GALANTERIE MASCULINE ET « ALIENATION OBJECTIVE » DE LA FEMME :LA LEGITIMATION FEMININE D’UN « HABITUS ANDROCENTRIQUE »

06/02/2008

par Yves Alexandre CHOUALA
GRAPS

sur http://1libertaire.free.fr/Galanterie01.html

CONSIDERATIONS INTRODUCTIVES :
DON ET INTERET : PRIX DES CHOSES DONNEES ET VALEURS DES GENS QUI REÇOIVENT.

Les discours de genre et du féminisme consacrés, discours dans une large mesure critiques du système social de «la domination masculine » (BOURDIEU, 1998) sont aussi pour la plupart des rationalisations de légitimation de la mobilisation sociale pour «l’égalité dans la différence » (BADINTER, 1986), pour la parité des sexes en tant qu’expression de la modernité : « C’est essentiellement la question de la modernité qui [est] l’enjeu dans le débat sur le statut de la femme » (SAMANDI 1998 : 4). Dans ces discours où la femme dispose d’une surface de prise de parole de plus en plus large, celle-ci dénonce, sans porter de gangs et avec une ferveur idéologique et militante, son exclusion politique (DIAW et TOURE, 1998, UNIFEM & IAD nd), sa relégation dans les sphères de la maternité et du ménage (BARBIER, 1985), son encadrement et/ou enchaînement administratif à travers la forte discrimination sexuelle dans la distribution des emplois et des rémunérations (AKUFFO, 1990), son enferment dans l’univers clos de la satisfaction des pulsions érotiques de l’homme (YACINE 1992). Au total la femme remet en cause, avec véhémence et de manière radicale un ordre social phallocratique et patriarcal : « l’homme l’avait écartée de la vie publique, et il a construit sans elle notre civilisation (…) une civilisation masculine, tout ordonnée aux valeurs masculines, où manque tragiquement ce que la femme pourrait apporter (…), la femme a maintenant un rôle particulier et important à jouer» (TOURNIER, 1979 : 5 ).

L’exigence de la remontée sociale de la femme se nourrit de la mise en exergue du «temps long» de la masculinisation des sociétés. Plus exactement, les constructions intellectuelles révocatrices de I’ordonnancement androcentrique des relations sociales/humaines insistent, de façon quasi-unanime, sur la construction sociale des rôles sexuels. Le sexe, défini comme une catégorie sociale, est une construction de la phallocratie tout comme la distribution sexuelle des rôles et des tâches est une production purement culturelle (BOURDIEU, 1998 : 29 ; SYDIE, 1987 ; FREEDMAN, 1997 ; BIGOMBE, 2000 : 231-271) : «L’ordre social est fondamentalement marqué par l’androcentrisme et le patriarcat. C’est un système qui place l’homme en son centre, au sommet des hiérarchies qui utilisent soit ouvertement, soit de façon subtile tous les mécanismes institutionnels et idéologiques à sa portée (…) pour reproduire cette domination des hommes sur les femmes » (MENTHONG, 2000 : 102).

Quoique s’apparentant à un phénomène historique en ce sens que «la politique du mâle » ou «la domination masculine » est devenue une «institution (…) inscrite pendant des millénaires dans l’objectivité des structures sociales et dans la subjectivité des structures mentales» (BOURDIEU, 1998:4), la domination des hommes ne saurait équivaloir à un phénomène naturel, inscrit dans l’en-soi du monde. La prééminence masculine n’est non plus un phénomène nécessaire si par ce mot on entend ce qui ne peut ne pas être ou être autrement tel qu’il est. Elle résulte tout simplement d’une conjoncture de positionnement favorable au genre masculin dans la structure des rapports de force et de sens qui trament la réalité sociale. Si l’actuel «équilibre des tensions» (ELIAS, 1991) et des positions hommes – femmes n’est ni naturel ni nécessaire, il est donc marqué du sceau du réversible dans l’optique de la (re)construction de l’égalité entre l’homme et la femme (BADINTER, 1986). C’est le principe de rationalité des productions théoriques qui foisonnent actuellement sur la thématique du genre. La parité des sexes sert ici d’utopie critique, de tour d’orientation, de cadre à priori de rationalisation et de légitimation des théories et pratiques de genre. « Genderiser » – Engendering – (IMAM, MAMA et SOW, 1997) aussi bien les sphères politiques, économiques que les sphères de la production des savoirs sonne désormais comme un impératif catégorique au sens kantien, c’est-à-dire comme une loi universelle de l’entreprise heuristique féministe.

Toutefois cette analyse de la domination des hommes sur les femmes à partir de la structuration matérielle, organisationnelle et parfois symbolique du champ social, si elle conduit à une indéniable critique de la société des hommes avec sa quotidienneté machiste, ne laisse pas moins dans l’ombre des pans entiers de la réalité de la domination dont est victime la femme ; compte tenu de la diversité des champs sociaux de réification anthropologique du genre féminin. P. M’BOW est sans doute pertinente qui note lucidement : « les théories sur le genre qui ont émergé depuis bientôt une vingtaine d’années, et qui se fondent sur la définition de l’inégalité des sexes comme un produit social et culturel, ne me semblent pas suffisamment puissantes pour subvertir les rapports entre les hommes et les femmes » (1999).

En réalité, si, dans un monde qui connaît de profondes transmutations, la femme s’inscrit dans les dynamiques en cours comme une force émergente, porteuse et créatrice d’histoire, il est aussi à remarquer son accommodation, voire sa participation à la perpétuation de certains dispositifs sociaux de son infériorisation et de sa domination. Cette domination et cette participation peuvent ne pas s’avérer des modalités conscientes et autonomes de l’insertion de la femme dans le divers social ; eu égard à la nature subtile de la structuration matérielle et symbolique du champ social marqué par la domination masculine (BOURDIEU, 1998). Il y a bel et bien comme une historicité de la minorisation sociale de la majorité féminine qui rend parfois inévidente une remise en cause de la part de la femme de certains éléments de l’ordre social et symbolique participant de la reproduction du phallocratisme.

Pourtant la «rupture du silence » (THORNE – FINCH, 1995) qui accompagne l’ «inscription du genre à l’ordre du jour » (UNIFEM, NGLS, 1995) ainsi que la revitalisation de la «pensée féministe » (THONG, 1989) en tant que «toute analyse, toute action, tout geste posant comme conflictuels les rapports entre les sexes et visant à en comprendre la nature ou à en modifier les termes » (ABLITUR et ARMOGATHE, 1977 : 7) devrait pouvoir ne pas laisser à l’abri des phares du dévoilement quelque lieu commun/banal ou subtil d’exercice de la domination masculine que ce soit. Plutôt que de cela, c’est le constat d’une pluralité de lieux communs de validation de l’assujettissement féminin laissés en friche par les études sur les femmes qui est à faire. Cet état de fait qui n’est pas moins une méprise pourrait s’expliquer, dans une large mesure, par la faible réflexivité qui caractérise les savoirs et les pratiques actuels de genre et du féminisme. Dans les discours du féminisme et de genre dominants, il est faiblement examiné les moyens par lesquels les acteurs féminins contrôlent, de façon réflexive, ce qu’ils font et comment la femme utilise les règles et les contraintes liées à l’androcentrisme, se réapproprie les ressources que lui offre la conjoncture de la domination masculine, les usages que la femme fait de ses avantages sociaux de genre dans la (re)construction de son interaction avec l’homme. Au fondement de cette faible lisibilité réflexive des dynamiques féministes semble se trouver la surface on ne peut plus grande prise par ce qu’il est devenu commode de désigner le «féminisme d’Etat » (M’BOW, 1999) dans lequel, à travers l’acteur féminin, s’expriment les enjeux de modernité et de civilisation politiques : « Enjeu politique et idéologique central dans ces sociétés secouées par de profondes mutations, la femme devient aussi une sorte de paramètre politique dans la différenciation des choix fondamentaux des régimes en place et une stratégie pour la perpétuation de l’ordre traditionnel ou au contraire son dépassement » (SAMANDI, 1999 : 3). L’enfermement de la question féminine dans le volontarisme politique est un élément majeur de la conjoncture de «la croisée des chemins » (NZOMO, 1999) que traverse les études de genre en Afrique. Celles-ci souffrent tout aussi de l’idéologie du complot masculin qui biaise nombre d’analyses.

Pour sortir de ces territoires d’analyse à faible fertilité heuristique, de nouvelles orientations des études de genre et du féminisme sont en cours. Parmi celles-ci la domination symbolique jouit d’un grand attrait. Dans les études sur la domination symbolique, un aspect reste dominant : celui de la structuration sociale et institutionnelle de l’ordre social androcentrique avec sa consécration de l’inégalité entre l’homme et la femme, de la spoliation, de l’exploitation et de la réification de la catégorie féminine par celle masculine. La situation est très saisissante en Afrique où la femme, bien que détenant l’essentiel des leviers de commande de la production des subsistances, subit toujours ce qu’on n’est pas loin de considérer comme un esclavage car elle continue de «vivre par personne interposée, à travers l’homme » (NIN, 1977). S’il y a ainsi comme une faible mutation de la vision sociale de la femme, c’est parce que les symboles et leur profond ancrage dans les interrelations sociales semblent rester en marge des éclairages théoriques et des actions pratiques en vue d’une pleine autonomisation de la femme. J. FREEDMAN a bien perçu le problème, qui se demande si «les représentations ont changé suffisamment pour comprendre les nouveaux rapports sociaux qui existent entre les hommes et les femmes » (FREEDMAN, 1997 : 11). En réalité, la domination masculine est au aujourd’hui pour l’essentiel une domination symbolique ; c’est-à-dire qu’elle «passe par la construction des représentations, des images, des stéréotypes » (FREEDMAN, 1997 : 11). Si la domination masculine est aujourd’hui essentiellement et fondamentalement symbolique, il convient d’envisager, de manière forte, une perspective analytique qui tend à «comprendre les femmes à travers l’analyse des discours masculins sur elles » (FREEDMAN 1997 : 11).

La présente étude voudrait se situer dans cette perspective en analysant la galanterie masculine par rapport à sa construction par l’homme. Il s’agit de tenter une compréhension des imaginaires masculins des gestes de sociabilité de l’homme en direction de la femme. L’étude tente d’aller beaucoup plus en profondeur en essayant de comprendre la façon dont la femme se construit, se perçoit, se réalise et se satisfait à l’intérieur des schémas masculins de sa construction. Par ailleurs une dimension importante de l’étude s’inscrit dans une « sociostratégie » des représentations attachées aux moyens masculins de stabilisation de la relation inégale entre l’homme et la femme. Il s’agit ainsi de faire dans une certaine mesure une «biographie sociale (en terme de valeur) des choses» que l’homme «donne » à la femme.

Comment s’imbriquent dans les univers masculins et féminins tout à la fois le prix des choses dont bénéficie la femme sous la forme d’avantages de genre et la valeur des personnes féminines ?

L’argumentaire de cette étude est celui de la civilisation des choses : le prix des choses données mesure la valeur des personnes qui reçoivent. La chose donnée à la femme représente la valeur féminine objectivée. La galanterie masculine est une mise en réification des personnes de genre féminin. Elle est la théâtralisation d’un habitus androcentrique ; habitus fortement réducteur de la femme en une pauvre chose. En tant que prise en charge de la femme par l’homme, la galanterie masculine est une stratégie d’érosion de la prise de conscience par la femme de son conditionnement à sa chosification par l’homme. Aussi la modernité féminine, c’est-à-dire la dynamique de libération de la femme implique que celle-ci sorte du monde des choses de l’homme ; qu’elle sorte du lien social de domination et de sujétion que structurent les avantages sociaux de femme qui constituent en fait un dispositif de son encadrement et de son enchaînement. La tâche est celle de la refondation du lien civil qui doit être un lien d’équité et de parité avant d’être un lien de civilité et de complémentarité.

La «biographie sociale des choses» que l’homme «donne» à la femme sera inscrite dans une perspective «anthropostratégique». Le néologisme conceptuel «anthropostratégie » tente de désigner la mise en interaction dynamique et opératoire de la démarche anthropologique «dans sa relation symbolique à l’objet et une symbolique inhérente à la configuration des objets» (JEUDY, 1997 : 234) concernés par un processus d’objectivation et d’interprétation et l’analyse des conduites stratégiques en tant qu’examen de la manière dont «les acteurs contrôlent de manière réflexive ce qu’ils font, et comment ils utilisent des règles et des ressources dans la constitution de l’interaction » (GIDDENS, 1987 :439). L’«anthropostratégie» est une mise en exergue des représentations symboliques des «gestes » masculins à l’endroit des femmes ainsi qu’une objectivation de la façon dont ces représentations déterminent et orientent le commerce des relations hommes-femmes. Cette étude mobilise aussi deux paradigmes qui s’imbriquent dans une perspective opératoire et complémentaire : l’«aliénation objective » et l’« habitus social ».

L’«aliénation objective » est un paradigme de H. MARCUSE qui désigne le processus par lequel «les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée » (MARCUSE, 1968 : 36). L’ «aliénation objective » renvoyera ici à l’appropriation féminine de «l’habitus social » androcentrique que constitue la galanterie masculine. L’habitus est, chez ELIAS, ce que «tout individu si différent soit-il de tous les autres, partage avec les autres de sa société » (ELIAS, 1991 : 11). La propension des femmes à bénéficier de leur avantages sociaux de genre constitue un véritable «habitus », un système de dispositions durables et transposables (BOURDIEU et WACQUANT, 1992) un fond commun de comportements et de schèmes de perception et de pensée qui structurent la vision féminine de l’homme. Il devient difficile pour la femme «civilisée » dans un tel contexte de voir dans les avantages sociaux de genre, des moyens de son enrôlement, de sa persécution et finalement sa domination. Si on considère que la civilisation est la reconnaissance de la socialisation et de ses valeurs, ce cadre théorique est susceptible de permettre une discussion fructueuse autour de ce qui apparaît comme une reconnaissance par la femme des valeurs machistes qui structurent la quotidienneté.

I – ECONOMIE SYMBOLICO-POLITIQUE DE LA GALANTERIE MASCULINE

Il est indispensable que les hommes disent aux femmes pourquoi ils se préoccupent tant d’elles parce que, dans le fonctionnement historique des sociétés humaines, le «souci d’autrui » (SINGLETON, 1991) n’a nullement été au fondement du comportement social de l’individu. Tout comportement social de l’individu est transactionnel et stratégique en ce sens qu’il vise toujours à faire évoluer une situation profitable à soi, à atteindre des buts et à réaliser des objectifs que se fixe l’individu. Ces buts et objectifs doivent être compris en termes de gains sociaux dans un contexte de pluralité des intérêts individuels qui transforment le champ social en arène de concurrence et en terrain d’expression des rapports de force. La galanterie masculine, qui désigne la pluralité des régimes de faveurs et d’avantages que l’homme concède à la femme, s’inscrit dans une conduite sociale stratégique et réaliste dont la finalité est l’atteinte de plein fouet de la «cible» du plaisir masculin que représente la femme. «

Chaque société, note Y. POIRMEUR, assure la domination masculine par des voies différentes (…) Ainsi le modèle de «cour », qui (…) a structuré la «civilisation des mœurs », a-t-il institué durablement, un certain rapport entre les hommes et les femmes fait de politesse, de courtoisie et de galanterie ; celui-ci ; largement diffusé, tient subtilement les femmes à distance des choses sérieuses et préserve, en les détournant, le monopole masculin sur les affaires politiques » (2000 : 317). Il convient ainsi, afin d’avoir une meilleure compréhension des imaginaires masculins de la gentillesse en tant que moyen d’assujettissement et technologie d’enrôlement, d’en faire une économique symbolico-politique susceptible de mettre en exergue les motivations spécifiques et les intérêts personnels des «galants » masculins.

A – Gentillesse mâle, investissement et violence.

Dans les approches cognitives, «investir c’est à la fois engager un capital, occuper une place, charger un objet d’une signification affective prévalante » (MBAÏSSO ; nd : 25). La galanterie masculine apparaît bel et bien comme un investissement. A l’intérieur de celle-ci se joue en effet l’assujettissement et la minorisation sociale du « deuxième sexe ». En tant que moyen d’encadrement, la galanterie masculine construit la femme comme «sexe faible» ; «être faible» nécessitant, pour sa survie, de «vivre par personne interposée, à travers l’homme » (NIN, 1997). Depuis le dévoilement et l’inscription des dominations directes et violentes de l’homme sur la femme (KACZAMEK, 1990 ; FRENCH, 1992 ; DAYRAS, 1995) dans le registre de la décivilisation des mœurs civiles et domestiques, la galanterie masculine apparaît comme l’une des ressources subtiles mises en œuvre par l’homme dans l’optique d’apprivoiser la femme et de s’assurer de ses largesses sexuelles/érotiques. Il apparaît donc important de creuser les diverses rationalités au cœur de la galanterie masculine et de mettre en perspective la pluralité des stratégies qui en constituent le sens.

Pour ce qui est des divers types de rationalité inhérents à la posture élégante et civilisée adoptée spontanément par l’homme en face de la femme, elles sont toutes instrumentales c’est-à-dire qu’à l’intérieur de celles-ci se déploient des finalités a priori de domination et de réification de la femme.

La raison de la galanterie masculine s’affirme d’abord comme une raison réifiante, chosifiante. La civilisation masculine des mille et une faveurs et avantages accordés à la femme en raison de son être de femme et imaginée et perçue comme orifice ne se fonde pas sur la considération de la femme comme «fin en soi » au sens kantien du terme ; c’est-à-dire comme ce qui possède une valeur en soi (KANT, 1986). Il y a, pour paraphraser P. BOURDIEU, comme «une complicité ontologique » (BOURDIEU, 1994 : 154) entre le genre féminin, le recevoir-des-choses-de-l’homme et la réification de la femme. Il y «prévalence des orifices et des protubérances » (MBEMBE, 2000 : 144) dans la pratique sociale de la galanterie masculine. Le goût ou l’appétit des orifices féminins est un habitus masculin et détermine les élans altruistes de l’homme, les largesses, les délicatesses et les faveurs accordées à la femme en tant que possesseuse d’orifices. Ainsi céder sa place à la femme à l’intérieur d’un bus ou d’une salle d’attente, prendre sur soi le règlement de la note d’un pot pris en compagnie de la femme, donner argent de poche et cadeaux divers, réaliser nombre d’achats pour le compte de cette dernière ne sont nullement des gestes qui traduisent une «bonne volonté » masculine ; si on entend «bonne volonté » au sens kantien : « ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses œuvres ou ses succès, ce n’est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c’est seulement le vouloir ; c’est-à-dire que c’est en soi qu’elle est bonne » (KANT, 1986 : 89). Si la galanterie masculine n’est pas une bonne volonté, elle est comme cela a déjà été indiqué un investissement dans le marché des orifices féminins. Les préoccupations masculines à l’égard du genre féminin sont donc des conduites stratégiques mues sinon par le désir de possession de la femme du moins d’accès à ses paradis érotiques. Qui ne se souvient en effet du troc proposé par le chanteur français Georges BRASSENS dans l’une de ses chansons célèbres : « le petit point de parapluie contre le petit coin de paradis » ? Le discours masculin d’évaluation de ce troc, discours éminemment corrupteur, a persuadé la femme qu’elle « ne perd pas au change ». Il s’agit là bel et bien d’une corruption symbolique parce que, dans ce commerce, l’homme troque toujours un objet contre le corps de la femme. C’est ici qu’il convient de revenir sur l’argumentaire principal de cette étude pour souligner que le prix des choses que l’homme donne à la femme mesure, voire même dépasse, la valeur des personnes féminines. Le rapport de l’homme à la femme dans la galanterie masculine est un rapport à la chose. Entre l’homme et la femme, le rapport n’est pas celui du « je-tu » mais plutôt celui « je-cela » (TOURNIER, 1979 : 15-25). Ce n’est point un rapport, une relation de face à face entre deux consciences libres ; mais plutôt un face à face entre une conscience, un pour-soi et un en-soi-pour-autrui . La diversité des régimes de faveurs et d’avantages que la société des hommes accorde au sexe de la femme couvre et découvre une raison pragmatique – en tant que saisie des opportunités concrètes qui s’offrent à un acteur. Raison de l’efficacité, c’est-à-dire de la production de l’effet attendu, la raison pragmatique l’est aussi. Dans le cas qui est ici analysé, la raison pragmatique de la galanterie masculine s’inscrit dans une stratégie d’encerclement, d’enrôlement de la femme par l’arrimage de sa valeur personnelle aux choses qu’elle reçoit de l’homme. Les entretiens menés dans le cadre de cette étude révèlent que les hommes, dans leur majorité, préfèrent être perçus par les femmes comme « efficaces », « vigoureux », « puissants » et moins comme « gentils » ou « galants ». Comme on peut le constater, les représentations féminines de la masculinité préférés par les hommes sont celles qui ont une forte saveur virile, phallocratique.

La galanterie masculine obéit tout aussi à une raison marchande et comptable (HUFTY, 1998). L’homme, la plupart du temps, procède à une comptabilisation des choses que la femme reçoit de lui en termes de gages sexuels. La raison comptable est une raison instrumentale qui insère la personne de la femme, mieux le corps de la femme dans la sphère d’une marchandise. C’est la « marchandisation » de la femme (LOUIS, 1999 : 13-15) ; une « marchandisation » dans laquelle la femme ne détermine nullement de façon autonome son propre prix. Le sexe comme bien commercialisable acquiert une préciosité car comme le souligne A. APPADURAÏ, l’échange économique crée la valeur : la valeur est attachée aux marchandises échangées et le lien entre marchandise et valeur est une création politique (1986 : 3-4). La politique étant de sexe masculin (SINDJOUN et OWONA NGUINI, 2000 : 13-17), la détermination de la valeur des orifices féminins est une prérogative masculine.

Au total la raison altruiste masculine n’est pas une raison civilisée ; c’est-à-dire fondée sur la bonne volonté en tant que visée des fins universelles. Dans la raison altruiste masculine, la solidarité, le « souci d’autrui », l’entraide se sont effacés au profit de l’efficacité et de la calculabilité de la « raison comptable » qui, dans la dynamique des échanges entre l’homme et la femme, a pour plus haute destination pratique de fonder la rétribution de l’effort de la galanterie masculine en offres érotiques. Pour ce qui est des stratégies, la galanterie masculine est un moyen et une forme d’assujettissement et de validation de la minorisation sociale du « deuxième sexe ». Dans ce sens, la galanterie masculine se donne d’abord à voir comme une prise en charge de la femme par l’homme. C’est l’institutionnalisation sociale des égards, des délicatesses bref d’une société de cour qui entoure la femme. Dans la société de cour que symbolise la galanterie masculine, la femme bénéficie d’une position distinctive ; mais il ne s’agit pas dune distinction de type bourdieusien marquée par la démarcation et l’ascendance. L’institutionnalisation de la galanterie masculine rime plutôt avec la banalisation de «la domination masculine ». En effet, toute domination, pour sa perpétuation, tente toujours de se structurer sur le mode de la banalité au sens que A. MBEMBE donne à cette expression : « Est de l’ordre de la banalité, ce qui est attendu, parce qu’il se répète sans grande surprise, dans les faits et gestes de tous les jours » (2000: 137). Et à I. RAMONET d’ajouter qu’«on domine d’autant mieux que le dominé demeure inconscient (…). La relation de domination n’est plus seulement fondée sur la suprématie de la force [mais aussi sur ]le contrôle des esprits (…). Le grand enjeu consiste à domestiquer les âmes » (2000 : 5).

La galanterie masculine est une stratégie de domination, de domestication des âmes parce qu’elle procède à une déresponsabilisation sociale de la femme. Elle est un moyen de domination durable parce que la femme ne saurait revendiquer une autonomie/émancipation dans un contexte où elle se fait prendre en charge quotidiennement, étant entendu que la prise en charge équivaut sinon à une défaillance de soi du moins à une hétérénomisation de soi.

Structuration sociale de la dépendance de la femme à l’égard de l’homme, la galanterie masculine est aussi la construction de l’homme en principal allocataire des utilités sociales de survie et d’atteinte du bonheur – comme « contentement de son état » (KANT, 1986 : 1988) – de la femme. Dans la galanterie masculine, la femme ne tourne nullement autour d’elle-même et pour elle-même : elle gravite plutôt autour de l’homme et pour l’homme.

B – Galanterie masculine, droit de propriété et droit de disposer.

En tant qu’ensemble de dispositions de bienveillance et de sollicitude que l’homme manifeste à l’endroit de la femme, la galanterie masculine, dans la perspective des conduites stratégiques, est, dans une large mesure, une pratique sociale de capture/appropriation du corps féminin. La gentillesse mâle est la structuration d’une coutume, d’un droit légitime d’utiliser et de disposer des territoires du jouir dont regorge le corps féminin. La galanterie masculine fonctionne globalement sinon comme le prix du moins comme la modalité d’accès à l’univers génital féminin. Jauge de la « virilité d’un homme » comme à Soweto en Afrique du Sud, « témoignage » – en tant que la preuve ou le signe de l’intention (offre) érotique comme dans les milieux populaires camerounais – la bienveillance masculine relève du registre de la recherche du contact physique et charnel avec le corps de la femme ; contact qui doit culminer dans l’intromission. Dans les imaginaires masculins de la galanterie, l’intromission apparaît comme une compensation légitime de l’homme du fait de la non-participation de la femme au financement/acquisition des utilités sociales de survie quotidienne.

La galanterie masculine est l’adoucissement de la domination masculine, la parure dorée de la chosification sexuelle de la femme ; de sa transformation en simple espace du jouir masculin. A l’intérieur de la politesse, de la courtoisie, de la magnanimité et de la sollicitude de l’homme à l’endroit de la femme, se joue la construction de la femme en objet érotique. La femme elle-même s’y construit la figure d’objet d’échange, de bien économique « écoulable » dans le marché sexuel masculin. La valeur de la marchandise des orifices se détermine dans et par l’échange, dans et par le commerce des symboles érotiques. En tout cas l’intensité de la galanterie masculine, la qualité de la prise en charge est fonction de ce qu’on pourrait appeler la densité érotique de la femme ; ou de la régularité et des divers modes d’accomplissement de l’intromission. Ces deux faits, la constance de la galanterie et la régularité des intromissions ou des « pointages » déterminent au Cameroun la qualité du « titulaire » en tant qu’occupant ou monopoleur exclusif du poste génital de la femme. Etre le « titulaire » d’une « petite » (femme) au Cameroun, c’est jouir du droit d’entrée quasi-exclusif dans son champ intime ; c’est avoir l’opportunité quasi-monopolistique de se livrer en tout temps et en tout lieu, à des jeux érotiques avec cette dernière. La qualité de titulaire confère, dans une large mesure, une noblesse virile à l’homme.

Dans les sociétés où, traditionnellement, la femme se possède, il est aisé de comprendre pourquoi l’homme fonde son droit de propriété et d’usage de la femme sur les choses (valeurs) que la femme reçoit de lui. Cette observation de A. ASHFORTH faite dans une étude sur la virilité à Soweto et portant sur les conditionnalités féminines d’ouverture du robinet des charmes aux hommes a sans doute aujourd’hui une valeur transociétale : « si un jeune homme déclare son amour et dépense son argent pour une fille, il considérera qu’il a fait valoir des droits de propriété sur elle. C’est-à-dire que dans la mesure où elle accepte ses présents, il considère qu’elle consent à avoir des relations sexuelles, il estime qu’il est en droit d’accéder à ses parties intimes » (1999 : 62). Le droit de propriété fonde également celui de la disciplinarisation en tant que soumission et domination hégémonique de l’homme sur la femme. La violence masculine est ainsi « chosement » fondée c’est-à-dire qu’elle s’enracine et se nourrit des choses que la femme reçoit de l’homme. Dans la plupart des cas la « correction » ou disciplinarisation de la femme est fonction de la valeur que l’homme attache aux choses accordées à la femme. Il convient ainsi d’infléchir les lectures féministes et idéologico-militantes qui mettent un accent dramatique sur « la guerre faite aux femmes » (FRENCH, 1992) pour aussi lire « la violence faite aux femmes » (BRUNCH, 1996) comme la rançon de l’ethos ou de l’habitus féminin du recevoir ou d’exiger des choses – en termes de gages sexuels – aux hommes. Nombreuses sont à ce sujet les études qui démontrent clairement que, dans l’histoire matrimoniale africaine, c’est le versement de la dot qui légitime et autorise l’homme à « porter main » sur la femme du reste objet sexuel et procréatrice banale : « … la plupart (…) des (…) gens acceptent la légitimité du « droit » fondamental d’un homme à discipliner sa femme (…). Le droit général d’un mari à punir physiquement si nécessaire, est cependant largement considéré comme admis (…). Le petit ami qui n’a pas payé le lobola (dot) se verra refuser ce droit » (ASHFORT, 1999 : 67).

Par ailleurs, à travers la galanterie masculine a cours, pour ainsi dire la négociation et la signature du « pacte sexuel » ; du « contrat érotique ». De manière générale, il est un principe cardinal de fonctionnement du commerce amical entre l’homme et la femme qui veut que la femme qui souscrit à la bienveillance mâle en acceptant les éléments routiniers de son expression – présents, conseils, protection, prise en charge – s’engage dans cette acceptation à dévoiler, en guise de rétribution ou de contre partie légitime, ses charmes à son « galant ». C’est une règle à laquelle la femme ne saurait déroger tout simplement comme passant sans conséquence. Prendre les choses de l’homme et rechigner à se laisser « couper », à « mettre ses jambes sous la forme de la lettre V », bref à se mettre à califourchon est un acte répréhensible. Ainsi, dans les paradis nocturnes de Yaoundé et Douala au Cameroun, la solidarité masculine fonctionne de manière mécanique en cas de répression des escroqueries féminines. Parlant de l’expérience sud-africaine, ASHFORTH note : « on m’a raconté l’histoire des femmes qui, après avoir accepté des bières offertes par un homme dans un shebeen (bar populaire), puis avoir décidé qu’elles ne voulaient pas avoir des relations sexuelles avec celui qui avait payé, se sont entendues dire par le tenancier du shebeen à qui elles demandaient de l’aide : « vous avez bouffé son argent, alors allez-y » » (1999 : 62).

La gentillesse mâle dévoile ainsi son vrai visage comme étant un perpétuel négoce sexuel. Ce négoce a travaillé à la structuration d’un contrat tacite mais objectif qui procède à une distribution des tâches dans le négoce : l’homme paye les utilités et les superfluités sociales de prestige et de survie de la femme qui se constitue propriété – exclusive ? – de l’homme – payeur. Au Cameroun, dans la compréhension populaire, quand devant une femme l’homme frappe du poing sur la poitrine en affirmant « c’est moi qui paye », il affirme littéralement un droit de possession. Par le geste du frapper du poing sur la poitrine, l’homme dit en effet.: « c’est ma possession ». Dans le contrat sexuel qu’est la galanterie masculine, il y a un processus de construction et/ou d’autoconstruction de la femme en «chose » de l’homme ; en objet de sa jouissance ; en terrain de ses exercices ludico-érotiques ; bref la femme se construit en territoire sexuel de l’homme. Dans la «transaction collusive » que constitue le négoce sexuel de la galanterie masculine, «la mission de la femme» revient à celle de «casseuse de bambou » comme on peut le constater dans les chansons populaires de femmes au Cameroun. Le «bambou », c’est «muscle viril », le pénis en érection que l’éjaculation «casse ». « Casser le bambou » est un gynécée qui concourt dans une certaine mesure à la structuration d’une identité féminine en terme d’ « homo erotikos ».

En définitive, la galanterie masculine, dans les imaginaires masculins, prend corps sous la forme prévalante d’un droit de propriété de l’homme-galant sur les zones érogènes de la femme. Droit de propriété rime, c’est une lapalissade, avec droit d’usage. Dans la galanterie, l’homme se construit, de la part de la femme, la «figure du père » telle que J. M. ELA (ELA, 1991) la met en exergue chez «le potentat colonial» (MBEMBE, 2000). Le galant jouit de l’avantage paternel sur les fruits d’en haut et sur les orifices d’en bas de la femme. C’est la domination érotique ou pour reprendre une catégorie de A. MBEMBE, «l’intimité de la tyrannie » (MBEMBE, 2000 : 175) exercée par «la domination masculine ». La domination ou la tyrannie masculine intime, c’est celle qui est inscrite dans les choses utiles certes mais non nécessaires que la femme reçoit de l’homme avec émerveillement aveugle et enthousiasme naïf. De sorte que les choses qu’elle reçoit mesure la préciosité de son corps.

La domination masculine par le biais de la galanterie est une domination amicale. Le mode de domination propre à la galanterie mâle en tant que habitus androcentrique est, pour reprendre une manière d’écrire de A. MBEMBE, parlant de choses pas très lointaines, spécifié par le fait qu’il s’agit, «en même temps qu’un régime de contraintes, une pratique de convivialité et une stylistique de la connivence » (MBEMBE, 2000 : 175).

II – ANDROCENTRISME DE L’ORDRE SYMBOLIQUE FEMININ ET DOMINATION MASCULINE PROBLEMATIQUE : L’HYPOTHESE DE «l’ALIENATION OBJECTIVE ».

Les cadres féminins de perception et de représentation de la femme restent encore dans une large mesure, malgré les dynamiques visibles d’autonomisaion de la femme par la médiation des entreprises comme celle de l’entrepreneuriat féminin (BATIBONAK, 2000 :251-271l), des cadres largement androcentriques. En réalité, la logique androcentrique détermine et fonde les représentations des femmes sur elles-mêmes et sur les hommes. C’est globalement par rapport à l’homme que la femme mesure la qualité et la densité de son être-dans-la-société. La figure masculine idéale pour la femme, c’est l’homme qui «libère les choses » comme on le dit dans le langage populaire des milieux féminins de Yaoundé. L’homme qui «libère les choses » c’est l’homme allocataire des utilités de prestige et de survie à l’aune desquelles la femme éprouve et prouve sa féminité, détermine sa valeur et tant que femme. Se définir, se satisfaire et se mesurer au travers des choses qu’on reçoit de l’homme sinon en guise d’avantages du moins en attributs de genre s’apparente à un habitus féminin. Le contentement de soi de la femme au moyen des choses « libérées » par l’homme est une manière d’être féminine qui persiste en dépit de la nette régression des références phallocratiques dans la société. C’est la réappropriation et la légitimation féminines d’un habitus phallocratique de sorte que, paradoxalement, la femme devient la gardienne d’un ordre social androcentrique et machiste.

A – Les femmes «hommes-en-tête » : la construction et la légitimation féminines de l’androcentrisme.

La biographie sociale de la galanterie a montré qu’elle est née du besoin de légitimation de la noblesse masculine qui semble s’articuler autour de deux processus majeurs : « la distinction » de l’homme par rapport à la femme et la prise en charge comme processus de déresponsabilisation/désubjectivisation de celle-ci par celui-là. La galanterie masculine comme pratique androcentrique peut être lue à travers le paradigme de la «mobilisation » : « on parlera de mobilisation lorsque des ressources données s’inséreront dans une ligne d’action » (DOBRY 1995 : 21). Les «mobilisations » ont une dimension stratégique : « la dimension stratégique des mobilisations renvoie au fait que l’ « activation des ressources » est un processus dans lequel intervient la médiation des calculs de la part des acteurs sociaux » (DOBRY, 1995 : 28). La galanterie masculine comme stratégie renvoie à l’insertion de la courtoisie, de la politesse, de la gentillesse dans les stratégies masculine d’endormissement et de sujétion de la femme. Les dépenses et «témoignages » de toutes sortes ; bref les divers «gestes » à l’endroit des femmes apparaissent comme des coups masculins ; c’est à dire comme des «actes individuels ou collectifs qui (ont) pour propriété d’affecter (…) le comportement » des femmes ; d’affecter leur «situation existentielle » (DOBRY, 1995 : 27). La galanterie masculine atteint d’autant plus la «situation existentielle » de la femme qu’il s’agit d’un «fait social » qui, de son affirmation historique comme une marque de la supériorité masculine, s’est progressivement transmué en une exigence féminine. La galanterie masculine comme exigence féminine, c’est la «libération des choses » par l’homme comme préalable à tout commerce érotique. Certaines analyses à référentiels éthiques parlent ainsi de l’insertion, par la femme, de son corps dans la sphère d’une marchandise (LOUIS, 1999 : 13-15). La galanterie mâle comme exigence féminine se lit en termes de «commerce des charmes » (ELA, 1994). Le retournement du fusils de la galanterie masculine semble un fait majeur dans l’histoire des relations hommes-femmes en rapport avec la consommation du sexe. Le problème ou l’aporie à ce niveau, c’est que le retournement du fusils de la galanterie mâle ne semble nullement équivaloir à une espèce de retournement copernicien permettant à la femme de tourner autour d’elle-même et pour elle-même .

Le retournement du fusils de la galanterie semble plutôt procéder par renversement de «la distinction » bourdieusienne (BOURDIEU, 1971) : elle permet la démarcation de la femme certes, mais nullement sa transcendance. Il semble plutôt travailler à sa vassalition. Il convient en effet de souligner ce paradoxe majeur à savoir que la galanterie masculine, qui fonctionne comme un effet du pouvoir féminin, n’est pas le moteur de l’émancipation de la femme mais elle est le foyer même de construction, d’expansion, de sécularision de la logique de la domination mâle. Les militants de la «cause des femmes » et les chercheurs en relations de genre devraient prendre conscience du fait que l’exigence féminine de la galanterie masculine ne conduit pas à la consécration de l’effort de la femme à créer les conditions d’instauration d’un univers gynandromorphique selon la figure du «l’un est l’autre » qu’énonce E. BADINTER (1986) dans son analyse «des relations entre l’homme et la femme ».

La construction ou l’érection de la galanterie masculine en marque de la «civilisation des mœurs » courtisanes apparaît comme le processus par lequel la femme s’hétérénomise ; se soustrait à son affirmation comme valeur en soi ; inscrit sa valeur humaine dans les références purement matérielles. Les valorisations féminines de soi semblent ainsi se faire sous le mode paradoxal de la chosification de soi, de la marchandisation ou du troc de soi ; du pour-soi par l’en soi. L’affirmation de la femme à travers la médiation des choses qui proviennent du sexe masculin est une (re)production de l’androcentrisme. La femme accroche sa valeur et son destin aux choses de l’homme. On peut convoquer ici, pour une meilleure compréhension de cette conduite la catégorie sartrienne de «la mauvaise foi » (SARTRE, 1943). « La mauvaise foi est mensonge à soi et sur soi ; celui à qui l’on ment et celui qui ment doivent être une seule et même personne » (AUDRY, 19 : 40) Dans ses courtisaneries l’homme amène la femme à se mentir à elle-même et sur elle-même.

La civilisation matérielle androcentrique des femmes, c’est aussi la reconstruction et la légitimation par celles-ci du modèle historique de hiérarchisation sociale des positions masculine et féminine. L’ordonnancement historique de la société est structurateur d’une hiérarchisation qui consacre la supériorité de l’homme sur la femme. La galanterie s’affirme ainsi comme un principe hiérarchisant. Au moyen de la gentillesse, les galants masculins, par divers «témoignages » ou diverses «libérations », «achètent des approbations définies largement comme des marques de supériorité sociale données par le bénéficiaire (féminin) du don ». En réalité, les femmes s’auto-assujettissent dans l’acte perpétuel du recevoir. Car recevoir – lorsque le reçu se compose des utilités et des nécessités de suivie, c’est théâtraliser la dépendance ou l’infériorité par rapport au donateur. Recevoir dans ces conditions, c’est affirmer ou ratifier une position d’infériorité et de subalterne. Le fait de donner des choses apparaît ici comme un attribut de la position de transcendance. Donner c’est construire une image de paternité par rapport à celui qui reçoit. Pour tout dire, l’érection, par l’habitus féminin, des choses comme des portes d’entrée, des voies de pénétration sur la vaste cour féminine, sur le jardin des fleurs féminines tourne à la plus complète servitude de la femme. Il n’est point de choses exigées et reçues de l’homme qui ne tournent à la plus complète servitude de la femme. Le confort féminin battit sur les choses de l’homme enchaîne la femme.

Pour avoir la pleine mesure du phénomène, il convient de relativiser ce qui est annoncé comme une «conversion de l’habitus masculin ». Malgré le réel «changement de culture masculine (…) révélateur de la révision des valeurs et pratiques » (MENTHONG, 2000 : 138), il demeure que la symbolique des choses qui peuplent l’univers des rapports de sexe reste, et c’est une constante masculine, marquée par ce qu’on peut appeler le «code des orifices ». La galanterie est un code d’accès aux orifices. Elle est un code de bonne conduite stratégique visant la capture, la domestication et la possession réificatrice de la femme. La galanterie, c’est le moyen qui permet «aux hommes (…) de louer un sexe ou une bouche » (MONTREYNAUD, 1999 : 19-21). Les femmes semblent bien conscientes de ces non-dits de la gentillesse mâle. Au cours des entretiens menés dans le cadre de cette étude, la plupart des femmes interrogées, quoique s’estimant capables de «repousser » ou de «résister » aux avances des gentilles gens, affirment néanmoins le faire avec regret tout en vivant par ailleurs ce regret comme un mea culpa. A la question de savoir quel serait le fondement de ce regret et de cette culpabilisation sentie/vécue, les femmes, dans leur réponse, mettent en avant la galanterie ou la gentillesse préalablement acceptée ; c’est-à-dire les choses préalablement reçues. La femme a ainsi elle-même une réception purement «libidineuse » ; une symbolique sexuelle des «témoignages » masculins.

Dans la perspective « anthropostratégique » de la relation symbolique à l’objet et de la symbolique inhérente à une configuration d’objets (JEUDY, 1997), les choses de l’homme, dans l’univers féminin lui-même, sont, dans une sémantique symbolique, une présentification de quelque chose autre. Elles renvoient à un autre type de commerce entre l’homme et la femme. Les choses « libérées » par l’homme, dans la perception féminine, voilent et dévoilent une symbolique du lit, du Mont de Venus. La galanterie, pour paraphraser F. EBOUSSI BOULAGA, parlant d’autres choses, parle un « langage ésotérique qui n’est que le secret (de la ) véritable maçonnerie » (EBOUSSI, 1991) qu’est l’intromission. Malgré la ferme volonté de la femme de s’émanciper par le biais du travail en tant que « le travail permet parfois de compenser l’échec d’une union (…), assure une certaine indépendance économique (…), donne à la femme la possibilité de s’épanouir(…), d’être utile à la société » (DENIEL 1985, 15-16), il reste que la femme construit toujours son utilité et arrime sa valeur aux choses de l’homme. D’ailleurs il est à relativiser le désir d’affranchissement de l’homme comme motivation cardinale au cœur du mouvement social féminin. C’est ce qu’on peut en tout cas constater dans les résultats de l’enquête de S. BATIBONAK sur l’esprit de l’entrepreneuriat féminin au Cameroun. A la question sur les « motifs de la création de l’entreprise », seulement 9% affirment le faire parce que « Mon mari ne s’occupe pas de moi ». Plus de 75% affirment avoir voulu subvenir aux « besoins réels » de leur progéniture tandis que 52% disent vouloir « contribuer aux charges familiales » (BATIBONAK, 2000 : 246). C’est toujours l’image de la femme au foyer, pourvoyeuse de la sollicitude et du bien être familial qui domine les représentations féminines de l’entrepreneuriat féminin.

Des entretiens avec des femmes tenancières de « circuits », « gargotes » et «restaurants » dans la ville de Yaoundé, il découle que « l’entrepreneuriat féminin » ressortit beaucoup plus du registre d’augmentation, par la femme, de sa valeur en tant que chose sexuelle : « Quand on est propriétaire de ses propres affaires, on ne peut plus aller avec n’importe qui et à n’importe quel prix ». On le constate tout aussi bien dans les « night club » où les femmes de joie, pour augmenter leur valeur et prix, et sa valeur en tant que chose sexuelle en entreprenant ; la finalité étant de « participer aux charges familiales ».

Au total l’univers symbolique féminin reste fortement androcentrique. Le mouvement social féminin, malgré sa force subversive de l’ordre social phallocratique n’a pas pour téléologie l’avènement d’une gynécocratie ; d’un règne des femmes. La femme n’entrevoit pas, comme horizon de sa lutte, la conquête du poste de commandement politique et social même si le discours sur la parité prend de plus en plus d’ampleur (VIENNOT, 1999) et que la femme, dans maints cas s’impose et se fait de plus en plus accepter comme chef de famille ( BARBIER, 1995 ; BISILLAT, 1996 ; DROY, 1990 ; RISS, 1989). La femme reste encore dans une large mesure une « femme homme-en –tête » ; une femme masculinement déterminée. Accéder à sa prise en charge par l’homme, tourner autour de l’homme et pour l’homme reste l’horizon non dévoilé des combats féminins. En cardinalisant le référentiel masculin dans sa médiation à elle-même, la femme devient pour ainsi dire la gardienne du temple machiste. Il y a ainsi comme une osmose entre domination masculine et supériorisation/transcendentalisation masculine par la femme. La femme participe pleinement à la construction du rôle dominant de l’homme et travaille à la reproduction de la domination masculine. La femme n’est ni neutre, ni innocente, encore moins la simple victime du procès de la masculinisation transhistorique de l’espace sociétal. Il convient ici de relativiser le blanchissement de la femme dans la structuration sociale de l’androcentrisme ; blanchissement qui anime maintes études et enquêtes et dont ce passage de P. TOURNIER peut être tenu pour spécimen : « i l’homme a construit cette société des choses, c’est qu’il était seul à le faire (…) ; du fait que la femme a été mise à l’écart, du fait qu’elle n’a plus guère jouer de rôle dans l’évolution de la culture. celle-ci s’est infléchie du côté des valeurs masculines, la puissance, la raison, la technique (…). Tout au long de l’ère moderne, une société vouée aux valeurs masculines méprise et rejette la femme et une société où la femme n ‘exerce plus d’influence s’ordonne de plus en plus à des valeurs masculines » (TOURNIER, 1979 : 27). La femme n’est nullement irresponsable dans le procès de sa domination par l’homme. Elle n’est pas simple victime résignée. L’androcentrisme est social et gynandromorphique. Parce que la femme y trouve satisfaction et réalisation il est possible de faire une biographie féminine de la domination masculine.

B – Sexe féminin de l’androcentrisme et réflexivité féminine : «l’aliénation objective» ou l’autonomie aliénée.

Que l’androcentrisme soit de sexe féminin, cela voudrait précisément dire qu’elle n’est pas une génération exclusivement masculine. L’androcentrisme est aussi dans une large mesure, une production féminine. Le caractère gynandromorphique de l’andromorphisme déjà souligné a traduit le fait qu’il est une coproduction du « masculin-féminin ». D’où peut être, comme l’affirme M. AROUX (1993), « la guerre impossible » entre les deux genres.

Comment donc, dans une symbolique féminine androcentrique, se pose le problème de la réflexivité féminine ; c’est-à-dire le processus ou la modalité de construction de la figure subjective de la femme par elle-même? Cette question de la construction de la figure subjective de la femme dans un contexte symbolique androcentrique se pose d’une part sur le plan théorique où la femme s’affirme comme sujet historique caractérisé par la rationalité, la liberté et l’historicité et d’autre part sur le plan praxéologique où la femme tente de faire usage de manière autonome des ressources et des contraintes liées à son interaction avec l’homme. Sur ces points, on avance l’hypothèse de « l’aliénation objective » et de l’autonomie aliénée.

Que le positionnement de soi de la femme à l’intérieur de la société androcentrique se décline sous le mode de « l’aliénation objective » – au sens marcusien – renvoie au fait que la femme s’identise dans son identification avec l’existence qui lui est socialement imposée et qui lui assigne la fonction d’auxiliaire de l’homme, d’agent en complément d’effectif au ministère masculin. L’objectivité de l’aliénation ressortit du fait que la femme trouve pleinement réalisation et satisfaction dans cette position d’auxiliaire de l’homme ; que la femme « aliénée est absorbée par son existence aliénée » (MARCUSE, 1968 : 36). L’autonomie de la femme à l’intérieur de «l’aliénation objective» s’apparente à la liberté qu’a le client d’un restaurant devant le menu. Le menu délimite le champ des possibles dégustatifs en ce sens qu’il clôture l’offre sans le consentement ou même l’avis préalable du client. D’où le second versant de l’hypothèse qui avance l’idée de l’autonomie aliénée. L’autonomie aliénée, c’est la conduite du mouvement d’émancipation de la femme à travers les instruments forgés, proposés et autorisés par l’homme. Dit autrement, les stratégies et moyens légitimes d’expression de la femme sont ceux qui se présentent sous la forme des moyens d’assujettissement et de spoliation masculins retournés. Il y a comme une impossibilité structurelle de sortir du référentiel masculin des moyens de lutte ; de forger des moyens et stratégies alternatifs d’émancipation de la femme autres que la revendication paritaire (BIHR et PFEFFERKORN, 1999 : 30-32 ; VIENNOT, 1999 : 74-77), la valorisation politique FREEDMAN, 1992), l’appel à l’éradication des violences domestiques (THORNE-FINCH, 1995) corporelles – excision – (MONGA, 1999 ; ELRICH, 1986) le gommage des discriminations professionnelles (MARUANI, 1999 : 34-36).
Néanmoins, la femme continue ses avancées dans l’espace public du reste phallocentriste. Comment se construit l’autonomie/la réflexivité féminine dans un tel espace? G. BIDIMA suggère que : «agir dans l’espace public, c’est sonder l’espace entre le «je» et «autrui». Réagir dans l’espace public, c’est borner ou dilater son espace de représentation. Mûrir dans l’espace Public, c’est s’ouvrir à l’espace de l’imaginaire institué qui n’a de cesse que d’étouffer l’instituant» (2000 : 100). Il surgit ainsi tout naturellement la question de la réaction et de la maturité de la femme dans l’espace public qu’elle affirme androcentrique. Y a -t- il aujourd’hui en Afrique, «réaction» et procès de « maturation » de la femme dans l’espace public en cours de sédimentation ?

Dans l’espace public émergent, il y a bel et bien action, réaction et maturation de la femme même si cette dynamique semble avoir une influence marginale sur e modèle d’interdépendance historique entre l’homme et la femme. Dans la structure des rapports de dépendance entre l’homme et la femme il y a une rotation sous la forme d’un immobilisme cataleptique des positions des acteurs féminins et masculins autour des dispositifs et valeurs à forte valeur ajoutée androcentrique. La dynamique des positions dans la « figuration » homme – femme ne semble pas se faire en faveur de la femme. La civilisation des choses qui marque l’univers féminin ne permet pas la pleine « réaction » de la femme en tant que processus de dilatation de son univers de représentation androcentriquement structuré. Dans la civilisation matérielle, la femme ne s’auto-positionne pas ; elle est positionnée. Sa réussite sociale ne résulte pas d’un effort d’auto-dépassement mais elle est plutôt tributaire de son insertion dans les réseaux masculins. Dans une mesure relativement large, l’homme jouit toujours de la parole autorisée dans le management de l’émancipation sociale de la femme.

Il y a pour tout dire une canalisation masculine de la critique féminine de l’ordre social phallocentrique. De sorte que l’homme reste l’alpha et l’oméga de la fronde social féministe. Au commencement des débats de genre et du féminisme se trouve l’homme. A l’horizon des mouvements de libération de la femme se trouve encore l’homme au mode de vie duquel doit se prévaloir «aussi» la femme. Il n’y a pas, dans la conduite stratégique des mouvements féminins, d’alternative au modèle historique de positionnement social de l’homme. La «situation existentielle» de l’homme est l’utopie mobilisatrice de ce qu’on peut appeler, pour pasticher J. COPANS , la longue marche de la modernité féminine.

POUR CONCLURE :
GENTILLESSE MALE, « DELICIEUX DESPOTISME ». SORTIR DE LA CONCEPTION NAÏVE DE LA CONDUITE SOCIALE MASCULINE.

La circulation internationale des problématiques de reconsidération et d’émancipation sociales de la femme a inscrit l’analyse du genre dans le corpus de ce que P. BOURDIEU et L. WACQUANT nomment « la nouvelle vulgate planétaire » (2000 : 6-7). La vulgate de genre s’élabore autour de discours qui se construisent sur de pétitions de principe. Les pétitions de principe dominantes dans les explications de la domination de genre sont la violence, la discrimination, l’exclusion etc. On explique par ce qui demande à être expliqué. Cette étude a tenté un retournement de perspective analytique. Au lieu d’attribuer hâtivement l’impérialisme masculin et la domination de genre aux violences physiques et symboliques exercées sur la femme, elle recherche plutôt à mettre en exergue ce qui fonde la violence masculine dans la relation homme-femme. La violence masculine se fonde globalement sur les choses que la femme reçoit de l’homme en tant qu’exigence de la civilisation des mœurs courtisanes.

C’est à travers ces choses que la société machiste inscrit la domination de genre ; fonde l’impérialisme masculin et structure une violence symbolique qui «s’appuie, comme le souligne P. BOURDIEU et L. WACQUANT (2000), sur une relation de communication (…) pour extorquer la soumission » des femmes.
Le lien d’origine : http://www.polis.sciencespobordeaux.fr/vol10ns/arti8.html

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