Ségolène et les « papas », par Benoîte Groult

19/03/2008

au moment ou des alliances se forment au ps dans l’unique but d’empêcher Ségolène Royal d’accéder au poste de premier secrétaire voir ici
ce petit rappel avec ce texte très efficace de Benoîte Groult publié pendant la campagne présidentielle

Naïvement, après cinquante années de luttes pour l’égalité hommes-femmes et plus de cinquante ans après Le Deuxième Sexe, écrit par celle que l’on allait surnommer l’aïeule du féminisme, Simone de Beauvoir, je croyais la misogynie à bout de souffle. Une erreur à ne pas commettre si l’on veut comprendre ce qui se passe dans cette campagne hors normes que mène Ségolène Royal. Il aura suffi en effet qu’elle devienne la candidate du PS à l’élection présidentielle pour que refleurissent tous les clichés, les plaisanteries éculées qui se veulent désopilantes, et les grivoiseries bien françaises de la misogynie de papa.

Les femmes, pourtant, ont davantage changé en un demi-siècle que durant tous les siècles passés. Elles ont obtenu que de nombreuses lois soient votées pour assurer leur liberté et promouvoir leur égalité. Mais une composante de notre caractère national n’a toujours pas évolué : la misogynie. Elle est restée fraîche et joyeuse, spontanée et satisfaite, comme au premier jour où la première femme – qui pourrait s’appeler Olympe de Gouges, par exemple – a osé dire : je suis un être humain et je revendique à ce titre tous les droits humains que s’est appropriés l’homme jusqu’ici. Je ne rappellerai pas ici les phrases assassines ou ridicules qui ont accueilli Ségolène Royal lors de son investiture. Elles ont assez surpris, venant souvent d’anciens ministres socialistes, pour être restées dans nos mémoires. Fabius, Allègre, Charasse l’ont paternellement mise en garde contre une ambition démesurée. D’autres se sont paternellement inquiétés : la femme est un être fragile, aurait-elle les nerfs ? la carrure ? Signalons qu’on n’ose plus parler de nerfs à propos de l’impavide Ségolène, dont Simone Veil a déclaré récemment respecter le grand courage : « Même physiquement, elle a un sacré tonus et incarne un symbole fort que je salue. »

Je ne soulignerai pas non plus l’absence tonitruante d’enthousiasme de la part des éléphants (sauf Lang), ou plutôt des crocodiles, scandalisés de ne pas rester entre mâles dans leur marigot et qui, frustrés, sembleraient presque disposés à laisser couler le Parti socialiste plutôt que d’assurer la victoire d’une femme au poste suprême, qu’ils estiment avoir congénitalement vocation à occuper. De droit divin, en somme. Dieu n’est-il pas toujours mâle dans nos trois religions monothéistes, qui ne se soucient guère de parité ?

Enfin, je ne m’étendrai pas sur le « pacte présidentiel », les 100 propositions de février, les 500 000 emplois-tremplins promis aux jeunes, etc. La vraie campagne est entrée dans une phase décisive, avec meetings dans de nombreuses villes où la candidate, sans complexe et proche du terrain, espère renouer avec la magie de ses débuts. Son destin et notre avenir vont se jouer là, et il va de soi que c’est par rapport à son programme plus qu’à sa personne que se détermineront les électeurs.

Et pourtant, je voudrais débusquer un phénomène plus obscur et plus profond, qui s’articule au plus secret de notre inconscient, là où s’enracinent les fondements de nos comportements d’hommes et de femmes. On observe en effet un décalage troublant entre l’avalanche de sondages positifs qui ont salué l’apparition de Ségolène Royal dans cette campagne et les signes de crainte ou d’alarme qui sont apparus depuis peu dans l’opinion et qui se transforment chez certains – et certaines – en rejet d’une violence inattendue.

Comme si les Français s’apercevaient soudain qu’il est en train de se passer quelque chose de totalement inédit et qu’ils ne se sentaient pas mûrs pour l’accepter. Comme s’il s’agissait encore et toujours d’une transgression de notre vieille loi salique. L’expérience montre en effet qu’à chaque fois qu’une femme remet en question l’accord tacite qui réserve aux hommes les hautes fonctions du pouvoir, chaque fois qu’elle prétend s’intégrer par le haut dans des structures jusque-là masculines, apparaît un élément imprévu, qui ressortit à des pulsions archaïques, inavouées et inavouables, la renvoyant aux sources millénaires de son identité.

Or une élection présidentielle se joue en partie sur le symbolique. Et c’est parce que je ressens encore des traces de mon sentiment d’illégitimité en tant que citoyenne (on ne naît pas impunément en 1920 !) que je me pose une question : combien de femmes, au moment de glisser leur bulletin dans l’urne, vont-elles, mues par un atavisme de soumission, de confiance en papa, se décider finalement pour Sarkozy ? Ou pour Bayrou (bien qu’il ait une image moins « viriliste » et agressive) ? Combien d’hommes très fair-play qui ont affiché leur soutien à une femme vont finalement se rallier à un candidat « normal » ?

Une philosophe et une romancière ont très pertinemment décrypté le phénomène. « Je vois une angoisse machiste dans l’hostilité à la candidate », a écrit Sylviane Agacinski, dans son dernier livre. « Joli visage qui brigue le pouvoir, c’est excitant », note Pierrette Fleutiaux dans Libération. Le même visage en position d’y accéder, stop, danger !… Fondamentalement, une femme ne peut être que futile, dépensière, ignorante des vrais dossiers, même aux yeux de certaines femmes « hélas formatées pour penser contre elles-mêmes et contre leur sexe ». Vous n’allez tout de même pas voter pour Ségolène parce que c’est une femme, me dit-on ? Ce serait de la misogynie à l’envers ! Et alors ? Il en serait temps. Nous avons subi la misogynie à l’endroit depuis tant de siècle sans protester ou si peu !

C’est parce que je suis née de sexe féminin que je n’ai été autorisée à voter qu’à 24 ans, en 1944. C’est parce que je suis née de sexe féminin que je n’ai pas eu le droit de rentrer à Polytechnique ou à l’Académie française (avant d’être une vieille dame), ni d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation d’un père ou d’un mari. C’est parce que je suis née de sexe féminin que j’ai publié mon premier livre sous le nom de mon mari, Paul Guimard, par modestie ou autodépréciation. Etre une femme m’a longtemps desservie dans la société en termes d’épanouissement et de réussite. Il me semble que la victoire de la « France présidente » serait un symbole fort. Le signe que nous sommes enfin majeures, des hommes comme les autres, et que nous ne nous considérerons plus comme le deuxième sexe.

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3 Réponses to “Ségolène et les « papas », par Benoîte Groult”

  1. semaphore Says:

    …beau texte sur le beau sexe (et non le second!)
    Les hypocrites arguties politiciennes perdurent au sein du PS…pas de « présidentialisation » pour favoriser la future candidature de DSK, sans doute..personne n’est dupe!

    Cet article lu sur le site du NPS argumente à propos qu’il ne faut retomber dans les mêmes travers et combien le parti, la gauche a besoin d’un leadership fort et n’en déplaise aux misogynes qui ne supportent que femme porte le pantalon!

    -> – Le parti socialiste a besoin d’un leadership fort –

    Découvrez les réponses de Vincent Peillon interrogé par le journaliste Jean-Michel Normand dans Le Monde daté du mercredi 23 janvier 2008.

    Partisan de Ségolène Royal, comment pensez-vous que le Parti socialiste doive aborder la question de son leadership ?

    Se développe l’étrange thèse selon laquelle il ne faudrait surtout pas installer à la tête du PS un leader ayant une relation forte avec les Français ! C’est la thèse la plus dangereuse que l’on a jamais inventée. Si la gauche ne veut pas renoncer à exercer à nouveau un jour le pouvoir national, elle doit au contraire se préoccuper de se mettre en ordre de bataille pour 2012. Tout le monde semble maintenant convenir que nous avons besoin d’un nouvel Epinay. Qui peut penser que cela pourra se faire un an avant l’échéance électorale ?

    Et peut-on croire sincèrement qu’on pourra trancher les débats qui doivent l’être, faire respecter la discipline nécessaire, conduire les réformes d’organisation, préparer un projet, mettre en oeuvre une stratégie de rassemblement et s’opposer efficacement sans un leadership fort ? Construire ensemble un nouvel âge du socialisme sera la condition de nos victoires futures. Après cinq années de Sarkozy, le pays en aura bien besoin.

    Quel sera le contenu de la « nouvelle offre politique » que propose Ségolène Royal ?

    Nicolas Sarkozy est lui-même le symptôme d’une crise, son exaspération. C’est la queue de comète d’une Ve République épuisée dont il accentue tous les travers. C’est donc à la gauche et singulièrement aux socialistes qu’il appartiendra de résoudre cette crise qui touche non seulement notre modèle social mais aussi notre modèle économique.

    Il faut à la fois en finir avec la préférence française pour les inégalités et avec nos faiblesses économiques. Comme aux moments clés de notre histoire, aux débuts de la IIIe République avec les premières lois sociales, après la seconde guerre mondiale avec le Conseil national de la Résistance, il faut poser des actes forts et fondateurs : investir dans la formation, la recherche, dans notre jeunesse, opérer une révolution fiscale, libérer les énergies, favoriser les PME, les services, l’économie solidaire, réformer les instruments de l’action publique, redéfinir la négociation sociale, les droits sociaux. Définir un New Deal à la française. C’est le sens plein qu’il faut donner à la VIe République.

    Pour l’instant, on voit mal les contours de votre future majorité au sein du PS.

    C’est plutôt bon signe ! Car cela signifie peut-être que cette majorité ne résultera plus de l’addition statique de petits bouts de courants, éternel réarrangement du passé qui immobilise le parti, mais sera le produit d’une dynamique nouvelle enfin tournée vers l’avenir et vers les Français.

    Propos recueillis par Jean-Michel Normand

  2. olympe Says:

    il me semble qu’on retrouve un peu les mêmes effets avec la campagne d’Hillary clinton. Sur le papier elle est parfaite : engagement de longue date, expérience…. mais, mais ..;trop agée (c’est quand même un comble), trop..pas assez…

  3. mauvaiseherbe Says:

    Bonjour Olympe,

    En effet oui…

    je vous recommande la lecture de ce texte: http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2889


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