la préhistoire et du mésolithique en particulier, et qui aborde indirectement ce sujet.

Comment en effet pouvaient s’orienter les mésolithiques dans des forêts vierges dont les arbres mourraient de vieillesse et sur lesquelles les hommes n’avaient qu’un incidence tout à fait négligeable ? Je suppose qu’ils savaient par expérience sur leur terrain qu’à une journée de marche vers le levant à partir d’un campement ils allaient trouver telle grotte, tel rocher de telle forme près duquel naissait telle source, où il pourraient établir leur campement provisoire pour la chasse. Ou qu’à trois jours de marche vers le couchant, ils auraient trouvé telle anse de tel fleuve. Et ainsi de suite. De même, la navigation ne devait guère permettre que le cabotage en pirogue, ou telle plage vers le nord, tel récifs vers le sud servait de point de repère. Des repères de nature sensible et non géométrique par rapport au soleil et à la saison, donc. Sans doutes peignaient-ils à l’ocre l’emblème totémique de leur tribu ou de leur clan sur tel rocher (comme le faisaient me semble-t-il les aborigènes d’Australie), et ainsi de suite, pour marquer leur territoire.

La notion de géométrie dans l’espace ne doit apparaître, à mon avis, que beaucoup plus tard, à partir du moment où, le cheval domestiqué, l’homme parcours l’immensité des steppes et se repère au étoiles, comme les marins. Et pour ce qui concerne la domestication du cheval, il ne m’apparaît pas certain et encore moins prouvé que ce soit un fait exclusivement masculin, pas davantage que l’observation astronomique.

Nous savons que les phéniciens furent les premiers navigateurs capables d’affronter la haute mer : sans sextan ni boussole, ils étaient capables de s’aventurer en Atlantique, connaissaient la route de l’étain qui les conduisait jusqu’aux îles britanniques. Mais cela nous ramène aux temps historiques, à l’antiquité archaique, où les société les plus avancées de l’époque sont toutes de type patriarcal.

Voilà pourquoi je ne pense pas que le sens de l’orientation dans l’espace au moyen de repères géométriques soit une caractéristique innée du cerveau masculin. Je pense plutôt que le fait que les femmes semblent en manquer soit le résultat d’un non-apprentissage et de non-transmission d’un savoir, par exclusion, d’ordre culturel et non pas d’une donnée naturelle.

Dans un prochain article, je développerai la seconde objection à laquelle je faisais allusion.

Ecrit par Lory, le Dimanche 16 Décembre 2007

______________

Le matriarcat : un mythe ? II

–> quelques réflexions

Voici donc la suite de ce dont je parlais ici.

2) à propos des témoignages restant sur les tribus de Patagonie encore existantes au début du XXème siècle, (vivant au stade mésolithique si je ne m’abuse) il est dit ceci:

« Comme la plupart des autres peuples, les yagans croyaient que dans le passé les femmes avaient gouverné grâce à leur magie et à leur astuce. D’après ce qu’ils racontaient, il y avait relativement peu de temps que les hommes avaient assumé le commandement. Il semble qu’ils y soient parvenus par accord mutuel ; aucun indice ne laisse supposer de tuerie des femmes comme ce qui était arrivé chez les Onas, si l’on en croie leur mythologie. On voit encore, non loin de Ushuaia, des restes de ce qui fut une fois un grand peuplement*, et où, d’après ce qu’on nous a dit, eut lieu une assemblée d’indiens comme jamais il n’y en avait eu, ni en aura jamais. Les canots arrivaient de tous les confins de la terre des yagans. Ce fut lors de cette réunion transcendantale que les hommes décidèrent de prendre le pouvoir. »

* la traduction en français est ici défectueuse, población signifie population, également dans le sens de peuple, peuplade, tribu

comment être sur à 100% que des sociétés matriarcales n’aient jamais existé et qu’il ne s’agisse que de mythe, d’autant que par ailleurs dans les kourganes ont été retrouvés quasi exclusivement des squelettes de princesses/reines archères et cavalières, ce qui corrobore tout de même étrangement la légende des amazones laissée par les grecs?

à propos ce que dis Françoise Héritier dans cet extrait:

LE POINT : Au début donc, le masculin et le féminin. Puis, très vite, le masculin qui domine partout, toujours. Comment la hiérarchie s’est-elle insinuée dans la différence des sexes ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Les observations, faites aux aubes de l’humanité, sont concrètes. Le sang est chaud et signifie la vie. L’homme ne le perd qu’accidentellement ou volontairement, en tout cas de manière active. Il est considéré comme constamment chaud. La femme perd son sang régulièrement, ce qui lui donne un caractère froid et humide, et elle le perd sans pouvoir l’empêcher, ce qui lui confère un caractère passif. Or, dans la plupart des sociétés, l’actif est masculin et supérieur au passif féminin. Le fait que ces catégorisations binaires soient hiérarchisées, au-delà de la simple différence, signifie que la hiérarchie provient d’une autre raison que ces différences sexuées.
En effet, parmi toutes les observations faites par nos ancêtres, il en est une particulièrement inexplicable, injuste, exorbitante : les femmes font leurs semblables, des filles comme elles, les hommes, non. Ils ont besoin des femmes pour faire leurs fils. Mais cette capacité de produire du différent, des corps masculins, s’est retournée contre les femmes. Elles sont devenues une ressource nécessaire à se partager. Les hommes doivent socialement se les approprier sur la longue durée pour avoir des fils. En outre, des systèmes de pensée expliquent le mystère de la procréation en plaçant le germe exclusivement dans la semence masculine. La naissance de filles est un échec du masculin, provisoire mais nécessaire. Dans cette double appropriation, en esprit et en corps, naît la hiérarchie. Elle s’inscrit déjà dans les catégories binaires qui caractérisent les deux sexes, car elles s’accompagnent nécessairement de dénigrement, de dépossession de la liberté et de confinement dans la fonction reproductive.

…………………..

LE POINT : N’y a-t-il pas eu des exemples de microsociétés fondées sur le matriarcat ?

FRANÇOISE HÉRITIER : Non, le matriarcat est un mythe au sens propre. Les mythes ont pour fonction de justifier pourquoi les choses sont comme elles sont. Ils ne racontent pas une réalité historique antérieure, mais une histoire qui justifie que les hommes dominent maintenant les femmes et détiennent le pouvoir. On raconte ainsi des histoires de temps anciens où les femmes avaient le pouvoir et le savoir, mais les utilisaient fort mal. Ce qui justifie l’intervention masculine pour les remplacer.

……………………….

Mon propos n’est pas de contester ce que dit Françoise Héritier, que je considère par ailleurs comme un savoir acquis et vérifié, mais de dire que je ne m’explique pas certaines choses et que le résultat de ses recherches ne réponds pas aux questions que je me pose.

Et mon propos n’est pas davantage de fantasmer un hypothétique matriarcat révolu, je veux seulement remarquer que trop de faits ne cadrent pas avec la théorie d’un patriarcat né avec l’humanité et toujours dominant en toutes époques et en tous lieux. En outre, je ne suis pas trop d’accord avec l’idée qu’un mythe ne recouvre jamais de réalité historique. S’il a indéniablement pour fonction de justifier la représentation du monde et de sa création, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne signifie pas également autre chose.

Dans le cas qui nous intéresse ici, le mythe sert effectivement à justifier la domination masculine. Mais cela ne signifie pas qu’il ne puisse recouvrir autre chose.

Si toute forme matriarcale n’a jamais existé, comment expliquer que la préhistoire livre une si grande quantité de symboles féminins telles les Vénus ou les vulves stylisées, infiniment plus nombreux que les symboles phalliques, ce qu’a fait remarquer Marija Gimbutas ?

Pourquoi, comme après Gimbutas le fait remarquer l’archéologue Janine Davis-Kimball, n’ont été exhumés des kourganes quasi exclusivement que des squelettes féminins comportant dans leur trousseau funéraire tous les emblèmes du pouvoir et la richesse des reines ?

Pourquoi, jusqu’à la fin de l’époque archaïque, l’élément dominant des tombes étrusques est-il féminin ? On sait que, dans leur civilisation, les femmes jouissaient d’un statut bien supérieur à celui des romaines.

Il semble tout de même que subsistent dans ces exemples les traces d’un statut féminin différent très différent de celui qui sera le leur dans l’antiquité classique.

Il me semble que l’archéologie puisse aussi s’appliquer au mythe et en révèle les strates comme la stratigraphie révèle les niveaux successifs d’un site. C’est du moins ce qui apparaît avec une suggestive évidence dans le livre de Françoise Gange

Si Schliemann n’avait pas eu l’intuition que la légende homérique recouvrait une réalité historique, il n’aurait jamais retrouvé Troie.

Par ailleurs, nous savons que les sacrifices humains ont existé durant toute la période archaïque de l’antiquité, il suffit de penser à Carthage et aux tophets des cités puniques. J’ai été très intéressée par la présentation d’un roman que je n’ai malheureusement pas réussi à me procurer, et que j’ai déjà mentionné, ici. La trame du roman, Elles, inventée par l’auteur, David Haziot qui s’inspire de l’histoire et particulièrement de la Crète, me paraît tout à fait plausible, et vient faire écho au livre de Françoise Gange. Et, si mes souvenirs sont bons ( je n’ai plus ce livre), dans Ulysse, le crétois, Paul Faure parle d’une grotte ou le sacrifice rituel d’un jeune homme par un prêtre fut interrompu par un tremblement de terre et les participants ensevelis. On pourrait fort bien imaginer que le jeune homme faisait la fin prévue par le rituel sacrificiel dont parle Françoise Gange et qu’invente David Haziot.

Les jeunes gens et jeunes filles sacrifiés au Minotaure, le sacrifice d’Iphigénie ne sont peut-être pas que des mythes…

Le fait en somme que le patriarcat soit universel ne signifie à mes yeux que des formes de société matriarcales n’aient jamais existé, momentanément et pour une durée variable, et pour des raisons diverses, avant d’avoir été détruites par le patriarcat.

A la suite d’une guerre si meurtrière que les hommes n’étaient plus assez nombreux pour dominer et gouverner, par exemple. C’est d’ailleurs durant les deux dernières guerres mondiales que les femmes sont entrées massivement dans le monde du travail, hors du foyer domestique. Et l’on remarque alors que, dès le retour du guerrier au foyer, les choses changent et les femmes tendent à perdre le terrain gagné, renvoyées au foyer pour céder leur place aux hommes dans les entreprises, dans le monde du travail.

Ainsi le fameux mythe des amazones pourrait bien ne pas être autre chose que l’existence d’une gynarchie à la suite d’une guerre où les mâles de tribus ou ethnies adverses se seraient décimés entre eux. Et la guerre successive des grecs contre les dites amazones (qui ressemblent étrangement aux descriptions des scythes laissées par les anciens, et qui correspondent assez exactement à ce que Davis-Kimball retrouve dans les kourganes) rien d’autre que la reprise du pouvoir par les mâles manu militari contre une gynarchie désormais attachée à ses prérogatives et peu disposée à y renoncer.

Le texte de Lucas E. Briges qui a vécu parmi les indiens Yagans en Terre de Feu et qui a laissé une description complète de leur mode de vie et de leurs croyances que j’ai citées plus haut m’a beaucoup intriguée.

« D’après ce qu’ils racontaient, il y avait relativement peu de temps que les hommes avaient assumé le commandement… » dit-il. Nous savons, parce que l’archéologie nous le dit, que la Terre de Feu est peuplée depuis 8 à 10 000 ans. Par ailleurs on sait (Marija Gimbutas le fait également remarquer et Mircéa Eliade en parle dans son Histoire des religions) que les peuples primitifs comme ceux de la préhistoire n’ont pas une notion linéaire du Temps comme l’Homme moderne, mais circulaire, d’où le mythe de l’Eternel Retour. Mais ils n’en ont pas moins une conscience linéaire du Temps en ce que tous pour différentes raisons se basent sur le cycle des saisons, les cycles lunaires. Sans doutes n’accordent-il pas au Temps la même valeur que l’homme moderne, mais pas au point de ne pas savoir même de façon imprécise leur âge et celui de leurs enfants, le nombre de générations entre un de leurs ancêtres et eux, etc. Sans doutes ce « relativement peu de temps » peut-il recouvrir un ou trois siècles, mais pas 10 millénaires, même dans le cadre du mythe de l’Eternel Retour. D’autant qu’à ce que je sache, toutes les narrations du mythe matriarcal le situe « dans les temps anciens » et non pas « il y a relativement peu de temps ».

On retrouve bien là quoi qu’il en soit tout ce que dit Françoise Héritier, cela y adhère même parfaitement, mais cela ne signifie pas pour autant que ce que narre Briges n’ait pas également eu lieu historiquement. Le texte est même d’une précision remarquable et sans équivoque sur les modalités et même l’endroit. Au point que le narrateur rapporte que, chez les Yagans, les choses se passèrent pacifiquement, par consensus, par accord mutuel, tandis que chez leurs voisins Onas une tuerie de femmes avait été perpétrée. Consensus quelque peu forcé par la menace de la violence ? Extorsion venant compenser le fait que les femmes peuvent reproduire à la fois la même et le différent ? Car quelle « magie » pouvaient bien pratiquer les femmes sinon assurer la reproduction de l’espèce, privilège nié par la nature aux hommes ? On remaque que leur seule « astuce » consistait à savoir nager, ce que ne savait pas faire les hommes, et à travailler plus qu’eux.

En somme, des meurtres rituels et périodiques pourraient bien avoir été le scénario d’une représentation réelle du mythe. Une réactualisation de la prise du pouvoir de la part des hommes. Et l’on se dit, en pensant à la période actuelle et aux féminicides qui se perpètrent à Ciudad Juarez et en d’autres endroits du monde comme l’Inde, que le mythe n’est peut-être pas si éloigné de la réalité.

La domination patriarcale se trouvant ainsi garantie par la violence masculine.

Ecrit par Lory, le Mardi 18 Décembre 2007

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