LA RÉVOLUTION D’UN POINT DE VUE. UN TEXTE DE LOUISE TURCOTTE

25/07/2008

sur http://www.lespantheresroses.org

[Cette avant-note a été publiée dans le livre  » La Pensée straight  »
de Monique Wittig publié aux Éditions Balland, Paris, 2001.]

S’il est un nom qui est associé au Mouvement de Libération des Femmes, c’est bien celui de Monique Wittig. Sa renommée est due très largement à son œuvre littéraire, d’ailleurs traduite en plusieurs langues. Si Monique Wittig est un écrivain marquant de la seconde moitié du 20e siècle, nul doute que ses textes théoriques en font aussi un des plus grands penseurs contemporains.

Bien sûr, il est impossible de limiter l’influence de Wittig à un seul domaine, que ce soit la littérature, la politique ou la théorie. Sa pensée les traverse tous. C’est justement cette multidimensionnalité qui donne tant d’importance à son travail. Mais on a beaucoup écrit sur son œuvre littéraire, trop peu encore sur sa pensée théorique et politique. Puisque j’ai eu cette chance d’avoir côtoyé Monique Wittig depuis le début des années 70 je voudrais lui rendre un témoignage politique.

En effet, s’il est possible de témoigner des répercussions immédiates de sa pensée, il est par contre plus difficile de mesurer son influence à long terme, notamment dans l’histoire des luttes pour la libération des femmes. Car ses essais bouleversent radicalement plusieurs des prémisses que la théorie féministe contemporaine a mises de l’avant. Je parlerai ici de cette révolution conceptuelle.

En 1978, à la rencontre annuelle du Modern Language Association à New York, quand Monique Wittig termina sa conférence « La pensée Straight » par « les lesbiennes ne sont pas des femmes », l’accueil chaleureux fut tout de même précédé d’une seconde de stupéfaction et de silence. Quand ce texte fut publié deux ans plus tard dans la revue française Questions Féministes, cette stupéfaction se transforma, même chez les féministes les plus radicales, en une pression politique pour qu’une note soit ajoutée : il valait mieux « adoucir » la conclusion. On ne pouvait concevoir à ce moment-là une telle perspective. C’est dire qu’une page de l’histoire du mouvement féministe venait d’être tournée par celle-la même qui en avait été une des principales instigatrices en France. Quelle est donc cette page qui a été tournée? Pourquoi ne peut-on plus voir la lutte des femmes de la même façon? C’est que, justement, « le point de vue » s’est déplacé.

Depuis le début du siècle, toutes les luttes – de la défense « des droits des femmes » à l’analyse féministe de « l’oppression des femmes » – toutes partaient du « point de vue des femmes », cela allait de soi. Cette analyse s’est affinée au cours des années, s’est séparée en « tendances » comme cela se passe pour les mouvements de libération, mais jamais ce consensus de base n’avait été interrogé. Il semblait d’ailleurs incontestable. Et voilà que cette affirmation, « les lesbiennes ne sont pas des femmes », viendra bouleverser tout un mouvement tant sur les plans théorique que politique.

S’appuyant sur les concepts du féminisme matérialiste et radical dont celui de « classes de sexes », Wittig remettra en question un point fondamental encore jamais contesté par le féminisme : l’hétérosexualité. Cette hétérosexualité n’est plus seulement considérée comme une sexualité mais bien comme un régime politique. Jusqu’alors le féminisme analysait le « patriarcat » en tant que système fondé sur la domination des hommes sur les femmes. Mais les catégories elles-mêmes, « homme » et « femme », on ne les avait pas réellement questionnées. Ici, « l’existence des lesbiennes » prend tout son sens, puisque si ces deux catégories ne peuvent exister l’une sans l’autre, les lesbiennes, elles, n’existent que par et pour les « femmes », il y aurait donc une faille à ce système conceptuel.

Durant les années 80, plusieurs lesbiennes en Europe et au Québec nomment ce point de vue « lesbianisme radical ». Pour les lesbiennes radicales, l’hétérosexualité est un régime politique à renverser, nos analyses et stratégies puisent à même la pensée de Wittig. Et c’est à la lumière de cette pensée qu’il nous fallait revoir l’Histoire.

Lorsqu’on réfléchit l’histoire à partir de ce point de vue, il est intéressant de constater que les premiers jalons d’une critique de l’hétérosexualité comme « institution politique » avaient déjà été posés au début des années 70 , notamment aux États-Unis par certaines lesbiennes séparatistes (1).

Mais le lesbianisme séparatiste n’a pas approfondi cette analyse, il a plutôt développé, dans une visée essentialiste, des valeurs spécifiquement lesbiennes, lesquelles s’inscrivent surtout à l’intérieur de communautés lesbiennes. C’est oublier que « l’hétérosexualité ne peut passer que par la destruction ou la négation […] du lesbianisme pour assurer son pouvoir politique. « (2). Les communautés lesbiennes sont des stratégies nécessaires. Mais si on ne les contextualise pas dans l’ensemble d’un mouvement politique, elles prennent la signification d’un repli sur soi. Il s’agirait alors de créér une « nouvelle catégorie ». Or, seule l’abolition des catégories peut amener un changement véritable. C’est bien ce que la pensée de Monique Wittig nous a fait comprendre : on ne remplace pas « la femme » par « la lesbienne » mais on utilise notre position stratégique pour détruire le système hétérosexuel.  » Nous [lesbiennes] sommes transfuges à notre classe de la même façon que les esclaves « marron » américains l’étaient […] « (3). Cette autre phrase-clé donne une dimension politique au point de vue lesbien et il faut toujours la garder en tête lorsqu’on lit les textes de Wittig. En effet, Wittig situe les lesbiennes dans un continuum de résistance propre aux diverses formes historiques d’oppression, ce qui nous éloigne par exemple du concept de « continuum lesbien » tel qu’il a été proposé par Adrienne Rich dans les années 80.

Pour Rich, l’hétérosexualité est « quelque chose qui a dû être imposé, dirigé, organisé, répandu par la propagande et maintenu par la force  » (4). Ce texte pose l’hétérosexualité en tant qu’institution politique à l’intérieur du patriarcat. L’existence lesbienne est un acte de résistance à cette institution, mais « pour que ce contenu politique soit réalisé […] sous une forme ultimement libératrice, il faut que le choix érotique soit approfondi et transformé en identification-aux-femmes consciente […] « (5). À ce niveau, la conception du lesbianisme s’appuie sur le fait qu’il rejoint l’expérience féminine, comme l’exprime par exemple la maternité. Le concept de l’hétérosexualité amené par Rich se limite donc au même cadre d’analyse de la théorie féministe contemporaine, soit celui qui passe encore par le « point de vue des femmes ».

Le lesbianisme radical, quant à lui, place la dimension politique du lesbianisme dans le fait que les lesbiennes occupent une position spécifique à l’intérieur de la classe des femmes et qu’elles constituent par conséquent une faille à ce régime politique qu’est l’hétérosexualité. De toute évidence, le radicalisme en sortant forcément des sentiers battus exige un questionnement continu : « La conscience de l’oppression n’est pas seulement une réaction (une lutte) contre l’oppresssion. C’est une totale réévaluation conceptuelle du monde social  » (6). J’ai connu Monique Wittig au travers de groupes militants et son profond respect pour chaque individu, son profond mépris pour toute forme de pouvoir ont marqué à jamais ma conception du militantisme. Mais c’est aussi à travers sa pensée que j’ai compris la nécessité du va-et-vient entre le théorique et le politique. On ne peut concevoir de lutte politique sans cette constante dynamique, ce qui représente tout un défi pour nous militantes, parce qu’elle nous demande une vigilance de tous les instants, une réévaluation nécessaire de nos actions et prises de positions. On doit d’ailleurs interpréter la critique radicale du féminisme dans cette perspective.

« La transformation des rapports économiques ne suffit pas. Il nous faut opérer une transformation politique des concepts-clés, c’est-à-dire des concepts qui sont stratégiques pour nous  » (7). En passant outre le régime politique de l’hétérosexualité, le féminisme repose actuellement sur un aménagement dudit système plutôt que sur une volonté de l’abolir. Il en va de même, me semble-t-il, pour la notion de « gender » qui a connu ces dernières années une inflation galopante et dont l’utilisation camoufle plus souvent qu’autrement la réalité de l’oppression des femmes. De fait, ce « gender », tout en voulant rendre compte des rapports sociaux entre les hommes et les femmes, occulte ou amoindrit la notion de « classe de sexes », éliminant ainsi la dimension politique qui régit ces rapports.

C’est ce courant du « gender » (on l’oublie d’ailleurs trop facilement) qui a donné lieu dans les annés 90 à un autre courant, celui du « transgender » ou plus souvent nommé la « théorie queer ». Certes, on navigue ici entre des identités sexuelles qui refusent la concordance genre/sexe, soit en prônant la transgression symbolique (les transgenres), soit en prônant la transformation biologique (les transsexuel-les). Or, il me semble là aussi que ces déplacements identitaires ne font que consolider les catégories genre/sexe. On utilise en l’occurrence les mêmes paradigmes sans aller au-delà du système binaire qui les caractérise, mais suffit-il d’intervertir les catégories pour les annuler ? Ironiquement, les textes de Wittig sont souvent repris par la théorie queer. C’est bien mal comprendre la finalité de sa pensée.

Car il y a une réflexion cruciale que l’on ne peut éviter dans les essais de Wittig : « un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel le point de vue du minoritaire  » (8). C’est ce qui explique la grande efficacité des textes de Wittig. En revendiquant le point de vue lesbien comme universel, elle bouscule toutes les conceptions auxquelles nous étions habitués. Car jusqu’ici les écrivains minoritaires devaient ajouter « l’universel » à leur point de vue s’ils voulaient atteindre l’intangible universalité du dominant. C’est pourquoi la culture gaie a quand même une certaine audience. Non seulement parce les gais, malgré leur transgression, font partie de la classe dominante mais surtout parce qu’ils se sont toujours définis en tant que minoritaires. La pensée lesbienne de Wittig, elle, ne vise pas la transgression mais bien l’abolition et du genre et du sexe sur lesquels s’appuie la notion même d’universalité. « Les sexes (le genre), la Différence entre les sexes, l’homme, la femme, la race, le noir, le blanc, la nature sont au coeur de cet ensemble de paramètres. Et ils ont formé nos concepts, nos lois, nos institutions, notre histoire, nos cultures. « (9). Examiner les paramètres sur lesquels se fonde la pensée universelle demande une réévaluation de tous les outils fondamentaux d’analyse, y compris la dialectique. Non pas pour l’évacuer, mais pour qu’elle devienne plus opérante.

Le travail de Wittig est ainsi la démonstration parfaite d’une connexion entre le théorique et le politique. On perçoit trop souvent ces deux données fondamentales dans des sphères séparées; d’un côté il y a l’exercice de la pensée, de l’autre côté la pratique politique, les deux fonctionnant parallèlement, alors qu’ils devraient de fait s’entrecroiser. Or, ce croisement entre théorie et politique est une condition incontournable à toute lutte militante, et c’est précisément ce qui rend la pensée de Wittig si dérangeante.

Nous sommes maintenant dans le 21e siècle. Depuis quelques années, les gais luttent pour la reconnaissance de leurs droits civils, notamment l’acceptation juridique de leur statut conjugal. Peut-on voir dans ces réformes un nouveau contrat social ? J’en doute fort. Cela reviendrait à dire que le régime politique de l’hétérosexualité représente le seul et unique mode de fonctionnement qui puisse assurer une cohésion sociale, pour peu qu’il soit assez inclusif. Tout se passe comme si l’idée des rapports sociaux de sexe était devenue obsolète, parce qu’on participe de plain pied à un régime politique qui opprime les femmes, on cautionne la pensée straight. On ne change pas le monde, on se l’aménage, et rien ne s’éloigne autant de ces idées révolutionnaires qui font de Wittig un des grands penseurs de notre temps.

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Bio Louise Turcotte

Louise Turcotte est militante lesbienne radicale et a participé à plusieurs groupes politiques depuis les début des années 70. Elle a été co-fondarice de  » Amazones d’hier Lesbiennes d’ajourd’hui  » revue publiée à Montréal depuis 1982 qu’elle a quitté en 1994. Elle a écrit plusieurs articles sur la théorie du lesbianisme radical. Elle croit toujours à la nécessité politique d’un mouvement autonome de lesbiennes.

(1) Charlotte Bunch, « Learning from Lesbian Separatism », MS., november 76.

(2) Monique Wittig,  » On ne nait pas femme « , in  » La Pensée Straight « , Éditions Balland, Paris, 2001, p.63.

(3) Ariane Brunet et Louise Turcotte, « Radicalisme et Séparatisme », Amazones d’hier, Lesbiennes d’aujourd’hui, vol. IV, no 4, mai 1986, p. 42.

(4) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, no 1, mars 1981, p. 31.

(5) Ibid., p. 41.

(6) Monique Wittig, « On ne nait pas femme », Ibid. p.61-62.

(7) Monique Wittig, « La Pensée Straight « , Ibid. p.73.

(8) Monique Wittig, « Le Point de vue, universel ou particulier », Ibid., p.115.

(9) Monique Wittig, « Homo Sum », Ibid. p.98.

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3 Réponses to “LA RÉVOLUTION D’UN POINT DE VUE. UN TEXTE DE LOUISE TURCOTTE”

  1. Tom Humes Says:

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    Tom Humes

  2. wildo Says:

    « l’hétérosexualité. Cette hétérosexualité n’est plus seulement considérée comme une sexualité mais bien comme un régime politique. »

    Lacan avait fait un raccourci ( à sa sauce … ) qui disait : Une femme qui aime une autre femme serait hétérosexuelle au même titre qu’un homme … ce qui est débile quand on y réfléchit car à l’arrivée ça donnerait un couple de PD …
    Tout ça pour dire qu' »ils » ont vraiment maille à partir avec les gouines qui bypassent les normes …

  3. anatheme Says:

    J’ai eu le malheur, à une certaine époque de ma vie, de trop m’intéresser à ces Adrienne Rich et Monique Wittig. Je voudrais donc que d’autres évitent de tomber dans cette perte de temps. Car chaque fois que l’on relaye les thèses de ces féministes tenantes d’un lesbianisme radical, on en fait trop.

    Le lesbianisme radical n’est autre que la projection de problèmes personnels sur l’ensemble de la société. Ici, le problème n’est pas l’homosexualité féminine, mais le syndrôme du conquis qu’affichent ouvertement ces théoriciennes (et le mot est fort).

    Toutes les prémisses de la réflexion sont faussées, car l’idée même de « système d’oppression des femmes par les hommes » est une construction conceptuelle fondée sur une interprétation à rebours de l’Histoire, consistant à conférer des significations contemporaines à un mode d’organisation révolu.

    Puisque la psyché du féminisme radical est marquée par une idée permanente de domination, il est conséquent que des lesbiennes féministes elles-mêmes incapables d’assumer leur condition imputent ce malaise à une institution oppressive millénaire désormais nommée « hétérosexualité ».

    La teneur du discours n’est – et ne peut être qu’idéologique au plus haut degré. Tout est rapport de force, croisade, bataille, conquête, résistance. Exit l’amour, le romantisme, la complémentarité, la découverte du sexe opposé dans un rapport unique. Le lesbianisme radical est peut-être l’expression la plus achevée de la teneur individualiste-libertaire du projet féministe : l’omnipotence de l’individu par rapport à son propre destin fonde une déconnexion absolue de tous les habitus non sélectionnés et maîtrisés par la Raison.

    Les genres, les sexes, les ethnies : plus aucun repère ne doit survivre, au nom de la liberté absolue. Toute catégorie est suspecte, car porteuse des germes de l’oppression.

    Bottom line : certaines personnes théorisent trop et vivent trop peu. Elle est là, leur véritable oppression, si vous voulez savoir.


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