La narrée navrée par Michèle Causse

07/01/2008

Texte rédigé pour la journée d’étude Violette Leduc,
à l’occasion du centenaire de sa naissance (1907-2007),
médiathèque d’Arras, 27 octobre 2007.
Ce texte est aussi reproduit dans la revue en ligne

Trésors à prendre, Violette Leduc, femme et écrivaine.

sur http://www.bagdam.org/articles/lanarree.html

De l’ego comme objet agi

Poser d’emblée l’être de Violette dans son antériorité littéraire c’est pour moi tenter de comprendre comment et pourquoi elle est devenue l’écrivain référente des femmes et des homosexuels. Individus problématiques selon Lucien Goldman ou encore individus affectés au sens spinoziste que je privilégierai ici. À savoir susceptibles de recevoir des chocs et d’en être durablement altérés.
Bâtarde et partant mal accueillie (« Ma mère ne m’a jamais donné la main »), l’enfant-fille est soumise à l’assaut des dénégations d’autrui à son endroit (a/père et mère). Elle est constituée, agie, d’entrée, par un refus sans échappatoire possible. Elle vit dans l’unilatéralité un traitement de défaveur que ne compensera aucune grâce physique. Elle est livrée à autrui comme passive objet de rejet. Du moins c’est ainsi qu’elle se vit et se contera dès qu’elle surgira hors de l’emprise de ces tiers qu’on appelle mère ou père. Si toutefois il existe un hors. Toute l’œuvre de Violette démontre qu’à l’instar du langage, qui n’a pas de hors, la constitution d’un être ne peut se faire hors des agissements sur lui (elle) dans un âge où les préjudices sont ineffaçables.
Les dommages dont souffre d’emblée Violette lui viennent de plusieurs ordres difficiles à interpeller : la nature (je suis laide), la famille (je suis bâtarde), la classe sociale (je suis pauvre), le genre (je suis sexcisée)(1). Une injustice foncière préside à sa naissance. Injustice et arbitraire sans remède. Ces atteintes, en tout état de cause, poussent à une réflexion indéfinie sur « qu’ai-je fait pour mériter cela ? » Rien justement, sinon naître.
Une initiale altérité négative, intériorisée, deviendra un constant tribunal d’in/justice devant lequel elle ne cessera de comparaître, coupable, afin de clamer non pas tant son innocence que sa souffrance. Ce qu’on appellera « manie de la persécution ». Et certes, qui n’en serait affectée dans son cas ? Quelle lectrice n’éprouverait une immédiate sympathie ?
À partir de cette souffrance se formeront des pulsions, des « fantasmes réparateurs » dirait promptement la psychanalyse, qui amèneront Violette à aimer, indistinctement , des êtres hors d’atteinte, de quelque sexe qu’ils soient. Aimer, ici, signifiant d’abord et surtout : reconnaissez-moi. Émerger de l’emprise initiale est en effet tâche sans fin et ardue. L’altérité dé/constituante est toujours déjà là. …avec ses dégâts et ses ravages. Comment la destituer ? En élisant les figures positives et inverses de celles de l’enfance. En rejouant, dans une classe sociale et intellectuelle qui l’exclura de nouveau (dans une inclusion ambiguë), les scènes de l’initium. L’écriture seule dépassera l’expérience néantisante, en laissant surgir un je hantée par l’exposition réparatrice de soi. Raconter : action dirigée vers un(e) autre, action qui nécessite un(e) autre.

L’interpellation de l’écrivain

Interpellée avant que de naître (bâtarde), avant toute possible individuation, elle a acquis le langage dans une mimesis qui l’accuse ou au mieux la plaint. Aujourd’hui, elle, Violette la mal aimée, interpelle à son tour le lecteur comme potentiel ami ou amie. « Ô toi lecteur », écrit-elle. Le tu est imaginaire, il est là par défaut. Par excès. Récepteur idéel et bien sûr idéal. Quels que soient son âge, son genre ou sa classe. L’interpellation chez V.L. fait apparaître clairement un désir non seulement de reconnaissance mais d’empathie. « J’existe, aime-moi. Ne me juge pas . Écoute. » Elle cherche à enrôler, à séduire son lecteur-rédempteur dans un récit interlocutoire et compensatoire.
Or je fus l’une de ses lectrices avant de devenir l’un de ses personnages. Si la position de lectrice est l’une des plus gratifiantes qui soient (nul besoin ici d’évoquer la jouissance que donne l’écriture leducienne), celle de personnage ne l’est plus autant quand l’auteure-narratrice est victime de ces ravages dont j’ai esquissé la genèse plus haut. De même que Violette fut soumise à une insupportable exposition radicale à autrui, elle soumettra autrui – dans le vivre et dans l’écrire – à son exposition radicale et lourdement hypothéquée. Autrement dit, le personnage que malgré moi je deviens dans son évocation sera soumis volens nolens à une subjectivité vorace, torturée, qui m’imposera une intériorité culpabilisante.
.
L’accueil de l’autre chez Violette ne peut se faire que dans une contradiction permanente entre adhésion et refus, désir et éloignement. Comment le relationnel s’est-il construit chez elle sinon dans sa négation ? Autrui sera vu dans l’optique sartrienne, toujours porteur d’intentions malignes. D’autrui lui est venu le mal . D’autrui le mal lui viendra. Elle en est si convaincue qu’elle s’autoflagelle avant – toujours avant – que le mal ne la frappe. Et quand bien même il ne viendrait pas, elle l’inventerait. C’est ainsi qu’il faut lire l’autobiographie de Violette. Non comme compte rendu fiable de vie, récit de factualités vérifiables, mais comme pathos ne ratant aucune occasion d’exercer – à son encontre – une variété de dommages que n’ont pas infligés nécessairement les êtres traversant sa vie. Pour autant nous n’avons que son récit. (Elle était horrifiée à l’idée qu’on pût un jour écrire une biographie d’elle.) Et donc nous pourrions prendre pour argent comptant cette autobiographie intrépide et sincère si d’aucunes, comme moi, dans une profonde empathie avec la créatrice, ne corrigions la simple (jamais simple) vérité des faits. Dans une familiarité avérée avec le pathos auctoriel..

La dyade narratrice-narrée

Pour une écrivain comme Violette, que peut signifier l’apparition d’une jeune lectrice ? Que peut-elle en espérer, passée l’initiale surprise ? Quelque matière à nouveau récit, quelque validation de son œuvre ? Sûrement pas ! Comment supporter la matérialité, la chair d’une lectrice qui, par définition, devrait rester invisible ? Certes la narratrice a écrit pour être reçue, mais sans vouloir connaître le ou la récipiendaire : or justement cette jeune fille, Michèle Causse, a voulu la rencontre. C’est donc ça mes lecteurs ? La relation fantasmatique à la réception trouve en « Hortense » une incarnation accidentelle. En quoi cela peut-il satisfaire l’auteur ? Et que va devenir sa propre identité confrontée à cette Autrui qui a toujours été présente, sans que l’auteur l’ait su. Désirée, certes, à la condition qu’elle ne se montre pas. Par sa manifestation, la lectrice offre une aporie… au mieux ludique. Incarnée, la voilà qui englue l’auteur en allégeance autant qu’elle est engluée, elle. Volontaristes l’une et l’autre, les voilà prises au piège de cette évidence : « Tu es ma condition. » Mais l’auteur, telle qu’autrui l’a contre/faite en amont, n’attendra-t-elle pas que la lectrice lui confirme qu’elle est bien ce qu’elle pense : une femme qu’on ne peut aimer ? Une femme hors normes et donc coupable.
La dyade chez Violette ne peut s’établir dans la vie qu’à partir du postulat de l’autre comme « suspecte ». Autrui, même la mieux intentionnée, est opaque à l’écrivain, alors même que sa présence, son empressement, montrent qu’elle a fait sauter les cadres de l’exclusion, alors qu’elle peut prétendre à la confiance, elle est irréductiblement autre et restera autre. Quels seront les référents de la reconnaissance, de la rencontre ? Violette ne devra-t-elle pas les inventer alors que, pour Michèle Causse, il est acquis et souhaité que l’événement la change, l’altère, l’enrichisse ? Violette tolère la rencontre plus qu’elle ne la souhaite, lors même qu’elle va au-devant dans un mouvement de spontanéité impétueuse. Elle acceptera l’autre parce qu’elle l’amuse et la confirme. Comme écrivain d’abord. Ensuite comme femme hors définition : la fréquentation assidue opérant une espèce de fluidité familière, quasi… familiale, si j’osais ce terme. Laquelle sera toujours minée par un pathos actif, celui de la persécution qui modifiera à tout coup chaque perception, chaque échange. La lectrice réelle, même promue au statut enviable d’amie de secours, ne possède pas l’aura du lecteur invoqué, irréel. Violette a trop été exposée aux autres, et n’en a subi que trop de dommages pour vivre paisiblement des présences, fussent-elles autant de gages d’assentiment. Pourtant, à sa parole inquiète, volubile, répondra la parole tout aussi volubile, juvénile de l’autre, chacune s’exposant, se dévoilant dans le mouvement continu de se choisir, de s’écouter dans une parfaite dissymétrie. Dans la dyade Leduc-Causse, aucune dépendance n’est en jeu : ce qui en fait le prix. Le détachement de la plus âgée des deux est assuré, l’adhésion admirative de la jeune lectrice certaine. Mais …

Mémoires de la narrée

J’avais vingt-deux ans. La lecture du Deuxième sexe avait attiré mon attention sur une écrivain singulière, Violette Leduc. Je m’étais mise en quête de ses livres et, avec une stupeur et une ferveur imaginables, j’avais découvert L’affamée avant de me plonger dans les deux autres ouvrages de la trilogie : L’asphyxie et Ravages. Violette m’avait tétanisée. Je dirais d’ailleurs que pour moi cette trilogie constitue la totalité signifiante de son œuvre. Je m’en explique .
Ayant lu que Ravages avait été amputé d’un épisode cher à Violette, Thérèse et Isabelle, j’avais, dans un mouvement d’audace anxieuse, écrit à Violette que je m’intéressais à ce manuscrit. Sans aucun titre à faire valoir, sinon celui de jeune lectrice passionnée, désireuse de voir Thérèse et Isabelle sortir de l’ombre. Violette n’avait pas répondu à ma première lettre. Las ! Toutefois elle l’avait fait lire à Simone de Beauvoir qui l’avait encouragée à me répondre. « Non, avait rétorqué Violette, vous voyez, elle signe M. Causse, cela veut dire qu’elle a repéré que j’avais la cosse, elle se moque de moi. » « Mais non Violette, c’est son nom. » Simone de Beauvoir, à une époque où Violette était particulièrement seule, l958, considérait un peu comme un salut l’apparition d’une lectrice admirative et téméraire. Mes lettres non seulement ne l’inquiétaient pas mais la soulageaient.
Et c’est ici qu’a lieu un épisode insolite, bouleversant, qui n’est pas relaté dans l’autobiographie de Violette, un épisode qu’elle a mutilé et réduit à mon détriment et surtout, me semble-t-il, au sien.
Un matin, vers midi, alors que je rentrais à ma pension de famille rue d’Assas (une pension qui avait abrité Strindberg), déjà engagée dans l’escalier, j’entendis une voix qui disait : « Vous êtes Michèle Causse ? » Je me retournai et vis une grande femme, en ciré, me tendant un manuscrit. « Je suis Violette Leduc. » J’avais à peine plus de vingt ans et un miracle se produisait : une écrivain, celle que j’admirais par-dessus toutes à cette époque-là, venait me donner à lire une œuvre inédite, inconnue de tous. J’étais médusée. Ce qui, dans mon cas, se traduit par une agitation désordonnée, une courtoisie démesurée et une propension à parler sans relâche. J’engageai Violette à monter avec moi. Ce qu’elle fit. Une fois dans ma minuscule chambre, j’offris à Violette de venir partager mon déjeuner de pensionnaire. Faute évidemment irréparable. Pourquoi ne lui ai-je pas proposé d’aller au restaurant ? J’étais trop abasourdie, trop stupéfaite pour y penser. Violette à juste titre se moque dans son autobiographie de ma minable invitation, de la table de pensionnaires, tout droit sortis, dans son récit, d’un roman de Balzac. « Des rogatons » dit-elle en résumant le menu. Elle n’avait pas tort mais j’étais indifférente à tout, sinon à sa présence qui, d’ailleurs, intrigua tout de suite les hôtes, surpris par l’apparence de cette mienne invitée qui tranchait avec le reste de la tablée. Après le déjeuner, je l’invitai à remonter avec moi. Elle ne se fit pas prier et ne le regretta pas puisqu’elle rencontra cet après-midi-là Cara (Sabine de Portzamparc) mon amie des années 50-60. Elle en fut tellement ravie qu’elle ne tarit pas d’éloges dans la description qu’elle fait de « Victoire ». D’ailleurs, elle dresse des portraits étonnamment exacts au regard des perceptions toujours erronées qu’elle a des intentions des individus. D’emblée elle ne peut leur prêter aucun sentiment d’aménité à son endroit, d’admiration, de gêne, d’étonnement et d’éblouissement.
Avant l’arrivée de Sabine, Violette m’entretint longuement – de cette voix inimitable que j’aime à imiter – de sa propre vie et, en particulier, de sa dernière relation sexuelle. À un moment je l’arrêtai net en lui disant : « Je vous en prie, je ne suis pas la bonne personne pour ces confidences. » En effet, pourquoi choisir une jeune lesbienne inconnue pour lui raconter par le menu combien avaient été pénibles ses dernières relations avec cet homme (René) qui lui labourait le ventre, lui faisait mal en la pénétrant, etc. Je me demandais – tandis qu’elle se livrait avec force détails – pourquoi elle se montrait à la fois aussi sadique envers moi et masochiste envers elle-même ? Pourquoi moi, diable ? De quoi voulait-elle me punir ? aurais-je pu penser si j’avais été affectée de cette méfiance qui la tenaillait. Mais je crois plutôt qu’elle avait à cœur, ce premier jour, de me signifier qu’elle n’était pas seulement la femme enamourée que montrait L’affamée. Qu’il existait une autre Violette, prosaïque, douloureusement attachée à une vie féminine normale, conforme aux représentations mentales qui avaient cours alors, et qui ont toujours cours avec moins de virulence. Il est certain que ce fut un coup pour moi. Hantée comme je l’étais par L’affamée. N’avais-je pas eu l’audace de lui demander dès la première rencontre qui était « elle », héroïne de ce premier texte ? Autant elle fut diserte par la suite, autant Simone de Beauvoir devint un sujet intime de discussion, autant ce jour-là Violette fut muette. Et bien sûr, je le comprends, ô combien, a posteriori.
Violette resta tout l’après-midi, prit le thé avec Sabine et une bibliothécaire canadienne (fort injustement traitée dans le texte) et elle nous quitta tardivement. Conteuse elle fut et conteuse elle resta tout le temps que dura notre relation. À savoir jusqu’en l963, date à laquelle je quittai Paris pour Rome. Durant ces cinq ans, je vis Violette au moins une fois par semaine. Et quand j’étais absente de Paris, nous nous écrivions. Lorsque Violette ne venait pas à nous, Sabine et moi allions rue Paul-Bert où nous étions régulièrement invitées à déjeuner. Quel que fût l’état dans lequel nous la trouvions, généralement en bigoudis et en larmes, elle devenait diserte, animée. À telle enseigne que, à la parution de La bâtarde, j’avais entendu de la bouche de l’auteur tous les épisodes relatés dans cette autobiographie. Et, du même coup, le style de la trilogie resta mon favori.
Sabine et moi avons vécu comme enchantement, mais aussi exaspération, ces cinq années ponctuées de tsunamis variés. Il est évident que pour Violette nous ne pouvions avoir représenté qu’un dérivatif dans une vie alors solitaire et précaire. Compagnes d’excursions à Auvers-sur-Oise (« Vous voyez, quand je suis avec vous, personne ne me cherche noise »), spectatrices de cinéma (« Quand je suis seule, personne ne vient s’asseoir à côté de moi, je suis trop laide »), à l’époque, nous gardions une certaine naïveté quant à la force de notre existence pour elle. Aussi, grande fut ma désolation quand, lors de mon retour à Paris, en 1973, je pris connaissance des épisodes biographiques qui nous concernaient, Sabine et moi. Je fus même tellement ulcérée par l’inexactitude factuelle répétée, par les distorsions multiples, qu’oubliant la mort de Violette je songeai à aller lui demander raison.
J’avais déjà vécu un épisode d’une violence inattendue avec elle : lorsqu’elle avait appris que j’allais vivre avec Alice Ceresa(2), elle m’avait battu froid, était venue plusieurs fois chez moi, rue Monsieur le Prince, sans me saluer, ne parlant qu’à Sabine. Un jour enfin, n’en pouvant plus d’humiliation et de tristesse, je la saisis par les épaules, la frappai à plusieurs reprises contre le mur de ma chambre puis la jetai sur le lit en lui intimant : « Je vous interdis de me juger. » Horrifiée par ma propre audace, je m’enfuis en sanglotant dans un café du quartier. Sabine me raconta ensuite que Violette et elle avaient parcouru tout le pâté de maisons pour me retrouver, sans succès. Plus tard, je compris que, pour Violette, le couple de jeunes que nous formions lui rappelait Hermine et que, s’identifiant de nouveau à la victime, la rupture signifiait pour elle la fin d’une petite structure amène, fidèle.

Faussaire à l’insu de son plein gré ?

La vie excède tout récit. À moins que le récit n’excède la vie. Dans le cas d’une écrivain comme Violette, les deux excès probablement coïncident. Toute autobiographie est plus ou moins un conte. Je dirais même, en ce qui me concerne, une fable. Partant, faussaire en dépit de soi, l’auteur commet des oblitérations ou déformations qui, une fois repérées par les témoins, invalident la valeur documentaire du récit sans toucher à l’art fictionnel, au bonheur du style. Mais pour la narrée – fût-elle secondaire dans la narration –, il est impératif que la narratrice n’opère pas une trahison des faits qu’elle a vécus, elle, dans l’innocence.
C’est ainsi que l’épisode « glorieux » (pour moi seule, évidemment) de notre rencontre est, dans La chasse à l’amour réduit à l’hypothèse d’un rendez-vous qui n’a jamais existé. Il est évident hélas que les êtres – et les écrivains en particulier – ne sont dans les faits que parce qu’il les ont défaits. Ainsi, le cœur battant la chamade, debout dans une librairie, ai-je lu en tremblant : « Je dois l’attendre devant une porte … Elle est en retard cette demoiselle [je suis d’une ponctualité quasi maladive] … Elle n’a pas la moindre considération pour l’auteur qu’elle a lu. » Ainsi banalise-t-elle son propre geste de générosité unique, dans une contradiction évidente avec la phrase : « Elle a lu L’affamée, elle n’est pas la première venue. » Suit le récit de cette journée telle qu’elle l’a vécue, dans une méconnaissance sidérante des sentiments qui animaient les trois personnes confondues par l’honneur qui leur était fait. Ainsi dit-elle de Philomène, la plus sensible des trois à la situation, la plus paralysée : « le fiel du dégoût coulait au coin de ses lèvres », invraisemblance que ne rachète pas la série de dialogues plus ou moins inventés et sertis dans une atmosphère peu compatible avec le caractère des personnes en présence. « … Je voulais des lecteurs, je les ai, je les fuis… Est-ce que par hasard je détesterais les lesbiennes ? », se demande Violette en partant. La lesbophobie de l’homosexuelle occasionnelle ou stable est une constante que je retrouverai chez Djuna Barnes(3)… et d’autres. C’est l’une des répudiations les plus douloureuses qui puisse être infligée à une lesbienne disons passionnée. Reste l’ultime phrase du paragraphe qui rachète la vision pessimiste de l’auteur sur elle-même et sur ses interlocutrices : « Trois filles t’ont ravigoté » (sans e).
Bien sûr, Violette reverra Michèle et Sabine. Bien sûr, Violette, écorchée systémique, se trompera sur leurs intentions et leur prêtera des mobiles obscurs tendant à la persécution. Ainsi l’épisode de son arrivée à Cahors : « Elles m’ont forcée à m’asseoir à côté du chauffeur. » Certes, il allait de soi que pour nous la place d’honneur lui était due : le paysage l’attendant. La description de la maison de Saint-Cirq est hélas juste. À mon grand désarroi. Car je conçois maintenant que nos chambres à la Van Gogh, avec leur paillasse, ne pouvait être offertes à une femme usée et sensible au confort. De ce séjour elle a omis volontairement, je le comprends, de relater un épisode important et infiniment douloureux : Violette s’était éprise de l’ami « lesbien » qui nous pilotait parfois (« il ressemble à René ») et comme il ne lui prêtait qu’une attention polie, déférente, un jour de promenade elle ouvrit la portière de la voiture et menaça de se jeter sous les roues car « vous trois, vous vous aimez mais moi personne ne m’aime ». Chez Violette le pathétique avait sa dramaturgie, parfois comique. Je la surpris – un soir où elle était contrariée – en bigoudis devant la porte, en petite culotte et soutien-gorge, tricotant et chantant à tue-tête la Marseillaise : dans une rue médiévale de Saint-Cirq-Lapopie, village visité à toute heure par cars entiers ! C’en fut trop pour moi. Je ne réussis pas à poursuivre le séjour, déchirée que j’étais entre une amante imprévisible et une amie persécutée-persécutrice.
Violette fut magnanime. Elle ne nous tint pas rigueur de ce départ anticipé. Mais elle ne put résister à une petite revanche attendrissante quoique très infantile. Elle vint vers moi en courant, la veille du départ, et me dit : « Regardez ce que j’ai trouvé, un billet de l00 F. » Puis honteuse : « Non, je l’ai inventé pour vous faire envie. » Ainsi la vie prenait-elle le relais du récit dans une fiction compensatrice.
Par la suite vint cette notoriété que je lui avais promise avec assurance tant de fois. J’étais à Rome. Elle me chargea de répondre à sa place aux questions des traducteurs et de veiller à la publication italienne de La bâtarde. Nous ne nous revîmes plus qu’une seule fois à Paris, débordantes de tendresse l’une et l’autre, à l’époque où elle posait nue pour Paolo Vallorz. Encore une fois m’excédant en s’excédant. Me réduisant au mutisme fasciné et, bien sûr, horrifié.

In fine

La commune mesure n’était pas la mesure de Violette. Et en cela elle était déjà un cadeau. L’excès qu’elle était, et partant communiquait à tout ce qu’elle disait ou faisait, se communiquait à vous, vous donnant l’impression d’être une part, élue parfois, de cet excès. Cette transmutation à la fois fugitive et durable était le fait de sa présence, de la fulgurance de ses mots et de la malléabilité de la substance qui la recevait, qui l’avait cherchée et trouvée, elle. Elle qui, en prodiguant ce qu’elle était, devenait un élément constituant de la personne que l’on allait être grâce à elle ou en dépit d’elle. Car la choisir, la vouloir, c’était aussi aller contre soi, contre ses propres exigences en matière d’harmonie, de paix, de relation. C’était, jeune, s’ouvrir à l’indépassable, l’intraitable, l’impossible à contenir. C’était aussi inventer enfin sa vie. En n’oubliant jamais ce conseil donné à l’étudiante : « Vivez Michèle, vivez, ensuite vous écrirez. » De l’avare Violette je n’ai retenu que la générosité continue, la patience et l’outrance inventive. Jamais je n’aurais dû avoir le privilège de la connaître, d’être agréée et même muée en celle que je ne suis pas. Grâces lui soient rendues !

Notes
1. Sex(c)ision : opération qui découle du sexage. Reconnaître et catégoriser les animés doués de raison à partir de leurs organes sexuels seuls et à faire des uns des Sexeurs, définis comme supérieurs, et des autres des sex(c)isées, posées comme inférieures, en usant pour ce faire du recours au genre. Le dictionnaire a choisi le mot de sexuation.
2. Alice Ceresa, auteure (entre autres) de La fille prodigue (prix Viareggio opera prima,) Paris, éd. Des femmes, traduction de Michèle Causse.
3. Voir Michèle Causse, « Rencontre avec Djuna Barnes », postface à l’Almanach des Dames, Paris, Flammarion, 1982, traduction de Michèle Causse.

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