Le féminin entre crochets

18/07/2008

sur http://www.regards.fr/article/?id=344

(Merci Emelire pour le lien ;-) )

Entretien avec Benoîte Groult

Faut-il féminiser les noms de métier et comment ? Si l’usage accorde à Benoîte Groult d’être romancière, le dictionnaire ne lui reconnaît pas d’être  » écrivaine « . Au Québec, elle pourrait se dire  » auteure « .

Benoîte Groult, qui provoqua il y a quelques années avec Ainsi soit-elle quelques tempêtes dans la mare du conformisme, s’enflamme. » Cachez ce féminin que je ne saurais voir  » s’écrie-t-elle dans un chapitre de son prochain livre(1). Pour amorcer une réponse à cette question, une Commission fut mise en place par Yvette Roudy entre 1984-1986; Benoîte Groult en assurait la présidence.

Dix ans après ces voeux (restés plutôt pieux) et la circulaire en date du 11 mars 1986 sur la féminisation des noms de métier, qu’en est-il ?

Benoîte Groult : Le désordre le plus complet règne, notamment dans les journaux. Dans l’Observateur, les femmes sont toujours conservateurs de musée ou députés; dans Libération, les journalistes semblent plus audacieux: on écrit la substitute, la juge, mais Paloma Picasso est créateur et Isabelle Rossellini actrice. J’ai entendu à la radio une femme déclarer:  » Je suis moi-même chômeur  » et un médecin dire à une auditrice dans l’émission  » Le téléphone sonne « :  » Si vous êtes, Madame, porteur de virus « . On hésite tout de même devant le ridicule pour  » mère-porteur « .

Quelles modifications avez-vous observées ?

B. G.: Pour la première fois, apparaît dans le Petit Larousse 1995, la juge, la ministre, la sculptrice. Mais les restrictions dont on assortit l’apparition du féminin laissent perplexe; les dictionnaires n’avancent, dans ce domaine, qu’avec des précautions de Sioux. A ministre, le Larousse nous dit, en fin d’article et entre crochets  » s’emploie parfois au féminin dans la langue familière: la ministre « . Pour avoir participé à de nombreux débats entre linguistes et grammairiens (des deux sexes), j’imagine aisément les discussions déchirantes qui ont abouti à ces formules prudentes, presque honteuses. Pourquoi ne féminiser qu’en  » langue familière  » ? La langue écrite serait-elle réservée au masculin ? Mais le principal est d’être entré dans le noble Livre, fût-ce par la petite porte. On mesure l’épaisseur des préjugés et la mauvaise foi qui ont empêché, jusqu’ici, d’appliquer l’une des règles élémentaires du français:  » Le nom change généralement de forme selon son genre, masculin pour les êtres mâles, féminin pour les êtres femelles. » Le nom en français a perdu le genre neutre si fréquent en latin. Beaucoup de noms ne posent aucun problème, notamment lorsqu’ils se terminent par un  » e  » muet. Il n’y a aucune raison de dire la  » poétesse « , ou la  » photographesse « , la poète et la photographe conviennent parfaitement. Certaines femmes, à gauche en tous cas, que ce soit Frédérique Bredin ou Ségolène Royal, qui s’attachait à se faire nommer Mme LA ministre, y sont acquises; ce qui n’a pas empêché un commentateur d’annoncer au moment où Ségolène Royal mettait au monde son enfant:  » LE Ministre vient d’entrer en maternité !  » Gisèle Halimi, qui vient de remettre les conclusions de son rapport sur la parité politique, a été une des rares à se dire  » ambassadrice  » et  » députée « . Pour quelques femmes qui osent avancer sur ce terrain, d’autres y sont insensibles ou l’ignorent; parce que la société, les hommes ont réussi à faire passer la revendication féminine, le féminisme pour une lubie; une femme politique sérieuse qui énonce:  » Je suis la Secrétaire d’Etat  » est déconsidérée.

Comment expliquer cet état de choses alors que des pays francophones, comme la Belgique, la Suisse, le Québec, sont beaucoup plus avancés que la France ?

B. G.: Je remarque d’abord qu’au Moyen Age, la langue fonctionnait normalement. Il y avait des femmes artisanes, tisserandes, bourrelières, diaconesses et abbesses. Le langage juridique disait la venderesse, la demanderesse, l’enchanteresse. A partir du moment, en particulier au XXe siècle, où les femmes ont eu accès aux études, se sont mises à lire, à être des citoyennes, il y a eu une réaction de défense de la société qui s’est traduite par ceci: le prestige, ce sont les positions masculines, si vous y entrez, vous prenez un nom masculin. C’était inquiétant, ces femmes qui devenaient des rivales, acquéraient le droit d’être ministre, ingénieur, chercheur. L’Académie française traîne les pieds sur cette question. Son action en faveur du féminin se résume à avoir refusé pendant quatre siècles d’accepter une femme en son sein, la première ayant été  » l’Académicien Marguerite Yourcenar  » alors que l’on emploie couramment physicienne, pharmacienne. Que dit l’Académie française ?:  » Pour réformer le vocabulaire des métiers, et mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité (sic), on devrait éviter le féminin dans tous les cas non consacrés par l’usage. Chaque fois que le choix reste ouvert, il faut préférer le non-marqué  » (c’est-à-dire le masculin). Ne pouvant interdire les féminins déjà usuels, du moins prenait-on toutes dispositions pour qu’il ne s’en crée pas de nouveaux. C’était une façon de nous dire: vous êtes arrivées bien assez haut; à partir de maintenant, c’est le masculin qui a vocation à représenter les deux sexes. Au nom de quoi devrait-on préférer le masculin ? Nous ne demandons pas de  » préférer le féminin « , ce qui serait ridicule, mais simplement de l’appliquer aux femmes, ce qui serait logique. En février 1990, le Conseil de l’Europe, qu’on ne peut soupçonner d’être un brûlot féministe, publiait une circulaire sur  » L’élimination du sexisme dans le langage « , recommandant à tous les Etats membres  » d’adapter le vocabulaire à l’autonomie des deux sexes, le principe de base devant être que les activités de l’un et de l’autre soient visibles au même titre « . La France ignore superbement cet avis, comme elle a ignoré les avis de notre Commission. Mais le Grand Conseil suisse, observant que le refus de féminiser  » occultait l’existence des femmes qui sont la moitié de l’humanité « , décidait de moderniser par décret la rédaction des textes officiels. La Belgique francophone, considérant que  » la langue constituait un instrument de pouvoir sexiste qui empêchait les femmes de s’intégrer normalement dans la société « , votait aussi un décret féminisant les noms de métiers, de grades et de fonctions dans tous les documents administratifs. M. Druon, qui s’estime le propriétaire et le chien de garde du français, prit feu et flamme contre cette décision de la communauté wallone et la qualifia d' » aberrante et choquante « . Pensez donc ! Un pays francophone s’arrogeait le droit de modifier la langue française.

Entre l’idéologie et la grammaire, qui a raison ?

B. G.: Les grammairiens dénoncent depuis des années un blocage qui ne se situe pas du tout au niveau du vocabulaire mais à celui des mentalités. Albert Dauzat écrivait:  » La femme qui préfère pour le nom de sa profession le masculin au féminin accuse par là-même un complexe d’infériorité qui trahit ses revendications légitimes. Dérober son sexe derrière le genre adverse, c’est le trahir. Dire Mme LE Docteur, c’est proclamer la supériorité du mâle dont le genre masculin est l’expression grammaticale. » Et, en 1922, Ferdinand Brunot dénonçait  » l’affreux Mme LE qui gâte tant de nos textes « . Damourette et Pichon, auteurs de l’ouvrage Des mots à la pensée écrivaient aussi en 1920:  » La facilité du français à former des féminins différenciés devrait détourner les femmes adoptant des professions jusque-là masculines de ridiculiser leurs efforts méritoires par des dénominations masculines écoeurantes et grotesques, attentatoires au génie de la langue. »

Et comment réagissent les jeunes filles et garçons ?

B. G.: Dans les collèges, on dit couramment  » la chef « ,  » la prof « ,  » la professeur  » ou  » la flic « . Standardiste, opératrice, informaticienne ne suscitent aucun état d’âme mais une académicienne, une proviseur, c’est autre chose. On est  » La secrétaire  » d’un patron mais au gouvernement, on devient Mme  » Le Secrétaire  » d’Etat. A mesure que l’on monte dans l’échelle sociale, les féminins se raréfient parce que les fonctions haut de gamme représentent le lieu symbolique du pouvoir.

Les femmes hésitent à mener ce combat. Pourquoi ?

B. G.: Il leur faut du courage car elles y perdent en considération. La dérision, les quolibets se sont déchaînés à l’époque contre notre commission dont les recommandations sont tombées aux oubliettes. Bruno Frappat ironisait dans le Monde:  » La première femme élue cheftaine de l’Etat aura une septennate… » et Jean Guitton dans le Figaro nous servait un couplet bien connu:  » Chacun sait que la femme a plus de pouvoir que l’homme lorsqu’elle s’efface. Elle dirige mieux lorsqu’elle ne règne pas. » Que voulez-vous dire après tout cela ? On sourit, on ne traite pas de la grammaire et le débat linguistique est escamoté. Mais je crois que le courant commence à s’inverser au moment où la parité en politique est en discussion. Nous sommes les plus retardées d’Europe pour la représentation au Parlement et pour la féminisation des noms de métier. La France est cernée par des pays francophones qui ont franchi le pas.

* Ecrivaine, romancière.Ex-présidente de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre.

1. La Vie et l’existence aux éditions Grasset à paraître au printemps.

1er février 1997 Monique Houssin

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2 Réponses to “Le féminin entre crochets”

  1. Leïla Says:

    Je suis pour la féminisation des noms de métier (et même de quelques autres noms) … moi, j’écris toujours « je suis professeure », sans aucun état d’âme.
    Il ne manquerait plus que ça !

    [Mais qu’attendent donc les femmes pour s’imposer en grammaire ?]

  2. mauvaiseherbe Says:

    « moi, j’écris toujours “je suis professeure”, sans aucun état d’âme. »

    Je reproduis ici la réaction de cette éminente institution, l’académie française, dont les préoccupations purement grammaticales s’appliquent à nous démontrer l’absurdité de tels barbarismes ;-) (Au fait, combien d’académiciens? pour combien d’académiciennes?)

    « http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation.asp

    Féminisation des noms de métiers, fonctions, grades et titres

    En 1984, après que le gouvernement eut pris une première initiative en faveur de « la féminisation des titres et fonctions et, d’une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes », l’Académie française, fidèle à la mission que lui assignent ses statuts depuis 1635, fit publier une déclaration rappelant le rôle des genres grammaticaux en français. Les professeurs Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, à qui la Compagnie avait confié la rédaction de ce texte, concluaient ainsi :

    « En français, la marque du féminin ne sert qu’accessoirement à rendre la distinction entre mâle et femelle. La distribution des substantifs en deux genres institue, dans la totalité du lexique, un principe de classification, permettant éventuellement de distinguer des homonymes, de souligner des orthographes différentes, de classer des suffixes, d’indiquer des grandeurs relatives, des rapports de dérivation, et favorisant, par le jeu de l’accord des adjectifs, la variété des constructions nominales… Tous ces emplois du genre grammatical constituent un réseau complexe où la désignation contrastée des sexes ne joue qu’un rôle mineur. Des changements, faits de propos délibéré dans un secteur, peuvent avoir sur les autres des répercussions insoupçonnées. »

    Cette analyse scientifique irréfutable était donc assortie, voici dix-huit ans, d’un avertissement dont il n’a été tenu aucun compte. Un catalogue de métiers, titres et fonctions systématiquement et arbitrairement « féminisés » a été publié par la Documentation française, avec une préface du Premier ministre. La presse, la télévision ont suivi avec empressement ce qui pouvait passer pour une directive régalienne et légale. Or, peu auparavant, la Commission générale de terminologie et de néologie, officiellement saisie par le Premier ministre, avait remis à celui-ci un rapport dans lequel elle déconseillait formellement la féminisation des noms de titres, grades et fonctions, par distinction avec les noms de métiers, dont le féminin découle de l’usage même. De ce rapport, le gouvernement n’a pas non plus tenu compte, alors qu’aucun texte ne lui donne le pouvoir de modifier de sa seule autorité le vocabulaire et la grammaire du français.

    Sans revenir sur les arguments qu’elle exposait en 1984 et auxquels elle reste attachée, l’Académie française déplore les dommages que l’ignorance de cette doctrine inflige à la langue française et l’illusion selon laquelle une grammaire « féminisée » renforcerait la place réelle des femmes dans la société.
    1. Valeur collective et générique du genre masculin

    Il est inutile, pour désigner un groupe de personnes composé d’hommes et de femmes, de répéter le même substantif ou le même pronom au féminin puis au masculin. « Les électrices et les électeurs », « les informaticiennes et les informaticiens », « toutes celles et tous ceux » sont des tours qui ne disent rien de plus que « les électeurs », « les informaticiens », « tous ceux ». On évitera également d’indiquer entre parenthèses ou après une barre oblique la marque du féminin : « les adhérent(e)s », « les animateurs/trices », etc. De même au singulier, lorsque le masculin revêt un sens générique, de telles surcharges (« recrutement d’un/une technicien(ne) diplômé(e) », etc.) n’apportent aucune information supplémentaire et gênent considérablement la lecture. Au surplus, elles s’opposent à la règle, très générale en français, de l’accord du pluriel au masculin. Il est impossible d’écrire : « Le fauteuil et la table sont blanc(he)s. »

    Ces redondances et ces alourdissements révèlent sans doute que, dans l’esprit de certains, le masculin est devenu un genre marqué au même titre que le féminin, et ne peut plus désigner que des personnes de sexe masculin. C’est ainsi que la féminisation peut introduire un déséquilibre dans les structures mêmes de la langue et rendre malaisée la formulation des phrases les plus simples.

    2. Néologismes

    L’application ou la libre interprétation de « règles » de féminisation édictées, de façon souvent arbitraire, par certains organismes français ou francophones, a favorisé l’apparition de nombreux barbarismes.

    Il convient tout d’abord de rappeler que les seuls féminins français en -eure (prieure, supérieure…) sont ceux qui proviennent de comparatifs latins en -or. Aussi faut-il éviter absolument des néologismes tels que professeure, ingénieure, auteure, docteure, proviseure, procureure, rapporteure, réviseure, etc. Certaines formes, parfois rencontrées, sont d’autant plus absurdes que les féminins réguliers correspondants sont parfaitement attestés. Ainsi chercheure à la place de chercheuse, instituteure à la place d’institutrice. On se gardera de même d’user de néologismes comme agente, cheffe, maîtresse de conférences, écrivaine, autrice… L’oreille autant que l’intelligence grammaticale devraient prévenir contre de telles aberrations lexicales.

    Enfin, seul le genre masculin, qui est le genre non marqué (il a en effet la capacité de représenter les éléments relevant de l’un et de l’autre genre), peut traduire la nature indifférenciée des titres, grades, dignités et fonctions. Les termes chevalière, officière (de tel ordre), députée, sénatrice, etc., ne doivent pas être employés.

    Comme l’Académie française le soulignait déjà en 1984, l’instauration progressive d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans la vie politique et économique rend indispensable la préservation de dénominations collectives et neutres, donc le maintien du genre non marqué chaque fois que l’usage le permet. Le choix systématique et irréfléchi de formes féminisées établit au contraire, à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché. »

    D’autres liens à visiter sur le sujet:

    La féminisation des noms en 10 questions:
    http://www.ciep.fr/chroniq/femi/femi.htm

    La féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre:
    http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/cogeter/feminisation/accueil-feminisation.html


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