Pornographie : victimes, quoiqu’elles disent

19/12/2007

jeudi 22 mai 2003

par Alix sur http://www.chiennesdegarde.org/article.php3?id_article=240

Ce texte issu du forum de notre site est à la fois un article et un témoignage, qui se penche sur les raisons de l’entrée dans la pornographie, et sur la définition d’une victime.

Il y a des personnes qui pensent que les femmes qui deviennent actrice porno font un métier comme les autres, qui ne serait pas plus dégradant ou difficile que n’importe quel boulot mal payé. On entend dire aussi qu’elles ont fait un « libre choix », qu’elles aiment ça et que loin d’être des victimes, ces femmes profiteraient même du système pour gagner de l’argent « facile ». Osez dire que ces femmes sont des victimes, et on vous accuse aussitôt de faire du « victimisme ». On nous dit que ces femmes n’ont pas l’air du tout de pauvres victimes innocentes et sans défense. Et pourtant, victimes, elles le sont. D’une situation sociale et financière précaire pour commencer, et ensuite d’un manque d’estime et de respect pour soi, résultats de diverses formes d’abus, d’ordre sexuels le plus souvent. D’autre part il existe aussi des pressions extérieures, un petit ami par exemple, souvent assez interessé par les gains que peuvent rapporter les « performances » de sa compagne. Dans ces cas-là, le chantage affectif assorti d’une relation d’emprise est d’ailleurs très efficace pour « convaincre » la petite amie. Le « choix » de rentrer dans la porno n’est donc pas si « libre » que ça. Ça n’est pas rien d’accepter de se faire baiser par des mecs dont on a pas envie dans des positions souvent humiliantes (éjaculation façiale par exemple) tout en étant filmée, et ensuite regardée par des milliers de personnes.

Mais j’aimerais qu’une chose soit claire : on peut faire un choix conditionné sans avoir l’air d’une pauvre victime brisée, on peut même le revendiquer haut et fort et se sentir valorisée par ce choix. On peut donner l’image de quelqu’un qui s’éclate dans ce qu’elle fait, qui aime ça. Ça veut pas dire pour autant qu’on est pas victime. Ça veut pas dire pour autant que ça ne nous fait pas de mal. Sauf que sur le moment on s’en rend pas compte, tout simplement parce que si on s’en rendait compte on le ferait pas. J’ai moi-même, suite à un passé d’abus sexuels, failli faire le « choix » de devenir actrice de X, et même celui de me prostituer, je vais donc utiliser mon expérience personnelle pour illustrer mes propos.

Quand j’étais plus jeune, j’ai couché avec une quantité de mecs, et à l’époque j’étais persuadée que c’était génial, que j’adorais ça, que c’était la vraie vie et qu’au fond c’était peut-être même moi qui profitais d’eux. Tu parles. La vérité c’est que j’avais gelé mes sentiments, sinon j’aurais pas supporté tout ça, croyez-moi j’ai toujours envie de vomir quand j’y repense. J’étais manipulée, humiliée et tout ce qu’on veut. C’est une période de cauchemar pour moi, ce qui n’empêche pas que j’ai pu éprouver du plaisir physique certaines fois, car si mes sentiments étaient bloqués, mon corps ne l’était pas lui. Et j’étais très fière d’être « douée » pour ça. Si vous m’aviez dit à l’époque que j’étais une victime, j’aurais nié, je voulais tellement me sentir libre, croire que je l’étais. Mais vous voulez savoir la vérité ? J’en étais bien une de victime, et ma liberté s’est enfuie le jour où un salaud a posé ses sales pattes sur mon corps de petite fille.

J’essaie par-là de vous faire comprendre que des victimes d’abus dans l’enfance, ben ça se voit pas forcément sur la figure, ça peut avoir l’air très sûre de soi, revendiquer l’amour du sexe. Alors quand elle fera le « choix » plus tard de devenir actrice de porno, tout le monde applaudira et dira que c’est meeeerveilleux, elle a l’air de vraiment aimer ça etc. Ben oui pour une fois elle se sent valorisée, on la paie même pour ça, et en plus c’est quelque chose qu’elle connaît bien n’est-ce pas. Faire jouir les mecs, elle pratique depuis longtemps. Trop peut-être ? Personne ne l’a frappée ou menacée pour la faire renter dans le métier. Pas besoin, le boulot a déjà été fait quand elle était petite…pratique non ? Si vous l’interrogez sur son passé, elle ne vous dira rien des abus. Parce que dans sa tête elle minimise, refoule ou a peut-être même oublié.

Faut arrêter de dire que penser qu’une actrice de X a peut-être subi des abus sexuels ou autres joyeusetés dans son enfance, c’est la juger, ou la traiter d’irresponsable qui ne sait pas ce qu’elle fait etc. C’est juste que ce fameux choix, ben elle avait pas les bons éléments pour le faire, les abus ont construit pour elle un système de valeur différent de celui des autres, ont eu des conséquences psychologique comme l’anésthésie des sentiments/émotions (du coup « baiser » avec quelqu’un qu’on aime pas voire qu’on méprise ou qui nous dégoûte n’est pas un problème), la dévaloraistion de soi et du coup la recherche d’affection, d’attention et de valoraisation par le sexe, puisque souvent l’abuseur était quelqu’un qu’elle connaissait/aimait.

Je pense que c’est important de réfléchir à ce qu’est une victime, l’image qu’on en a ne correspond pas forcément à la réalité, et quelqu’un qui l’est peut parfaitement donner le change.

Et puis une victime ça n’est pas forcément quelqu’un qui ne se défend pas, elle essaie de se protéger avec ses moyens, qui peuvent d’ailleurs marcher temporairement mais ensuite permettre de nouvelles agressions (lors d’un abus dans l’enfance, se couper de ses sentiments peut paraître une bonne défense, puisque ça aide à se sentir moins mal. Mais une fois adulte, être coupée de ses sentiments rend vulnérable à d’autres agressions puisqu’on ne les sent pas arriver, on ne peut pas les combattre).

Une victime, ça n’est pas forcément quelqu’un qui n’a pas de caractère ou de répartie (j’en avais beaucoup croyez-moi), elle n’a pas forcément l’air soumise (j’avais l’air très rebelle et pourtant…).

Une victime n’est pas forcément « innocente » et naïve.

Je connaissais les hommes et je savais ce qu’ils voulaient, je croyais même parfois les manipuler (tu parles ! !), mais finalement, lesquels d’eux ou de moi sont arrivés à leur fins, lesquels ont profité ? Pas moi, je n’ai que fait ce qu’ils voulaient, et j’en paie encore le prix.

Mais évidemment, ces types-là, c’est pas les scrupules qui les étouffent. D’ailleurs à l’époque ils n’avaient pas l’air d’être gênés (bien au contraire) par le fait que je n’aie même pas quinze ans au début (j’ai toujours été honnète avec mon âge), alors qu’eux avaient à peu près entre vingt-cinq et quarante ans. Des types qui n’ attendent que de profiter de filles comme moi, y en a à la pelle, que ce soit pour un « petit plaisir passager non réciproque » ou pour se faire du fric sur leur dos.

Je ne sais pas s’il y a des femmes qui aiment réellement ce métier. Peut-être oui. Mais je doute vraiment qu’elles soient si nombreuses.

Et puis dernière petite précision, pour les personnes qui comparent la porno à n’importe quel boulot désagréable :

j’ai bossé comme caissière, j’ai bossé en usine aussi, très mal payée. J’ai detesté ces boulots, mais étrangement je ne me sens pas mal en y repensant, j’ai pas envie de gerber, je n’ai aucun sentiment de dégoût. Ca n’était pas agréable, mais ça ne me poursuit plus. Je n’ai pas l’impression d’avoir été touchée dans mon intimité. Peut-on en dire autant après avoir passé 5, 10 ans dans le X ? J’en suis pas si sûre.

Alix

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