La danse contemporaine : une affaire de femmes

16/07/2008

sur http://www.diplomatie.gouv.fr…


Blowin, créé en 2007.

À l’origine de l’explosion de la danse contemporaine française dans les années 1980, nombre de chorégraphes étaient des femmes. Parmi elles, Joëlle Bouvier, Catherine Diverrès, Odile Duboc, Maguy Marin, Mathilde Monnier et Karine Saporta, qui appartiennent à la même génération et ont toutes fondé leurs propres compagnies entre 1978 et 1983, avant de devenir directrices de centres chorégraphiques nationaux (CCN). Chacune d’entre elles représente un courant de cette nouvelle danse française, riche de sa diversité et de la variété de ses approches.


Catherine Diverrès, une ascèse existentielle
Mathilde Monnier, la danse comme lieu du politique
Maguy Marin, ou la théâtralité corporelle
Joëlle Bouvier, la manifestation d’une intériorité
Karine Saporta, une expérience métaphysique
Odile Duboc, l’abstraction physique

Catherine Diverrès, une ascèse existentielle

Radicale. C’est le premier mot qui vient à l’esprit pour parler de Catherine Diverrès. Acharnée aussi. De son parcours, on retient surtout une enfance entre la France et l’Afrique, son départ au Japon en 1983 pour rencontrer Kazuo Ohno (né en 1906), l’un des chorégraphes fondateurs de la danse butô*. À son retour, sa conception de la danse a changé. Plus qu’une discipline physique ou une occupation de l’espace, la chorégraphie devient une ascèse intérieure et la danse un mouvement de pensée. Ses pièces donnent le vertige car elles convoquent la danse au bord d’un précipice : celui du vide qui la hante. Il en résulte une force rude, qui oscille de l’emportement à la plus extrême retenue, avec la même violence. Les corps deviennent calligraphies, emblèmes d’un monde souterrain, tragique et mystérieux.

* Cette  » danse des ténèbres  » japonaise, née sur les cendres d’Hiroshima, conteste à la fois le poids de la tradition nippone et les influences  » modernistes  » importées d’Occident. Elle puise pourtant aussi dans l’expressionnisme allemand, privilégie la lenteur extrême, et se veut une sorte d’art de la métamorphose.

Catherine Diverrès est née en 1959. Elle a pris en 1994 la direction du centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne.

http://www.ccnrb.org/


La place du singe,
une création de et avec
Mathilde Monnier (ici, au second
plan) et avec l’écrivaine
Christine Angot dans le cadre
du festival de Montpellier
Danse de 2005.

Mathilde Monnier, la danse comme lieu du politique

La question de la politique, comprise au sens large, imprègne chacune de ses actions. Son œuvre ne se borne pas à ses multiples créations, car ce qu’elle recherche est intimement liée à des prises de position, dépasse largement le cadre chorégraphique et vise les modes actuels de  » l’être ensemble « . Mathilde Monnier est une femme de partage, de rencontres et de collaborations diverses, avec le chorégraphe François Verret ou l’écrivaine Christine Angot, le philosophe Jean-Luc Nancy ou le chanteur Philippe Katerine, parties prenantes d’œuvres fortes et structurées.

À la tête du centre chorégraphique de Montpellier Languedoc-Roussillon, elle n’hésite ni à prendre des risques ni à perturber les règles admises. Lorsque, en 2001, elle décide d’ouvrir le centre vers l’extérieur, elle le prête à de jeunes créateurs, et se bat avec eux pour obtenir de nouveaux modes de production. Profondément humaines, ses chorégraphies sont le reflet d’une personnalité soucieuse de l’autre dans toute sa diversité. C’est pourquoi Mathilde Monnier fait appel aux improvisations de ses danseurs qui deviennent des sortes de motifs au cœur d’œuvres qui ne manquent ni de rigueur dans l’écriture du mouvement ni d’un travail très personnel sur la forme.

Mathilde Monnier est née en 1959.

http://www.mathildemonnier.com/fr/


Groosland (1995),
représentée en 2006 par
le ballet de l’Opéra de Lyon.

Maguy Marin, ou la théâtralité corporelle

Maguy Marin est une chorégraphe à part. Elle a certes commencé sa carrière comme danseuse au Ballet du xxe siècle de Maurice Béjart mais sa recherche est autre. Elle porte autant sur le sens de l’œuvre que sur le geste qui l’exprime, et évolue dans le sens d’un théâtre gestuel total qui combine toutes les expressions scéniques. Artiste engagée, elle va jusqu’au bout de ses convictions : à la tête du centre chorégraphique de Créteil pendant quinze ans, elle l’abandonne ensuite pour un quartier plus difficile de la banlieue lyonnaise, Rillieux-la-Pape, dans l’idée de rapprocher l’art et l’artiste de son public. Ses pièces pourraient toutes s’intituler La Condition humaine. De May B., une de ses œuvres phares et inspirée de Samuel Beckett, à ses créations plus récentes, elle dénonce sans relâche et avec intelligence le totalitarisme larvé. Le résultat est puissant et d’une ironie acérée, parfois cinglante. Sa gestuelle, certes théâtrale mais aussi extrêmement dansante, exprime une sorte de lyrisme chorégraphique.

Ses deux dernières pièces sont à l’image de ce regard caustique porté sur la société : Umwelt expérimente les possibles de la vie, ses rituels dérisoires, grâce aux danseurs qui composent des scènes violentes, corps frappés par la guerre, le travail ou la mort, et qui disparaissent aussitôt qu’apparus entre deux rangées de panneaux miroirs ; tandis que Ha ! Ha ! parle du rire comme le  » propre de l’homme  » et est drôle… à en pleurer.

Maguy Marin est née en 1951.

http://www.compagnie-maguy-marin.fr/

Face à face (2007),
solo de et avec Joëlle Bouvier.

Joëlle Bouvier, la manifestation d’une

intériorité

Pur produit de la danse contemporaine française, elle l’a étudiée principalement avec ses pionniers, Françoise et Dominique Dupuy, à l’Institut de formation pédagogique des arts du mouvement. Joëlle Bouvier est une femme qui danse. Une femme intemporelle qui traverse les époques, les modes et les styles, une sorte d’héroïne hitchcockienne dans un univers fellinien. Elle est à la fois la petite fille pressée de grandir avec ses rêves de vamp, la passionaria échevelée, la star fragile, l’amoureuse blessée, ou même la méchante sorcière quand elle choisit de faire peur aux enfants.

Représentante d’une danse sensuelle, vibrante, pulsionnelle et théâtralisée, elle ne craint pas d’affronter la violence des sentiments, le drame ou l’érotisme incan- descent. Elle puise dans l’instinct une écriture enfiévrée, où les corps sont livrés au désordre. Courses, soulèvements brusques, assauts haletants sont brusquement résorbés dans le silence et les effleurements. Amoureuse de cadrages cinématographiques, elle sait, à l’aide de savants éclairages, transfigurer la scène, y faire apparaître la blancheur de la neige ou de l’écume, et créer une ambiance onirique.

Joëlle Bouvier est née en 1959.

http://joellebouvier.com/public/

Karine Saporta, une expérience métaphysique

Formée à la danse classique, elle obtient ensuite un doctorat de sociologie à Chicago (États-Unis) et oriente son travail vers l’image. Elle n’a de cesse de questionner l’histoire de la danse et du geste pour l’entraîner dans les détours d’un imaginaire luxuriant qui transporte le spectateur dans un monde de démons et de merveilles. De l’extrême lenteur à de dynamiques fulgurances, ses chorégraphies élaborent une alchimie du mouvement pour traduire de véritables  » états d’âme « . Ses mises en scène sont spectaculaires, cinématographiques. Elle est l’une des rares chorégraphes françaises à ne pas redouter l’excès, la démesure. Son monde, peuplé de femmes chimères et de femmes fatales, d’ingénues libertines et de madones volantes, de guerrières lointaines et d’héroïnes romantiques, remet paradoxalement en cause la notion d’éternel féminin. Ses chorégraphies se nourrissent de toutes les influences pour mieux les détourner, au point qu’en vingt ans et plus de trente pièces elle a tout fait et tout tenté, souvent bien avant que la mode ne s’en empare. Cirque, cabaret, flamenco, traditions populaires, hip-hop et danse classique, baroque, ou minimalisme répétitif : tout s’emmêle et se fond dans le style unique d’une chorégraphe qui revendique l’esthétique comme discipline philosophique et la danse comme mystique.

Karine Saporta est née en 1948. Elle a dirigé le CCN de Caen Basse-Normandie de 1986 à 2005. Depuis, elle se lance dans de nouveaux projets avec l’ouverture d’un  » Laboratoire  » à Saint-Denis et d’un centre qui abritera sa compagnie et ses activités à Paris.

http://www.saporta-danse.com/

Rien ne laisse présager de l’état
de l’eau (2005), création
d’Odile Duboc et Françoise Michel,
qui explore les sensations de
glissement, de liquidité et
de fluidité.

Odile Duboc, l’abstraction physique

Odile Duboc est une fille de l’air. La beauté de ses chorégraphies, très abstraites, tient à l’instant où le geste se suspend dans l’air. La danse semble surgir, inopinée, dans une série de collisions lentes, de tensions imprévisibles, de réactions dynamiques, et ce qui déclenche chaque mouvement est toujours invisible. Dans ses chorégraphies, les danseurs ont d’appuis surprenants, sur n’importe quelle partie du corps, ou se déjouent de la gravité, avec des mouvements qui semblent pris sans le moindre élan, sans impulsion initiale… À partir d’arrêts, de sautes soudaines qui accélèrent le temps ou le retiennent, de propulsions, de  » lâchers  » de poids, elle finit par modifier la perception de l’espace qu’a le spectateur. De création en création, elle combine les possibles et invente une liberté du geste, un flux continu, un travail sur la chorégraphie comme si elle était une matière élastique.

Un spectacle d’Odile Duboc est une sorte d’expérience méditative, une rêverie atmosphérique. Bien au-delà du corps, elle cherche à saisir le point critique qui sert d’ancrage à l’écriture de la danse. C’est sans doute pour cela que ses danseurs (Boris Charmatz, Jérôme Bel, Emmanuelle Huynh, Rachid Ouramdane, Sylvain Prunenec…) sont devenus les représentants d’une nouvelle vague plus  » conceptuelle  » de chorégraphes, et le centre chorégraphique de Belfort qu’elle codirige une pépinière de nouveaux talents.

Odile Duboc est née en 1941. Depuis 1990, elle codirige, avec la designer lumière Françoise Michel, le centre chorégraphique national de Belfort.

http://www.contrejour.org/

Agnès Izrine

Rédactrice en chef de la revue Danser
Des créatrices en rupture

En matière de danse contemporaine, les pionniers sont plutôt des pionnières : Isadora Duncan, Loïe Fuller, Mary Wigman, Martha Graham… et, plus près de nous, Pina Bausch, Carolyn Carlson ou Trisha Brown. Ces chorégraphes, femmes anticonformistes et individualités fortes et dérangeantes, ont su rompre avec l’esthétique et les codes de leur époque. Elles se sont battues contre les corps  » corsetés  » au sens propre comme au figuré, et ont introduit l’idée d’un corps non morcelé, réuni dans une harmonie avec l’esprit. Leur apport a été notamment d’introduire dans la danse de nouvelles notions, comme celles de la  » gravité « , de l’énergie pulsionnelle, de l’expressivité et d’une certaine violence des affects et des gestes. Elles ont ainsi contribué à la création d’un nouveau modèle féminin, hors de tout stéréotype, et ont amorcé une démocratisation de la danse en réfutant le modèle héroïque et militaire du corps dressé, dominant le groupe.

Bibliographie

– Dictionnaire de la danse, dirigé par Philippe Le Moal, éd. Larousse, Paris, 1999 (réédition en 2007).
– La Danse au XXe siècle, d’Isabelle Ginot, Marcelle Michel, éd. Larousse, Paris, 1995.
– La danse dans tous ses états, d’Agnès Izrine, éd. L’Arche, Paris, 2002.
– L’Esquisse, de Joelle Bouvier et Régis Obaldia, collection Angle d’ailes, Paris, 1991.
– Odile Duboc, Françoise Michel : 25 ans de création, de Julie Perrin, centre chorégraphique national de Franche-Comté à Belfort, 2007.
– Claude Bricage, Maguy Marin, de Noël Bernard, éd. Armand Colin, Paris, 1997.
– MW, d’Isabelle Waternaux, Mathilde Monnier et Dominique Fourcade, éd. P.O.L , Paris, 2001.
– Karine Saporta/Peter Greenaway, collectif, éd. Armand Colin, Paris, 1990.
– Morte Forêt, de Karine Saporta, éd. Plume, Paris, 1994

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3 Réponses to “La danse contemporaine : une affaire de femmes”

  1. Romane Says:

    Sur la liste citée, je ne connais que Maguy Marin dont je recommande chaudement le spectacle « May B ». Un chef d’oeuvre.

  2. wildo Says:

    Moi, c’est Pina Bausch sinon rien … 8)

  3. wildo Says:

    Sinon juste une remarque : l’explosion de la danse contemporaine des années 80 … c’est la gauche au pouvoir, avec des DRACS qui fonctionnent et une politique culturelle digne de ce nom …


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