Égalité en trompe l’oeil et discours antiféministes contemporains

14/01/2008

Flagrant délit n° 10 (1999)

sur http://1libertaire.free.fr/Antifeminisme01.html

« Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus que je sois confondue avec un paillasson. »
Rebecca West, 1913, cité dans Ch. Bard, Un siècle d’antiféminisme, Fayard, 1999

1. Premières luttes pour l’égalité et revers antiféministes
2. Backlash des années 80, et quelques exemples dans la presse locale…
3. Et dans tout ça, où en est l’égalité réelle?

FerventEs promoteurs/trices de l’égalité, gouvernantEs et parlementaires de ce pays n’en finissent pas de ménager de belles victoires aux femmes ici et là. Entre autres enjambées, des barrières tombent dans le monde du travail, depuis que la nouvelle loi sur le travail a levé l’interdiction du travail de nuit des femmes dans l’industrie. Plus récemment, c’est de l' »égalité » entre rentiers et rentières AVS dont on se préoccupe au Parlement: le vote sur l’élévation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans va enfin nous débarrasser de toute discrimination! Et, chose merveilleuse, l’égalité plaît à tout le monde, y compris aux entreprises qui seront plus flexibles et à l’État qui règle ses comptes! Sur le dos des femmes? Pensez-vous! Ecoutez-donc plutôt les propos convaincants du directeur de l’USAM (Union Suisse des Arts et Métiers): « la retraite de femmes à 65 ans, ça correspond bien aux volontés d’égalité, ce n’est donc pas du tout une défaite pour nos femmes (sic!) » Anecdote d’un sexisme ordinaire certes, mais qui en dit long sur le traquenard visant les femmes. Ce canular de mauvais goût, c’est l’instrumentalisation de la notion d’égalité au profit de mesures antiféministes et antisociales, partie-prenante d’une stratégie fin-de-siècle de « revanche contre les femmes ». De tout temps, des levées de boucliers se sont produites contre la progression des droits des femmes, mais aujourd’hui, ainsi que le suggère Ch. Bard (1999) l’antiféminisme gagne à être plus feutré, plus discret, pour mieux atteindre ses objectifs. L’antiféminisme enrobé dans un discours égalitaire, c’est sans conteste un chef d’oeuvre en la matière!

1. Premières luttes pour l’égalité et revers antiféministes

A chaque étape de l’émancipation des femmes correspond toujours un « retour de bâton », c’est-à-dire l’exercice actif d’une résistance contre leur autonomie, alimenté par la crainte rampante de l’indifférenciation des sexes. Non parce que l’égalité annulerait les différences, (je suis l’égale d’une autre femme, ce qui ne m’empêche pas de m’en différencier…), mais parce que La différence fondamentale et inaliénable entre les sexes comme construit social entretient les inégalités et les intérêts masculins. Contre la disparition d’une mythologie aussi efficace, l’antiféminisme ne connaît pas de trêve. Il est ainsi une constante de l’histoire, si bien qu’au tracé du mouvement féministe correspond une  » histoire de l’opposition des hommes à l’émancipation des femmes » (1) comme le percevait déjà V. Woolf au début du siècle. Jetons un coup d’oeil rapide sur une partie de cette histoire.

Moment charnière des revendications à l’égalité, la Révolution française met en place une exclusion radicale des femmes du pouvoir politique, avec « une démocratie fondée sur une fraternité au sens strict de l’entre-hommes » (2). Après l’onde de choc de la Révolution, le 19ème siècle français consacre les femmes dans leur rôle de mère et d’épouse, leur impose un statut subordonné dans la famille et leur refuse la citoyenneté. A la fin du 19ème, avec La Belle Époque qui voit décoller les revendications féministes portées notamment par les suffragistes (moquées par le terme complaisant de suffragettes), sera le terrain d’un antiféminisme féroce: caricatures, scandales publics, une contre-offensive idéologique marque le tournant du siècle face aux idéaux naissants de justice et d’égalité. Puis la Grande Guerre s’occupera de ramener définitivement à l’ordre les bouleversements de début de siècle. Les reven-dications féministes visant la reconnaissance du rôle actif des femmes « à l’arrière » et la promotion du travail salarié des femmes à la fin de la guerre s’attirent les foudres. L’entre-deux guerre rétablit l’ordre familial, développe une idéologie nataliste sans précédent et stigmatise dans la figure négative de « la garçonne » des Années Folles les aspirations d’indépendance des femmes (3). Ce revers antiféministe qui fait barrage à la progression du mouvement féministe dès le début des années 30 trouve son point culminant dans le régime de Vichy, qui glorifie la famille et la maternité, niant les droits et libertés des femmes. (Ce régime institue la Fête des mères en 1941 pour célébrer la fonction procréatrice des femmes, suivant ainsi l’exemple américain qui inaugure cette « fête » en 1914, au moment d’un activisme féministe fort dérangeant.) Il faudra ensuite attendre les années 50 pour que renaissent les signes d’une lutte féministe qui explosera la décennie suivante. L’ouvrage pionnier de S. de Beauvoir « Le deuxième sexe », référence symbolique pour cette nouvelle période, sera d’ailleurs l’objet d’une résistance antiféministe féroce (4), portant son autrice à radicaliser son engagement en adhérant franchement à ce qu’elle ne nommait pas encore le féminisme. Ce pas, elle le fait sous l’effet des attaques volant de tous bords, vitupérées par des détracteurs horrifiés en présence d’une telle audace: faire de la sexualité des femmes une question politique. Chaque avancée dans la lutte des femmes s’expose ainsi à devoir combattre les expressions les plus explicites de la domination, manifestes dans les résistances des hommes à l’égalité des sexes.

2. Backlash des années 80, et quelques exemples dans la presse locale…

Cette logique de balancier ne s’est pas arrêtée aux années 50. Après le mouvement de libération des femmes (MLF) des années 60-70 se dessine le backlash (5) des années 80, un retour de bâton plus subtil, avec l’institu-tionnalisation de certaines reven-dications, l’affaiblissement du mouvement, le contexte de crise économique et sociale défavorable aux femmes, etc. « Les années 1980, secouées par la tempête du MLF, tentent par des moyens détournés de faire payer aux femmes le prix de leur liberté. » (6) Les médias se placent à l’avant-poste de cette évolution, relayant par des clichés les voix sexistes marquées à droite, et contribuant à décrédibiliser toute reven-dication pour l’égalité.

Plusieurs thèmes alimentent ce sens commun revenchard et culpabilisateur envers les femmes. L’un fait état du « juste revers » de l’émancipation, dépeignant des femmes seules et abattues, des femmes célibataires en pleine détresse psychique, rapportant des études sur des femmes actives devenues stériles ou des femmes cadres qui ne trouvent plus de mari (7). Un autre thème touche plus spécifiquement les mères actives professionnellement: la psychologie milite pour la revalorisation du lien mère-enfant, s’alarmant devant les souffrances de l’enfant livré à lui-même. Des études dénoncent la violence dans les crèches et des discours pseudo-scientifiques et morali-sateurs vantent les bienfaits du lait maternel, restreignant les choix des femmes (8). Un troisième thème donne voix aux doléances masculines, stigmatisant le féminisme et les revendications à l’égalité comme une guerre contre les hommes. Dans le domaine de la politique notamment, le journal suisse L’Hebdo (9) relate « le forcing de la promotion féminine » et « la dictature du quota-sexe » qui font « de plus en plus de victimes non-consen-tantes ». Avec une couverture titrant « Marre de toutes ces femmes », le journal donne ainsi la parole à ces hommes « court-circuités », qui « n’ont plus aucune chance », « face à ce féminisme triomphant », s’imposant toujours plus dans les milieux politiques, et ailleurs aussi hélas, assurent-ils harassés! Les hommes-politiques tremblent et souffrent manifes-tement devant cette folle pression à l’élection de femmes au gouvernement. Mais que leur veulent-elles, enfin? « Les hommes ne sont pas nos ennemis, ce sont nos compagnons » (10), lit-on encore dans le même journal, quelques numéros plus loin. Et de diaboliser le féminisme en dénonçant la violence et l’égoïsme à l’égard des hommes de celles qui revendiquent leur place en politique. Les féministes sont indubitablement des mangeuses d’hommes, réglant des comptes avec ces derniers. Elles n’ont rien compris au combat des femmes, qui doit se négocier à l’amiable, avec ces hommes-compagnons, car « on vit avec » (11) tout de même! (Faites abstraction des célibataires, des mères divorcées, des lesbiennes, etc). Toujours selon les informations du même journal, les femmes ne se conten-tent pas de brimer les hommes en politique, elles ont le don d’orchestrer des complots féministes visant à les démonter professionnellement et psycho-logiquement. Quelques « féministes ultra » (12), probablement livrées aux affres du désoeuvrement, ont récemment manigancé contre un professeur d’université ce type de brimade. Ce dernier, accusé par une assistante de harcèlement sexuel, est devenu la victime avérée d’une propagande féministe manipulatrice comparable aux actions menées en Afghanistan par les « Talibans » (13). Le harcèlement sexuel, lui, n’est plus qu’une « rumeur », alimentée par des féministes gauchistes venge-resses, coincées dans leur puritanisme venu d’Amérique. De pouvoir, il n’est plus question, de violence, si, mais de celles des femmes contre les hommes, et le harcèlement sexuel n’est qu’une amusante affaire de sexe et de séduction. Les femmes qui le dénoncent sont donc des frustrées ou des coincées. Tour de passe-passe, nous disions? Fort réussi en effet!

3. Et dans tout ça, où en est l’égalité réelle?

Le contre-feu discréditant le féminisme joue ainsi sur plusieurs tableaux passablement déroutants: d’une part on ridiculise, voire criminalise les femmes qui continuent de militer pour l’égalité des droits, d’autre part on se sert d’un discours sur « l’égalité » lorsque l’on cherche à faire passer des mesures rétrogrades comme l’extension du travail de nuit ou l’élévation de l’âge de la retraite. Aujourd’hui, lorsqu’il est « trop explicite, trop grossier, trop misogyne, l’antiféminisme se condamne (…), il séduit davantage en feignant le féminisme. Féminolâtre, il peut espérer toucher les femmes » (14). Même l’extrême-droite en France habille aujourd’hui ses fondements essentialistes anti-féministes d’un bouclier de femmes-alibi et de « féministes » de droite, promouvant la défense de la nature féminine, de la différence, de la famille, de la maternité (15).

Le discours hypocrite et opportuniste sur l’égalité que nous subissons depuis quelque temps est une tentative de séduction des femmes en vue de leur propre sabordage. La promotion de l’égalité « à rebours » – c’est-à-dire le fait de détériorer notamment les conditions de travail ou socio-économique des femmes en les alignant uniquement vers le bas sur celles de hommes – est actuellement une constante des discours politiques sur l’égalité. Par contre, très peu de soutien va aux revendications féministes qui s’attaquent au maintien de toute discrimination et de tout type de violence, même des plus taboues comme la violence domestique ou le harcèlement sexuel (16). On est ainsi en présence d’un paradoxe absurde, avec d’un côté la délégitimation d’une lutte féministe dans un contexte de relative égalité formelle, de l’autre l’utilisation abusive et manipulatrice d’un discours de mauvaise foi sur l’égalité, à des fins politiciennes.

Dans ce contexte, il est urgent de faire entendre d’autres voix, qui remettent au goût du jour une parole féministe radicale et dévoilent l’hypocrisie de cette situation. Il s’agit de poser certaines questions quant à la mise en place de « l’égalité ». Pourquoi veut-on mettre femmes et hommes sur « un pied d’égalité » en ce qui concerne le travail de nuit, mais n’a-t-on toujours pas d’assurance maternité? Pourquoi élève-t-on l’âge de la retraite des femmes au niveau de celui des hommes, mais ne modifie-t-on pas la loi sur la prévoyance professionnelle (« deuxième pilier ») qui discrimine les femmes parce qu’elle ne prévoit pas de couverture pour les bas revenus? (17) Et dans la nouvelle loi sur l’asile, pourquoi enfin ne se préoccupe-t-on pas d’instaurer l’égalité et de faire reconnaître en tant que tel et indépendamment de toute autre motif, la persécution sur la base du sexe? Quant ils ne font pas le jeu d’une stratégie politique ou économique, les droits des femmes restent systématiquement ignorés, voire combattus. Ce discours sur l’égalité est totalement hypocrite dans un contexte où l’égalité réelle est inexistante.

En effet, dans les faits:

– les femmes continuent à gagner en moyenne un tiers de moins que les hommes

– les femmes occupent toujours 80% des emplois à temps partiel

– les femmes consacrent en moyenne 6 fois plus de temps au travail domestique que les hommes (18)

– 20.7% de femmes déclarent dans une enquête avoir subi des violences physiques ou sexuelles dans le cadre du couple (19)

– à Genève, une étude révèle que 6 femmes sur 10 se sentent harcelées sexuellement sur leur lieu de travail (20)

– les femmes et les enfants représentent 80% des flux migratoires (21)

– moins d’un quart de femmes siègent au parlement (soit 23% en 1998) (22)

– on trouve chez les femmes seulement 15% de cadres, contre 35% pour les hommes (23)

– etc, etc…

Or les chiffres ne permettent que de saisir la surface, les discriminations dans la pratique sont le plus souvent indirectes et donc moins visibles. Pour ne donner qu’un exemple, alors que les femmes ont les mêmes droits légaux en matière d’assurance-chômage, dans les faits, de nombreuses femmes se voient aujourd’hui privées d’indemnités parce qu’elles ne peuvent attester de la garde de leurs enfants et donc ne sont pas considérées comme « aptes au placement ». (Est-il utile de préciser qu’on ne demande pas aux chômeurs d’attester de la garde de leurs enfants…?) Parfois ces mêmes femmes ont été licenciées parce qu’elles étaient enceintes, quand bien même le code des obligations l’interdit. Elles subissent alors une double discrimination, en perdant leur emploi, et en perdant leur droit au chômage. Et leur employeur, s’il est inquiété, n’aura comme seule obligation que de les réengager aux mêmes conditions. Le jeu en vaut bien la chandelle…

S.
La page origine http://home.graffiti.net/flagrant-delit/Textes/fd10_egalite.html

Advertisements

Une Réponse to “Égalité en trompe l’oeil et discours antiféministes contemporains”

  1. Soleil-levant Says:

    Je vis moi-même ce sexisme tous les jours dans mon travail,le fait d’être lesbienne en plus d’être une femme rajoute parfois à la peine!!! Comme ce texte explique bien l’ambiance Suisse!!
    Belle façade mais vilaine réalité!


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s