Introduction au féminisme postcolonial et genèse de ce courant

24/07/2008

Source: http://www.resistingwomen.net/spip.php?article108

par Laetitia Dechaufour sur http://www.lepeuplequimanque.org

Le féminisme postcolonial a fait une entrée remarquée en France il y a quelques années. Ses questionnements résonnent tout particulièrement avec l’actualité française et avec le travail engagé par la pensée féministe en France de croiser sexe, classe et race pour produire des analyses moins ethnocentrées de l’oppression des femmes. Le féminisme postcolonial présente en effet l’intérêt de soumettre le féminisme hégémonique au regard critique des théories postcoloniales et d’une perspective féministe qui envisage les rapports de sexe dans leur dimension historiquement et géographiquement colonisée et racisée. L’objectif de cette communication est donc de proposer une introduction au féminisme postcolonial, en insistant sur la genèse de ce courant. Je ne suis pas une spécialiste de ce courant, mais mon travail de recherche sur les luttes des femmes amérindiennes au Québec m’a amenée à approfondir le lien entre patriarcat et colonialisme. De plus, la fréquentation d’une université nord-américaine m’a permis d’avoir accès à une littérature considérable sur le sujet, accès que nous n’avons pas en France.

Précisons d’ailleurs à ce sujet que le féminisme postcolonial, au jour d’aujourd’hui, se pense, s’écrit et se lit de manière prépondérante dans le monde anglo-saxon, bien que ses auteures soient issues des mondes colonisés, esclavagisés et/ou tiers-mondisés. Cela pose un certain nombre de problèmes, principalement celui de la traduction de certains concepts de l’anglais vers le français ; ce problème n’est pas prêt d’être résolu à mon avis, d’autant plus que très peu de textes sont traduits. Quant au terme « postcolonial », il prête à confusion et fait l’objet de nombreux débats. Pour ma part, je retiens la définition qu’en donne Leila Ahmed (1996 : 143), à savoir “[…] comment le colonialisme s’est reconfiguré après la soit-disant décolonisation : comment les rapports postcoloniaux sont maintenus comme des rapports matériels et discursifs d’antagonisme et de résistance. »

1- Les sources du féminisme postcolonial

Pour comprendre l’émergence du féminisme postcolonial, il est important de l’inscrire dans la filiation des études postcoloniales ( Postcolonial Studies ), des études subalternes (Subaltern Studies) et surtout des féminismes dissidents [1].

Le féminisme postcolonial se situe dans la lignée des Études Postcoloniales, dont elles contestent l’androcentrisme tout en s’inscrivant très clairement dans son analyse des rapports de colonisation. On attribue la paternité des Études Postcoloniales à Edward Saïd (1935-2003) et en particulier à son livre Orientalisme, paru en 1978. Professeur de littérature comparée, né en Palestine et formé dans l’académie américaine, Edward Saïd a produit un travail pionnier sur la construction idéologique de l’Orient en tant que légitimation de l’impérialisme européen. Edward Saïd a souligné le caractère orientaliste des paradigmes de la pensée occidentale, et il a tenté de comprendre le processus par lequel la vision orientaliste s’est élaborée et se régénère continuellement. L’orientalisme vise à appliquer à l’Orient un système de représentations binaires : l’Orient – ou plutôt l’idée de l’Orient – est le miroir inversé de l’Occident (entendu par Saïd comme l’Angleterre, la France, et les États-Unis) et se voit essentialisé et réduit au stéréotype. L’Oriental est défini par l’orientalisme comme un être passif, fainéant, instinctif, spirituel, et à la sexualité débridée. Tandis que l’Occident tend inexorablement vers le progrès, l’Orient reste arriéré et stagne dans la tradition. Inutile de préciser que les caractéristiques de l’Oriental le font appartenir au féminin, alors que celles prêtées à l’Occident sont codées comme masculines. Selon Saïd, l’Occident n’existerait pas sans l’Orient, et il a besoin de cette figure repoussoir pour être conforté dans sa supériorité naturelle. Le discours académique et médiatique actuel autour de « l’Arabe » est représentatif de l’orientalisme contemporain, en particulier depuis le 11 septembre 2001 : le monde arabe se caractériserait par son irrationalité (la religion comme seule loi), son incapacité à se pacifier soi-même et ses valeurs rétrogrades et obscurantistes.

Lila Abu-Lughod (2001) estime qu’Orientalisme a ouvert la voie au féminisme postcolonial et a doté ses auteures d’outils théoriques d’une grande richesse. En cela, elle s’inscrit dans l’héritage de Saïd, mais comme d’autres, lui reproche sa cécité quant à la dimension fondamentalement sexuée et sexiste de l’orientalisme. L’universitaire turque Meyda Yegenoglu (1998), par exemple, s’est largement employée à renouveler l’analyse de Saïd sur l’orientalisme en y étudiant le caractère sexué du rapport colonial. Elle a montré comment les représentations de la différence sexuelle et de la différence culturelle sont inextricablement liées et sont constitutives les unes des autres. Les féministes postcoloniales ont donc largement puisé dans son répertoire théorique, et ont contribué par leurs critiques à le rendre plus complexe.

La pensée féministe postcoloniale s’est aussi appuyée sur les Subaltern Studies
, fondées en 1981 par l’historien de l’Inde Ranajit Guha (1923-), professeur à l’université de Sussex, en Angleterre. Ce projet historiographique inédit est né de la critique virulente d’une historiographie dite élitiste dont l’analyse du nationalisme indien était soit idéaliste, soit uniquement tournée vers les élites. L’objectif des Subaltern Studies est d’expliquer « la contribution, par le peuple lui-même, c’est à dire indépendamment de l’élite, à la construction et au développement de ce nationalisme. » (Guha, 1982 : 3, traduction libre) et de « produire des analyses historiques où les groupes des subalternes sont perçus comme les sujets de leur propre histoire. » (Chakrabarty, 2002 : 472, traduction libre). Guha et son équipe des Subaltern Studies décrivent un monde colonial traversé de rapports sociaux dynamiques, hybrides et contradictoires, des concepts que les féministes postcoloniales ont repris à leur compte pour montrer l’enchevêtrement des dynamiques de sexe et de race dans l’élaboration du pouvoir colonial. Il s’agit également de comprendre, jusque dans le détail des relations interpersonnelles, les univers religieux, culturels et sociaux des acteurs et le sens qu’ils donnent à leurs actions, afin de mieux contextualiser leurs résistances.

Bien que les Subaltern Studies s’inscrivent essentiellement dans une aire géographique précise (l’Inde, qu’elle soit coloniale ou postcoloniale) et dans la discipline historiographique surtout (même si ce sont toutes les disciplines des sciences sociales qui sont sollicitées à travers ce projet), il est pertinent d’y voir une des sources théoriques auxquelles viendra s’abreuver le féminisme postcolonial. La philosophe Gayatri Chakravorty Spivak est issue des Subaltern Studies lorsqu’elle publie en 1985 « Can the Subaltern Speak ? » qui deviendra un texte fondateur… du féminisme postcolonial. A partir du cas du suicide d’une jeune femme Bengali, dont elle analyse très minutieusement les conditions, ce texte, d’une écriture extrêmement opaque qui lui vaudra un certain nombre de critiques, défend l’idée selon laquelle les subalternes ne peuvent pas parler, non pas dans le sens où ils et elles ne s’expriment pas et n’expriment pas leur révolte, mais dans le sens où parler implique une transaction entre celui ou celle qui parle et celui ou celle qui écoute, et le ou la subalterne qui s’exprime n’honore pas le contrat dialogique.

Le féminisme postcolonial s’est donc inspiré des Subaltern Studies dans sa détermination à penser les résistances et à opérer une analyse qui tienne compte de différentes échelles d’observation pour mettre à jour la complexité des systèmes d’oppression. Cette filiation entre les Subaltern Studies et le féminisme postcolonial explique sans doute l’extraordinaire production des féministes indiennes.

Mais le féminisme postcolonial est surtout né de l’extraordinaire production émanant des féministes dissidentes qui ont contesté l’« universalisme » du féminisme blanc et occidental. Ces féminismes ont pour point commun de lire l’oppression des femmes à la lumière du racisme, de l’esclavage et/ou de la colonisation. Ainsi, le féminisme Noir, le féminisme chicana, le féminisme arabe ou encore le féminisme autochtone ont bouleversé les analyses féministes en mettant en perspective les différents rapports de domination qui contraignent les femmes racisées [2]. bell hooks (1984, 1989) ou Patricia Hill Collins (1990), figures incontournables du féminisme Noir, ont montré combien l’articulation du racisme et du sexisme dans la vie des femmes noires aux États-Unis rendait inopérante l’analyse féministe égalitariste américaine et contribuait à les stigmatiser d’autant plus et à les éloigner du mouvement des femmes américain. Les féministes chicana Gloria Anzaldùa et Cherrie Moraga (1981) ont analysé l’articulation du sexisme et le racisme dans les communautés latino-américaines et ont conceptualisé leur position en tant que « mestizas », une position hybride au croisement des frontières linguistiques, culturelles et sociales. Les féministes arabes (dont les féministes islamiques), avec des figures comme Fatima Mernissi (1975) ou Deniz Kandiyoti (1996), se sont employées quant à elles à déconstruire la vision orientaliste des femmes comme des victimes totales de l’ordre patriarcal, à inscrire leurs pratiques dans des contextes marqués par la colonisation et le nationalisme. Les féministes islamiques ont également proposé une critique de la lecture androcentrique des textes religieux à la faveur d’une lecture féministe de ces textes : elles ont trouvé dans le Coran la base de leurs revendications pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Enfin, le féminisme autochtone est de plus en plus prolifique, avec des auteures comme Andrea Smith (2005) qui expose la manière dont le système colonial a instrumentalisé la violence sexuelle contre les femmes indigènes pour assurer sa domination sur les peuples amérindiens, et comment cette violence agit encore aujourd’hui comme un dispositif de contrôle et d’oppression. Tous ces travaux ont contribué à repenser des concepts comme la famille, le travail ou encore la violence à la lumière de l’histoire coloniale qui est celle des femmes racisées et qui crée des configurations d’oppression et des possibilités de résistances différentes de celles qu’avait envisagé pour elles la pensée féministe dominante.

Ces auteures, et les courants qui les caractérisent, ont toutes contribué à faire émerger un féminisme postcolonial qui place au cœur de son analyse féministe l’expérience de la colonisation, de l’esclavage et du racisme. En cela, il est difficile de séparer les féministes postcoloniales des féministes Noires, chicanas, arabes ou indigènes. On peut faire l’hypothèse que le féminisme postcolonial est un produit de toutes ces pensées, et que toutes ces pensées se retrouvent dans le féminisme postcolonial, sans toutefois nier à chacune une existence propre.

2- L’émergence du féminisme postcolonial : entre rupture et continuité

C’est sur un double constat que se fonde le féminisme postcolonial : d’une part, celui de l’ethnocentrisme du féminisme occidental dominant, et d’autre part, celui de l’androcentrisme des études postcoloniales (Mills,1996 : 98).

S’il semble indéniable que les études postcoloniales ont bénéficié, très tôt, des analyses d’auteures féministes comme Gayatri Chakrovorty Spivak, il reste que les textes qui sont reconnus comme fondateurs au sein des études postcoloniales ont complètement passé sous silence la manière dont les rapports de race et de colonisation opèrent à l’intérieur d’un contexte genré (Ahmed, 1996 : 140). Ainsi, le livre pionnier d’Edward Said, Orientalisme (1978), sera pointé du doigt par les féministes postcoloniales pour le peu d’attention accordée à la question des résistances (« agency ») des femmes et pour son ignorance des textes produits par les théoriciennes postcoloniales (Lewis et Mills, 2003 : 2) Un nombre important de contributions par des féministes postcoloniales déplorent le caractère exclusivement masculin du sujet colonial, et notent que ni les femmes colonisées, ni les européennes ne sont appréhendées à l’intérieur du rapport colonial. Les travaux des féministes postcoloniales ont montré le rôle des femmes européennes dans la colonisation, entre résistance – des fois – et complicité – souvent – avec l’ordre colonial (Jane Haggis, 1998 ; Vron Ware, 1992), et les effets du rapport colonial sur leur identification à la fois à un groupe opprimé (les femmes) et à un groupe dominant (les Européens).

Les féministes postcoloniales se sont également attachées à montrer que la subjectivité des colonisés et des colonisateurs se construit dans la masculinisation excessive de ces derniers et dans l’infériorisation par la féminisation des indigènes colonisés, et ont examiné « […] le processus par lequel la construction des stéréotypes féminins est enchevêtrée avec la construction d’un symbolisme nationaliste anti-colonial, le féminin signifiant le pré-colonial, le traditionnel et l’espace domestique non souillé […].” (p.2-3) Les études postcoloniales n’ayant pas su intégrer la perspective des rapports de sexe dans leur analyse de l’impérialisme, ses auteurs ont manqué de voir combien impérialisme et patriarcat sont interdépendants et s’accordent à préserver l’ordre dominant, comme l’ont montré des auteures comme Anne McClintock (1995) ou Ann Laura Stoler (1989, 2002). Les féministes postcoloniales ont donc produit un corpus impressionnant de travaux historiques, anthropologiques et littéraires visant à mettre en lumière la dimension sexuée des rapports antagonistes entre les Européen-ne-s et ceux qu’ils et elles appelaient les indigènes. En « genrant » les questions traditionnellement androcentrées liées aux mouvements de résistance nationalistes, à l’identité colonisée, aux fondamentalismes religieux ou encore à la littérature coloniale, elles ont rendu incontournable la perspective féministe et ont enrichi en les complexifiant les théories postcoloniales.

Mais c’est également en rupture avec le féminisme hégémonique que se sont constituées les théories féministes postcoloniales. La critique principale qui en résulte est celle de ne pas avoir entendu les voix des femmes noires, latino-américaines, arabes, asiatiques et autochtones qui leur reprochaient de ne pas prendre en compte la dimension racisée des rapports sociaux de sexe et de refuser d’intégrer cette dimension à leurs analyses et à leurs agendas politiques. D’après ces critiques, l’erreur du féminisme hégémonique est d’avoir présenté l’expérience des femmes blanches et de la classe moyenne comme LA situation universelle d’oppression des femmes.

La marginalisation des voix des femmes racisées au sein du féminisme dominant, et l’injonction au silence qui en résulte, ont contribué à essentialiser « la » femme racisée et à en faire une catégorie homogène et monolithique (Mohanty, 1988). L’absence de prise en compte de la diversité des réalités historiques, géographiques et sociales des femmes non seulement du Tiers-Monde colonisé mais aussi de ce que Chela Sandoval a nommé le « Tiers-Monde américain » (Sandoval, 1991) – c’est à dire les femmes noires, amérindiennes ou d’origine arabe, asiatique ou latino-américaine résidant aux États-Unis – a conduit le féminisme dominant à proposer des voies d’émancipation calquées sur une situation faussement « universelle ». Cette critique adressée avec vigueur par les féministes postcoloniales aux féministes dominantes a contribué à une déconstruction et une relecture en profondeur des catégories de genre et de rapports sociaux de sexe. Prétendre que les féministes blanches ont ignoré de manière homogène les critiques des femmes racisées serait abusif ; les féministes postcoloniales reconnaissent aux féministes anti-racistes par exemple un engagement substantiel à prendre en compte les dimensions ethniques et culturelles et à favoriser un féminisme transnational (Lewis et Mills, 2003 : 4). De même, elles s’inscrivent clairement dans l’héritage d’un féminisme qui a ouvert un certain nombre d’avenues vers l’émancipation des femmes. Cependant, nombre d’entre elles ont déploré le fait que le souci des féministes blanches à intégrer des analyses des féministes racisées dans leurs analyses se soit limité à inclure dans leurs programme de cours quelques références « ethniques », »[…] simplement pour mentionner certains travaux dans une note de bas de page sans passer à l’étape supérieure de les utiliser pour repenser leur analyse […].” (Narayan et Harding, 2000 : xii). Cette marginalisation des analyses et des expériences des femmes racisées participe d’une appropriation du travail de celles-ci et de sa réduction à quelques heures par semestre consacrées aux femmes du Tiers Monde ou aux femmes de couleur. Selon Jacqui Alexander et Chandra Talpade Mohanty (1997), cela revient à dire que leurs « théories sont plausibles et ont une valeur heuristique dans le cas de leurs expériences spécifiques, mais elles n’ont aucune valeur en ce qui concerne le reste du monde. » (p. 495-496).

Il s’agit donc pour les théoriciennes du féminisme postcolonial de revisiter l’ensemble des théories féministes à la lumière d’une grille de lecture qui articule les différents rapports de domination en situant géographiquement et historiquement les situations d’oppression et d’exploitation et les pratiques de résistance.

Le féminisme postcolonial s’est donc constitué à la fois en rupture avec le courant des études postcoloniales et celui de la pensée féministe dominante, mais aussi dans leur continuité. Selon Rajan et Park, « le féminisme postcolonial ne peut pas être considéré seulement comme un sous-ensemble des études postcoloniales, ou, de manière alternative, comme une autre variété du féminisme. C’est plutôt une intervention qui change les configurations à la fois des études postcoloniales et des études féministes. » (2004 : 53)

3- Ruptures majeures

Le féminisme postcolonial a opéré deux rupture majeures : la première a été de déconstruire la figure de la femme du Tiers-monde telle qu’elle existait dans la théorie féministe dominante ; la seconde de poser la question de qui parle, et pour qui.

En effet, un apport important du féminisme postcolonial a été de repenser une catégorie récurrente de certains travaux émanant de féministes occidentales, celle de « la femme du tiers-monde » (the Third-World Woman). L’article de Chandra Talpade Mohanty notamment, « Under Western Eyes. Feminist Scholarship and Colonial Discourses » (1988) – non traduit à ma connaissance – reste un texte fondamental pour comprendre combien la pensée féministe occidentale dominante a contribué à reproduire des représentations coloniales et racistes de « la » femme racisée. L’ambition de C. T. Mohanty était d’analyser « la production de la femme du tiers-monde comme un sujet unique et monolithique dans un certain nombre de textes féministes récents. » (p.49) Pour cela, elle s’est appuyé sur la collection “Femmes du Tiers-Monde” de la maison d’édition britannique Zed Press.

C. T. Mohanty dénonce le « virage colonialiste » (colonialist move) des féministes occidentales, c’est-à-dire des présupposés à partir desquels elles construisent leur analyse de l’oppression des femmes racisées. Un de ces présupposés consiste à penser la catégorie « femmes du Tiers-Monde » comme « un groupe cohérent et déjà constitué avec des intérêts et des désirs identiques, quels que soient leur appartenance raciale ou ethnique. » (p.52). Au lieu de démontrer comment des groupes sociaux, économiques et politiques se constituent, la catégorie de « la femme du Tiers-Monde » démontée par Mohanty suppose leur pré-existence quasi-naturelle. L’auteure dénonce donc l’utilisation de cette catégorie comme une catégorie a-historique et a-sociale qui oblitère les hiérarchies structurelles de race, de classe, d’âge, de générations ou de castes qui divisent et qui informent les pratiques et les représentations des femmes racisées. Mohanty observe également dans son corpus de textes une vision simplifiée et excessivement binaire du pouvoir, comme si les femmes du Tiers-Monde, en tant que catégorie homogène et unifiée, étaient un groupe également et uniformément opprimé, et leurs homologues masculins un groupe également et uniformément dominant. Cette perspective relève de la stratégie dominante d’homogénéiser le groupe dominé et de se garder pour soi le privilège de la diversité, de la liberté de pensée, et de l’individualisme émancipatoire. Elle laisse peu d’espace aux résistances à l’oppression et à la capacité d’agir des individus (Mohanty, 1998 :67). Ainsi, en faisant des femmes du Tiers-Monde des victimes passives d’une oppression généralisée et totale, les féministes occidentales, par un jeu d’inversion, voient leur propre émancipation confirmée, et confortent ainsi leur supériorité dans une différence fondamentale entre elles et les autres : la « différence du tiers-monde » (Third world difference) (67-68) Cette différence définit la femme du tiers monde comme « religieuse (comprenez ‘pas progressive’), familialiste (comprenez ‘traditionnelle’), légalement mineure (comprenez qu’elles n’ont pas encore conscience de leurs droits’), illettrée (comprenez ‘ignorante’), domestique (comprenez ‘arriérée’), et quelques fois révolutionnaires (comprenez ‘leur pays est en guerre, elles doivent lutter !’). » (p.68) Cette figure repoussoir de « la femme du Tiers-Monde » est nécessaire pour créer celle de la femme occidentale émancipée, libérée, autonome ; l’une n’existerait pas sans l’autre.

Un autre apport important des travaux issus du féminisme postcolonial est d’avoir posé plus en profondeur encore que ne l’avaient fait les féministes occidentales la question des conditions de production du savoir : qui parle pour qui, et quelles sont les voix qui sont entendues dans les analyses sur les femmes racisées. Les concepts de « savoir situé » (situated knowledge) et de théorie du point de vue (standpoint theory) ont donc été largement mobilisés pour montrer l’importance de considérer la position d’où l’on parle comme déterminante dans l’interprétation que l’on fait de la réalité sociale (Rich, 1984 ; Davis, 1982 ; Hill Collins, 1990 ; Spivak : 1988).

En effet, la critique faite au féminisme dominant d’avoir voulu parler au nom de toutes les femmes a amorcé une réflexion riche et complexe sur les conditions de production du savoir féministe. De la même manière que les féministes dominantes avaient contesté un savoir masculin faussement universel et objectif, produit par et pour des hommes, les féministes postcoloniales ont rappelé que les théories fondatrices du féminisme ont été produites par des femmes blanches, occupant des positions structurellement privilégiées dans le rapport de race. Si le sexe est toujours racisé, alors il importe pour les féministes blanches de reconnaître que cette caractéristique sociale détermine leurs comportements, leurs visions du monde, et donc leurs analyses. Adrienne Rich (1984) regrette pour sa part qu’aient été élaborées des théories féministes dont la prétention à l’universalité abstraite empêchait de penser les femmes dans les rapports sociaux de race.

L’accent mis à une certaine époque sur le travail salarié comme moyen d’émancipation est un exemple de la distance qui existait entre les analyses féministes et ce que d’autres femmes vivaient au quotidien. Le non accès au monde salarié ne touchait en fait que les femmes qui appartenaient à un groupe social spécifique, et rares sont les analyses qui ont tenu compte du fait que les femmes noires, par exemple, ont toujours travaillé à l’extérieur de leur foyer, que ce soit dans les plantations pendant l’esclavage ou comme domestiques dans les familles blanches. L’abstraction des théories de l’oppression aurait permis aux féministes d’éviter de remettre en question leurs propres pratiques et de se poser la question de l’intériorisation de leur propre oppression, et de la manière dont elles ont opprimé (Moraga, 1981 ; Brooks, 2002) en tant que détentrices du privilège racial de la blancheur. Audrey Lorde pose la question suivante aux féministes blanches : « Que faites vous du fait que les femmes qui nettoient vos maisons et s’occupent de vos enfants pendant que vous participez à des conférences sur les théories féministes sont pour la plupart des femmes pauvres et/ ou issues du tiers-monde ? » (Lorde, 2003 : 27). Selon Chris Weedon (2002), la question du privilège de la blancheur a longtemps été considérée comme non pertinente pour des féministes dominantes occidentales qui, par l’effet de leur position, se vivaient comme femmes uniquement, comme si leur blancheur n’était pas pertinente socialement et comme si le racisme ne les concernait pas directement.

Les féministes occidentales, en tant que dominantes dans le rapport de race, occupent une position privilégiée et c’est ce privilège qui les a autorisé à affirmer le caractère premier de l’oppression de sexe. Or, plusieurs auteures relèvent que le sexe n’est pas toujours le point de ralliement le plus pertinent pour les femmes racisées, comme le note Adrienne Rich lorsqu’elle affirme avoir été catégorisée comme blanche avant de l’être comme femme lorsque, dans la maternité où elle est née, on la mise dans la salle des nouveaux-nés réservés aux bébés blancs. (Lewis et Mills, 2003 : 20). Pour extrapoler sur ce dernier point et tenter une application des théories féministes postcoloniales au cas français, je citerai les propos d’Houria Boutelja, jeune militante féministe, antiraciste et anti-impérialiste issue de l’immigration postcoloniale, co-auteure notamment d’un texte de février 2007 intitulé Manifeste des Féministes Indigènes, ici interrogée par Christelle Hamel et Christine Delphy : « […] la résistance au machisme, c’est la rupture, mais elle est trop douloureuse. Dire : ‘on en a rien à foutre des mecs !’, c’est un luxe, le luxe de celles qui n’ont à se battre que contre la domination sexiste. Ce n’est pas notre cas, on doit se battre contre deux dominations. On doit aussi se battre contre le racisme, donc on doit se libérer deux fois. Notre féminisme est un féminisme bricolé. Ce n’est pas le féminisme idéal, mais c’est un féminisme pragmatique. Le féminisme idéal, on ne peut pas se le permettre, c’est un luxe de Blanches ! » (133)

Conclusion

On voit à travers le bref survol qui vient d’être fait de certaines auteures et de certains débats du féminisme postcolonial que celui-ci recouvre en réalité une grande variété d’approches ; s’y reconnaissent des auteures autrement identifiées au féminisme noir, aux Subaltern Studies, ou encore au féminisme chicana ou islamique. Ces approches ont cependant en commun de démontrer le caractère central des expériences de la colonisation ou de l’esclavage dans la vie des femmes du Tiers monde (qu’il soit américain ou pas), et de mettre l’accent sur la dimension située de leur discours sur ces expériences. Le féminisme postcolonial désigne non pas une aire géographique correspondant aux pays ayant arraché leur indépendance aux mains des colonisateurs, mais plutôt à une relecture critique et anticolonialiste des effets qu’ont occasionnés le colonialisme et l’impérialisme sur les rapports sociaux de sexe.

Il a été reproché au féminisme postcolonial d’avoir suivi le tournant linguistique postmoderne et de s’être éloigné des préoccupations matérialistes qui étaient les siennes (Lewis and Mills, 2003 : 20). Il est certain que les études postcoloniales sont largement représentés dans le domaine de la littérature, et qu’à ce titre, elles ont interrogé les représentations coloniales dans la littérature. Plus spécifiquement dans le cas du féminisme postcolonial, ce sont les personnages féminins qui ont fait l’objet d’analyses poussées sur leur rapport aux colonisateurs, hommes et femmes, et sur la survivance de ces rapports dans la littérature contemporaine. Cependant, malgré cette critique, on ne peut que saluer l’extraordinaire élan que donne l’analyse féministe postcoloniale à l’étude des rapports de sexe, et on ne peut que constater son incroyable actualité et sa pertinence dans le cas français. On peut cependant se poser les questions suivantes : dans quelle mesure peut-on appliquer ces théories au cas français, de quels féminismes parle-t-on lorsque l’on parle du féminisme hégémonique et ce concept s’applique-t-il au féminisme français, et enfin pourquoi entend-on si peu les analyses des féministes issues des immigrations en France ?

Laetitia Dechaufour, juin 2007

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Suleri, Sara (1992) “Woman Skin Deep : Feminism and the Postcolonial Condition”, in Critical Inquiry, vol.18, no.13.

Yegenoglu, Meyda (1998), Colonial Fantaisies : Towards a Feminist Reading of Orientalism, Cambridge : Cambridge University Press.

Ware, Vron (1992) “To Make the Facts Known : Racial Terror and the Construction of White Femininity”, in Vron Ware, Beyond the Pale : White Women, Racism and History, London : Verso.

Weedon, Chris (2002), “Key issues in Postcolonial Feminism : A Western Perspective”, Gender forum, no.1. http://www.genderforum.uni-koeln.de/genderealisations/weedon.html

[1] Pour reprendre le terme utilisé par Curiel, Falquet et Masson (2005).

[2] Nous avons choisi de traduire le terme « racialised » par « racisé-e », et nous le préférerons tout au long de notre exposé au terme plus usité de « femme de couleur », souhaitant ainsi mettre l’accent sur le processus de catégorisation plutôt que sur l’état.

Laetitia Dechaufour

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22 Réponses to “Introduction au féminisme postcolonial et genèse de ce courant”

  1. olympe Says:

    il ya longtemps que je n’étais pas venue su ton blog. Beaucoup de choses interessantes.
    je te mets sur ma blogroll.

  2. mauvaiseherbe Says:

    Bienvenue Olympe :-)

  3. Lory Says:

    « la résistance au machisme, c’est la rupture, mais elle est trop douloureuse. Dire : ‘on en a rien à foutre des mecs !’, c’est un luxe, le luxe de celles qui n’ont à se battre que contre la domination sexiste. Ce n’est pas notre cas, on doit se battre contre deux dominations. On doit aussi se battre contre le racisme, donc on doit se libérer deux fois. Notre féminisme est un féminisme bricolé. Ce n’est pas le féminisme idéal, mais c’est un féminisme pragmatique. Le féminisme idéal, on ne peut pas se le permettre, c’est un luxe de Blanches ! »  »

    C’est bien ce que je pense maintenant depuis plusieurs années, leur « féminisme bricolé » finira bien par nous faire retourner 50 ans en arrière. Si notre liberté est un luxe, cela signifie que nous devons la perdre pour qu’elles soient enfin nos égales; et l’égalité pour vivre comme au temps de nos grand-mères, ça ne m’intéresse pas. Perso à mon age, je n’ai pas grand-chose à perdre, mais ce n’est pas ce que je souhaite pour ma fille et sa génération et je ne suis pas disposée à brader ce que nous avons conquis en luttant pour ce qui n’avait rien d’un luxe pour faire plaisir à des Tévanian et autres coqs dans des poulaillers de voilées (dit vite fait de manière imagée pour faire court).

    « Cette différence définit la femme du tiers monde comme « religieuse (comprenez ‘pas progressive’), familialiste (comprenez ‘traditionnelle’), légalement mineure (comprenez qu’elles n’ont pas encore conscience de leurs droits’), illettrée (comprenez ‘ignorante’), domestique (comprenez ‘arriérée’), et quelques fois révolutionnaires (comprenez ‘leur pays est en guerre, elles doivent lutter !’). »

    Bein c’est ce que je vois tous les jours, et de plus en plus. Des femmes transportées comme des paquets à l’arrière des bagnoles avec la marmaille comme je ne voyais plus ça depuis 30 ans dans le sud de l’Italie, des femmes qui arrivent suite à regroupement familial et qui ne parlent pas un mot de la langue du pays d’accueil, et savent encore moins la lire et l’écrire, femmes au foyer ça va de soi, ou pour travailler comme vendeuses à la sauvette plus chargées que ne le sont leurs hommes, à croire que ceux-ci les font venir pour s’en servir comme de bètes de somme à défaut d’avoir des mules.

    Alors moi le « fémisme post-colonial » de Bouteldja, ça me laisse rèveuse. Tellement que je n’ai absolument aucune envie d’y concourir.

  4. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    Je ne me sens pas proche d’une femme qui cautionne son oppression puisqu’en même temps elle cautionne la mienne et c’est valable pour n’importe quelle citoyenne – et moi aussi quand je le fais (d’ailleurs je n’ai jamais rencontré de féministe qui ne cautionne pas à un moment ou un autre son oppression mais bref il y a des degrés) en tous cas je ne suis pas du tout d’accord avec ce qui a été écrit et qui me semble limite. Si notre liberté parait un luxe, cela signifie qu’elles devraient aussi en bénéficier.

    Il n’y a aucune raison que si nous ne souhaitons être discriminées, violentées, laissées pour compte, on accepte que les autres le soient pour notre confort personnel.
    Ca c’est ce que font les machistes. Ne penser qu’à eux, peu importe si les autres souffrent.

    Il ne s’agit pas de retour en arrière.

    Je ne dis pas qu’il faut oublier sa douleur et ne pas se battre pour soi mais ça me parait humain d’au moins respecter la douleur et le combat des autres et d’apprendre à ne pas reproduire de discriminations.

  5. Lory Says:

    Je n’ai pas envie de faire quoi que ce soit pour aider des femmes qui pensent que la liberté des femmes est un luxe et je trouvent ces femmes là dangereuses pour toutes.

    Si elles ont envie d’ailler jouer les infirmières et les aides-soignantes pour le « garçon arabe » (le pauvre il souffre, meme discours que pour ces « pauv’zommes » des théories masculinistes), grand bien leur fasse et très peu pour moi.

    Faut pas te gèner « jevoudraisvivrelibreetegale » si tu as des velléités de bonnes samaritaine, pas moi

  6. Lory Says:

    « Si notre liberté parait un luxe, cela signifie qu’elles devraient aussi en bénéficier. »

    « devrait », ah oui évidemment au conditionnel, c’est des belles fables avec des « si ». Mais moi je parle de ce qui est au présent de l’indicatif.

    « Ca c’est ce que font les machistes. Ne penser qu’à eux, peu importe si les autres souffrent. »

    Non. Les machistes pensent aux « pauv’ zommes ». De meme que les « féministes indigènes » s’apitoient sur le sort de leurs « pauv’zommes discriminés » avant de se penser et de penser d’abord à elles en tant que femmes.

    Et j’ai bien écrit:
    « Perso à mon age, je n’ai pas grand-chose à perdre, mais ce n’est pas ce que je souhaite pour ma fille et sa génération. »
    ça veut dire très précisément exactement que la colère que je ressens quand je vois l’accès à l’avortement limité de telle manière qu’il en devient pratiquement impossible d’avorter, ce n’est pas pour moi, « à mon age », que je le dis, mais bien pour les plus jeunes.

    Ce n’est pas un hasard si toutes ces vélleités de faire parler les voilées coincident avec une période de backlash qui tend à limiter l’avortement. On ne me l’otera pas de l’idée, et le dire n’a rien « d’égoiste » ni de limite, et j’en ai marre de cette morale bien-pensante qui va dans un seul sens: limiter les droits des femmes au nom d’une pseudo-liberté pour une frange mesquine et ridicule de se coller un hidjab sur la tete pour jouer les rebelles et les révoltées.

  7. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    « Non. Les machistes pensent aux “pauv’ zommes”. De meme que les “féministes indigènes” s’apitoient sur le sort de leurs “pauv’zommes discriminés” avant de se penser et de penser d’abord à elles en tant que femmes. »

    Pas toutes.

    « On ne me l’otera pas de l’idée, et le dire n’a rien “d’égoiste” ni de limite, et j’en ai marre de cette morale bien-pensante qui va dans un seul sens: limiter les droits des femmes au nom d’une pseudo-liberté pour une frange mesquine et ridicule de se coller un hidjab sur la tete pour jouer les rebelles et les révoltées. »

    Morale bien pensante ne me parait pas un argument, je peux retourner cette idée à n’importe qui. C’est pas aux femmes qui cautionnent en occident ou ailleurs leur oppression que je pense mais à celles qui veulent se libérer et ceux qui les en empêchent.

    Quand aux bons samaritain-e-s, si un jour toi ou ta fille te fait agresser physiquement, m’est avis que tu seras peut-être contente d’en rencontrer, peut-être même des bien pensant-e-s comme tu les appelles. Perso, je préfère les bon-ne-s samaritain-e-s, chacune ses préférences.

    Je comprends que tu ne veuilles pas te soumettre pour faire plaisir à d’autres mais en avoir rien à faire du sort de celles qui aimeraient s’en sortir, si c’est le cas, je trouve ça vraiment révoltant et révoltant que personne ne réagisse.

  8. Lory Says:

    Je ne compte pas sur les bons samaritains, qui me laissent on ne peut plus sceptique.

    Comme toute femme, il m’est arrivé en plus de cinquante années de vie d’avoir été agressée, de m’etre retrouvée dans des situations dangereuses. Je passe sur les petites agressions du type main au cul qui se sont souvent soldées par une grande claque à la volée en me retournant vers l’agresseur: ça c’est une stratégie valable dans les endroits où il y a du monde.

    Quand on est seule, isolée, c’est beaucoup moins évident de s’en sortir sans dommage, et pourtant je n’ai jamais été violée. J’ai eu de la chance, en partie, sans doutes, mais je le dois surtout et exclusivement à moi-meme. J’ai l’absolue certitude que dans bien des cas, les femmes sont violées parce qu’elles sont conditionnées à se soumettre, à avoir peur. Etre sure de soi, avoir un bon entrainement sportif, un bon équilibre psycho-physique, connaitre ses limites physiques, savoir évaluer l’adversaire, ses réflexes et ses capacités, dominer la peur qu’on en a et garder son sang-froid (et il est normale de craindre un agresseur), sont autant d’éléments qui permettent d’en réchapper, sans meme besoin d’avoir fait un training d’auto-défense.

    Ma fille est une jeune femme sportive à laquelle j’ai pris soin de transmettre mon expérience en la matière. On n’est jamais à l’abri de rien, c’est sur, mais je pense qu’elle a de bonnes probabilités de s’en sortir indemne le cas échéant et je le lui souhaite de tout coeur. Quoi qu’il advienne, elle sait qu’elle trouvera toujours en moi une alliée qui ne la culpabilisera jamais, et qui serait prete à remuer ciel et terre pour obtenir justice, et expédier l’agresseur à l’ombre et pour longtemps.

  9. macdougal Says:

    « J’ai l’absolue certitude que dans bien des cas, les femmes sont violées parce qu’elles sont conditionnées à se soumettre, à avoir peur.  »

    Attention, ce type de discours peut-être dangereux. Il y a des prédateurs redoutables , de plus comme tout être humain nous avons aussi nos fragilités, qui peut-être assurée d’avoir la bonne réaction ? De plus il y a de fortes probabilités pour que la « bonne » réaction soit encore insuffisante face à l’agresseur.
    Le danger de ce discours est de minimiser un acte condamnable. On a déjà beaucoup de difficultés à faire condamner le viol et on doit se battre pour que la victime ne soit stigmatisée en aucune manière.

  10. Lory Says:

    Non, je ne minimise rien. Tout peut etre dangereux , une chose et son contraire, vivre est dangereux, à ce compte là.

    Je pense que les femmes sont habituées à vivre dans la crainte , formatées pour ne pas avoir confiance en elles et qu’il est nécessaire qu’elles apprennent à en avoir pour se défendre, parce que se défendre est légitime.

    On se trouvera nécessairement un jour, tard le soir, seule à un arret d’autobus. Et il vaut mieux avoir la capacité de réagir au mieux. Ne serait-ce que pour pouvoir se déplacer relativement sereinement dans l’espace public. Avoir la capacité de se défendre ne minimise en rien la barbarie d’un agresseur, cela nous tranquillise nous et c’est cela qui importe.

  11. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    On peut apprendre à se défendre, face à 10 hommes ou 10 femmes armées, seule, même en ayant appris à se défendre, on minimisera peut-être quelques risques mais c’est tout.

    C’est un discours de toute puissance ou naïf, désolée, de croire qu’en apprenant à se défendre, on a plus besoin de personne puisqu’une agression est justement un lieu d’un rapport de force.

    Et heureusement que certaines personnes se sont battues en bon-ne-s pensant-e-s pour que les droits des femmes progressent.

  12. Romane Says:

    « J’ai l’absolue certitude que dans bien des cas, les femmes sont violées parce qu’elles sont conditionnées à se soumettre, à avoir peur. » de LOry

    Je pense que cette phrase rejoint les propos de Virginie Despentes dans son livre « King Kong Théorie ». Celle-ci relate son propre viol. Lorsqu’elle a compris qu’elle allait se faire violer, elle s’est rendue compte à quel point sa condition de femme l’avait conditionnée, « formatée » comme dit Lory, à la peur, à la soumission et à l’impuissance. A fortiori parce qu’elle s’est sentie incapable de sortir le couteau qu’elle avait sur elle à ce moment-là. Elle s’est sentie paralysée incapable de réagir, de se défendre.

  13. Lory Says:

    Et bien le jour où tu te retrouveras face à un agresseur et qu’il te laisseras sur le carreau, tu m’en reparleras après, au lieu de me dire que je pourrais avoir besoin de bons samaritains. Et je ne te le souhaite pas.

    Bien sur, qu’on ne peux pas se défendre seule contre dix personnes (10 femmes armées?? Un cas de figure plutot rare!). Mais savoir faire face à un agresseur en s’en défendant de son mieux, c’est déjà mieux que rien, et crois-moi, ça n’a rien à voir avec la naiveté ni avec la toute puissance. Parce que c’est quoi la réalité? Quand on est agressée il se trouve comme ça par hasard un chevalier servant qui vole à votre secours? ça c’est dans les films. Dans la vie, il est plus vraisemblable que personne ne bronche en voyant une femme se faire agresser, et c’est déjà pas mal si quelqu’un à la présence d’esprit d’appeler du secours ou les flics.

  14. Lory Says:

    « A fortiori parce qu’elle s’est sentie incapable de sortir le couteau qu’elle avait sur elle à ce moment-là. Elle s’est sentie paralysée incapable de réagir, de se défendre »

    Voilà. C’est tout à fait à ça que je faisais allusion. Et ce n’est meme pas la peine d’avoir une arme blanche sur soi, d’autant que les probabilités de tomber sur un agresseur qui en est pourvu sont tout de meme relativement restreintes). Ce qu’il faut (et il n’y a pas besoin d’etre taillée comme une armoire à glace, il suffit d’avoir un minimum d’agilité, ce qui présuppose une activité physique régulière comme n’importe quelle femme normalement constituée est capable d’avoir), c’est ne pas hésiter à faire mal, parce que l’agresseur s’en fout, lui, de nous en faire, du mal, c’est meme ce qu’il veut. Un cou de genou dans les couilles, c’est radical. Et si le mec se retrouve avec une couille éclatée, et bien tant pis pour lui. Or les femmes sont ainsi formatées à penser « oh mais le pauvre il va souffrir, il vaut mieux que ce soit moi qui soufre ». Et bien non, il n’y a aucune raison pour ça. Maintenant s’il y en a qui sont prètes à tendre l’autre joue, pour moi elles peuvent rester à leur catéchisme. Pas venir me parler après de naiveté ou de toute puissance.

  15. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    Je ne dis pas qu’il ne faut pas mettre le maximum de chances de son côté, et il ne s’agit pas du tout de tendre l’autre joue.

    Je vois pas le rapport avec le catéchisme de dire que face à certains rapports de force, on risque d’être perdante quelque soient ses techniques d’auto-défense.

    Au contraire, je trouve ça très divin de se croire infaillible.
    On peut améliorer ses défenses mais on est pas des déesses.

    Apprendre à balancer un coup de pied, ça fait partie des techniques d’auto-défense féministe et je suis d’accord mais els précisent bien qu’on ne gagne pas à tous les coups; quel que soit l’entraînement…. et les bonnes samaritain-e-s qui appellent la police ou se battent ne font pas que ne pas sombrer dans la non assistance à personne en danger, elles peuvent être utiles, il m’est arrivé de réagir et qu’on réagisse, c’est bien plus appréciable que cels qui font semblant de rien voir…

  16. Romane Says:

    Il faut savoir que Virginie Despentes s’est retrouvée face à trois mecs. Elle était avec une copine ce soir là.

    Même à deux contre trois que peut-on ?

  17. Romane Says:

    Cette discussion m’incite à vous livrer l’extrait en question tiré du chapitre « Impossible de violer cette femme pleine de vices » pp 50 et 51

    « Pendant ce viol, j’avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d’arrêt, manche noir rutilant, mécanique impeccable, lame fine mais longue, aiguisée, astiquée, brillante. Un cran d’arrêt que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m’y étais attachée, à ma façon j’avais appris à m’en servir. Cette nui-là, il est resté planqué dans ma poche et la seule pensée que j’ai eue à propos de cette lame était : pourvu qu’ils ne la trouvent pas, pourvu qu’ils ne décident pas de jouer avec. Je n’ai même pas pensé à m’en servir. du moment que j’avais compris ce qui nous arrivait, j’étais convaincue qu’ils étaient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s’il s’était agi de nous faire voler nos blousons, ma réaction aurait été différente. Je n’étais pas téméraire, mais volontiers inconsciente. Mais, à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. Défendre ma propre peau ne me permettait pas de blesser un homme. Je crois que j’aurais réagi de la même façon s’il n’y avait eu qu’un seul garçon contre moi. C’est le projet du viol qui refaisait de moi une femme, quelqu’un d’essentillement vunérable. Les petites filles sont dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l’ordre chaque fois qu’elles dérogent à la règle. Personne n’aisme savoir à quel point il est lâche. Personne n’a envie de le savoir dans sa chair. Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquéesans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu’en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s’échapper en courant, je me sente encoer aujourd’hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau.
    A la fin, il y en a un trouve cette lame, il la montre aux autres, sincèrement surpris que je ne l’aie pas sortie. « Alors c’est que ça lui plaisait ». »

    Virginie Despentes conclue son chapitre par ses mots, décrivant la peur qu’elle a ressentie(p. 57)

    « Quand le garçon se retourne et déclare « fini de rire » en me collant la première beigne, ça n’est pas la pénétration qui me terrorise, mais l’idée qu’ils vont nous tuer. Pour qu’ensuite on ne puisse pas parler. Ni porter plainte, ni témoigner. A leur place, somme toute, c’est ce que j’aurais fait. De la peur de la mort, je me souviens précisément. Cette sensation blanche, une éternité, ne plus rien être, déjà plus rien. Ca se rapproche davantage d’un trauma de guerre que du trauma du viol, tel que je le lis dans les livres. C’est la possibilité de la mort, la proximité de la mort, la soumission à la haine déhumanisée des autres, qui rend cette nuit indélébile. Pour moi, le viol, avant tout, a cette particularité : il est obsédant. J’y reviens tout le temps. Depuis vingt ans, chaque fois que je crois en avoir fini avec ça, j’y reviens. Pour en dire des choses différentes, contradictoires. Romans, nouvelles, chansons, films. J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’événement, le vider, l’épuiser.
    Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue. »

    Cet événement tragique de la vie de V.D. l’a conduite à réaliser le film « Baises-moi ».

  18. wildo Says:

    Je trouve VD dure avec elle-même … si elle avait sortie sa lame – a trois ils l’auraient vite neutralisée – et comme elle le dit – ils auraient joué avec … Elle a le droit de sauver sa peau, dans ces moments extrêmes on ne fait pas de choix anodins, qq chose en nous réflechit très vite, et l’energie qu’on déploie c’est pour survivre … c’est ce qu’il lui permet d’écrire et de faire des films … si elle avait sorti le couteau, dans ce contexte elle serait très probablement morte …

  19. Romane Says:

    @ Wildo

    Oui, ses mots sont durs. Mais cela révèle sa propre culpabilité. Et peut-être la difficulté à se pardonner ?
    Dans son livre, Virginie Despentes dit aussi qu’elle a mis des années avant de pouvoir apposer le mot « viol » sur ce qui lui est arrivé.
    C’est le viol d’une de ses amies qui a créé un choc en elle et qui l’a décidée à participer à un week-end de formation d’écoute de « stop viol », bien des années après. Ce qui l’a aidée à prendre conscience de bcp de choses, notamment d’avoir contourner le mot « viol » en utilisant d’autres termes.
    Elle n’a jamais porté plainte croyant que c’était inutile et parce que « la loi des flics, c’est celle des hommes ».
    Ca en dit long sur son traumatisme. Et sur le fait que même après, elle n’a pas cherché à se défendre !!
    Elle a plutôt enfoui son viol comme pour le dissoudre, l’oublier ou le surmonter à sa façon.

  20. wildo Says:

    Du coup je repense à Ingrid Bétancourt … dont le calvaire à du être total – là non plus elle n’a pas pu se défendre « en sortant son couteau » … pour survivre et pouvoir continuer à affronter ses bourreaux – elle a dû prendre de la hauteur – elle s’est servi de sa foi – elle n’a pas publiquement parlé de viol – mais c’était nettement perceptible de manière implicite à plusieurs reprises que ce genre de chose a du se produire … Devant un tel acharnement de réduire l’autre à néant, porter plainte est dérisoire, avec sa foi elle a retourné la situation à son avantage – elle a gardé sa dignité d’être humaine.
    L’expérience de la violence extrême, nous fait toucher à des endroits de notre être que nous ne fréquentons pas tous les jours … les mystiques y font connaissance avec leur foi, les laics connaissance avec le centre de leur être : cet endroit est comme une île, le rempart, le refuge, la porte, un centre indestructible et innateignable pour les bourreaux, ils peuvent détruire votre corps, cet endroit là est imprenable … Quand toute résistance devient impossible, c’est à cet endroit seul qu’on existe de façon fulgurante, en attendant « que ça se passe » …

  21. jevoudraisvivrelibreetegale Says:

    @ Romane, je ne suis pas fane de Virginie Despentes mais là son texte m’a bluffée; merci.

    Je l’ai repris, ça te dérange pas?

  22. Romane Says:

    non pas du tout. :-)


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