Exploration du désir sexuel chez quatre femmes dans une perspective féministe

15/08/2008

sur http://blaf.ntic.qc.ca/fr/theses/nathalie_tremblay/

Université du Québec à Montréal

Rapport d’activité présenté à l’Université du Québec à Montréal comme exigence partielle de la Maîtrise en Sexologie

par Nathalie Tremblay

Juin 1995


Remerciements

Je tiens tout d’abord à remercier Hélène Manseau, professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal, qui a cru en la pertinence de ce rapport d’activités et qui en a assuré la direction. Sa rigueur intellectuelle, sa disponibilité et son soutien constant sont autant d’éléments qui furent précieux tout au long de sa réalisation.

J’adresse un merci tout spécial aux quatre femmes qui ont accepté de partager une partie de leurs expériences, et ce, en toute simplicité. Je remercie aussi la maison d’hébergement qui m’a permis de réaliser ces entrevues et qui m’a accordé pleine confiance.

Je souhaite aussi remercier Sylvie Bouchard qui a assuré la correction et la transcription des nombreuses versions de ce rapport d’activités. Sa disponibilité, ses judicieux commentaires et sa recherche de la perfection auront été importants dans la réalisation de ce dernier. Je tiens également à remercier Denis et Sylvie pour avoir mis à ma disposition l’équipement qui m’a permis de faire la mise en page de ce rapport d’activités ainsi que mes correcteurs, Yves, Nathalie et Johanne pour avoir si gentiment accepté de m’accorder un peu de leur temps.

Je désire aussi remercier mes parents, Jeanne d’Arc et Jacques, qui ont toujours cru en moi et qui m’ont appuyée tout au long de mes études. Enfin, je remercie Gaétan Lavoie pour son support moral, ses encouragements et sa patience qui furent toujours présents même dans les moments où j’ai pensé tout laissé tomber.

Résumé

Cette étude porte sur le désir sexuel féminin. À l’aide d’écrits féministes, nous cherchons à analyser l’influence des facteurs sexistes sur le désir sexuel féminin. Ces facteurs particuliers agiraient de façon à entraver l’expression pleine et entière du désir sexuel de la femme.

Après une présentation de trois courants de pensée féministes parmi lesquels on retrouve des écrits féministes portant sur la sexualité féminine et le désir sexuel, nous étudions l’influence des facteurs sexistes sur le désir sexuel de la femme à l’aide des témoignages de quatre femmes: trois femmes ayant du désir sexuel et une femme manquant de désir sexuel. Les facteurs sexistes, peu étudiés en sexologie, nous conduisent vers une compréhension particulière du manque de désir sexuel féminin en mettant à jour certains facteurs susceptibles d’influencer de façon spécifique l’expression du désir sexuel féminin. Nous y verrons comment certains facteurs sexistes, lorsqu’ils sont associés au désir sexuel de la femme, en entravent l’expression pleine et entière, et comment ceux-ci peuvent être compris dans une perspective féministe. Nous avançons notamment que la sexualisation des différentes parties du corps de la femme, de même que l’objectivation de la femme sont des facteurs particuliers qui, associés de prime abord à la sexualité féminine, contribuent à en orienter l’expression. Ces deux facteurs se trouvent, par extension, associés au désir sexuel de la femme et participent ainsi à entraver son expression pleine et entière. De plus, nous avançons que la maternité, la confusion quant à la définition du désir sexuel, l’amour et la nourriture sont des facteurs particuliers qui, associés de façon plus directe au désir sexuel de la femme, contribuent également à entraver sa pleine expression. Pour conclure, nous présentons quelques perspectives cliniques.

Introduction

Notre intérêt pour l’étude d’une réalité donnée dans une perspective féministe fut d’abord stimulé par notre expérience de travail en maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. L’intervention qui y est pratiquée trouve ses fondements dans une analyse féministe de la violence conjugale. Au cours de notre travail auprès de ces femmes, nous avons recueilli les confidences de celles-ci au plan sexuel. En plus de nous confier les abus dont elles furent victimes au niveau sexuel, elles exprimaient une colère face aux attentes des autres concernant leur sexualité et verbalisaient sur les stratégies prises afin de résoudre ou de fuir ces attentes. Nous percevions à travers leur discours des anxiétés reliées à leur être femme, à leur être sexuel, à leur pouvoir de séduction et à leur corps.

Parallèlement à notre travail en milieu féministe, nous constations à l’intérieur de la sexologie l’absence d’une analyse féministe des difficultés sexuelles. Observant du même coup, dans l’oeuvre de Kaplan ainsi que dans celle de LoPiccolo, que le manque de désir sexuel se retrouvait en majorité chez les femmes, il nous est apparu que la perspective féministe, par sa perception de la sexualité féminine et par son analyse des rapports de pouvoir, apporterait des éléments pouvant permettre d’expliquer cet état de fait. Cette étude nous a semblé être un lieu nous permettant à la fois d’alimenter notre réflexion et de susciter un intérêt chez les autres professionnelles [Veuillez prendre note que l’emploi du genre féminin à l’intérieur de cette étude comprend également le genre masculin] en regard d’une étude des réalités sexuelles dans une perspective féministe.

Pour atteindre nos objectifs, nous avons, dans une première étape, approfondi nos connaissances théoriques des différents courants de pensée féministes en regard de la sexualité féminine et du désir sexuel. Nous avons ainsi parcouru les principaux écrits féministes pouvant nous aider dans notre réflexion sur le désir sexuel féminin. Compte tenu de la multiplicité des courants de pensée féministes et de leurs différences conceptuelles, nous ne nous sommes pas limitées à un courant de pensée féministe unique. Trois courants de pensée féministes ont retenu notre attention par leurs concepts se rattachant soit à l’identité féminine, au contrôle social et à l’appropriation du corps de la femme ou au rapport au corps.

Le premier courant de pensée féministe retenu est celui du féminisme de la fémelléité. À travers les écrits féministes émanant de ce courant de pensée, nous en présentons les principaux concepts se rattachant à l’identité féminine et à la culture du féminin. Second courant de pensée féministe décrit dans notre étude, le courant de pensée du féminisme radical de la spécificité contribue à alimenter notre réflexion par ses concepts touchant à la maternité-institution, au maternage et à l’amour. Il rejette un rapport au corps défini par les hommes. Troisième et dernier courant de pensée féministe que nous exposons, le courant de pensée du féminisme radical matérialiste identifie les manifestations tangibles de contrôle social à l’égard des femmes. Il voit dans le corps de la femme un lieu du rapport de leur appropriation physique. Chacun des courants de pensée féministes présentés comportent des limites quant à l’aide apportée concernant une plus grande compréhension du manque de désir sexuel féminin. C’est pourquoi nous en avons retenu trois qui serviront de support à notre réflexion.

Dans une deuxième étape de cette étude, nous présentons la méthode de recherche que nous avons utilisée afin d’atteindre nos objectifs. Principalement inspirée du modèle proposé par Glaser et Strauss, notre démarche de recherche se veut une démarche qualitative.

Dans la dernière étape de cette étude, nous avons analysé le discours de quatre femmes concernant leur désir sexuel. Afin de mieux cerner les facteurs particuliers associés au désir sexuel féminin, une femme manquant de désir sexuel de même que trois femmes ressentant du désir sexuel furent rencontrées. L’objectif visé par cette analyse était de repérer, dans le discours de ces femmes, les facteurs sexistes susceptibles d’influencer l’expression de leur désir sexuel. L’analyse approfondie des données recueillies nous a permis de dégager des facteurs particuliers associés au désir sexuel de la femme, facteurs qui en entraveraient l’expression pleine et entière. Ils sont les suivants: la sexualisation du corps de la femme, l’objectivation de la femme, la maternité, la confusion quant à la définition du désir sexuel, l’amour et la nourriture. Ces facteurs particuliers sont analysés en rapport avec les différents courants de pensée féministes qui furent posés au départ à titre de support à notre réflexion.

Nous terminons cette étude par une présentation des perspectives cliniques qui quoique préliminaires, forment des balises en faveur du développement d’une approche sexo-féministe des dysfonctions et des déviances sexuelles.

Nous espérons que cette étude permettra une perception et une compréhension particulières des difficultés sexuelles des femmes concernant l’expression de leur désir sexuel. Nous souhaitons qu’elle favorisera l’éclosion d’études ayant une perspective féministe quant à l’analyse des difficultés sexuelles vécues par les femmes. Nous espérons, en dernier lieu, que cette étude apportera une ouverture dans la compréhension des phénomènes sexuels pour une pratique sexologique professionnelle renouvelée.

Section : Chapitre I : cadre théorique

1.1 Introduction

Le désir sexuel est un thème abondamment traité dans les écrits sexologiques. Le nombre des écrits apportant une contribution à l’avancement des connaissances sur le désir sexuel est de plus en plus volumineux. À la lecture de ceux-ci, deux faits ont retenu notre attention. Dans un premier temps, nous avons observé que le désir sexuel chez la femme était abordé de façon plus spécifique, comparativement au désir sexuel chez l’homme. Dans un deuxième temps, nous avons constaté que des écrits couramment cités en sexologie tels ceux de Kaplan et de LoPiccolo faisaient état d’un plus grand nombre de femmes que d’hommes éprouvant un manque de désir sexuel.

Plus près de nous, la sexologie québécoise a elle aussi porté un grand intérêt aux études concernant le désir sexuel. Là aussi, nous avons pu observer l’intérêt particulier que suscite le désir sexuel chez la femme ainsi que l’idée dominante selon laquelle le manque de désir sexuel serait surtout féminin.

Les recherches portant sur le désir sexuel ont permis d’identifier certains facteurs pouvant influencer l’expression du désir sexuel. Ils se regroupent en trois principales catégories. Les facteurs organiques furent les premiers à être identifiés. On a observé que la testostérone et la FSH-LH avaient une influence sur le désir sexuel. Les facteurs psychologiques se sont ajoutés aux facteurs déjà identifiés. On avait constaté que le stress, la dépression et les traumatismes infantiles pouvaient influencer le désir sexuel. Le facteur relationnel est le dernier facteur venu compléter les connaissances existant sur le désir sexuel. En effet, on a découvert que les facteurs relationnels tels que la haine du partenaire et/ou la peur de l’intimité avaient aussi des effets sur le désir sexuel. Malgré l’apport considérable de ces facteurs sur la connaissance du désir sexuel, ils ne nous permettent pas d’expliquer l’incidence plus élevée du manque de désir sexuel chez les femmes.

Les écrits féministes portent un regard sur la sexualité des femmes en tenant compte d’un facteur particulier différent de ceux identifiés par les recherches sexologiques, soit le facteur sexiste. Nous est alors apparue l’importance d’étudier ce facteur pouvant influencer de façon spécifique l’expression du désir sexuel des femmes.

La perspective féministe, lors de l’analyse d’une situation ou d’un fait touchant la femme, tient d’abord compte de l’oppression que vivent les femmes dans la société patriarcale. Elle a donc pour postulat de base que les femmes sont opprimées individuellement et collectivement sur la base de leur identité sexuelle. Nous croyons qu’une perspective féministe concernant le désir sexuel féminin pourrait apporter une lumière additionnelle sur le manque de désir sexuel chez les femmes.

À l’intérieur de ce chapitre, nous portons un regard sur la multiplicité des courants de pensée féministes. Nous verrons le genre d’écrits qu’ils ont suscités et qu’ils suscitent encore aujourd’hui. Nous présentons aussi trois principaux courants de pensée féministes plus spécifiques à notre sujet d’étude. À travers les écrits féministes émanant de ces derniers, nous exposons leurs principaux concepts qui serviront de support à notre réflexion sur le désir sexuel féminin. En dernier lieu, nous traçons un portrait d’une compréhension féministe du désir sexuel

1.2 Les courants de pensée féministes

1.2.1 La variété des courants de pensée

Le champ des écrits féministes sur la situation des femmes est traversé par une multitude de courants de pensée. Un consensus minimal unirait ces différents courants de pensée. Déscarries-Bélanger et Roy croient que le consensus se maintiendrait autour de l’oppression des femmes, c’est-à-dire sur la croyance en l’inégalité dans les rapports de pouvoir et sur une tentative à expliquer comment et pourquoi perdurerait l’intériorisation, par les deux sexes, de l’idéologie sexiste.

Différentes auteures ont tenté de classifier les courants de pensée féministes. Sous l’angle de leurs affiliations ou de leurs affinités avec les grandes écoles contemporaines de pensée, Donovan les distingue ainsi: le marxisme, l’existentialisme, le structuralisme et le freudisme.

Jaggar et al., choisissant comme critère de classification les grandes orientations de la pensée occidentale, distinguent quatre principales options. Elles différencient le féminisme libéral ou bourgeois, le féminisme radical, le féminisme socialiste ou marxiste et le féminisme séparatiste ou nationaliste.

De leur côté, Déscarries-Bélanger et Roy visaient à démontrer par leur classification, la diversité et la complexité des débats qui auraient traversé et traverseraient encore le mouvement des femmes, et de les situer dans leur environnement théorique. Elles ont ainsi identifié six grands courants de pensée, soit celui du féminisme égalitaire, du féminisme radical, du féminisme de la fémelléité, du marxisme féministe, du néo-conservatisme féminin et du séparatisme lesbien. Le courant radical serait large et inclurait les tendances du féminisme radical matérialiste, du féminisme radical « de la spécificité » et du féminisme radical lesbien.

Selon Déscarries-Bélanger et Roy, le choix de l’interprétation conceptuelle de l’oppression et de la libération serait la source des différences existant entre les courants de pensée féministes. En effet, les grilles d’analyse, issues de ces courants de pensée, lors de l’étude d’une situation donnée varieraient selon l’interprétation de la cause de l’oppression et de la stratégie de libération. Déscarries-Bélanger et Roy soulignent, à travers leur classification des courants de pensée, des différences au niveau des postulats, des fondements sociaux, des enjeux théoriques, de l’objet d’analyse, des revendications et des stratégies.

La démarche de Déscarries-Bélanger et Roy se distinguerait des autres par la démonstration de l’interdépendance et de la continuité entre certains courants de pensée malgré leurs différences. Elles démontrent que les frontières et les limites ne seraient pas limpides entre les courants de pensée. De plus, les allégeances politiques et idéologiques, parfois claires, s’obscurciraient avec le temps à mesure que les prémisses se transformeraient et que les stratégies d’actions se modifieraient.

Déscarries-Bélanger et Roy considèrent qu’il est heureux que n’existe pas l’unanimité dans les théories et les formulations. Elles estiment que la multidisciplinarité et la multidimensionnalité des théories féministes retrancheraient toute perception normative du féminisme. Ceci illustre de plus, toute la complexité, les tâtonnements et la richesse de la contribution des femmes à l’élaboration d’une théorie explicative différente du fonctionnement de notre société et à celle d’un nouveau projet de société.

Sans nier que la multiplicité des courants de pensée au sein des écrits féministes nous éloignerait du danger d’un certain dogmatisme et éviterait un certain clivage, nous estimons que certaines balises mériteraient d’être identifiées. L’éventail des courants de pensée semble favoriser l’élaboration de grilles d’analyse très personnelles à chaque auteure et du même coup semble empêcher une vision scientifique, fortifiée de recherches l’appuyant, d’émerger et de se faire reconnaître. Il devient très difficile de développer une théorie scientifique poussée concernant une situation donnée en l’absence de balises minimales encadrant la perspective féministe.

Dans le cadre de notre étude, nous avons retenu la classification des courants de pensée féministes telle que le proposent Déscarries-Bélanger et Roy. Notre choix quant à cette classification se justifie par la démonstration de l’interdépendance et de la continuité entre certains courants de pensée qu’elle contiendrait. Considérant notre sujet d’étude, il s’avérait difficile d’établir une grille d’analyse féministe unique qui aurait été complète en elle-même. La classification proposée par Déscarries-Bélanger et Roy nous permettait le recours à plus d’un courant de pensée féministe afin d’étudier plus à fond le désir sexuel féminin.

1.2.2 Des essais dénonciateurs

Les écrits féministes regorgent d’ouvrages concernant la sexualité féminine. L’abondance des textes sur le sujet s’expliquerait par la présupposition suivante: la sexualité féminine serait un lieu privilégié de contrôle et d’oppression des femmes.

À travers l’ensemble de ces écrits, deux grands axes se distingueraient. En effet, des différences sont notées entre le féminisme américain et le féminisme français. Dallery est d’avis que le féminisme américain serait basé sur la perception que l’expérience, l’histoire et la voix des femmes seraient absentes de la plupart des disciplines. Il y existerait un silence des femmes qui permettrait de transposer l’expérience masculine en normes de comportements humains. Ce féminisme serait très politisé, empirique et basé sur l’expérience réelle des femmes. Toujours selon Dallery, le féminisme français, dans la tradition européenne de la philosophie, de la linguistique et de la psychanalyse, croit que le féminin est réprimé, mal représenté dans le discours et qu’une écriture féminine est nécessaire. Sans nier que la voix et l’expérience des femmes seraient absentes, le féminin français suppose que même lorsque le discours parlerait de femmes ou serait parlé par des femmes, il demeurerait que le discours serait parlé avec des codes phalliques, c’est-à-dire, qui appartiendraient et conviendraient aux hommes. Les enjeux théoriques différeraient et amèneraient alors une différence dans le choix des champs d’études et des stratégies d’actions qui se répercuteraient dans les écrits féministes.

En abordant la sexualité féminine, les écrits féministes remettraient en question la conception de la sexualité féminine que nous proposaient les grandes écoles de pensée contemporaines. C’est à la psychanalyse que les auteures se seraient le plus attardées. Elles auraient fait une nouvelle analyse de tout ce qui avait été dit et écrit sur la sexualité féminine. Elles se seraient tantôt concentrées sur l’utilisation du corps des femmes, sur le contrôle des hommes sur ce dernier; tantôt sur le droit des femmes au plaisir et tantôt sur une critique de ce que ne se voulait pas une sexualité féminine. Cependant, les écrits féministes furent davantage des essais littéraires que des écrits scientifiques élaborant une théorie. À l’intérieur de ces essais, les auteures féministes y auraient abordé la sexualité féminine dans un souci de réflexion mais n’y auraient pas développé une théorie circonscrivant entièrement le sujet.

Les écrits féministes furent majoritairement des écrits dans la tradition que nous venons de décrire. Ils dénonçaient un état de fait, démontraient le pouvoir exercé sur les femmes par le biais de leur corps et de leur sexualité, identifiaient le but de ce pouvoir, apportaient une parole de femmes aux sujets les concernant mais dont on n’avait jamais pris la peine de la leur donner, et soulignaient le biais sexiste, biais qui serait défavorable aux femmes, des recherches, études et théories à leurs sujets écrites par les hommes.

Aujourd’hui, nous serions d’avis que les divers courants de pensée féministes seraient arrivés à une autre étape. Ils seraient rendus à décrire, expliquer, nommer ce qu’est la sexualité féminine et ce qu’est être une femme. Maintenant que les auteures ont réagi aux écrits les concernant et qu’elles ont exprimé ce qu’elles n’étaient pas ou ce qui ne leur ressemblait pas, elles se devraient de définir, énoncer, qualifier et proclamer ce qu’elles sont et veulent être.

Dans un deuxième temps, les courants de pensée féministes devront chercher à donner une valeur scientifique à leurs théories. Les écrits devront dépasser l’étape des essais afin de surpasser le point de vue personnel des théories qu’ils tentent d’élaborer. Une théorie devrait avoir la capacité de se vérifier. Les auteures féministes seraient maintenant arrivées à cette étape.

1.2.3 Trois courants de pensée plus spécifiques à notre étude

Afin de nous permettre de réaliser cette étude, il nous était nécessaire d’identifier les courants de pensée féministes pouvant le plus alimenter notre réflexion. Étant donné le caractère varié et multiple des courants, un courant unique ne nous offrait pas de grilles d’analyse complètes nous permettant d’analyser de façon appropriée le désir sexuel des femmes. Nous utiliserons trois d’entre eux afin de soutenir notre réflexion et de nous permettre de dégager une conception féministe du désir sexuel féminin.

Les trois courants de pensée féministes utilisés afin d’alimenter notre étude se retrouvent à l’intérieur de l’essai de typologie réalisé par Déscarries-Bélanger et Roy. Le courant de pensée féministe de la fémelléité, le courant de pensée du féminisme radical matérialiste et celui du féminisme radical de la spécificité ont retenu notre attention par leurs concepts se rattachant l’une à l’identité féminine, l’autre au contrôle social et à l’appropriation du corps de la femme et la dernière au rapport au corps.

Ces trois courants de pensée sont ceux qui semblent nous permettre d’aller le plus loin quant à l’étude de l’oppression des femmes par les aspects de leur sexualité et de leur corps. Le courant de pensée du féminisme de la fémelléité aurait comme revendication principale la réappropriation par les femmes de leur maternité et de leur sexualité. Ce courant de pensée voudrait développer une théorie de la féminité et du féminin du point de vue de l’expérience particulière des femmes. Le courant de pensée du féminisme radical de la spécificité, quant à lui, rejetterait le rapport au corps qui serait défini par les hommes, c’est-à-dire corps objet, et questionnerait le rapport des femmes à la maternité, à la sexualité et à l’amour. Pour sa part, le courant de pensée du féminisme radical matérialiste aurait comme fondement que le corps de la femme serait le lieu du rapport de l’appropriation physique de l’homme sur la femme. Moins axé de prime abord sur la sexualité des femmes, il chercherait à démontrer les manifestations tangibles de contrôle social à l’égard des femmes et comment l’oppression créerait le sexe.

Le féminisme de la fémelléité

Le féminisme de la fémelléité est un courant de pensée qui est l’oeuvre de philosophes, de psychologues et de femmes de lettres. Il est représenté principalement par des auteures françaises. Il apporterait une analyse plus métaphorique que matérialiste ce qui l’amènerait à être âprement critiqué par les féministes américaines qui ne le jugeraient pas suffisamment revendicateur et n’ayant pas une grande portée politique.

Les tenantes de ce courant de pensée affirment que l’identité féminine n’existe pas. En effet, la femme développant son identité la construirait en fonction des attentes, des besoins et des paramètres masculins. Elle ne pourrait la développer en fonction de ses goûts et de ses désirs personnels car ces derniers n’auraient pas leur place dans la société où la femme serait définie comme étant ce que ne serait pas un homme.

À travers sa critique de la théorie de Freud sur la sexualité humaine, Irigaray, dans son livre Spéculum de l’autre femme, démontre comment la femme n’aurait droit à son existence qu’en fonction de balises masculines. Elle serait l’Autre, celle qui devrait satisfaire aux exigences de l’homme. Elle n’aurait de sexualité que celle répondant à celle de l’homme. Elle n’aurait de sexe qu’en comparaison avec celui de l’homme. Irigaray démontre bien comment la femme serait amenée à devenir l’ombre de l’homme, un miroir, un prolongement de lui-même, un double, une copie. Leclerc, sur la base de cette analyse affirme qu’une seule identité existerait, soit l’identité masculine: « Il n’y a pas d’identité féminine parce que c’est inutile, seulement une identité masculine mais jamais assurément donnée, toujours à conquérir. » [Annie Leclerc, Hommes et femmes , Paris, Librairie générale française, 1986, p. 162.]

Cixous et Clément, partageant ce point de vue, ajoutent que la femme aurait toujours été tenue à distance d’elle-même et qu’elle ne se serait jamais habitée. L’assujettissement de la femme aux besoins de l’homme ne laisserait à celle-ci que le choix de s’oublier elle-même et d’entrer dans ce qu’appelle Irigaray, la mascarade de la féminité. Ne pouvant être elle et devant être l’inverse, le reste de l’homme, elle se conformerait à ce qu’on attend d’elle. Elle se modèlerait sur le désir de l’Autre pour exister: « La « castration accomplie » de la femme ne laisse à celle-ci que le simulacre, la mascarade (de) la féminité… » [Luce Irigaray, Spéculum de l’autre femme, Paris, Minuit, 1974, p. 55.]

Cette féminité qu’on exigerait qu’elle incarne la confinerait à un statut d’objet, à un rôle passif. C’est une féminité qui la ferait s’exhiber, se montrer telle une marchandise. Elle serait alors celle qu’on utiliserait, vendrait et échangerait. Être femme et féminine comme on exigerait qu’elle le soit demanderait à la femme, outre le détachement de soi, l’abnégation de soi, un contrôle d’elle-même de tous les instants, un ajustement perpétuel et une poursuite incessante d’une féminité inaccessible. Cixous et al. disent qu’on rend difficile à la femme de devenir une femme quand ce qu’on lui demanderait serait de devenir volaille: « Comme on nous rend difficile de devenir femme, quand c’est devenir volaille que ça signifie! » [Hélène Cixous, Catherine Clément, La venue à l’écriture, Paris, Union générale, 1977, p. 34.]

Afin de remédier à cette définition désincarnée de ce que serait et devrait être une femme, les tenantes du féminisme de la fémelléité apportent une nouvelle définition tirée de l’expérience personnelle même des femmes. En écrivant leur expérience, en parlant de leur vécu à travers leur sexualité et leur maternité, les auteures tenteraient de construire un nouveau modèle de la femme, du féminin, de la féminité et de la maternité. Des auteures telles Leclerc, Cixous et Irigaray ont commencé à apporter une nouvelle définition de la femme à partir de leur expérience mais ce long exercice n’en serait qu’à ses premiers balbutiements.

Le courant de pensée de la fémelléité semble avoir permis de défaire une conception de la femme, du féminin, de la féminité et de la sexualité féminine qui serait construite selon des paramètres masculins. Il aurait aussi contribué au développement d’une nouvelle conception de la femme qui serait basée sur l’expérience des femmes.

Le féminisme radical de la spécificité

Le courant de pensée du féminisme radical de la spécificité, si l’on compte l’identité féminine étayée par le féminisme de la fémelléité, offrirait un deuxième axe d’analyse de la sexualité soit un questionnement des rapports au corps. Déscarries-Bélanger et Roy sont d’avis que ce courant de pensée se serait tourné vers des stratégies d’intervention et une réflexion s’adressant prioritairement aux conditions concrètes de la vie des femmes.

C’est au sein de ce courant de pensée que les tentatives d’intégration du vécu des femmes au modèle théorique semblent poussées le plus loin. Les tenantes de ce courant de pensée seraient celles qui auraient le plus documenté le postulat majeur du féminisme, à savoir le fait que « le privé est politique ». Principalement axé sur la maternité et l’amour, le féminisme radical de la spécificité serait à l’origine des premières réflexions sur les nouvelles technologies de la reproduction comme outil de pouvoir aux mains des hommes.

L’oeuvre du collectif mené par Haug, en plus d’incarner l’alliance possible entre certains courants de pensée, soit celui de la fémelléité, celui de la spécificité et celui du radical matérialiste, démontre comment les femmes acquerraient leur identité (en réponse aux attentes sociétales) par le biais de leur corps, comment elles seraient sexualisées par leur corps. L’hypothèse de leur oeuvre Female Sexualization: A Collective Work of Memory est que le processus de socialisation des filles serait synonyme de la sexualisation du corps et de ses parties. Partant de leur propre expérience et étant à la fois les objets de la recherche et les chercheuses, Haug et al. démontrent que la sexualisation du corps de la femme passerait par ses cheveux, ses hanches, ses seins, ses vêtements, l’hygiène de son corps, etc..

Selon Haug et al., le corps deviendrait partie intégrante de la façon dont les femmes construiraient leur identité. Les normes régissant la construction de leur identité passeraient par des règles imposées à leur corps et à ses différentes parties. Les femmes vivraient leur intérieur en fonction de leur extérieur: « The body thus becomes part of the process whereby we build ourselves into the social order, living from the inside out towards.  » [Frigga Haug et al., Female sexualization: A Collective Work of Memory, London, Verso, 1987, p. 175.]

Apprenant très tôt, par un enseignement implicite et explicite, à se conformer à ces normes, la femme apprendrait aussi comment négocier avec les déviations. Elle porterait du noir pour s’amincir et saurait quel genre de vêtement conviendrait le mieux à son âge.

« As children we assimilate not only bodily standards but also, alongside them, the knowledge we need in order to conceal our own « deviations ». A necessary part of the « general knowledge » of feminity is knowing which colours achieve which particular effects (black, for example, « thins us out »); knowing which patterns (horizontal or vertical stripes), or which particular textile structure (to rib or not to rib) is especially well suited to emphasize or conceal certain parts of our bodies. » [Frigga Haug et al., Female Sexualization: A Collective Work of Memory, London, Verso, 1987, p. 129.]

Haug et al. soulignent l’importance qui serait accordée aux vêtements par les femmes. Le vêtement deviendrait important car il serait celui qui définirait la femme, le type de femme qu’elle serait. D’autre part, elles expliquent le rôle qui serait joué par les normes de beauté corporelle chez les femmes comme la recherche du poids idéal. Ces normes de beauté détermineraient leur relation avec elles-mêmes, avec leur corps. Ce serait donc le contrôle qu’elles auraient sur leur corps qui démontrerait leurs capacités à respecter les normes.

Un des points importants du livre de Haug et al. est leur perception de la participation active des femmes à leur propre socialisation. Important car en contradiction avec beaucoup de penseures féministes, mais aussi important car elles y verraient là la clé permettant aux femmes leur libération. Leur façon de concevoir cette participation active ne signifierait pas un désir ou une acceptation consciente des conséquences de la socialisation. Les femmes y participeraient activement mais à l’intérieur d’un espace social prédéterminé. Les femmes seraient habituées à penser en terme de permis et d’interdits et auraient appris à composer avec les limites définies, ce qui laisserait croire à leur autonomie qui s’inscrirait à l’intérieur de zones déterminées d’avance.

L’oeuvre de Haug et al. incarnerait l’alliance possible entre différents courants de pensée féministes, soit ceux du féminisme radical de la spécificité, du féminisme de la fémelléité et du féminisme radical matérialiste. Par leurs questionnements des normes imposées au corps des femmes, par leur analyse du lien entre le corps et l’identité de même que par leur dénonciation du contrôle social exercé sur le corps des femmes, elles alimentent notre réflexion par rapport au corps et à l’identité sexuelle. Ces questions semblent jouer un rôle important dans la sexualité féminine et nous présumons, par extension, dans le désir sexuel féminin.

Le féminisme radical matérialiste

Les deux courants de pensée présentés précédemment, oeuvres principalement d’auteures féministes françaises, malgré leur apport concernant la sexualité féminine, ne permettraient pas d’identifier clairement le contrôle social qui serait exercé sur les femmes par leur sexualité. Ce contrôle social se matérialiserait par l’appropriation du corps des femmes à travers des conditions matérielles et culturelles. Soulignant l’apport des auteures féministes françaises concernant les courants de pensée, Bordo précise toutefois qu’elles offriraient peu de matériel concret d’analyse du corps de la femme comme lieu de contrôle social.

« The work of French feminists has provided a powerful framework for understanding the inscription of phallocentric dualistic culture on gendered bodies. But so far, French feminism has offered very little in the way of concrete, material analysis of the female body as a locus of practical cultural control. » [Bordo, Susan. « The Body and the Reproduction of Feminity: a Feminist Appropriation of Foucault ». In Gender/Body/Knowledge: Feminist Reconstruction of Being and Knowing, sous la dir. de Arleen B. Jaggar et Susan Bordo, New Jersey, Rutgers, University Press, 1992, p. 27.]

Le courant de pensée du féminisme radical matérialiste, ayant comme objet d’analyse les manifestations tangibles de violence et de contrôle social à l’égard des femmes par le viol, la pornographie, ou autres, serait celui qui aurait généré le plus d’écrits traitant de ce sujet.

Le corps serait un fait de culture. Des normes concernant son développement, sa croissance, son entretien et bien d’autres lui seraient imposées. Collin démontre clairement à travers ses écrits le lien entre la culture et le corps. Selon elle, non seulement le corps humain, son port et sa gestualité seraient-ils informés culturellement, mais ils varieraient aussi d’une société à une autre.

Dostie, dans une approche sociologique et non féministe, partage l’opinion de Collin sur le lien entre la culture et le corps. Il croit que l’incorporation sociale des individus et leur intégration à la communauté passeraient par le façonnement de leur corps. Des normes seraient imposées à tous les individus. Ces derniers seraient ainsi l’objet d’une constante normalisation sociale. Toujours dans une approche sociologique, Dostie affirme qu’il existerait des différences dans l’incorporation sociale des individus. Ces différences seraient reliées à l’appartenance à un sexe. Il est d’avis que le corps des femmes aurait été soumis à des normes plus contraignantes que celui des hommes. Le modelage du corps à travers son expression, sa présentation, son maintien, etc. assujettirait les femmes et les rendrait inégales aux hommes.

Ce qu’il faudrait, en fait, c’est de reprendre chacun des énoncés contenus dans ce chapitre sur la socialité du corps – voire même la presque totalité de ceux que renferme ce mémoire – pour les nuancer et les particulariser en fonction de ce marqueur essentiel de la corporéité que constitue l’appartenance à un sexe. [Michel Dostie, L’investissement politique des corps, Université du Québec à Montréal, 1987, p. 75.]

Cette différence dans le modelage du corps entre la femme et l’homme semble être ce qui choquerait le plus les tenantes du courant de pensée du féminisme radical matérialiste car elle permettrait l’assujettissement des femmes aux hommes. Collin a identifié trois formes d’exploitation du corps de la femme: corps reproducteur, corps producteur, corps objet sexuel.

Poussant plus loin l’analyse, les tenantes de ce courant de pensée démontrent que le corps appartiendrait à l’autre, soit l’homme. Le corps des femmes semblerait devoir se conformer au bon vouloir de l’autre. Le viol, la prostitution et les mutilations physiques sont autant de pratiques qui rappelleraient à la femme que son corps ne lui appartiendrait pas. Et même à travers la maternité, qui aurait dû être une source de richesse pour la femme, cette dernière réaliserait que son corps ne serait qu’un objet au service de l’homme: « La femme, dont, il est impossible de suspecter l’intervention dans le travail d’engendrement de l’enfant, devenant l’ouvrière anonyme, la machine, au service d’un maître-propriétaire qui estampillera le produit fini. » [Luce Irigaray, Spéculum de l’autre femme, Paris, Minuit, 1974, p. 21.]

Collin affirme que le corps des femmes n’existerait pas. Il n’existerait pas car, rejoignant-là la pensée d’Irigaray, son sexe serait le miroir de celui de l’homme. Son corps, son sexe seraient définis en comparaison avec ceux de l’homme.

[…]c’est que le corps des femmes n’existe pas: il n’est que le prolongement du désir de l’homme tel qu’il s’inscrit dans les comportements privés et dans les structures socio-culturelles, dans la pratique et dans sa représentation. Le corps des femmes est un texte dicté par l’homme. [Françoise Collin, Le corps des femmes, Paris, Complexe, 1992, p. 31]

Le corps de la femme, traité en objet, en bien, serait perpétuellement soumis au regard de l’autre. Il serait objet de jugement. Son corps serait évalué, apprécié, estimé, mesuré, pesé. La femme s’identifierait aux regards portés sur elle, sur son corps. Elle pourrait aussi s’identifier à un seul de ces regards. Et comme le souligne Dostie, l’objectivation du corps de l’homme par le regard serait rarement le lot de l’aventure masculine. Précisant que le regard que pose l’homme sur le corps de la femme ne la situerait pas nécessairement toujours en position d’objet, Valverde relie toutefois la capacité du regard masculin à objectiver le corps de la femme au pouvoir que l’homme aurait sur la femme: « Si les hommes n’avaient pas tant de pouvoir sur les femmes dans la réalité, le regard masculin n’aurait pas pour effet d’objectifier tout ce qu’il touche. » [Mariana Valverde, Sexe, pouvoir et plaisir, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1989, p. 193.]

Questionnant les normes imposées aux femmes concernant leur apparence corporelle, les tenantes de ce courant de pensée auraient grandement contribué à l’émergence d’une analyse féministe de la norme du poids idéal qui serait exigé des femmes. Dans un numéro spécial de la revue La vie en rose traitant du rapport des femmes à la nourriture, Guénette y soulève, dans son article Est-ce ainsi que les femmes mangent?, les différents rôles de la nourriture. Selon elle, la « bouffe » serait politique, une industrie, une contrainte sociale, un plaisir, un moyen d’expression et plus encore. Elle y dénonce la « bouffe-névrose » qui renverrait les femmes à leur poids et à leur image plutôt qu’à leurs sens.

Le modèle-minceur qui serait imposé aux femmes les amènerait à vivre de façon répétitive les cycles boulimie-privation. Épuisées de ne pouvoir correspondre au modèle qui semblerait valorisé malgré leurs efforts, les femmes mangeraient afin d’échapper aux stéréotypes sexuels en vogue. Manger pour grossir deviendrait alors un moyen d’exprimer un refus c’est-à-dire un moyen d’affirmation. Manger deviendrait aussi un moyen de compenser les amants qu’elles n’auraient pas ou encore le travail inintéressant qu’elles occuperaient. À l’adolescence, grossir deviendrait pour la fille un moyen de refuser la sexualité et d’échapper au jeu de la séduction qui débute. Discutant de l’obésité chez les femmes, Guénette affirme que cette obésité serait un problème social qui exprimerait une réponse à l’inégalité des sexes.

Mais l’obésité a à voir avec la protection, la sexualité, l’éducation, la force, les limites, les soins maternels, la substance, l’affirmation et la rage. C’est une réponse à l’inégalité des sexes […]. C’est une réponse aux nombreuses manifestations oppressives d’une culture sexiste. [Françoise Guénette, « Est-ce ainsi que les femmes mangent? », La vie en rose, no 11, 1983, p. 28.]

Le courant de pensée du féminisme radical matérialiste, riche de ses écrits concernant l’appropriation du corps des femmes, semble mettre en évidence les pressions et les changements constants que vivraient les femmes en rapport avec leur corps. Nous croyons que la soumission du corps des femmes à des normes différentielles et assujettissantes, aurait un impact sur leur sexualité, impact affectant même leur désir sexuel.

Les trois courants de pensée présentés nous permettent d’identifier deux lieux d’oppression des femmes, soit l’identité et le corps, susceptibles d’influencer l’expression du désir sexuel des femmes. Les courants, quoiqu’extrêmement riches en ce qui a trait à la conception de la sexualité des femmes, semblent demeurer pauvres en ce qui a trait à une compréhension du désir sexuel des femmes. Ils alimentent ainsi notre réflexion sans toutefois parvenir à la combler. Toutefois, nous retiendrons quatre aspects qui se rattachent à la sexualité des femmes et qui alimenteront notre étude du désir sexuel féminin. Ces aspects seront la sexualisation des parties du corps de la femme, la désappropriation de son corps, le façonnement de l’identité féminine et enfin le simulacre de la féminité.

1.3 Le désir sexuel et le féminisme

Le désir sexuel a été défini par divers sexologues et psychologues. Plusieurs facteurs lui semblent attribués: besoin, pulsion, processus en mouvement, état psycho-affectif ou tension sexuelle. Les auteures féministes, préoccupées à dénoncer l’oppression des femmes pendant plusieurs années, ne semblent pas avoir cherché à le définir ou à vérifier si l’oppression pouvait avoir un impact sur le désir sexuel.

À travers les écrits féministes traitant de sexualité, nous retrouvons quelques essais démontrant une tentative de saisir la nature du désir sexuel féminin. Souvent des bouts de phrases sortis d’on ne sait où exactement témoigneraient du peu d’intérêt accordé à cette question par les différentes auteures féministes.

Il n’est guère surprenant de constater que c’est du côté des féministes françaises que l’on retrouverait le plus de tentatives de définitions qui s’avèrent très abstraites voire métaphoriques. Leclerc nous dit que le désir, ce serait exister hors de soi, quand l’être s’entamerait et se déchirerait. Irigaray refuserait quant à elle, tel qu’elle l’indique dans son livre Éthique de la différence sexuelle, de lui assigner une définition permanente qui reviendrait à le supprimer totalement. Cixous et al., de leur côté, croient que le désir serait un déplacement de ce que l’on n’aurait pas. Collin, moins abstraite que ses consoeurs, dissocie le désir du besoin.

Une fois trouvées les auteures féministes abordant de manière très floue il faut le dire, le désir, nous nous demandons de quel désir elles parlent. Désir, désir sexuel, désir de s’accomplir, désir d’être mère, désir de plaire, tous se retrouveraient mélangés les uns aux autres. Au cours d’un même paragraphe ou d’une même phrase, deux formes de désir pourraient être abordées mais sans jamais nous en indiquer la nuance ou les différences pouvant les distinguer.

Une des associations que l’on retrouverait le plus souvent est celle du désir et de l’amour. Irigaray, tout comme Leclerc, confond les deux notions. À certains moments, elle nous laisserait croire que l’un n’irait pas sans l’autre: « Un retour aux origines de notre culture révèle… amour et désir, en elle, n’était pas séparés. » [Luce Irigaray, J’aime à toi: Esquisse d’une félicité dans l’histoire, Paris, B. Grasset, 1992, p. 210.]

Quelques essais liant l’oppression des femmes et leur désir, parfois leur désir sexuel, apparaissent au cours d’un texte. On y dénoncerait la répression du désir chez les femmes. Collin, analysant les normes imposées au corps des femmes, croit que celles-ci lui laisseraient une voie étroite à l’intérieur de laquelle le désir s’y étendrait.

Cixous et Clément ne niant pas l’existence du désir chez la femme, sont d’avis que le désir de la femme doit pour s’exprimer prendre mille détours et doit souvent se résoudre à la comédie. Selon elles, tout rappellerait à la femme qu’il n’y aurait pas de place pour son désir.

Greer serait une des rares féministes anglaises qui établirait un lien entre l’oppression des femmes et leur désir sexuel. Selon elle, la femme apprendrait à refouler son désir sexuel mais aussi toute forme de désir. Si bien qu’une fois adulte, la femme serait convaincue qu’il n’aurait jamais existé. Seul désir qui lui serait permis, le désir de la maternité serait perverti par l’image déformée qu’on lui en aurait inculquée.

On lui apprend à le refouler non seulement au cours de ses rapports sexuels mais aussi (car la relation est confusément comprise) dans tous ses autres contacts avec le monde depuis la toute petite enfance. Si bien que lorsqu’elle prend conscience de sa sexualité, les habitudes acquises ont une force d’inertie suffisante pour étouffer le désir et la curiosité. [Germaine Greer, La femme eunuque, Paris, Robert Laffont, 1970, p. 88.]

Cherchant à saisir ce que serait un désir féminin, pas nécessairement un désir sexuel féminin, les auteures féministes auraient jeté quelques bases chancelantes. Là aussi abstraite, Leclerc affirme que le désir serait le trouble, l’effacement, l’ébranlement des limites propres à l’autre. Désirer commencerait par le désir de soi, comme nous l’indique Collin. Elle semble inviter les femmes à s’assumer comme désir, c’est-à-dire quitter le miroir de l’autre, courir le risque. Elle semble les inciter à se perdre pour se retrouver.

Irigaray, abordant le désir sexuel dans son livre J’aime à toi: Esquisse d’une félicité dans l’histoire, parle quant à elle de désir pour soi. Elle semble vouloir le dissocier de la famille et de la maternité. Selon elle, il ne devrait pas avoir sa fin dans la famille, l’État ou la religion.

Après la lecture de différents écrits féministes traitant de la sexualité féminine, et qui n’abordent que très rarement le désir sexuel, nous estimons qu’il demeure difficile d’y dégager une définition du désir sexuel. Le caractère infini et abstrait des tentatives ayant eu lieu afin de saisir la nature du désir sexuel, de même que la confusion existant entre le désir sexuel et les autres formes de désir, ne nous permettent pas d’avancer une définition du désir sexuel qui dépeindrait avec justesse ce que pensent les auteures féministes à ce sujet. Ainsi, nous croyons qu’à ce stade de notre étude, il est préférable de se garder de définir plus avant le désir sexuel.

1.4 Conclusion

Les champs d’analyse des différents courants de pensée féministes engloberaient un vaste champ d’expériences et de situations touchant des femmes. Diverses et multiples, les situations oppressives qu’auraient vécues les femmes furent tour à tour dénoncées. Les analyses faites par les hommes des situations qu’auraient vécues les femmes furent critiquées et remises en question.

Du point de vue de la sexualité féminine, les auteures féministes semblent être à définir ce qu’est être femme, ce qu’est sa sexualité. Elles seraient à l’étape de la réappropriation de leur corps, de leur identité et de leur sexualité. Comment elles devraient se définir est la question qui resterait encore sans réponse tangible.

En sexologie, la perspective féministe concernant les différentes réalités sexuelles est peu explorée. Cependant, en tenant compte du facteur sexiste, la perspective féministe serait susceptible d’apporter des réponses intéressantes quant à la compréhension des différentes réalités sexuelles. Nous croyons que l’analyse des dysfonctions sexuelles féminines et des déviances dans une perspective féministe mériterait d’être réalisée. La tâche est énorme et cette étude s’en veut un humble effort.

Section : Chapitre II : méthodologie

2.1 Une démarche qualitative

Notre étude s’inscrit dans le cadre d’une démarche qualitative telle que nous le proposent Glaser et Strauss. Les auteurs identifient quatre opérations majeures dans le processus de recherche qualitative:

* 1. l’accumulation de données théoriques pertinentes;
* 2. la réalisation d’entrevues et le recensement de la documentation;
* 3. l’analyse;
* 4. l’élaboration d’un modèle théorique intégrateur.

Selon Glaser et Strauss, ces différentes opérations ne devraient pas être accomplies en ordre consécutif. Il importerait que ces opérations s’effectuent de façon concomitante. Ainsi, l’analyse des données recueillies se réaliserait parallèlement à la collecte des données théoriques en même temps que la réalisation d’entrevues se poursuivrait. Cette démarche viserait l’élaboration d’un modèle théorique intégrateur qui émergerait de la confrontation des données théoriques et des données empiriques. Ce serait une démarche ouverte qui laisserait place, à l’intérieur de chacune des opérations, à l’émergence de nouvelles données.

Utilisant cette méthode de recherche, Manseau souligne toutefois qu’il ne serait pas essentiel d’arriver à l’élaboration d’une théorie formelle pour décrire une situation sociale. Selon cette auteure, il serait préférable d’envisager le résultat de la démarche analytique comme un modèle de compréhension plutôt que comme une fin en soi. C’est dans cette optique que nous avons envisagé notre démarche de recherche.

2.2 Le choix des sujets

Les sujets de cette étude sont quatre femmes ayant vécu de la violence conjugale et ayant demeurées en maison d’hébergement. À partir d’une liste des femmes ayant résidé durant les deux dernières années dans une de ces maisons, ces quatre femmes furent contactées afin de vérifier si elles accepteraient de participer à une étude portant sur le désir sexuel.

Afin d’obtenir un groupe le plus homogène possible, nous avions au préalable établis des critères d’homogénéité qui nous avaient permis de réduire dès le départ notre échantillon. Les critères d’homogénéité étaient les suivants:

* 1. être une femme;
* 2. être âgée d’environ 30 ans;
* 3. être mère monoparentale;
* 4. avoir un enfant âgé de 5 ans ou moins;
* 5. être québécoise;
* 6. être de religion catholique;
* 7. avoir des revenus d’environ $10 000 par année;
* 8. avoir un vécu semblable concernant la violence conjugale;
* 9. être hétérosexuelle.

Travaillant en maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, nous connaissions déjà les sujets avant même de les rencontrer pour l’entrevue. Des fiches contenant des informations privilégiées sur les sujets furent établies à partir de leur dossier existant à l’intérieur de cette maison. Ces informations nous permettaient une compréhension différente du discours des sujets et une analyse mettant parfois celles-ci en relief. Les informations privilégiées avaient trait:

* – au degré de violence vécue;
* – aux agressions sexuelles antérieures;
* – à la durée du séjour en maison d’hébergement;
* – à l’âge de l’enfant;
* – à l’inceste vécu antérieurement;
* – au niveau de scolarité;
* – au statut civil;
* – au temps écoulé depuis leur départ de la maison d’hébergement;
* – à la violence sexuelle vécue avec le conjoint violent;
* – à leur vie sexuelle active ou non active.

Au départ, nous voulions interroger deux femmes ayant du désir sexuel et deux femmes manquant de désir sexuel. Désirant se garder d’influencer nos sujets, nous n’avons pu vérifier, lors des contacts téléphoniques, où elles se situaient face à leur désir sexuel. Ainsi, des quatre femmes ayant participé à notre étude, trois disaient avoir du désir sexuel au moment de notre rencontre et une disait n’avoir aucun désir sexuel à ce moment. Nous verrons plus loin comment cet échantillon aura constitué une difficulté lors de l’analyse des entrevues.

2.3 La réalisation des entrevues

Dans notre étude, le choix de l’entrevue non directive comme instrument de collecte des données s’est imposé dès le début. Notre choix fut orienté par l’importance que semble accorder ce type d’entrevue à la subjectivité de la personne interrogée. Nous croyons que, tel que le souligne Michelat, la personne interrogée serait la plus apte à explorer le champ du problème qui lui est posé, en fonction de ce qu’elle pense et ressent. De plus, l’entretien non directif permettrait à la participante d’orienter, selon ses propres motivations, le sens de l’entretien en empêchant que la chercheuse impose ses propres catégories.

Suite à la réalisation d’entrevues, nous fûmes confrontées à la reconnaissance de l’apparition de questions directives de la part de la chercheuse à l’intérieur même de l’entretien non directif. Désirant utiliser l’ensemble des données recueillies, nous eûmes à nous questionner sur l’apport scientifique que pouvait avoir le contenu des réponses provenant des questions directives. De façon plus précise, nous nous sommes questionnées sur la scientificité des différents types d’entretiens desquels relèvent les types de questions et le contenu des réponses.

Les débats entourant la scientificité des types d’entretiens ne dateraient pas d’aujourd’hui. Selon Poupart, plusieurs chercheurs auraient tenté de légitimer la scientificité du type d’entrevue qu’ils privilégiaient. Nous ne désirons pas résoudre ce débat. Nous préférons le ramener ici dans le but de maximiser l’utilisation des données recueillies en poursuivant le questionnement entourant la scientificité des types d’entrevues.

Poupart souligne que, tant l’entretien standardisé que l’entretien qualitatif, seraient imprégnés de biais relatifs à l’entretien. Selon lui, les partisans des deux groupes auraient tenté d’éliminer ces biais par divers moyens afin de démontrer la valeur supérieure de leur méthode. Cela ne les aurait toutefois pas mis à l’abri de critiques. Ainsi, certains biais demeureraient tout de même présents tant dans l’entretien standardisé que dans l’entretien qualitatif.

Pour sa part, Kandel soutient qu’il serait illusoire de penser qu’un entretien non directif puisse supprimer tous les effets liés à la présence de l’intervieweuse. Elle souligne que le contenu de ce que dira la personne interrogée serait influencé par la perception que cette dernière se ferait de l’intervieweuse. Nous avons rencontré cette difficulté lors de la réalisation de notre première entrevue. Désirant pallier à cette difficulté, nous avons dû changer la consigne de base de nos entrevues.

Dans la même ligne d’idées, Blanchet a démontré comment les reformulations en apparence les plus neutres ne seraient pas aussi neutres qu’on le prétendrait. Il a montré que les variations au plan de la forme même des reformulations amenaient les personnes interrogées à répondre différemment sur un thème identique.

De son côté, Cicourel soulève un biais semblable quant à l’entretien standardisé. Tel que le rapporte Poupart à l’intérieur de son article, Cicourel souligne que

la standardisation des questions et réponses telle qu’elle se pratique dans l’entretien structuré n’empêche ni les interinfluences de l’interviewer et de l’interviewé, ni que le contenu de ce qui est dit par chacun soit marqué par l’évolution même des échanges en cours d’entretien. [Jean Poupart, « Les débats autour de la scientificité de l’entretien », In Les méthodes qualitatives en recherche sociale. problématiques et enjeux: Actes du Colloque du Conseil Québécois de la recherche sociale, 1993, p. 105.]

Poupart résume ce débat en affirmant que la réalisation d’un entretien de quelque type que ce soit irait au-delà du seul fait de poser des questions ou de recueillir des réponses. Selon lui, la réalisation d’un entretien impliquerait une forme d’interaction sociale qui irait bien au-delà des simples échanges verbaux. Ce serait un échange social qui serait imprégné d’avantages et d’inconvénients. Il considère alors que le développement d’un instrument scientifique exempt de biais serait restrictif, utopique et peu souhaitable.

Ainsi, les données recueillies suite aux questions directives de notre part furent traitées de façon différente à l’intérieur de notre étude. Nous les distinguons des autres données recueillies par l’utilisation du caractère d’imprimerie italique dans les citations lorsque nous faisons appel à elles au cours de notre étude.

Au début de notre étude, nous avions choisi de dire aux sujets que le thème en était l’identité sexuelle car nous préconisions cet axe pour aborder l’étude du désir sexuel féminin. Suite à la réalisation de la première entrevue, nous avons dû effectuer quelques changements motivés par deux principales constatations: le sujet ne saisissait pas exactement la notion d’identité sexuelle et il pouvait soutenir un discours féministe.

Ne connaissant pas la notion d’identité sexuelle, le sujet nous demandait de la lui définir ce qui avait pour résultat d’influencer ses réponses. Concernant le discours féministe, nous supposions que le sujet désirait nous plaire par ses réponses compte tenu du fait qu’il nous connaissait déjà et/ou qu’il choisissait des réponses à connotation féministe car il nous connaissait dans ce contexte. Il nous apparaissait que la perception que le sujet se faisait de la chercheuse avait une influence sur le contenu de ses réponses. Les données recueillies au cours de l’entrevue avec ce premier sujet furent mises de côté et n’apparaissent pas à l’intérieur de notre étude.

Désirant pallier à ces deux problèmes rencontrés lors de la première entrevue avec un sujet, nous avons choisi d’aborder directement le thème du désir sexuel. Ce choix nous permettait d’éviter l’émergence d’une définition de la femme qui serait influencée par notre propre perception ainsi que de réduire le risque de l’apparition d’un discours féministe cherchant à nous plaire.
Nous avons contacté les quatre sujets participant à cette étude après avoir effectué les changements cités. De ce fait, ils ont été contactés pour participer à une étude portant sur le désir sexuel. La consigne de base des entrevues fut retravaillée afin de tenir compte de ces changements. Elle était la suivante:

* « Je fais une recherche sur le désir sexuel féminin. Voici les questions que je veux aborder »:
* 1. »Qu’est-ce que le désir sexuel pour toi? »
* 2. »A quoi cela est-il relié selon toi? »
* 3. »Comment personnellement vis-tu et te situes-tu par rapport à ton désir sexuel? »

Suite à l’énonciation de la consigne, les différents sujets se sont montrés assez loquaces. Désirant nous tenir le plus près possible de la non-directivité des entrevues, nous avons fréquemment effectué des clarifications afin de préciser les dires de la personne interrogée. Lorsque le sujet abordait un thème soulevé par une autre participante, il nous arrivait de lui demander des clarifications dans le cas où l’information qu’elle amenait entrait en contradiction ou soulevait certaines incohérences face à l’information que nous avions déjà recueillie.

Toutes les femmes que nous avons contactées pour participer à notre étude ont accepté. Nous avons réalisé une seule entrevue avec chacune des participantes. Les entrevues avaient une durée variable de 60 à 90 minutes. Chacune des entrevues fut réalisée au domicile des participantes après avoir identifié le temps leur convenant le mieux.

Chacune des entrevues fut enregistrée sur bande magnétique avec le consentement des participantes. Pour assurer l’anonymat des participantes, nous avons eu recours à l’utilisation d’un pseudonyme pour chacune d’entre elles. Les noms de toute autre personne pouvant faciliter l’identification des participantes furent aussi modifiés.

A la suite de chaque entrevue, nous avons fait la transcription intégrale et immédiate de celle-ci. Le codage et l’analyse du matériel recueilli furent réalisés, tel que proposé par Glaser et Strauss, parallèlement à la poursuite des autres entrevues.

2.4 L’analyse de entrevues

Cette étude de type exploratoire privilégie une analyse qualitative des résultats. Basé sur la méthode d’analyse des entrevues proposée par Glaser et Strauss, le mode d’analyse dont nous nous sommes servi comportait trois étapes:

* 1. le codage immédiat du matériel recueilli;
* 2. l’intégration de catégories conceptuelles et la compréhension de leurs propriétés;
* 3. la délimitation d’une théorie.

Suite à une transcription intégrale des entrevues, la procédure analytique de comparaison constante telle que définie par Glaser et Strauss fut effectuée.

Travaillant en maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et préconisant une approche féministe, nous avions ainsi une conception féministe de certaines réalités dès le départ. De plus, la lecture d’écrits féministes nous avait aussi permis d’en extraire quatre aspects se rattachant à la sexualité féminine. Ces aspects furent posés à titre de support à notre réflexion lors de l’analyse de nos données. Ils sont les suivants: la sexualisation des parties du corps de la femme, la désappropriation de son corps, le façonnement de l’identité féminine et enfin le simulacre de la féminité.

La première étape de la procédure analytique par comparaison constante implique un codage des données recueillies lors des entrevues, la notation de mémos d’analyse en cours de lecture des entrevues ainsi que l’accumulation de données théoriques pertinentes sur le sujet. De ce fait, chacune des données recueillies, tant au niveau théorique qu’au niveau empirique, fut codée intégralement et mise sur fiches.

Nous avons déjà souligné que nous avions retenu quatre aspects tirés de nos données théoriques au moment de l’analyse des entrevues. Seuls deux de ces aspects, soit le façonnement de l’identité féminine et le simulacre de la féminité furent identifiés dès le départ. Ces deux aspects furent les premières bases théoriques nous permettant de déterminer certaines caractéristiques liées à notre sujet d’étude. Toutefois, tel que le propose Manseau, les données théoriques relevant des deux aspects identifiés furent posés à titre de concepts locaux qui nous permettaient ainsi de fournir un profil général et provisoire à notre étude.

Nous tenons aussi à spécifier que le caractère multiple et varié des courants de pensée féministes nous a compliqué la tâche. En effet, il devenait alors difficile d’élaborer une grille d’analyse féministe unique qui à la fois aurait dépeint avec justesse la pensée féministe, c’est-à-dire en tenant compte des ressemblances et des différences des courants, et aurait été assez complète pour nous permettre d’analyser à fond nos données. C’est pour ces raisons que nous avons retenu trois courants de pensée féministes desquels nous avons extrait quatre aspects, énumérés plus tôt, nous permettant de supporter notre réflexion.

Parallèlement à l’identification des concepts locaux, nous avons cherché à identifier et à isoler les données théoriques les plus appropriées pour analyser les données empiriques. Cette étape se réfère à l’élaboration des « sensitive concepts » proposés par Glaser et Strauss. Tout au long du processus, nous sommes demeurées prudentes de façon à ce que les concepts théoriques de base ne nous entravent pas au cours de notre analyse des données empiriques. C’est ainsi qu’à nos concepts de base se rapportant à l’identité féminine et à la féminité sont venus s’ajouter des concepts ayant trait au rapport au corps des femmes, à la maternité et à la nourriture. L’accumulation de nouvelles données théoriques concernant ces concepts fut alors effectuée.

L’élaboration des catégories conceptuelles est une étape qui serait le résultat de la confrontation des éléments théoriques et des données empiriques. Le résultat de cette confrontation nous a toutefois davantage conduites à l’identification de facteurs particuliers associés au désir sexuel féminin qu’à l’élaboration de catégories conceptuelles. En effet, nous avions plus de données concernant des facteurs associés au désir sexuel que de données concernant le désir sexuel proprement dit. Cette contrainte s’est retrouvée présente tant dans nos données théoriques que dans nos données empiriques. Nous croyons qu’une consigne de base qui aurait été formulée différemment aurait pu modifier le contenu de nos données empiriques, ce qui aurait eu pour effet de nous permettre d’élaborer des catégories conceptuelles.

De plus, à l’intérieur même de cette étape, nous fûmes confrontées à un problème ayant un impact certain sur les résultats de notre étude. En effet, nos sujets, éprouvant majoritairement du désir sexuel, identifiaient peu de difficultés quant à l’expression de celui-ci. Elles soulevaient des éléments reliés à l’expression de ce dernier sans y reconnaître là une dimension problématique. Toutefois, ces mêmes éléments rejoignaient ceux abordés dans notre cadre théorique où ils étaient perçus par les auteures féministes comme étant problématiques et contribuant à l’oppression des femmes. Les auteures féministes auxquelles nous référons expliquent cet écart par le fait que les femmes auraient appris à composer avec les limites et les balises établies et qu’elles les auraient faites leur. Nous avons présenté les résultats de notre étude en fonction de cette présomption.

Glaser et Strauss estiment que le modèle théorique intégrateur devrait s’appuyer davantage sur les données du terrain et que ces données devraient primer sur les données théoriques. Dans notre étude, nous n’avons pu adhérer à ce principe étant limitées par les difficultés énoncées plus haut. Ainsi, les données théoriques priment, malgré nous, sur nos données empiriques. Le modèle de Glaser et Strauss, quoique très élaboré, ne tiendrait cependant pas compte du fait que les sujets pourraient ne pas être conscients de certains aspects les influençant.

Ainsi, la confrontation des éléments théoriques et des données empiriques nous a permis d’identifier des facteurs particuliers associés au désir sexuel de la femme qui semblent entraver l’expression pleine et entière de ce dernier et qui semblent de ce fait contribuer à l’oppression des femmes. Ces facteurs particuliers, que nous identifierons plus loin, nous les avons retenus d’abord parce qu’ils ressortaient avec acuité du discours des femmes interrogées, et ensuite parce qu’ils ont un rapport direct avec les théories féministes auxquelles nous nous référons. Parmi ces facteurs, nous en avons identifiés deux qui étaient cependant associés en premier lieu à la sexualité féminine.

Assez tôt après la réalisation de quelques entrevues, certains facteurs particuliers ont émergé de nos données. Ainsi, nous avons identifié le facteur de la maternité et celui de la confusion entourant la définition du désir sexuel peu de temps après les premières entrevues. Signalant que la démarche de recherche qualitative par comparaison constante est une démarche qui reposerait sur des efforts d’intégration théorique où l’accent porterait sur les données empiriques, Manseau précise toutefois que cette démarche qualitative se veut une démarche ouverte. En ce sens, nous avions prévu des changements et des ajouts aux facteurs particuliers déjà identifiés. Tout au long de notre démarche analytique, nous avons eu à nous ajuster en tenant compte de l’intégration constante théorie-terrain. Ces étapes d’intégration du matériel théorique et empirique nous auront permis de redéfinir les concepts tout en favorisant l’intégration d’éléments nouveaux.

Manseau souligne aussi que dans le cadre de la recherche qualitative, les informations devraient être étudiées en rapport avec leur contribution au raffinement d’une théorie. Cet aspect de la contribution des informations aurait plus de valeur que le nombre d’apparitions des informations. A l’intérieur de notre étude, il est arrivé que l’information apportée par un seul sujet ait retenu notre attention. Cette information, qui se distinguait de l’ensemble des informations recueillies, fut parfois analysée à fond lorsqu’elle permettait l’approfondissement des éléments reliés à certains facteurs particuliers en composition.

La démarche analytique proposée par Glaser et Strauss viserait l’élaboration d’un modèle théorique intégrateur basé sur les nouvelles catégories conceptuelles formées. Notre étude ne nous aura pas permis d’élaborer une nouvelle théorie. Cependant, l’identification de facteurs particuliers associés au désir sexuel de la femme nous aura permis d’apporter de nouveaux éléments dans la compréhension du désir sexuel féminin. Ainsi, notre étude se veut une étude descriptive en ce qui a trait aux influences possibles de certains facteurs sur l’expression du désir sexuel féminin.

Après avoir réalisé quatre entrevues, six facteurs particuliers associés au désir sexuel féminin se sont dessinés. Les deux premiers facteurs sont associés de prime abord à la sexualité féminine, alors que les quatre derniers facteurs sont associés de façon plus directe au désir sexuel féminin. Les facteurs particuliers forment les sections du Section suivante et ils peuvent se formuler ainsi:

* 1. le corps de la femme, corps qui serait sexualisé en ses différentes parties, ce qui orienterait l’expression de son désir sexuel vers la l’accomplissement des besoins de l’homme plutôt que de ses propres besoins;
* 2. l’identité sexuelle de la femme, qui lui assignerait un statut d’objet sexuel passif par le biais entre autre de la féminité et qui l’éloignerait ainsi de son propre désir sexuel afin de plaire à l’autre;
* 3. la maternité, qui confronterait la femme dans son identité, lui ferait vivre des changements dans son corps qui lui demanderaient de le redécouvrir, et qui entraînerait la valorisation de l’identité de mère au détriment de l’identité de femme. Elle aurait ainsi des répercussions sur l’expression du désir sexuel féminin;
* 4. le désir sexuel féminin, qui serait confondu avec d’autres concepts et qui serait façonné en vue d’en limiter l’expression;
* 5. l’amour, qui serait marié au désir sexuel de la femme, qui rétrécirait ce désir sexuel en ne lui laissant que peu d’images de femmes sexuelles, et qui agirait comme mécanisme de contrôle social sur l’expression de son désir sexuel;
* 6. la nourriture, qui aurait pour fonction de protéger la femme du désir sexuel de l’homme et qui lui permettrait de compenser son désir sexuel non exprimé.

Chacune des sections ci-dessus qui constituent les facteurs particuliers se divisent en articles permettant une meilleure compréhension des concepts identifiés. A l’intérieur de notre étude, tout est mis en relief avec la théorie ressortant des écrits féministes tirés des trois courants de pensée féministes présentés plus tôt. Selon le concept traité, les écrits émanant d’un courant de pensée féministe alimenteront notre réflexion, et à d’autres moments les écrits émanant d’un ou de deux courants de pensée féministes viendront étayer celle-ci.

Compte tenu du fait que les écrits féministes sont davantage littéraires que scientifiques, notre écriture s’en trouve marquée. De plus, nous rappelons que nous n’élaborons pas une nouvelle théorie mais décrivons la réalité du désir sexuel féminin dans une perspective féministe.

2.5 Les limites de l’étude

Notre étude repose sur quatre entrevues. En ce sens, elle ne permet pas de généraliser les résultats. Se voulant une étude exploratoire, nous avons dû limiter le nombre de nos sujets. De plus, de nos sujets, trois d’entre elles avaient du désir sexuel alors que la quatrième affirmait en manquer. Cependant, nous croyons que cette étude peut fournir des hypothèses intéressantes permettant de pousser plus à fond l’apport de l’analyse féministe aux difficultés sexuelles entraînant ainsi une nouvelle compréhension de ces réalités.

Section : Chapitre 3 : analyse

3.1 Introduction

Au total, quatre femmes furent rencontrées en entrevue. Suite au codage des entrevues, la confrontation des éléments théoriques et des données empiriques nous aura permis d’identifier six facteurs particuliers associés au désir sexuel de la femme. Ces facteurs sont les suivants: la sexualisation du corps de la femme, l’objectivation de la femme, la maternité, la confusion quant à la définition du désir sexuel, l’amour et la nourriture. Tel que mentionné précédemment, ces facteurs furent retenus parce qu’ils ressortaient de façon marquée du discours des femmes interrogées et également parce qu’ils avaient un rapport direct avec les théories féministes auxquelles nous nous référons. Ces facteurs particuliers entraveraient l’expression pleine et entière du désir sexuel féminin.

Les facteurs particuliers, associés au désir sexuel, que nous avons identifiés se distingueraient toutefois de la façon suivante. Deux d’entre eux seraient associés de prime abord à la sexualité féminine, ce qui créerait, par extension, une association au désir sexuel de la femme. Nous croyons que ces facteurs entraveraient l’expression pleine et entière du désir sexuel féminin. Ces deux facteurs particuliers associés au désir sexuel féminin sont ceux de la sexualisation du corps de la femme et de l’objectivation de la femme. Ils seront les premiers à être présentés dans ce chapitre de notre étude.

Les quatre autres facteurs identifiés semblent être associés de façon plus directe au désir sexuel de la femme. Associés au désir sexuel féminin, ils en entraveraient également l’expression pleine et entière. Ces facteurs particuliers sont ceux de la maternité, de la confusion quant à la définition du désir sexuel, de l’amour et de la nourriture. Ils seront présentés à la suite des deux autres facteurs identifiés précédemment. La plupart des facteurs particuliers présentés seront divisés en articles ce qui en facilitera la compréhension.

Nous avons déjà souligné que les écrits féministes émanant des différents courants de pensée féministes étaient riches en ce qui a trait à la réflexion concernant la sexualité féminine. Toutefois, ils demeureraient pauvres en ce qui a trait à une réflexion sur le désir sexuel des femmes. De plus, certains courants de pensée féministes auraient suscité plus d’écrits abordant le thème de l’identité féminine alors que d’autres auraient suscité davantage d’écrits abordant le thème du corps de la femme. C’est pour ces raisons que nous utiliserons tour à tour les écrits émanant des trois courants de pensée qui furent présentés plus tôt dans notre étude.

Pour chacun des facteurs présentés, nous préciserons à quel courant de pensée nous ferons principalement appel dans notre réflexion. Nous tenons ainsi à rappeler les quatre aspects retenus dans notre cadre théorique qui se rattachent à la sexualité féminine et qui alimenteront notre analyse du désir sexuel féminin. Ces aspects sont la sexualisation du corps de la femme, la désappropriation de son corps, le façonnement de l’identité féminine et enfin le simulacre de la féminité.

3.2 La sexualisation du corps de la femme

Le processus de sexualisation du corps de la femme est le thème identifié par Haug et al. pour définir le chemin par lequel les femmes apprendraient à être féminines. Ce chemin passerait par l’investissement de certaines parties de leur corps. À l’intérieur de nos données empiriques, nous avons retrouvé des éléments qui renforcent l’idée d’un investissement sexuel compartimenté chez la femme. Rappelons que la sexualisation du corps de la femme est un facteur particulier qui serait associé de prime abord à la sexualité féminine et qui par extension s’associerait au désir sexuel féminin pour en entraver l’expression.

L’objectif de cette sexualisation du corps de la femme viserait à séduire l’homme et ainsi répondre aux exigences de la sexualité masculine. L’impact sur le désir sexuel féminin en serait une rupture chez la femme de son lien avec son désir sexuel, ceci afin de répondre aux attentes concernant ce que devrait être son désir sexuel.

Les écrits émanant du courant de pensée du féminisme radical matérialiste et ceux émanant des travaux de Haug et al. seront ceux qui alimenteront notre réflexion. Rappelons que ces écrits abordent le thème du corps de la femme et questionnent le contrôle social qui prendrait le détour du corps de la femme pour agir sur la sexualité féminine et, par extension, sur le désir sexuel. Cette section sera divisée par les articles suivants: l’investissement sexuel des cheveux, la métamorphose de l’apparence physique, le rôle du vêtement et enfin le contrôle du poids.

3.2.1 L’investissement sexuel des cheveux

Les cheveux semblent avoir une fonction particulière chez la femme. Par leur entretien et leur présentation, la femme aurait la capacité de montrer son désir de séduire l’homme voire même de le séduire. Avec ses cheveux, la femme serait en mesure d’attirer l’attention de l’homme. Ses cheveux seraient investis d’un caractère sexuel ayant un but précis, soit celui de séduire l’homme.

Lorsqu’elles démontrent que les parties du corps de la femme sont sexualisées, Haug et al. précisent que même les parties qui n’ont rien à voir avec la sexualité seraient sexualisées. Elles donnent comme exemple les cheveux: « […] hair « somehow » always appeared in association with sexuality; allusions were made and suppositions expressed as to hidden feminine qualities (passion, seductiveness) which were seen to be expressed in hair. Hair could be provocative, it was seen to act as a signal.  » [Frigga Haug et al., Female sexualization: A Collective Work of Memory, London, Verso, 1987, p. 105.]

Brownmiller, dans son ouvrage questionnant ce qu’est la féminité y mentionne aussi la sexualisation des parties non sexuelles du corps de la femme. Elle y soulève entre autres, les cheveux: « A woman’s act of unpinning and letting down a cascade of long hair is interpreted as a highly exotic gesture, a release of inhibiting restraints, a sign of sexual readiness which may be an enticement or a share, a trightening danger or, in some cases, a possible salvation.  » [Susan Brownmiller, Feminity, New York, Linden Press/Simon and Schuster, 1984, p. 61.]

Trois des femmes que nous avons interrogées ont souligné le caractère sexuel qui serait accordé aux cheveux. Parlant de la capacité de la femme à séduire l’homme, Tara et Line démontrent l’importance qu’y occuperaient les cheveux: « T’as pas les cheveux tout croches là non plus. Bien arrangés euh comme quand tu viens de te lever pis que t’as les couettes dans les airs (rires). Tsé t’essayes d’aller séduire quelqu’un euh… Pense pas. » (sic) (5-26) L’échec de la séduction remettrait en question la longueur des cheveux: « Ben à la longue, elle se pose des questions. Peut-être elle va aller se faire couper les cheveux. » (sic) (3-46) Maintenant qu’elle est seule avec son enfant, France, de son côté, soulève le rapport qu’elle entretient avec ses cheveux depuis qu’elle n’a plus d’homme dans sa vie. La valeur sexuelle rattachée aux cheveux semblerait avoir disparue: « Quand je me peigne les cheveux là, j’avais le goût d’avoir une queue de cheval, je le fais pour moi. Je le fais pas pour faire plaisir à un autre. » (sic) (2-63)

L’entretien et la présentation des cheveux semblent être étroitement liés à la capacité de séduction de la femme. En présence masculine, les cheveux de la femme prendraient une signification sexuelle qui semblerait absente lorsqu’elle est seule. Cette sexualisation des cheveux de la femme, et nous rejoignons là Brownmiller et Haug et al., aurait pour unique fonction de séduire l’homme, d’attirer son attention. Nous questionnons l’impact de cette sexualisation des cheveux de la femme sur son désir sexuel. Considérant la fonction de séduction qu’occuperait cette sexualisation, nous croyons que ce ne serait pas nécessairement son désir sexuel à elle qui serait alors exprimé. De la même façon, nous croyons que cet objectif de séduction laisserait supposer que la femme prendrait soin de ses cheveux davantage pour l’homme que pour elle-même. Dans l’article qui suivra, nous étudierons la métamorphose physique que la femme semble devoir s’imposer et son impact sur le désir sexuel.

3.2.2 La métamorphose de l’apparence physique

Nous appelons la métamorphose de l’apparence physique ce à quoi la femme semble devoir se plier afin de répondre aux critères de ce que serait la beauté. Cette métamorphose physique d’elle-même impliquerait qu’elle y investisse du temps. Le temps qu’elle occuperait à se métamorphoser lui ferait parfois investir davantage d’elle-même sur son aspect externe plutôt qu’interne. Éloignée de son aspect interne et axée sur son aspect externe, la femme le serait également de son propre désir sexuel. La métamorphose de son apparence physique dénoterait aussi une participation active de la femme à sa propre sexualisation.

Élaborant sur la sexualisation du corps de la femme, les auteures féministes soulignent l’importance que prendrait une « belle » apparence physique chez la femme. Dénonçant le message qui serait envoyé implicitement aux femmes par le biais de la promotion des cosmétiques, Brownmiller souligne que cette promotion associerait la beauté féminine au maquillage du visage. Seule une femme interrogée a soulevé ce point . Compte tenu de l’ampleur que semble prendre ce message chez elle, et parce qu’il dénoterait une sexualisation de son corps, nous avons cru bon en discuter ici.

Parlant de l’importance qu’occupe le maquillage pour elle, Tara croit que les femmes sont beaucoup plus belles lorsqu’elles sont maquillées: « Sur le point de vue de l’apparence euh c’est normal euh on est plus jolie euh maquillées les femmes. Euh c’est, c’est évident. » (sic) (5-23.1) Pour elle, se maquiller revêtirait une importance considérable car elle irait y chercher la validation de sa « beauté »: « C’est pour ça que je dis que c’est important de temps en temps. Même se maquiller quand on est dans la maison. Juste pour te dire là « aie, t’es, t’es belle en réalité là ». » (sic) (5-26)

Brownmiller estime qu’on laisserait croire aux femmes que leur visage est blême, inintéressant et insignifiant sans maquillage. Un tel visage ne susciterait pas d’intérêt chez les hommes et ce serait là la fonction du maquillage, c’est-à-dire rendre le visage féminin plus attrayant pour l’homme. Soulignant cette fonction du maquillage, Tara juge que maquillée, elle est plus attrayante. Non seulement le maquillage la rendrait-elle plus attrayante, mais il lui permettrait d’être une autre personne: « Une fois que je suis maquillée pis bien habillée euh je suis une autre. Je suis une autre personne. J’suis vraiment plus attirante. » (sic) (5-22) La preuve certifiant le caractère plus séduisant de son visage une fois maquillé serait qu’elle suscite de l’intérêt chez les hommes: « Je le sais que même si je me maquille, je suis enceinte tout ça, j’ai une belle apparence pis euh je suis assez jolie. Pis euh je me dis euh c’est pour ça quand même qu’ils sifflent pis tout ça. » (sic) (5-23) De plus, le maquillage aurait un impact sur son humeur: « Quand je change euh tsé même quand je me maquille euh juste dans la maison, euh je suis plus de bonne humeur. » (sic) (5-28) Brownmiller affirmait que le maquillage avait pour fonction de rendre le visage féminin attrayant. Nous y rajouterons une autre fonction, celle de susciter l’intérêt sexuel de l’homme voire le séduire.

Le maquillage cacherait ce qui ne pourrait être montré sous son vrai jour. Il enjoliverait ce qui ne le serait pas naturellement, métamorphoserait le caractère de la femme et lui permettrait alors d’attirer l’attention de l’homme. Ce serait par lui que sa valeur lui serait reconnue. Nous rejoignons ici la pensée de Dessureault et Daigneault qui, dans leur ouvrage portant sur l’obsession de la minceur, affirment que le corps des femmes aurait une fonction ornementale. Les femmes se devraient donc de prendre soin d’elles car, tel un objet, leur valeur leur serait reconnue par un autre qu’elles-mêmes: « Socialement, le corps des hommes a une fonction instrumentale: ils s’en servent pour agir, bâtir, tandis que ce qui est dévolu au corps des femmes, c’est une fonction ornementale. Elles doivent plaire, séduire et cultiver leur beauté afin d’être reconnues socialement. » [Lyne Dessureault, Dominique Daigneault, L’obsession de la minceur: un guide d’intervention, Verdun, Centre des femmes de Verdun, 1991, p. 99.] Nous compléterions cette pensée en ajoutant qu’à sa fonction ornementale (améliorer sa beauté) s’allierait sa fonction de séduction (plaire à un éventuel acquéreur).

La valeur de la femme lui serait reconnue lorsqu’elle aurait pris soin de rehausser son apparence et les attributs de son corps. C’est une fois qu’elle aurait pris le soin de « s’arranger » c’est-à-dire de s’embellir et de faire ressortir le potentiel sexuel des parties de son corps, qu’elle aurait à se servir de celui-ci pour séduire l’homme. Cela ne se ferait pas uniquement à l’aide du maquillage et de l’apparence soignée. Cela demanderait à la femme une utilisation adéquate de ses attributs physiques. Ainsi, la femme prendrait soin d’utiliser ses yeux (faire les « beaux » yeux), son sourire (faire son plus « beau » sourire) et sa posture (être la « mieux » placée) de façon juste c’est-à-dire de façon à se mettre en valeur et de s’avantager. Line soulève ce point:

C’est juste des petits sourires. Pis ben souvent, ça fonctionne très bien ça (rires). Y’aime ça le monde. (sic) (3-4)

La femme va essayer de séduire. Carrément. Avec les yeux, la façon qu’elle est, elle rit, son comportement, tsé sa façon de se placer, de s’asseoir… (sic) (3-10)

Donc, c’est comme tu fais les beaux yeux en parlant, les sourires en coin tsé, toutes sortes d’affaires pis quand l’autre tu vois qu’y’a compris, y’a catché, il va te regarder. (sic) (3-34)

Les travaux de Haug et al. ont permis d’identifier comment les parties du corps de la femme telles que ses yeux, ses hanches, ses jambes étaient utilisées pour susciter l’intérêt sexuel de l’homme. La femme veillerait à bien les placer, à bien les mettre en valeur afin d’obtenir l’effet escompté. Par le caractère séduisant qu’elle dégagerait, elle y trouverait sa valeur. Elle serait une femme, une femme sexuelle. Tout comme Tara l’avait souligné pour le maquillage, Line soulève le caractère valorisant qui semblerait relié au fait de prendre soin d’elle afin d’être plus séduisante: « Premièrement, on est plus confortable pis euh on est plus séduisante pis on est plus, pour nous on se valorise en faisant ça. On se trouve belle tsé. » (sic) (325)

Être maquillée (soin du visage) et être à son « avantage » (soin de l’apparence physique) demanderaient à la femme qu’elle se prodigue des soins particuliers. Comme Line nous le fait remarquer, ces soins se retrouvent tant au niveau général (le bain) qu’au niveau spécifique (les ongles): « Tu t’encourages à prendre plus de bains ben à mettre plus de parfum dans ton bain tsé des affaires dans le fond qui prennent du temps. T’arranges tes ongles, te maquiller le matin, cacher tes cernes tsé. C’est ça. » (sic) (3-50) Les soins que la femme apporte à son corps se différencieraient de ceux que l’homme apporterait lui-même au sien par l’importance que prendraient chez elle les soins relevant du niveau plus spécifique. Ils iraient du soin des ongles au soin des jambes en passant par le remodelage de certaines parties du corps, soit les seins, le visage, le ventre, les fesses, etc.. L’étendue de même que la gamme des soins particuliers que la femme apporterait à son apparence ne trouveraient pas leur équivalent chez l’homme.

Ces soins, auxquels les femmes semblent devoir se plier, leur demanderaient du temps. Ce temps qu’elles prennent à mettre leur corps en valeur les inciterait à se centrer énormément sur leur apparence physique, c’est-à-dire sur l’aspect extérieur d’elles-mêmes. Elles s’occuperaient alors d’elles-mêmes comme on s’occupe d’un objet. Appliquées à se métamorphoser, les femmes s’éloigneraient par le fait même de ce qu’elles sont réellement. Elles se distancieraient de leurs propres désirs afin de se conformer aux exigences qu’on attendrait d’elles. Cette distanciation se poursuivrait jusqu’à leur désir sexuel qui serait exprimé en conformité avec les attentes perçues chez l’autre. Nous nous interrogeons à savoir si ces exigences seraient créées en fonction des femmes elles-mêmes ou en fonction de l’homme.

Il existerait un moment spécifique où la femme devrait mettre son corps voire sa « beauté » en valeur. Ce moment surviendrait en présence masculine. Faisant référence au moment où elle peut se mettre en valeur, Line démontre un certain plaisir à le faire: « C’est comme moi, moi j’aime ça les petits déshabillés, les trucs. J’aime ça me montrer quand c’est le temps tsé. Pas tout le temps. Quand c’est le temps. J’aime ça attirer l’autre comme tsé… » (sic) (3-33)

Le temps investi par la femme à l’entretien de son corps, à la mise en valeur de celui-ci ainsi qu’au plaisir qu’elle prendrait à le faire dénoterait une participation active de la femme à sa propre sexualisation. Haug et al. rappellent que la participation de la femme laisserait croire à son autonomie et à son pouvoir. Toutefois, sa participation ne serait active qu’à l’intérieur d’un cadre social prédéterminé, celui-ci étant déterminé par les hommes en fonction d’eux-mêmes. Ayant appris très tôt à se conformer aux normes, la femme y aurait aussi appris à composer avec les limites définies voire même à les faire siennes.

Nous avons vu que la femme serait active dans sa propre sexualisation. Ce serait aussi elle qui participerait à la métamorphose de son apparence physique. La femme y participerait, mais nous pouvons questionner le choix qu’il lui serait laissé d’y participer. L’industrie des cosmétiques et de la mode semble encourager cette participation par la valorisation de la métamorphose de l’apparence physique de la femme. Cette métamorphose de son apparence physique semble également éloigner la femme de ses propres désirs voire de son propre désir sexuel. Dans le prochain article, nous étudierons le rôle du vêtement dans l’univers des femmes.

3.2.3 Le rôle de séduction du vêtement

Le vêtement semble jouer un rôle particulier dans l’univers des femmes. Investi d’un caractère sexuel par le biais entre autre de la mode, le vêtement féminin serait conçu pour séduire. Souvent non fonctionnel et ne correspondant pas au corps réel des femmes, le vêtement féminin chercherait à mettre en valeur le corps de la femme. La femme se servirait de son vêtement pour se mettre en valeur sexuellement. Lui servant à se mettre en valeur et à séduire, le vêtement féminin orienterait l’expression de son désir sexuel. Trois des femmes que nous avons interrogées nous ont fait part de la fonction sexuelle qui semble rattachée aux vêtements qu’elles portent.

Soulignant la manipulation qu’il y aurait des goûts de la femme par rapport à son choix de vêtements, Haug et al. signalent que cette manipulation irait même jusqu’à la création de nouveaux besoins. Celles-ci soulignent le fait que la femme aurait à être perpétuellement concernée par son apparence physique. Partageant cet avis, Collin affirme que la mode ne mettrait pas en valeur le corps réel de la femme et la contraindrait ainsi à une poursuite incessante en vue de correspondre à l’image de « la » femme, image qui varierait toujours: « Chacune connaît des années où il lui faut rallonger tout ce qu’elle achète, lâcher les coutures, ou au contraire reprendre l’ampleur des jupes, ou raccourcir; rares sinon inexistantes sont les années où le corps à la mode rejoint enfin le corps réel. » [Françoise Collin, « Le corps v(i)olé », In Le corps des femmes, sous la dir. de Colette Braeckman, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 29.]

Partageant cette analyse, Brownmiller questionne principalement le mouvement permis à la femme à l’intérieur de ses vêtements. Citant en exemple la jupe, elle estime que les vêtements féminins ne seraient pas fonctionnels. Exprimant sa frustration d’avoir dû porter des robes lorsqu’elle était jeune, Tara semble croire que la robe ait un caractère non fonctionnel et privatif.

Tsé l’enfant est là. Y’est figé. Y’est assis pis y’a pas le droit de rien faire. Tsé là c’est comme gelé pis euh tu ris pas dans ce temps-là tsé. Tu te dis « câline j’aimerais ben aller jouer avec d’autres enfants tsé pis être en jeans là pis aller me rouler à terre avec lui là ». En robe tsé tu peux pas. Tu peux pas te rouler à terre tsé. (sic) (5-36)

Aujourd’hui devenue adulte, Tara semble avoir oublié ces restrictions associées au port de la robe. Elle lui attribuerait une autre vertu. La robe lui permettrait de devenir plus féminine: « Euh premièrement, si je suis en pantalon ordinaire mais euh tsé si t’es en robe, euh t’es plus féminine. » (sic) (5-23.1) C’est vêtue d’une robe que la femme montrerait aux autres qu’elle est vraiment une femme: « Pis quand on se met en robe, ben vraiment les femmes c’est plus […] Mais on dirait que t’es plus portée à te montrer tsé que t’es vraiment une femme, que t’es pas un gars… » (sic) (5-33) À la robe semble rattaché le caractère féminin à la femme. Elle aurait le pouvoir de faire d’une femme, une « vraie » femme. Mais la robe, tout comme les autres vêtements féminins, serait aussi investie d’un caractère sexuel. Trois de nos femmes interrogées ont soulevé ce point que l’on retrouve aussi chez Brownmiller ainsi que chez Haug et al..

Soulignant l’importance qu’occuperait pour elle l’habillement de son corps, Line nous fait part du caractère sexuel des vêtements féminins. Dans ses vêtements résiderait sa capacité de séduction. Toutefois, ce ne serait pas tous les vêtements qui permettraient de séduire. Pour Line, une femme vêtue d’un vêtement sobre, voire discret, est une femme qui ne s’accepterait pas comme personne sexuelle: « Tu veux pas être gênée voire être habillée avec des cols roulés jusqu’au cou. T’acceptes pas ta sexualité. » (sic) (3-24) La séduction résidant dans le vêtement, l’échec de la séduction amènerait la femme à changer son habillement. Elle veillerait à mieux choisir ses vêtements: « Elle va changer son physique extérieur tsé s’habiller plus à la mode. » (sic) (3-46)

Les vêtements féminins étant empreints d’un caractère sexuel, la femme veillerait à les utiliser de façon appropriée. Lui servant à se mettre en valeur sexuellement, les vêtements seraient choisis et portés selon cette fonction. Toutefois, un caractère dangereux leur serait relié et la femme veillerait à sa sécurité par sa tenue vestimentaire et par sa façon de porter les vêtements. Ainsi, la femme ferait attention à sa posture selon le vêtement qu’elle porte. Tara soulève cette notion de danger reliée à cette sexualisation du vêtement féminin.

Parce que tu peux être en mini-jupe pis assis très bien pis t’es pas aussi euh… Un homme va pas penser autant que si t’es toute « écartillée » pis euh tsé… Faire des gestes ou des façons euh tsé tu déboutonnes ta blouse euh c’est quasiment euh proche de ta brassière pis la montrer. Ben t’attires ben tes problèmes des fois. Sans être féminine aussi euh… (sic) (5-34)

Que c’est pour ça quand je me mets en jeans, je me dis c’est parce que il faut que je bouge. J’suis par euh… tsé faire attention quand t’es en robe. Tsé faut tu te croises les jambes euh… tu peux pas être « écartillée » tsé là devant tout le monde là. Ça laisse à désirer tsé. Faut pas que tu fasses ça. (sic) (5-33)

L’habillement du corps changerait selon que la femme est seule ou en présence masculine. Face aux hommes, les vêtements, plus attirants, plus affriolants seraient de mise. Faisant référence au fait qu’elle n’habite plus avec un homme, France dit: « Si t’as le goût un soir de mettre des vieilles bobettes, tu mets des vieilles bobettes. Si y’avait eu un gars, tu mets pas tes vieilles bobettes. » (sic) (2-63) Aujourd’hui elle choisirait ses vêtements en fonction d’elle-même et non plus en fonction de l’autre: « Tsé quand je m’habille, je m’habille pour moi, pas pour un autre. » (sic) (2-63)

Tout comme pour les cheveux et pour l’apparence physique, les vêtements que porte la femme démontrent trois axiomes: la sexualisation du corps de la femme, l’objectif de séduction associé à celle-ci et enfin la participation active de la femme. Par le biais des vêtements, le corps de la femme est sexualisé. Selon la mode, les différentes parties de son corps qui seraient sexualisées varieraient: son ventre, ses jambes, ses épaules, son cou, etc.. Cette sexualisation de son corps viserait à plaire à l’homme et à le séduire. C’est par son choix de vêtements et par la façon qu’elle les portera que la femme participera activement à la sexualisation de son corps. Son choix de vêtements et la façon qu’elle les portera décideront aussi de l’expression de son désir sexuel. Nous tenons à rappeler que « son » choix est orienté par la mode et que la femme ne choisit qu’à l’intérieur des limites qui lui seraient fixées. Le prochain article présenté est celui du contrôle du poids. Nous y verrons quels objectifs sont visés par ce contrôle du poids chez la femme et comment il affecte le désir sexuel de la femme.

3.2.4 Le contrôle du poids comme outil d’éveil sexuel chez l’homme

Chez la femme, le contrôle de son poids serait primordial. Il représenterait sa capacité à se conformer aux normes établies. Selon Dessureault et Daigneault, ces normes agiraient comme agent de contrôle social sur la femme. Par le contrôle de son poids, la femme y contrôlerait également sa sexualité et son identité de femme. De sa capacité à contrôler son poids dépendrait le désir sexuel que la femme éveillerait chez l’homme. Seule une femme signale cette préoccupation par rapport à son corps. Le silence, à ce sujet, des autres femmes que nous avons interrogées nous amène à soulever la question du conformisme relatif aux normes existantes.

En ce qui a trait au contrôle du poids tout comme dans presque tout ce qui se rapporte au corps de la femme, ce dernier viserait un but particulier, celui de rendre la femme plus attirante pour l’homme. Reliant les aspects beauté et minceur du corps de la femme, Dessureault et Daigneault affirment que la femme serait ainsi en mesure d’éveiller le désir sexuel de l’homme: « Être belle et mince, pour qui, pourquoi? Pour susciter le désir mâle évidemment. » [Lyne Dessureault et Dominique Daigneault, L’obsession de la minceur: un guide d’intervention, Verdun, Centre des femmes de Verdun, 1991, p. 100.]

Seule Tara soulève cette préoccupation. Enceinte de six mois, son poids a changé. Elle a engraissé. Les remarques sur sa taille la perturberaient et l’insulteraient: « Euh… « Sacrifice que t’es grosse ». Mais de la façon qu’il l’a dit euh j’étais comme insultée. Là je me disais « là ah yaille, yaille ». » (sic) (5-25) « Quand ça commence un jour que quelqu’un t’a dit ça, tu te détériores. Tsé vraiment, tu te laisses aller là. Pis euh j’ai… c’est pour ça que c’est important. » (sic) (5-30) Rationnellement, elle sait qu’étant enceinte, elle engraisse inévitablement. Cela ne l’empêcherait pas de vivre difficilement les commentaires qui lui seraient faits.

Fait que tsé quand il m’a dit ça, c’est comme je me suis sentie insultée là assez. J’ai dit « ben je pense ben là que je devrais engraisser, je suis enceinte. » Il dit là « ah t’es enceinte ». Je dis « oui ». Je dis une chance qu’il m’a dit après se reprendre parce que j’ai même été toute la journée pis même euh temps en temps j’en parle avec des amis, euh ça me perturbe encore. (sic) (5-24)

Enceinte, donc étant plus grosse qu’elle ne le serait habituellement, elle remettrait en question sa beauté. Elle ne correspondrait plus aux normes et aurait le sentiment d’y perdre sa beauté. La beauté féminine étant socialement associée à la minceur, Tara en ferait de même: « Je le savais que j’étais une belle femme avant d’être enceinte tsé assez ou taillée assez bien. » (sic) (5-24)

Perdant sa beauté, elle y perdrait aussi de l’attrait sexuel. Étant plus grosse, les hommes ne seraient plus attirés par elle. Parlant d’un ancien copain qu’elle a rencontré récemment, elle affirme qu’il ne serait plus attiré sexuellement par elle.

Le point de vue que je suis grosse, que je ne plais peut-être plus à tsé euh point de vue euh de dire lui y’aimait mieux mon apparence avant. Je le savais. Tsé je le savais que lui me connaissait dans le temps pis y m’a toujours euh aimé mon corps. Pis euh y’est arrivé pis y’a dit que je suis grosse. (sic) (5-25)

Mince, elle attirait les hommes. Ceux-ci lui faisant comprendre leur intérêt en klaxonnant dans leur voiture alors qu’elle se promenait.

C’était vraiment intérieur parce que j’étais vraiment plus petite pis euh j’avais des gros seins pis euh je les ai toujours. Pis euh moi je parle j’avais vraiment une taille fine. C’était vraiment immanquable. Y’avait pas un coin où y’avait pas quelqu’un qui klaxonnait. Pis y’avait des chars qui me suivaient. (sic) (5-26)

Voulant contrôler son poids afin de correspondre aux normes et du même coup susciter le désir sexuel de l’homme, la femme semble devoir avoir recours à plusieurs stratégies pour demeurer mince. Les diètes et les exercices physiques seraient les principales stratégies utilisées: « Euh, j’aime beaucoup faire des sports. Fait que tsé, c’est pour ça que dès que je sais que j’engraisse euh je me pitche là-dedans en masse. » (sic) (5-26) « Euh j’aime pas être grosse. J’aime ben de moi tsé euh me watcher dans euh… de pas trop engraisser. Euh je suis pas au régime, pas au régime tout le temps. Non, je fais, je fais juste éviter de manger, de manger du gras. Tsé moins de gras. » (sic) (5-26)

De nos femmes interrogées, seule Tara était enceinte au moment où nous avons réalisé l’entrevue. Nous croyons que l’anxiété de même que le sentiment de perte d’attrait sexuel ne seraient pas exclusifs à Tara. Tous les jours, chaque femme serait soumise à ce contrôle social sur le poids de leur corps. Nous estimons que l’apprentissage visant à se conformer aux normes débuterait à l’enfance. De ce fait, les femmes auraient adopté telle une seconde nature le fait de composer avec les limites établies. Si aucune autre des femmes que nous avons interrogées n’a soulevé ce contrôle perpétuel de son poids, plutôt que d’y voir là une autonomie face à la norme existante, nous questionnons l’intégration absolue de celle-ci de même que l’imprégnation quasi-impeccable chez ces femmes des limites permises. Par leur silence, elles semblent mettre en évidence, leur capacité exceptionnelle à se conformer aux normes établies voire même à les faire leur.

Dans chacun des articles que nous avons présentés, nous avons pu observer que les différentes parties du corps de la femme seraient sexualisées. Haug et al. estiment que le processus de sexualisation du corps de la femme agirait comme agent de contrôle social. Ce serait un contrôle social qui agirait de façon indirecte sur la sexualité des femmes car il prendrait le détour de leur corps pour y avoir accès. Nous croyons que la sexualisation du corps de la femme est un facteur particulier qui serait associé en premier lieu à la sexualité féminine et qui, par extension, rejoindrait le désir sexuel de la femme afin d’en entraver l’expression. Sexualisée en ses différentes parties et cherchant à séduire l’homme, la femme y verrait son désir sexuel répondre davantage aux besoins de l’autre qu’à ses propres besoins.

3.3 L’objectivation de la femme

L’objectivation de la femme est un facteur particulier qui serait associé de prime abord à la sexualité féminine et qui, par extension, entraverait l’expression du désir sexuel féminin. À l’intérieur de cette section de notre étude se retrouvent tous les éléments de nos données empiriques ayant trait à la composition de l’identité féminine. Nous tentons d’identifier certains éléments qui formeraient l’identité féminine, le rôle de ceux-ci dans le développement de la sexualité féminine et l’influence de ces derniers sur l’expression du désir sexuel féminin. La féminité, la séduction, la passivité ainsi que le désir de plaire à l’autre semblent être des éléments qui contribueraient à faire de la femme un objet sexuel plus qu’un être sexuel ayant ses propres besoins, désirs et envies. Ces éléments formeraient des balises qui seraient imposées à la femme quant à ce qu’elle doit être. Étant plus souvent qu’à son tour traitée en objet sexuel, le désir sexuel de la femme s’en trouverait affecté.

Les écrits émanant des courants de pensée du féminisme de la fémelléité et du féminisme radical matérialiste sont ceux qui alimenteront notre réflexion. Cette section de notre étude sera divisée par les articles suivants: la féminité ou être un objet sexuel passif, la séduction comme source de valorisation et enfin l’idée de plaire à l’autre à tout prix.

3.3.1 Être féminine ou être un objet sexuel passif

Nous avons déjà vu comment le corps de la femme est sexualisé, sexualisation qui amènerait la femme à répondre davantage aux besoins de l’autre voire de l’homme plutôt qu’à ses propres besoins et qui orienterait l’expression de son désir sexuel. Dans cet article de notre étude, nous cherchons à comprendre ce que serait la féminité et si celle-ci signifierait, pour la femme, devenir un objet sexuel passif et si la féminité favoriserait l’expression du désir sexuel de la femme.

Irigaray a appelé « mascarade de la féminité », dans son livre Ce sexe qui n’en est pas un, le processus par lequel passerait une femme pour être une femme et avoir une sexualité. Selon elle, cette « mascarade de la féminité » serait l’unique voie laissée à la femme pour être reconnue femme, reconnaissance provenant de l’homme. Ce processus rejoindrait celui identifié par Haug et al. sur le statut d’objet, plus précisément d’objet sexuel, dans lequel la femme se retrouverait. C’est seulement par ce statut d’objet qu’elle pourrait vivre une sexualité et uniquement par lui qu’elle pourrait aller chercher une source de valorisation.

Parmi les femmes que nous avons interrogées, deux d’entre elles ont exprimé le sens que prendrait chez elles la féminité. À travers leurs témoignages, nous sommes à même d’identifier certaines qualités particulières qui correspondraient à la féminité. Entre celles-ci, nous observons un fil conducteur qui serait propre à un statut d’objet, c’est-à-dire la passivité. Semblant devenues par la féminité un objet inerte et passif, ces femmes nous amènent à établir des liens qui existeraient entre leur statut d’objet et l’image qu’elles auraient d’elles-mêmes.

Trois des femmes que nous avons rencontrées ont soulevé le thème de l’image de soi lors de l’entrevue. Elles décrivent comment elles se seraient senties lors de certaines de leurs relations sexuelles. Nous constatons que les femmes semblent être amenées par leur féminité à s’éloigner d’elles-mêmes afin de correspondre aux besoins de l’homme. En tant qu’êtres ayant leurs propres désirs, besoins et envies, elles n’auraient pas leur place. L’unique place qui leur serait réservée serait celle d’objet dénué de toute motivation propre à elles-mêmes. Semblant obligées d’adopter une figure féminine passive qui ne serait pas la leur, elles s’éloigneraient d’elles-mêmes et deviendraient ainsi des objets de désir. L’expression de leur désir sexuel prendrait alors un autre sens.

À l’intérieur de son oeuvre Le corps-à-corps avec la mère, Irigaray a beaucoup questionné la définition de la féminité. Elle y a mis en relief le concept de la passivité. Elle y a aussi différencié le féminin de la féminité. La féminité étant, pour elle, ce que l’homme aurait créé pour la femme afin qu’elle corresponde à ses désirs: « Je distingue. Je différencie féminité et féminin. Parce que la féminité, c’est un mode de représentation de nous-mêmes pour le désir de l’homme. Souvent cela a été un dédale de séduction qui n’était pas une séduction pour nous, mais pour lui et pour eux. » [Luce Irigaray, Le corps-à-corps avec la mère, Montréal, La Pleine Lune, 1981, p. 67.]

Myriam et Tara sont celles qui décrivent ce que serait pour elles la féminité. Elles n’établissent pas de liens directs avec la passivité et leur statut d’objet. Mais à travers leurs descriptions des qualités inhérentes à la féminité, nous pouvons y déceler le fil conducteur de la passivité. Dans son analyse de la théorie de Freud sur la femme, Irigaray affirme que la féminité exigerait de la femme qu’elle refoule toute manifestation d’agressivité. Myriam y ferait allusion lorsque reliant ses exigences pour un certain romantisme au fait qu’elle serait féminine, elle affirme n’avoir pas toujours été comprise par les hommes: « Même que j’en parlais, je leur disais ce que je voulais, même ils me regardaient en disant « tu viens-tu d’une autre planète toi? » Non, je suis tout féminine. J’suis normale. Moi c’est ça que je veux. » (sic) (4-32) Plus précisément, le romantisme faisant partie de sa féminité, il impliquerait de la douceur: « Romantique pour moi c’est d’être douce, avoir de belles paroles, des massages… Pour moi, c’est ça le romantisme. » (sic) (4-20)

Qualité de la féminité par le biais du romantisme, la douceur exclurait son contraire éminemment plus actif que serait la brusquerie ou la dureté. Elle demanderait aussi un certain refoulement d’agressivité: « Euh… j’ai besoin, j’ai besoin d’un romantisme. J’ai besoin qu’on me parle doucement. J’ai, j’ai besoin de ces choses-là parce que je ne suis pas une personne qui est agressive tsé. J’ai, j’ai besoin qu’on, on… J’ai besoin de cela tsé. » (sic) (4-48) Dénué d’agressivité et empreint de douceur, le romantisme ne serait pas considéré par Myriam comme une caractéristique dominante chez les hommes: « Euh, y’a le fait aussi que je trouve… moi je trouve que les hommes d’aujourd’hui, en tout cas la plupart, c’est que… ils sont pas romantiques. Comme moi, je suis plus romantique par rapport à ces choses-là. » (sic) (4-6)

Beaucoup plus descriptive, Tara relierait la féminité à des qualités telles que la discrétion ou la pondération: « Féminin… ah boy […] être discrète tsé. Juste euh… au moins t’as caché, t’as caché tes seins là. Mais en même temps aussi pas cachés jusqu’au cou comme si t’avais un col roulé là tsé. » (sic) (5.35) « Moi là euh… féminin c’était, féminin c’était ah tu euh… tu pas le temps… t’as pas le droit de jouer. » (sic) (5-36) Par le caractère réservé de la discrétion, nous associerions celle-ci à l’esprit de « retenue » dont font état Cixous et al. en parlant de la féminité. Se décrivant comme une femme plus garçonnière que féminine, Tara affirme que ce serait cela qui lui aurait permis de ne pas être transformée par un homme. Elle serait une femme plus forte et aurait une plus grande endurance: « Tsé garçonnière, tsé t’endures plus. Tu te laisseras pas euh aller, détériorer par un autre, par un homme si t’aimes mieux. » (sic) (5-39.1)

Décrivant toujours ce qu’est la féminité, Tara semble croire que les femmes dites féminines vivraient dans la peur d’une agression: « Tsé tu te dis « ah non, j’ai peur ». Tu y montres que tu as peur pis c’est pire. On dirait que des femmes qui sont vraiment féminines, y’ont trop peur. Y figent, fait que automatiquement, elles se laissent faire. Là ça détériore la tête en tabarnouche là. » (sic) (5-40) Trop féminine, une femme serait passive en présence d’un agresseur: « Parce que si quelqu’un m’agresse pis je suis pas capable de me défendre pis euh je suis trop, trop féminine là au point de vue là tsé… tsé j’ai pas le choix de me laisser faire. » (sic) (5-42) La féminité se trouverait ainsi reliée à la peur, à l’inaction, à la retenue, à la passivité et à la faiblesse. La femme qui aurait tendance à être plus garçonnière serait alors celle qui serait plus active, plus forte et plus affirmative devant l’agresseur. Elle ne ressentirait pas la peur.

Qualités semblant être inhérentes à la féminité, la douceur, la discrétion, l’inertie et la faiblesse semblent sous-tendre la passivité. Cixous et Clément relieraient la passivité à la mort: « Je résiste: une certaine passivité m’est odieuse, elle me promet la mort. » [Hélène Cixous et Catherine Clément, La jeune née: Dessins de mechtilt, Paris, Union générale, 1975, p. 142.] De notre côté, nous estimons que la passivité ne renverrait pas la femme à un statut d’être sexuel mais à un statut d’objet sexuel. Et être un objet sexuel, en plus d’affecter l’expression du désir sexuel féminin, aurait des répercussions sur l’image de soi que les femmes auraient d’elles-mêmes. Trois des femmes que nous avons rencontrées ont soulevé ce point.

Racontant l’investissement personnel qu’elle semble donner à l’intérieur de ses relations sexuelles, Myriam souligne combien elle n’aurait pas senti le même investissement chez les hommes. Semblant avoir toujours à l’esprit les désirs et les besoins de l’autre, elle se retrouverait souvent avec ses propres désirs et ses propres besoins non comblés par l’autre.

Ben si il dit « ben moi j’aime ça comme ça. » Oui O.K. si je suis capable, je vais le faire parce que moi je le sais que si, que si j’essaie pour lui… la plupart du temps j’essaie mais je le sais, c’est comme un… un, c’est comme j’aurais un mur. Je vais le faire ses désirs mais il pense pas à moi. Pourtant je lui en ai parlé. Si moi j’ai été capable pour tes fantasmes, ben moi j’aimerais… mettons un exemple, le massage. (sic) (4-36)

Sans établir de parallèle avec le statut d’objet, elle préciserait toutefois avoir connu des relations où elle serait confinée à un statut inférieur qui serait plus passif que celui de l’homme.

Oui, oui. C’est peut-être pour ça aussi. Parce que avant on m’a trop saisie, comme « c’est moi le boss pis on fait ça de même ». Non, non, non, non. Plus maintenant. Je suis libre aujourd’hui. C’est moi, c’est ça que je veux. C’est tout. (sic) (4-49)

Pour sa part, France aurait vécu des relations sexuelles satisfaisantes jusqu’à sa grossesse. Quelques mois avant son accouchement, ses besoins auraient changé. Son conjoint n’en n’aurait pas tenu compte. Elle aurait alors vécu des relations sexuelles où elle se serait sentie un objet, une « bébelle » (sic), un réceptacle qu’utilisait son conjoint à l’occasion.

Ça lui prenait 30 secondes. Lui tout ce qu’il voulait en dernier, les quatre derniers mois que j’étais avec, je te le dis, il vidait sa canisse. Ça prenait 30 secondes pis c’était fini. (sic) (2-13)

Parce qu’après l’accouchement, pis euh avant c’était plus pareil. C’était plus pareil. Pour lui, j’étais une chose, une poupée gonflable, n’importe quoi tsé. (sic) (2-9)

Ben par rapport à lui, je me sentais plus une femme… je me sentais un bebelle. (sic) (2-47)

Pour France, ces relations sexuelles auraient servies uniquement à combler les besoins de son conjoint. Soulignant les effets qu’aurait eus sur elle cette utilisation de son corps, elle affirme qu’elle aurait alors préféré que son conjoint ait une relation extraconjugale: « Ben c’est qu’il utilisait mon corps pour euh ses besoins à lui. Mais j’aurais aimé mieux moi… moi j’aurais aimé mieux à cette époque-là qu’il me trompe. Je pense qu’ça m’aurait moins dérangée. » (sic) (2-15) Semblant être utilisée comme un objet sexuel, sans besoin propre à elle, elle se questionnerait par rapport au statut et à la valeur qu’elle aurait alors eue pour lui: « Moi dans ma tête, il y a ben des choses qui se sont passées. Je me disais je suis quoi pour lui? Il fait juste se vider sa canisse? C’est tout? Tsé… » (sic) (2-9)

Ces expériences sexuelles vécues à titre d’objet sexuel passif, France les associe à de la violence sexuelle: « Il utilisait mon corps comme bon lui semble lui. Mais pas pour moi. C’est de la violence sexuelle. » (sic) (2-20) Durant cette période, elle n’aurait pas ressenti de désir sexuel. Elle n’aurait plus reconnu son conjoint et se serait questionnée sur la gent masculine: « Je me disais « ils font-tu des efforts au début pis après ça ils veulent juste vider leur canisse? » » (sic) (2-13)

À l’intérieur de son ouvrage sur le corps des femmes, Collin rappelle que la relation sexuelle conjugale pourrait être assimilée au viol, du moment où la femme n’aurait pas vraiment désiré la relation sexuelle.

La relation sexuelle traditionnelle, et plus particulièrement conjugale, a pu être assimilée d’une certaine manière au viol ou à la prostitution dans la mesure où trop souvent elle est imposée à la femme par son partenaire plutôt que choisie par elle dans les formes qui lui conviennent. [Françoise Collin, « Le corps v(i)olé », In Le corps des femmes, sous la dir. de Colette Braeckman, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 25.]

France, parallèlement à ses expériences, aurait vécu du harcèlement de la part de son conjoint. C’était du harcèlement sexuel qui aurait pris la forme de paroles et d’attitudes. Son refus de participer à la relation sexuelle n’était jamais accepté de son conjoint et ce dernier l’aurait harcelée de façon continue dans une même journée: « Il m’a tellement achalée, harcelée que… c’était effrayant, c’était plusieurs fois par jour qu’il me harcelait là. Il arrêtait pas de m’achaler. » (sic) (2-18) L’agresseur demeurant avec elle, France aurait trouvé cela très difficile à vivre. Afin de mettre fin au harcèlement, elle aurait capitulé. Elle serait devenue un objet sexuel passif, démontrant ainsi l’aspect violence à l’intérieur d’un couple, aspect qu’avait déjà soulevé Collin.

Pis c’était toujours le harcèlement parce que je voulais pas, je voulais pas. Il me harcelait, harcelait. Tu capitules parce qu’il te harcèle tout le temps (rires). Ben je pensais pas vivre ça. Je pensais pas que j’étais pour vivre ça, pas du tout. J’ai, j’ai trouvé cela terrible (rires), terrible. Tsé c’est quasiment comme t’as quelqu’un dans la maison qui te court avec un couteau tout le temps là. C’est ça. C’est à peu près la situation. (sic) (2-14)

Semblant très bien répondre à la définition de la « mascarade de la féminité » telle que définie par Irigaray, dans son livre Ce sexe qui n’en est pas un, Line semble aimer se mettre en valeur tel un objet. Elle aimerait se montrer et aimerait qu’on la regarde: « Quand t’es comme, t’es comme toute bien arrangée, tout le monde te regarde. Ça fait ouf. Pas parce que tu veux jouer la snob tsé, c’est comme ah… » (sic) (3-31) Par ses efforts à être une femme sexuelle et par ses stratégies de séduction, nous croyons qu’elle démontre bien le statut d’objet sexuel que confinerait la féminité à la femme. Comme nous l’avons déjà souligné, Line semble devoir se trémousser et faire ressortir ses attributs sexuels afin d’acquérir son statut de femme. Par le fait même, sa valeur lui serait accordée. Cette valeur lui serait assignée à titre d’objet sexuel et non à titre d’être sexuel.

Semblant vouloir amener la femme à un statut d’objet sexuel passif, la féminité conduirait la femme à vivre de l’irrespect voire de la violence pour la personne qu’elle serait vraiment. Tous nos sujets ont vécu de la violence conjugale. Selon le Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violence congugale, cette violence se distinguerait des autres types de violence faite aux femmes par sa constance, par son escalade et également par le contexte dans lequel elle prendrait place, c’est-à-dire dans le cadre d’une relation amoureuse. Existant sous plusieurs formes, dont la violence sexuelle, la violence conjugale serait caractérisée par le besoin de contrôle des hommes sur leur conjointe. Ce besoin de contrôle enlèverait à ces dernières le statut d’être ayant une personnalité propre pour les enfermer dans un statut d’objet . Il dénoterait entre autres un profond manque de respect envers les femmes.

Dans son livre, où elle tente de redonner un caractère positif au féminin, Leclerc y démontre que tout ce qui toucherait le féminin serait déprécié: « Alors lutter quand on est femme, c’est empêcher que ne gagne la dépréciation, l’insignifiance; la dépréciation de tout ce qui touche au féminin de près ou de loin car c’est bien par là que commence l’exploitation. » [Annie Leclerc, Hommes et femmes, Paris, Librairie générale française, 1986, p. 179.] De tous les temps, les hommes se seraient acharnés à amoindrir, à réduire les femmes au plus bas niveau d’humanité possible en les dominant et en les asservissant démontrant ainsi un profond irrespect à leur égard. Chacune des femmes interrogées soulève la question du manque de respect qu’elles auraient vécu. Se référant plus particulièrement à la sphère sexuelle, elles regorgent d’exemples édifiants de dépréciation et de domination de la part des hommes. Le manque de respect vécu se traduirait autant par le non-respect des baisses de désirs, par la vitesse à laquelle aurait lieu la relation sexuelle, par les qualificatifs associés à la sexualité, que par l’obligation d’avoir une relation sexuelle.

C’est parce qu’il était pas capable de respecter mes baisses pis mes montées de désir tsé. (sic) (2-23)

C’est, c’est , c’est que… je sais pas. Ils, ils… je sais pas. Y’a comme un… c’est comme si ils se dépêchaient pour finir. (sic) (4-33)

Tsé c’est comme si c’était une corvée pour eux. (sic) (4-33)

Tout le monde là, t’es vache pis putain tsé. Moi je le sais que j’en suis pas une. C’est de te détériorer au complet. (sic) (5-49)

Fait que il respectait pas ça du tout, du tout. Il me manquait beaucoup de respect par rapport à ça. (sic) (2-23)

Racontant les lendemains de son accouchement, France relate qu’elle avait dû avoir recours à deux reprises aux points de suture après que son conjoint l’eut forcé à avoir une relation sexuelle: « Le docteur a été obligé de me refaire des points de suture. Ben ça, ça ne l’a pas arrêté. Fait que à partir de ce moment-là, j’ai… » (sic) (2-9)

Élaborant sur le sujet du respect, Line affirme que les hommes auraient de la difficulté à ce niveau. Elle l’explique par leur physiologie différente qui les obligerait à se soulager: « Comme j’ai dit lui est obligé de se soulager. Peut-être l’homme y’est plus euh… manque de respect un petit peu plus. » (sic) (3-83) Pour elle, comme pour les autres sujets, le respect devrait naturellement exister: « Il faut que t’es plaisir avec l’autre aussi. C’est comme l’autre corps faut que tu le respectes […] Il t’a pas forcée à faire des affaires. » (sic) (3-51) N’ayant jamais vraiment été respectée, Myriam l’exigerait aujourd’hui: « C’est important. Je l’ai jamais eu. Je parle avant. J’ai jamais eu ça, fait qu’aujourd’hui, je l’exige pis c’est ça. » (sic) (4-58) Elle se questionnerait sur la force que cela lui aurait demandé de vivre sans respect.

Je me le demande comment j’ai fait pour passer par là. Je me le demande aujourd’hui. C’est comme si je m’aurais réveillée… tsé dire… tsé « oh attends minute là Myriam ». Tu y as droit au respect toi là. Y’a pas de supériorité pis d’infériorité là. On est tous égal. Tu as droit à ton respect. (sic) (4-59)

Libérées de leur relation de violence, elles réclameraient à grands cris le respect pour ce qu’elles sont. Ce respect qu’elles se doivent leur demanderait de ne plus être des objets sexuels passifs et impliquerait un retour à soi, à ses propres besoins et à ses propres envies. Il leur faudrait bien identifier leurs besoins et reprendre confiance en elles afin d’être en mesure d’exiger le respect d’elles-mêmes lors d’une future relation: « Pour moi, c’est… pis tant et aussi longtemps que je n’aurai pas ce que je veux vraiment, ça s’arrête là, c’est tout. » (sic) (4-48) « Je suis toute seule. Ça fait un an que je fais le point avec moi-même. J’écris mon petit livre… (rires) » (sic) (2-67)

Même si le gars veut me ravoir, il n’en est pas question parce que je lui ai dit ce que je voulais. Je veux qu’il me parle doucement. Je veux ça. Tsé, je lui ai tout enchaîné. Y’a pas un affaire qui… no way. Ça s’arrête tout là. « Ben qu’est-ce qui arrive avec toi? » Laisse faire. Moi je me comprends. C’est ça ou c’est pas pantoute. Moi c’est comme ça. Pour moi, c’est une priorité. (sic) (4-48)

Il serait difficile de savoir ce qu’est le désir sexuel de la femme et pour elle d’y être en contact, lorsque la féminité amènerait la femme à se couper d’elle-même afin d’être un objet. Par son caractère répressif et oppressant, nous considérons que la féminité telle qu’elle serait exigée de la femme représenterait un lieu de contrôle social de l’homme sur la femme. Ce contrôle social s’exercerait sur la sexualité de la femme et par extension sur son désir sexuel, en le canalisant en fonction de la sexualité masculine. Ce que les femmes semblent revendiquer à travers leurs cris serait le droit à définir d’elles-mêmes leur identité, leur sexualité et leur désir sexuel.

3.3.2 La séduction comme unique source de valorisation

Nous avons déjà vu précédemment comment la séduction semblait être le but de la sexualisation du corps de la femme et ce que signifierait être une femme féminine. Dans cet article, nous verrons quelle place semble prendre la séduction chez la femme quand cette séduction va de pair avec la valorisation d’elle-même. Cherchant la valorisation par le biais de la séduction, la femme la recevrait de l’homme. La féminité, qui ferait en sorte que la femme serait « castrée d’elle-même », l’amènerait à rechercher sa valorisation à l’extérieur d’elle-même. « Castrée d’elle-même », la femme se trouverait aussi « castrée » de son désir sexuel.

Deux des femmes que nous avons interrogées ont indiqué la séduction comme source de valorisation. Tara et Line sont celles qui se rejoignent à ce niveau. Elles se différencient de Myriam et France par l’importance qu’occuperait la séduction chez elles mais aussi par le sens que prendrait la séduction pour elles. Comme nous le verrons plus loin, le romantisme serait ce qui revêtirait le plus d’importance pour Myriam alors que chez France l’importance résiderait dans le respect de ce qu’elle est.

Tara et Line sont les deux femmes chez qui nous retrouvons une grande valeur rattachée à la sexualité et à la séduction. Chacune à sa façon démontre cette importance que prendraient la sexualité et la séduction chez elles. Tara dira d’elle qu’elle est ce qu’il serait convenu d’appeler une femme « chaude ». Selon elle, elle serait « cochonne », « bouillante » et très sensuelle.

Je le sais que je suis ben facile à supplier (rires) pour ce qui est de ça là. Ouais ben c’est pour ça que je suis ben très, très euh… ben c’est plus, plus t’entres là-dedans, plus, plus je suis euh… je suis ben bouillante là tsé comme on dit euh… y’a plus de stocks là. (sic) (5-7)

Surtout quand je cherche un gars pis tout ça euh… moi j’ai des gros désirs. C’est , c’est… j’ai toujours été une femme chaude fait que… c’est assez heavy parce qu’il faut que… (sic) (5-1)

Quand tu pars une chose j’suis ben cochonne tsé j’essaye beaucoup de choses. (sic) (5-5)

De son côté, Line affirme qu’il serait naturel de se mettre en valeur et d’attirer les regards: « Se montrer, s’attirer vers soi. On peut pas dire que t’es une si, une salope. » (sic) (3-30) « Faut que tu t’acceptes parce que tu euh… t’as pris le temps de t’arranger ben c’est normal que les gens te regardent. » (sic) (3-31) Elle serait très directe lorsqu’elle tenterait de séduire. Elle aurait même déjà cru faire peur aux hommes en tentant de les séduire: « J’ai déjà pensé que je pouvais faire peur ou qu’il pouvait penser que j’étais comme ça avec tout le monde tsé. C’est pas tout à fait vrai. » (sic) (3-29) Pour elle, montrer de la peau serait ce qu’il y aurait de plus normal. Elle s’offusquerait de l’interdit qui semblerait peser sur ce genre de démonstration: « Comment y’ai fait tsé comment… t’as des seins. Tu vas pas faire exprès pour te cacher. Tu devrais avoir le droit, le goût de montrer un peu de peau quand même. On devrait avoir le droit de faire ça. » (sic) (3-25)

Toutes deux semblent démontrer un intérêt marqué pour la sexualité. Nous avons déjà vu que pour Tara, l’habillement, le poids du corps et le maquillage semblent posséder un caractère sexuel. Ils lui permettraient de séduire l’homme. À travers le résultat de sa séduction, elle irait chercher de la valorisation. Pour elle, il semblerait important qu’on lui fasse des compliments: « Juste des compliments là tsé. Je trouve là que ça valorise. Quand quelqu’un me donne des compliments pis euh on me dit « t’embellis de plus en plus ». » (sic) (5-26) Elle serait d’avis que la femme rechercherait la valorisation: « Chez une femme, on est plus porté à vouloir être appréciée à quelque part tsé. On recherche beaucoup ça » (sic) (5-28) Mettant l’accent sur l’importance pour la femme de se faire « cruiser » de même que sur l’importance de montrer un peu de peau, Line partagerait son avis: « Dans le fond, la femme a la besoin de se faire cruiser. » (sic) (3-44) « Premièrement, on est plus confortable pis euh on est plus séduisante pis on est plus… pour nous on se valorise en faisant ça. On se trouve belle tsé. » (sic) (3-25)

Étant seule présentement, sans un homme partageant sa vie, Tara souligne qu’elle n’aurait plus personne pour la complimenter. Les compliments semblant devoir venir des hommes, elle n’aurait plus de source de valorisation. Une des sources de valorisation qu’elle avait aurait disparu. En effet, elle tirerait de la valorisation de ses relations sexuelles avec les hommes. Étant expérimentée en matière de sexualité, les hommes l’apprécieraient: « Y’a beaucoup trop de gars qui m’ont trouvée ben expérimentée, plus expérimentée qu’eux autres. Fait que c’est comme pour moi c’est important. Ça me valorise. » (sic) (5-52) N’ayant plus de relations sexuelles d’où elle retirerait de la valorisation, elle s’efforcerait de se maquiller afin d’être belle et ainsi pouvoir se valoriser.

Quelqu’un qui t’apprécie parce que tsé comme moi je suis une femme seule, pis euh j’ai pu personne pour me dire des compliments. Pu personne tsé t’es obligée de t’en faire toi-même. C’est pour ça de temps en temps tu te maquilles. Tu dis « ah je suis une femme, je peux me faire un compliment, je suis belle aujourd’hui ». (sic) (5-28)

Disant vouloir plaire à tout le monde, elle explique que ce besoin d’être complimentée s’étendrait plus loin qu’à la sphère sexuelle de sa vie: « C’est important pour moi de plaire à tout le monde. Pas sur le point de vue euh comme on dit euh… point de vue sexuel. C’est pas ça. C’est euh point de vue de toutes tes qualités. Toutes tes qualités que t’as, tu les mets en valeur. » (sic) (5-43) Si un homme lui cachait quelque chose qu’il n’aimerait pas d’elle, et qu’elle l’apprendrait, elle en serait perturbée: « S’il aime pas quelque chose sur moi, il fait mieux le dire tout de suite parce que si je le découvre… c’est euh désolant pour moi parce que ça me perturbe des fois ça. » (sic) (5-23.1)

Pour sa part, Line irait chercher sa valorisation en séduisant et/ou en étant séduite. Selon elle, la femme devrait se faire « cruiser » (sic). Ce serait très valorisant pour elle car elle irait y chercher sa valeur: « T’es toute comme importante tout d’un coup là, plus importante que d’habitude. » (sic) (3-45) Quand cela lui arrive, Line entre chez elle encouragée à « s’arranger » encore plus. Elle trouverait normal que les gens la regardent car elle aurait pris du temps à se mettre en valeur. Elle accepterait ainsi d’être regardée: « C’est normal, tout le monde vont te regarder. T’as le sourire fendu jusqu’ici. » (sic) (3-31) Tara estime que la femme aurait besoin de compliments et Line, pour sa part, considère que la femme aurait besoin de se faire « cruiser » (sic): « Dans le fond, la femme a la besoin de se faire cruiser. » (sic) (3-44) En fait, la femme aurait besoin de valorisation. Cette valorisation semblerait devoir venir de l’homme.

Convaincue que la femme aurait besoin de se faire « cruiser » (sic), Line affirme que celle-ci se découragerait si elle ne l’était pas: « Ben en espérant que ce soir-là t’avais pas, t’avais pas sortie avec le désir de te faire cruiser parce que tu vas être déçue pas mal. » (sic) (3-48) Afin de remédier à la situation, toujours en quête de valorisation, la femme devrait se changer physiquement. Si elle ne le faisait pas, elle s’isolerait et n’obtiendrait pas sa valorisation: « Elle va changer […] de spot ou trouver des nouveaux amis ou ben a va carrément s’enfermer. » (sic) (3-46)

Toutes deux semblent faire valoir l’importance de la séduction chez la femme, soit d’aller chercher de la valorisation. Irigaray estime que la « castration accomplie » de la femme ne lui laisserait que le simulacre de la féminité comme source d’identité, tel qu’elle l’indique dans son livre Spéculum de l’autre femme. Nous pensons que du fait d’être « castrée d’elle-même » ou d’être désincarnée, la femme chercherait sa valorisation non plus à l’intérieur d’elle-même (elle en serait coupée), mais à l’extérieur d’elle-même. Semblant devenue par la féminité autre qu’elle-même ou comme le dit si bien Brownmiller, un être humain tel que l’homme aurait voulu la créer, la femme n’aurait d’autre choix que d’utiliser « sa » féminité, « sa » capacité de séduction afin d’attirer l’homme qui la valoriserait. « Castrée d’elle-même », elle serait aussi castrée de son propre désir sexuel, celui exprimé étant davantage celui que l’homme exige d’elle, que le sien propre. Désirant séduire afin d’être valorisée, nous verrons dans l’article qui suit que la femme fera tout en son pouvoir afin de plaire à l’homme et cela parfois au prix de négliger son propre désir sexuel.

3.3.3 Plaire à l’autre à tout prix

Les auteures féministes françaises ont démontré à travers leurs écrits comment la femme n’aurait droit à son existence qu’à travers des balises masculines. Ce serait l’homme qui la nommerait, la définirait et lui attribuerait son statut. Il semblerait alors naturel qu’elle cherche à lui plaire. Dans cet article de notre étude, nous verrons l’importance que semble prendre le désir de plaire à l’autre chez nos sujets. Plaire à l’autre leur demanderait de faire abstraction de leurs propres besoins et désirs, incluant leur désir sexuel, afin de répondre aux attentes de l’autre.

Chacun de nos sujets affirme avoir connu un moment où elles s’oubliaient afin de plaire à l’autre. Cela serait arrivé, entre autres, au moment de leur relation avec leur ancien conjoint violent. Elles semblaient alors chercher à plaire à l’autre et n’écouter que très peu leurs propres besoins. Lors des entrevues, toutes étaient célibataires depuis plusieurs mois et semblaient manifester le besoin de se centrer sur leurs propres désirs et besoins.

France croit que les femmes seraient faites ainsi. Elles s’oublieraient pour faire plaisir aux autres et ce, plus souvent qu’autrement. Cela ferait partie de l’éducation des filles: « C’est dans notre éducation ça. On est habituée à plus plier pis à faire plaisir à l’autre que qu’est-ce que l’autre peut faire pour nous autres tsé. » (sic) (2-67) Au niveau sexuel, France n’aurait jamais trouvé d’excuses pour refuser de faire l’amour. Elle savait s’affirmer et s’y serait sentie très à l’aise. Par contre, il lui serait arrivé d’avoir des relations sexuelles uniquement dans le but de plaire à l’autre. Elle n’y aurait ressenti aucun plaisir: « Fait que je le faisais avec juste pour lui faire plaisir mais j’avais aucun plaisir, aucun. » (sic) (2-6)

Pour sa part, Myriam définit ses relations sexuelles avec certains hommes comme n’étant pas de l’amour mais un désir pour l’autre personne. Elle aurait assouvi ses désirs à lui et aurait laissé ses propres désirs de côté.

Les affaires de « saisissage » que je te parlais tantôt, tu comprends-tu que là je n’avais plus d’amour pour la personne mais c’était un désir pour l’autre personne et non pour moi. J’assouvais ses désirs à l’autre personne. (sic) (4-51)

Myriam est celle qui, parmi nos sujets, serait la plus centrée sur les besoins et désirs de l’autre. Elle serait à l’opposé de ce que Collin définit comme un désir pour soi qui serait de s’aimer elle d’abord sans vouloir plaire à l’autre à n’importe quel prix, et ce au détriment de soi-même. Elle chercherait à répondre le plus possible aux goûts de l’autre. Elle se renseignerait sur ses fantasmes et tenterait de les concrétiser du mieux qu’elle pourrait: « Je vais en parler avec le gars, lui dire « c’est quoi ton fantasme? » Si je suis capable de l’assouvir, je vais le faire. » (sic) (4-36)

Toujours dans le but de plaire encore plus à l’autre, elle questionnerait aussi ses autres désirs: « Mais, là, quand on aura fait sa découverte, son fantasme, je vais l’assouvir, pis là après je vais lui dire « qu’est-ce que t’aimerais encore? » » (sic) (4-36) Dans ses relations sexuelles antérieures, Myriam ne se serait pas impliquée. Elle en aurait « oublié » ses propres besoins et désirs pour mieux laisser la place à ceux de l’autre. Elle n’aurait pas, à certains moments, fait part de ses goûts, de ses attentes, ni de ses déceptions à l’autre: « Avant je ne m’impliquais pas. Je ne parlais pas. Je me laissais aller comme on dit tsé. « T’as aimé ça? Ah oui, oui, j’ai aimé ça ». That’s it, bonjour. » (sic) (4-10)

Il lui serait arrivé très souvent de jouer le jeu et de simuler le plaisir lors de la relation sexuelle. Lorsqu’elle n’aurait pas ressenti de désir sexuel pour l’autre personne et que cette dernière lui aurait fait des avances, elle n’aurait pas exprimé son opinion ni son sentiment. Elle se serait centrée sur le désir sexuel de l’autre pour ensuite se moduler, tel que l’explique Collin, sur le désir sexuel de l’autre. Elle se serait fondue dans son désir sexuel: « Je me laissais aller par rapport à l’homme mais je ne pensais pas à moi dans ce temps-là. Tu comprends-tu? J’embarquais dans son jeu à lui pis that’s it. » (sic) (4-10) Quand elle faisait cela, elle ne se serait pas sentie elle-même: « Des fois ils le savent pas que parce que j’ai joué le rôle, que j’ai joué le jeu hypocritement comme on dit mais dans le fond, c’était pas moi tsé. » (sic) (4-7) Très souvent, le sentiment qu’il lui serait resté était celui de la déception: « Ah ça quand est-ce que ça m’arrive… ça m’a arrivé souvent. J’étais très, très déçue. » (sic) (4-8)

Vouloir plaire à l’autre de même que chercher à répondre aux besoins de l’autre se retrouveraient tant chez l’homme que chez la femme. Toutefois, nous avons déjà noté que la femme semble avoir besoin de vêtements séduisants, d’avoir le visage transformé par le maquillage et d’user de finesse et de stratégie dans sa séduction si elle veut répondre aux besoins de l’autre, de l’homme. Tout cela exigerait d’elle qu’elle se transforme afin de lui plaire. Chez l’homme, en général, les artifices ne seraient pas nécessaires et aucune transformation ne semblerait lui être utile.

Même si son désir sexuel est très éveillé présentement, Line ne voudrait pas avoir de relation sexuelle. Au lendemain d’une séparation, elle estime qu’elle remplacerait son désir de vivre sa sexualité par son désir de plaire à l’autre: « Parce que dans le fond, je remplacerais mon désir de plaire. En pensant que je vis ma sexualité, je remplacerais ce désir de plaire à l’autre au lieu de me dire moi, qu’est-ce que je veux? » (sic) (3-91) Le désir sexuel qui serait le sien serait celui qui ferait en sorte qu’elle se plairait elle-même et ne ferait pas les choses en conséquence du désir sexuel de l’autre. Ce serait alors ce que Collin nomme le désir pour soi. Dans ses relations passées, elle aurait souvent confondu ces deux formes de désir: désir sexuel et désir de plaire à l’autre. Elle n’aurait pas eu de désir sexuel qui lui eût été propre ce qu’elle aurait associé à une forme de prostitution.

Je sautais quasiment sur le premier venu parce que euh c’était même pu le désir sexuel. C’était plus le désir de plaire à l’autre que j’avais. Aucun désir sexuel à moi, propre à moi. C’était le désir sexuel de l’autre que je captais, que moi je voulais lui plaire. Dans le fond, c’est quasiment la même chose que de se prostituer. (sic) (3-87)

Cixous et Clément sont d’avis que l’homme nommerait et définirait la femme, principe que nous retrouvons également chez Line. Le regard que poserait l’autre sur elle semble être ce qui orienterait ses comportements: « Tsé tu vas penser que si tu bouges de telle manière, il va penser telle affaire là tsé. T’as peur du jugement de l’autre. » (sic) (3-28) Il normaliserait son comportement ou en ferait une déviation. Elle voudrait s’ouvrir à l’autre, être elle-même, mais serait confrontée aux jugements de l’autre: « C’est comme tu veux t’ouvrir mais t’as continuellement des contraintes. Ouais ben il va penser telle affaire. Il va tsé… Qu’est-ce que l’autre a dit, a pensé ou commentaires tsé. C’est plein d’affaires de même. » (sic) (3-41) Ces jugements seraient difficiles à vivre car c’est à travers ces regards qu’elle saurait qui elle est et qu’elle connaîtrait sa valeur.

Irigaray, dans son livre Spéculum de l’autre femme, affirme que suite à la « castration accomplie » de la femme, celle-ci se retrouverait dépourvue d’images valides et valables de son sexe. Nous croyons que cette absence d’images ferait en sorte de maintenir la femme dans le regard de l’autre. Cela aurait pour conséquence de laisser à l’autre le soin de la définir et de lui définir son désir sexuel. Elle devrait pouvoir s’en détacher afin d’avoir accès au désir sexuel pour soi. Décrivant ce rôle de la passivité chez la femme, Cixous et Clément affirment qu’en dehors de la passivité la femme n’existerait pas: « Ou la femme est passive ou elle n’existe pas. » [Hélène Cixous et Catherine Clément, La jeune née: Dessins de mechtilt, Paris, Union générale, 1975, p. 118.] Nous compléterions cette affirmation en ajoutant qu’il serait difficile à la femme de sortir du regard de l’autre quand elle sait que cela signifierait se retrouver hors des normes et sans existence reconnue, sans reconnaissance de son propre désir sexuel.

Dans les trois articles que nous venons de présenter, nous avons étudié les éléments qui semblent composer l’identité féminine. Nous avons vu comment la féminité amènerait la femme à être un objet sexuel plutôt qu’un être sexuel actif. Les critères définissant la femme comme étant féminine seraient établis en fonction de balises masculines. Ainsi, la femme se trouverait à rechercher le regard de l’homme car ce serait lui qui la valoriserait et la définirait. Ayant peu accès à une image féminine autre que celle définie par l’homme, elle se retrouverait sans existence reconnue. Nous définissons l’objectivation de la femme comme étant un processus empreint de normes et de balises masculines en ce qui a trait son identité. Ce processus d’objectivation de la femme nous apparaît avoir un effet sur l’expression du désir sexuel des femmes en éloignant la femme de ses propres désirs et en la rendant davantage au service de ceux des hommes.

3.4 Les conséquences de la maternité sur le désir sexuel

Dans cette section de notre étude, nous nous concentrons sur l’étude d’un facteur particulier associé de façon directe au désir sexuel féminin. Ce facteur particulier est celui de la maternité. Nous verrons comment la maternité semble influencer l’expression du désir sexuel des femmes. La maternité serait un événement qui provoquerait un bouleversement dans la vie sexuelle des femmes. Ce bouleversement aurait des conséquences sur leur corps, sur leur identité et sur l’expression de leur désir sexuel. Trois articles seront présentés afin de nous aider à saisir l’impact de la maternité chez nos sujets. Les trois articles seront les suivants: le dilemme au niveau de l’identité, la transformation physique du corps et les lendemains de l’accouchement. Notre réflexion sera étayée, tour à tour, par les écrits émanant des trois courants de pensée présentés plus tôt dans cette étude.

Seule Myriam n’a pas soulevé ce thème lors de l’entrevue. France, ayant un enfant de deux ans, et Tara, étant enceinte au moment de l’entrevue, sont celles qui seraient le plus près, dans le temps, de la grossesse vécue. Elles sont aussi celles qui ont le plus partagé leurs inquiétudes et leurs questionnements face à ce grand défi de la vie que semble être la maternité. Pour sa part, le témoignage de Line alimente plus particulièrement l’article de cette section traitant des lendemains de l’accouchement.

3.4.1 Le dilemme au niveau de l’identité

La grossesse serait un événement dans la vie d’une femme qui semble être propice à certaines prises de conscience qui jusqu’alors n’auraient pas eu lieu. Une de celles-ci serait la prise de conscience d’avoir deux identités en elle. En effet, au cours de la grossesse, la femme verrait son identité se transformer à mesure que l’enfant grandit en elle. Une autre prise de conscience qu’amènerait la grossesse serait celle d’être une mère en plus d’être une femme. Ces deux identités semblent être difficiles à concilier sans devoir en sacrifier une. Cette difficulté, qui entraverait l’expression du désir sexuel de la femme, serait accentuée par la valorisation de l’identité de mère au détriment de l’identité de femme.

Dans son ouvrage portant sur la sexualité et l’enfantement, Saunders fait état d’une dualité qui existerait chez la femme au moment de la grossesse. Son « je » serait de plus en plus modifié à mesure qu’une autre identité se formerait à l’intérieur d’elle-même. La femme serait à la fois elle-même et l’autre: « The woman no longer has a separate, knowable identity. She is both herself and more than herself, other than herself. She is never alone.  » [Lesley Saunders, « Sex and Child Birth », In Sex and Love: New Thoughts on Old Contradictions, sous la dir. de Sue Cartledge et Joanna Ryan, London, Women’s Press, 1984, p. 92.]

N’ayant pas son équivalence chez l’homme, cette dualité semble se vivre de l’intérieur. L’espace de quelques mois, la femme ne serait plus seule avec elle-même et partagerait son intérieur avec une autre personne. Parmi nos données, nous retrouvons une autre dualité au niveau de l’identité chez la femme, soit femme et mère. Se retrouver seule avec elle-même et face à l’autre qui l’aurait habitée quotidiennement quelques temps amènerait chez la femme une prise de conscience d’elle-même.

Seule France soulève cette dualité qui aurait des répercussions bien au-delà de l’accouchement. Cette dualité amènerait une période de remise en question chez la femme: « Fait que c’est tout plein de remises en question, tout le temps, tout le temps. » (sic) (2-11) Cette remise en question serait reliée à la prise de conscience de son identité de mère et du rôle maternel qui semble lui être rattaché.

C’est que tes orientations, ta façon de vivre, ton comportement euh… veux, veux pas tu le centres un peu sur ton enfant. Quelqu’un qui dépend de toi 24 heures par jour, c’est une méchante responsabilité là. Ça je l’ai réalisé quand je m’en venais avec mon bébé en auto. Là j’ai réalisé que là oui… je l’avais 24 heures par jour. Fait que tsé, ta vie n’est plus la même. (sic) (2-50)

France considère qu’elle fut une adolescente jusqu’au jour où elle fut enceinte: « Euh, je pense que j’ai été une adolescente jusqu’à 25 ans moi. Mais une grande adolescente là. » (sic) (2-51) Devenir mère ferait, selon elle, évoluer les femmes. Tout comme au niveau de la mort, elle semble être d’avis que le fait de devenir mère aurait le pouvoir de changer une vie: « Le mariage ça change pas une vie. O.k. la mort peut changer une vie. Y’a ben des choses comme ça que veux, veux pas, un moment donné t’évolues. Je pense qu’il y a des tranches dans ta vie où t’évolues. Pis quand tu deviens mère, t’évolues vite, ah oui. » (sic) (2-50)

Après l’accouchement, le corps de la femme se remettrait des transformations qu’il aurait subies. Au niveau de l’identité, l’heure serait à la constatation d’être plus qu’une femme. La femme deviendrait une mère. Son identité personnelle serait bousculée par la venue de l’enfant. France souligne que la mère n’aurait pas remplacé la femme, mais qu’elle se serait ajoutée à cette dernière: « Après ça tu te dis « ben là je suis une mère là. Moi je suis une femme aussi tsé. » » (sic) (2-10) Dans une même journée, la femme et la mère alterneraient leur présence: « Il y avait des moments dans la journée où j’étais une mère, pis il y avait d’autres moments où j’étais une femme tsé. » (sic) (2-10) Irigaray souligne cette lutte entre deux identités. Affirmant que l’institution de la maternité forcerait la femme à choisir entre ces deux identités, elle signale qu’il ne serait pas demandé aux pères le même renoncement. Et tout comme France semble le faire, Irigaray insiste sur l’importance de ne pas faire de choix.

Je crois qu’il importe que nous refusions de nous soumettre à une fonction abstraite de reproduction et à un rôle social désobjectivé: le rôle social maternel désobjectivé, commandé par un certain ordre, soumis à la division du travail – producteur/reproductrice – qui nous enferme dans une simple fonction. A-t-on jamais demandé aux pères de renoncer à être des hommes? Nous n’avons pas à renoncer à être des femmes pour être des mères. [Luce Irigaray, Le corps-à-corps avec la mère, Montréal, La Pleine Lune, 1981, p. 27.]

Les relations de France avec son conjoint auraient littéralement changé suite à la venue de leur enfant. France aurait eu le sentiment de plus rien valoir à ses yeux: « Ben c’est qu’à partir de ce moment-là, j’étais plus rien pour lui. » (sic) (2-10) L’accusant d’être devenue frigide, elle semble considérer que son conjoint ait voulu la punir de ne pas avoir le même désir sexuel en devenant éjaculateur précoce: « Fait que, à partir de ce moment-là, lui est devenu précoce parce que ça lui tentait. » (sic) (2-11) « Je pense qu’il a voulu se dire dans sa tête « ben tu veux me punir, je vais te punir moi aussi ». » (sic) (2-12) Maintenant séparée de son conjoint, France profiterait au maximum de sa solitude. Elle prendrait ce temps pour se retrouver elle-même. Quoiqu’elle n’ait pas de relations sexuelles, elle demeurerait une femme à ses propres yeux: « Je suis une femme pareil. Y’a juste l’amante qui est plus là. Je suis une femme pareil même si j’ai pas d’homme dans ma vie. Pis je pense que je suis encore plus une femme. » (sic) (2-64)

Tout comme Saunders l’avance, nous croyons que la femme vivrait une dualité dans son identité lors de sa grossesse. Nous considérons qu’elle vivrait aussi une dualité dans son identité, différente de celle vécue lors de la grossesse, suite à l’accouchement. Nous estimons que la femme aurait à se retrouver elle-même après la venue de l’enfant. De par la valorisation du rôle maternel par la société, nous croyons qu’il serait rendu difficile à la femme de faire place à la femme en elle, voire à son désir sexuel, tout en restant une mère. De plus, nous croyons que l’expression de son désir sexuel serait davantage entravée par cette valorisation du rôle maternel que par la maternité elle-même. Contrairement à ce que semble laisser croire certaines auteures féministes telles que Cixous et Clément, ainsi que Leclerc, en tentant de spécifier le féminin par le maternel, nous sommes d’avis que la femme n’aurait pas à être sa propre mère. Elle serait femme pour elle-même et mère pour l’enfant qu’elle a conçu. Dans le prochain article, nous verrons les conséquences de la maternité sur le corps des femmes.

3.4.2 La transformation du corps

Nous avons déjà vu que la grossesse semble amener des changements intérieurs chez la femme, comme une dualité dans l’identité. Il existerait aussi un dilemme entre son identité de femme et son identité de mère. Dans cet article, nous verrons que la grossesse amènerait des changements extérieurs chez la femme. Les formes de son corps changeraient de façon draconienne amenant ainsi une nouvelle image d’elle-même. Ce changement au niveau de son corps remettrait en question l’image que la femme a d’elle-même ainsi que sa capacité à être désirable.

Seule à soulever ce point, Tara éprouverait certaines difficultés à vivre ces changements. Présentement enceinte, elle voit son corps se transformer. Il grossirait, rondirait et se déformerait.

Quand j’ai su que j’étais enceinte, j’avais engraissé de 10 livres dans le premier mois. Pis euh j’avais des bourrelets parce que tsé en premier tu rondis. J’avais des bourrelets pis t’as pas beaucoup de ventre là. (sic) (5-24)

C’est ton corps change tellement enceinte. T’as plus de rondeurs à certains endroits pis tu dis « câline, je suis grosse; personne va aimer comment je suis. » (sic) (5-28)

Tsé ça déforme le corps. Pis quand c’est toi qui est déformée euh y’en a ben qui disent que ça y va pas être enceinte. Tsé trop grosse, ou bien tsé « elle est plus laide. Elle enlaidit », ou quelque chose comme ça. (sic) (5-28)

Ces changements dans son image corporelle auraient un impact sur sa capacité à être désirable sexuellement. Nous avions déjà souligné l’importance que semblait occuper pour Tara la taille de son corps dans sa capacité à séduire l’homme. Enceinte, elle est plus grosse et, de ce fait, se trouverait beaucoup moins attirante pour les hommes: « Tu commences des fois ben à te, pas à te trouver assez belle pour quelqu’un te désire là tsé. Pis c’est important pour moi quelqu’un me désire tsé. » (sic) (5-23.1) Pour elle, être enceinte signifierait être non-désirable, pas attrayante: « Ah c’est étrange parce que je me dis que, comme je te dis, je croyais que y’avait pas d’attirance envers euh… si tu vois une femme enceinte là. Euh quelqu’un l’a mis enceinte euh… » (sic) (5-23) « On dirait que, que je me disais « bof tu peux pas avoir de désir d’une femme enceinte euh d’un autre là ». Tsé c’est ce que je pensais pour moi. Je me disais « ben peut-être que je serais plus aussi désirable ». » (sic) (5-23)

Confrontée aux avances sexuelles venant des hommes alors qu’elle est enceinte, Tara en fut très surprise: « Euh même euh j’suis enceinte euh pis euh je peux dire que le désir est vraiment fort. Pis euh y’a des hommes qui klaxonnent, pis que chus ben tannée par ça. Pis qui te sifflent, pis que j’ai même eu deux avances pis euh… pis euh j’étais ben surprise. » (sic) (5-22) Pour elle, il semblait devenir incompréhensible qu’un homme soit attiré sexuellement par une femme enceinte. Grosse, elle ne considérait pas devoir être attirante. De plus, portant l’enfant d’un homme, elle semblait sidérée de constater que des hommes voulaient tout de même avoir des relations sexuelles avec elle: « J’étais vraiment, vraiment là ah tsé abasourdie là tsé quand y m’ont dit là « ben euh ça dérange pas euh… » » (sic) (5-22) « Comment tu peux être attirée euh… y’a une femme que y’a un homme qui a l’a mise enceinte euh même s’il l’a quittée tsé. » (sic) (5-22)

À l’intérieur de leur article portant sur la sexualité et la grossesse, White et Reamy affirment que la femme enceinte serait affectée par les changements de son apparence physique. Elles soulèvent que la femme remettrait en question sa capacité d’attraction et sa capacité d’être désirable pour son conjoint. Nous croyons qu’elle ferait les mêmes remises en question par rapport à toute la gent masculine.

Ce questionnement au niveau de la capacité à être désirée chez la femme nous amènerait à questionner l’image sexuelle des femmes. Selon DeKoninck, Saillant et Dunnigan, par la grossesse semble arriver une brisure dans l’image sexuelle des femmes. Toujours selon elles, et également selon Saunders, la femme-mère s’opposerait à la femme-séductrice ou tout simplement à la femme sexuée.

Nous avons déjà vu que ce serait l’instauration de la féminité qui permettrait à la femme de devenir sexuelle. Au niveau de l’image, la femme enceinte ne correspondrait plus à ce que semble être une femme désirable c’est-à-dire jeune, mince et belle. De plus, par la maternité, elle serait confrontée à la valorisation de la femme-mère. Selon DeKoninck, Saillant et Dunnigan, c’est une valorisation sociétale qui entraînerait une image réduite de sexualité chez la femme et auréolerait celle-ci d’une image de femme intouchable. Nous croyons que la valorisation de la maternité asexualiserait les femmes, les privant ainsi de leur désir sexuel. Tout comme le Collectif de Boston pour la santé des femmes l’affirme à l’intérieur de son livre Notre corps, nous-mêmes, nous croyons que par le changement de sa silhouette, la femme enceinte passerait de manière visible d’un rôle à l’autre, d’un mythe à l’autre. Ce message de changement de rôle, elle l’enverrait sans le vouloir à tous. À des degrés variant chez les personnes, tant les femmes que les hommes adhéreraient à ces mythes concernant la femme-mère. Tara semble en être un exemple.

3.4.3 Les lendemains de l’accouchement

Les répercussions du changement d’image et de rôle qu’amènerait la maternité chez la femme ne se limiteraient pas au temps de sa grossesse. Elles iraient bien au-delà de l’accouchement. Elles se situeraient tant au niveau de la baisse du désir sexuel qu’au niveau de la peur de la douleur physique ou qu’au niveau des transformations du corps. Leur désir sexuel aurait été bouleversé par l’expérience de la maternité. La redécouverte par les femmes de leur corps, serait une étape primordiale qui leur permettrait de donner elles-mêmes un sens à leur désir sexuel.

Masters et Johnson furent parmi les premiers à affirmer que le désir sexuel de la femme variait en intensité au moment de la grossesse. Au cours du dernier trimestre, le désir sexuel décroîtrait: « Moi là, rendue à mon huitième mois de grossesse, j’avais pu de désir du tout. » (sic) (2-6) Nous constatons, par nos données empiriques, que le désir sexuel continuerait d’être parfois peu élevé même après l’accouchement. Selon le Collectif de Boston pour la santé des femmes, l’allaitement y serait pour quelque chose : « J’allaitais mon bébé pis euh… j’avais aucun désir sexuel, du tout, du tout. Du tout à cette époque-là. » (sic) (2-15)

Lors d’une entrevue accordée à Saillant, Brabant souligne quelques-unes des peurs que vivrait une femme enceinte: peur de l’accouchement, peur d’être une mauvaise mère, etc.. [Isabelle Brabant, Témoignage sur l’accouchement, Rencontre avec Francine Saillant, Tel que cité dans Accoucher autrement: Repères historiques, sociaux et culturels de la grossesse et de l’accouchement au Québec, de Francine Saillant et Michel O’Neill. Montréal: Éditions Saint-Martin, 1987.] Nous constatons que les femmes semblent vivre des peurs au moment de leurs relations sexuelles. Certaines de ces peurs demeureraient présentes après l’accouchement et entraveraient l’expression de leur désir sexuel. Au cours de leur grossesse, France et Line auraient toutes deux ressenti des peurs lors de leurs relations sexuelles. Après leur accouchement, les peurs se seraient transformées, mais seraient demeurées très présentes. Ces peurs semblent être reliées à la douleur physique ainsi qu’à la transformation de leur corps: « J’avais peur que… dans le fond je m’imaginais ça tout massacré parce qu’y avait quelque chose qui avait sorti de là (rires). » (sic) (3-70) « Premièrement, j’avais peur que cela fasse mal parce que des points de suture euh il y en avait encore quelques-uns qui étaient là au début. Effectivement, cela a fait très mal. Ça a saigné beaucoup. » (sic) (2-9) « J’avais peur que ça déchire. C’était sensible encore. Non, non c’était bizarre. J’avais des peurs. » (sic) (3-69)

D’autre part, suite à leur accouchement respectif, France et Line auraient éprouvé le besoin de redécouvrir leur corps. Suite à la grossesse, ce dernier aurait changé. Il aurait été centré sur les besoins de l’enfant durant un certain temps puis maintenant qu’il leur revenait, il semblait être différent.

Mais euh… non c’est ça après l’accouchement, c’est plus pareil. Ton corps ne réagit plus de la même manière. C’est fait un peu différemment dedans là euh… c’est dur à expliquer là. Ton utérus, on dirait qu’est plus placé tout à fait comme était. Parce qu’un coup qu’y a un enfant qui a passé par là, euh tes organes tu les sens en dedans. Tu les sens beaucoup plus présentes. C’est pas juste dans tête que ça se passe. Ça se passe dans le corps aussi. (sic) (2-9)

France affirme avoir redécouvert son corps comme lorsqu’elle était adolescente. Elle le regardait, le touchait, se demandant comment il devait être. L’accouchement aurait radicalement changé sa sexualité. Elle réalisait alors que son corps semblait avoir la capacité de donner la vie et que cette vie n’était plus à l’intérieur de son propre corps: « Ben mon corps a servi à donner la vie. Fait que quand tu fais l’amour avec quelqu’un, ben tu te dis « je pourrais peut-être donner une autre ». Tsé, c’est plus pareil. C’est moins mécanique euh c’est plus différent. » (sic) (2-5) Pour Line, le changement se serait produit dans son attitude. Elle serait devenue beaucoup moins gênée sexuellement: « Pis euh la sexualité était complètement différente à partir de là. Complètement différente euh… jamais vécu ça. T’aurais dit tsé… je me suis dégênée plus après ça, après ce moment-là. J’étais vraiment pas du tout gênée là. » (sic) (3-72)

De son côté, Line prétend avoir dû redécouvrir son corps suite à son accouchement. Cette redécouverte, elle voulait la faire seule pour ensuite réintégrer son conjoint dans sa vie sexuelle.

Dans ce temps-là, quand je voulais redécouvrir mon corps, c’est ça. Pis après ça je sortais tsé. Je voulais pas… c’était comme je voulais pas qu’il… un partenaire. Mais je voulais me connaître avant pis après ça mon partenaire pouvait embarquer. (sic) (3-73)

Les changements physiologiques du corps de la femme lors de la grossesse, les peurs qu’elle y vivrait de même que la transformation de son corps semblent être d’énormes répercussions de l’accouchement pour la femme. La femme étant occupée à composer avec ces répercussions, le désir sexuel serait moins présent. Ajoutant à ces répercussions le changement de rôle qui s’opèrerait, la femme y vivrait là un des plus grands bouleversements que l’être humain puisse vivre. Elle le vivrait dans sa tête, dans son coeur mais surtout dans son corps. La redécouverte de celui-ci y prendrait alors une très grande importance et demanderait du temps. Très souvent, ni l’importance, ni le temps ne lui semblent reconnus. Il lui serait rappelé très tôt qu’elle devrait s’oublier en tant que femme afin de répondre aux besoins de l’enfant et continuer à répondre aux besoins de l’homme. Nous considérons que cette redécouverte de son corps est primordiale puisque ce serait par cette redécouverte que la femme pourrait donner elle-même un sens à son désir sexuel. C’est également par cette redécouverte qu’elle dénicherait la femme en elle. Son désir sexuel viendrait ainsi se greffer à cette femme découverte en elle.

Dans les trois articles que nous avons présentés, nous avons pu constater l’influence de la maternité sur l’expression du désir sexuel des femmes. Ce facteur particulier, quand il est associé au désir sexuel des femmes, en entraverait l’expression. Préoccupées à s’adapter aux bouleversements qu’amènerait la maternité dans leur vie, les femmes auraient besoin de se retrouver elles en tant que femmes, de se retrouver elles dans leur corps afin que leur désir sexuel se manifeste. Cette étape cruciale que serait leur redécouverte ne leur serait que rarement reconnue et rendue difficile par la valorisation de leur identité de mère. Cette valorisation se ferait au détriment de leur identité de femme. Ainsi, l’expression de leur désir sexuel serait entravée par cette valorisation. Dans la prochaine section de notre étude, nous nous questionnerons quant à la définition et à la description du désir sexuel chez nos sujets.

3.5 La confusion quant à la définition du désir sexuel

Dans cette section de notre étude, nous cherchons à comprendre la raison de l’existence d’une confusion retrouvée à l’intérieur de nos données au niveau des termes et des concepts se rapportant au désir sexuel féminin. Nous y verrons comment cette confusion quant à la définition et à la description du désir sexuel semble reliée au façonnement du désir sexuel féminin. Ce façonnement se traduirait par le rétrécissement et l’étranglement du désir sexuel des femmes en lui imposant des normes quant à son corps et en le reliant à des notions telles que la relation sexuelle et le désir d’avoir un enfant. Le désir sexuel féminin semble n’avoir droit à son existence qu’en lien avec plusieurs concepts tels que le désir de plaire ou le désir d’avoir un enfant. Sans liens avec un ou plusieurs concepts qui lui seraient rattachés, l’expression du désir sexuel de la femme ne pourrait avoir lieu. Les écrits émanant des courants de pensée du féminisme de la fémelléité et ceux émanant du féminisme radical matérialiste supporteront notre réflexion.

Nous remarquons, chez nos sujets, une difficulté à définir le désir sexuel. La difficulté semble résider dans la distinction à établir entre le désir sexuel et la relation sexuelle en soi, de même qu’en l’utilisation de mots concrets pour définir une notion abstraite. Parlant de son désir sexuel et éprouvant de la difficulté à le dissocier de la relation sexuelle, Myriam affirme: « Y’en a qui vont dire que le désir sexuel c’est seulement physique. Oui c’est physique, c’est vrai. Mais je prends toujours mes cinq sens aussi pour le désir. » (sic) (4-3) « Ce que je veux dire moi c’est que je ne prendrai pas euh… juste physiquement. Tsé j’veux dire pour le désir. Non, je vais utiliser les cinq sens aussi. Autant, comme je te disais tantôt, l’odorat. je vais essayer d’utiliser le toucher euh… » (sic) (4-4) Soulignant l’existence d’une différence entre son désir sexuel et celui des hommes, il n’y semble pas clair que Myriam ne fait référence qu’au désir sexuel.

Je parle pour moi que eux autres le désir… bon that’s it y’on une femme ça finit là tsé. Bon eux autres, ça finit là leur désir. C’est comme, c’est comme genre animal tandis que moi non. J’vas plutôt euh… massage. J’vas plutôt euh… ou l’odorat, un huile. Tsé je vais utiliser beaucoup, beaucoup de choses. (sic) (4-5)

De la même façon, Line nous fait part: « Ben le désir sexuel, c’est comme la moitié d’une relation. Il faut que ça soit là. Mais tsé y’a d’autres choses. Y’a pas juste ça. Y’a d’autres choses. » (sic) (3-43) De son côté, Tara semble éprouver de la difficulté à dissocier son désir sexuel du plaisir qu’elle ressent lors d’une relation sexuelle. Parlant d’un orgasme intense qu’elle aurait ressenti lors d’une relation sexuelle avec un homme, elle nous exprime ceci.

Je penserais pas qu’un homme va me faire venir euh autant que euh si je pogne un autre. Je le sais pas. C’était la première fois que je pognais ça, pis tsé… C’était tsé… Ah câline… C’était étonnant pour moi. Je ne savais même pas que j’avais ce désir-là, tsé point de vue de… jusqu’à ce point-là. (sic) (5-38)

D’autre part, à l’instar des auteures féministes françaises, les sujets sont abstraites voire métaphoriques dans la description qu’elles font de leur désir sexuel. Il semble ardu de dépeindre un concept invisible en termes clairs. Line s’exprime en ces termes en décrivant son désir sexuel: « Comme une collection comme plus haut. C’est peut-être pas physique, mais… cosmique quasiment. C’est comme l’interaction, l’énergie… de chaleur. » (sic) (3-43)

Malgré cette difficulté des sujets à définir et à décrire leur désir sexuel, nous sommes à même de percevoir, à travers les données recueillies, une tendance quant à la définition du désir sexuel. La majorité des sujets définissent le désir sexuel comme semblant être un besoin: « Mais euh, le désir sexuel, c’est quelque chose je pense qu’on a besoin pour vivre. » (sic) (2-1) « Oui, c’est comme un besoin à assouvir. » (sic) (4-24) Le désir sexuel serait un besoin naturel qui serait nécessaire pour vivre au même titre que se nourrir, de telle sorte que lorsque le besoin ne serait pas comblé, il y aurait un manque qui se ferait sentir: « Ça doit être parce qu’un moment donné t’es en manque hein, ça se peut-tu ça? Un moment donné tu dois être en manque. Ça se peut-tu? En tout cas. Moi c’est de la manière que je vois ça. » (sic) (2-51)

Line ne partage pas cet avis. Pour elle, le désir sexuel serait plutôt une attirance envers une autre personne. Il se manifesterait physiquement sous forme de bouffée de chaleur. Il serait une attirance qui pourrait être physique, mais aussi cosmique. Elle le définit comme une énergie de chaleur qui la rendrait « tannante » (sic) et la pousserait à chercher quelqu’un.

C’est une méchante question. Le désir sexuel, c’est ton corps qui… qui te dit… c’est des feelings… je sais pas… des chaleurs. C’est comme des bouffées de chaleur pis là tu commences à te regarder pis tu vois tous les beaux gars, super beaux. C’est ça le désir sexuel pour moi. Pour moi, c’est sentir comme une attirance. Tu te sens ben taquineuse là. Tu commences à être tannante, baveuse là. C’est ça le désir. Pour moi, c’est ça. (sic) (3-2)

Définissant le désir sexuel comme étant un besoin, Myriam indique elle aussi comment se manifesterait son désir. Elle utiliserait ses cinq sens: « Euh, pour moi le désir sexuel ça rapport pour moi à un… les cinq sens. Autant pour le toucher, autant pour le goût, autant pour l’odorat. Pour moi, ça rapport avec les cinq sens. » (sic) (4-3) Cette dimension du désir sexuel semble importante pour Myriam qui en ferait une exigence essentielle à l’émergence de ce dernier. La musique et l’ambiance prendraient alors chez elle une place importante.

Parce que disons que j’embarque dans la musique. Tsé mettons un exemple, je vais prendre une musique relaxante, je vais prendre une musique sans, sans phrases, je vais juste euh le son, mettons des vagues, des oiseaux, des choses de même, on dirait que là tsé j’ai des frissons partout. Tsé il me semble que j’embarque plus dans, dans cette chose-là. (sic) (4-7)

Tsé, mettons, comme je disais tantôt dans mes cinq sens, la musique pour moi est importante. Tsé j’veux dire, j’vas plus euh… mon désir va être plus fort comme mettons par rapport à la musique. (sic) (4-6)

Pour Myriam, le romantisme semble y occuper aussi une place de choix: « Pour moi, il me faut du romantisme, de la sensualité. Il faut que tout ça se déroule comme ça » (sic) (4-25) Pour sa part, France semble établir une distinction entre son désir sexuel et le romantisme. Soulignant l’âge auquel elle aurait commencé à avoir du désir sexuel, elle est claire à ce sujet.

À 11, 12 ans c’est le rêve, le romantisme. C’est pas du désir sexuel là. C’est plutôt du romantisme. Du désir sexuel, ça commence peut-être vers 16, 17 ans. Pas avant… oh non. J’ai été tard moi. (sic) (2-38)

Il nous est apparu difficile de questionner plus amplement nos données empiriques concernant cette perception du désir sexuel comme étant un besoin. En effet, dès que nos sujets élaboraient sur ce point, nous étions confrontées à la confusion existant chez elles entre le désir sexuel, la sexualité et l’orgasme. Nous ne savions, dès lors plus, de quoi elles parlaient au juste.

La confusion de nos sujets concernant la définition du désir sexuel se différencierait toutefois de la confusion que nous notions dans les écrits des auteures féministes françaises en ce qui a trait au désir sexuel. Nos sujets semblaient confondre, à l’intérieur même de leur discours, le désir sexuel, la sexualité et/ou l’orgasme. Par contre, les auteures féministes françaises confondraient quant à elles le désir de s’accomplir, le désir d’avoir un enfant et/ou le désir de plaire, avec le désir sexuel.

Cette confusion dans les termes et les concepts de la définition et de la description du désir sexuel n’est pas sans soulever quelques interrogations. Comment expliquer cette confusion? Serait-elle typiquement féminine? D’où viendrait-elle? Serait-il possible de parler de désir sexuel sans ambiguïté et/ou sans association avec d’autres concepts?

Tenant compte de la perspective féministe de notre étude, nous cherchons davantage à comprendre la raison de l’existence de cette confusion notée chez nos sujets ainsi que chez certaines auteures féministes. Il semblerait que les femmes que nous avons rencontrées percevraient et vivraient leur sexualité comme un tout où le désir sexuel, le désir le plaire, l’amour, la relation sexuelle, etc. feraient partie intégrante de ce tout. Le désir sexuel ne semble pouvoir exister qu’en lien avec un ou plusieurs concepts. Ceci expliquerait la confusion entourant la définition et la description du désir sexuel chez nos sujets. Ainsi, Collin, dans une perspective féministe, estime que le désir des femmes s’étendrait à l’intérieur d’une voie étroite façonnée par les normes imposées au corps de celles-ci. Nous compléterions cette affirmation en ajoutant que cette voie étroite serait composée du désir de plaire à l’autre, du désir d’avoir un enfant, de l’amour, de la relation sexuelle, etc. Cette voie rétrécirait et étranglerait le désir sexuel féminin et l’empêcherait de prendre sa véritable place, de se donner sa propre définition et sa propre description. Non seulement serait-il étranglé par cette voie, mais en dehors de celle-ci, le désir sexuel féminin ne semblerait pas avoir d’existence propre à lui.

Dans cette section de notre étude, nous avons vu que le désir sexuel féminin semble ne pouvoir exister qu’en lien avec un ou plusieurs concepts. Dans la prochaine section, nous approfondirons le lien semblant exister entre le désir sexuel féminin et l’amour. L’amour serait un facteur particulier associé directement au désir sexuel féminin.

3.6 Le mariage de l’amour et du désir sexuel féminin

Dans la section précédente, nous avons vu que l’amour était un des concepts auxquels serait reliée l’expression du désir sexuel féminin. Dans cette section, nous tentons d’identifier l’influence du facteur particulier qu’est l’amour sur l’expression du désir sexuel de la femme. De façon plus précise, nous y interrogeons le lien semblant exister entre l’amour et le désir sexuel féminin. L’amour orienterait l’expression du désir sexuel des femmes dans une voie particulière qui éliminerait la possibilité d’autres voies. L’amour comme voie d’expression du désir sexuel de la femme en serait une qui recevrait une connotation très positive ce qui rendrait difficile à la femme l’option d’une autre voie pour l’exprimer. Ceci nous amène à croire que l’expression du désir sexuel de la femme serait entravée par le facteur particulier de l’amour. Afin d’appuyer notre réflexion, les écrits émanant des courants de pensée féministes présentés plus tôt nous seront nécessaires. Cette section de notre étude sera divisée de la façon suivante: l’amour comme agent de contrôle social et un choix limité des images offertes.

3.6.1 L’amour comme agent de contrôle social

À l’intérieur de cet article de notre étude, nous questionnerons le rôle de l’amour en ce qui a trait à l’expression du désir sexuel féminin. L’expression du désir sexuel de la femme semble être étroitement reliée à l’amour. Les femmes auraient appris à centrer l’expression de leur désir sexuel à l’intérieur d’une relation amoureuse. Ce mariage de l’amour et du désir sexuel féminin serait un agent de contrôle social régissant l’expression du désir sexuel des femmes.

Le courant de pensée du féminisme radical de la spécificité et celui du féminisme de la fémelléité sont les deux courants de pensée féministes ayant amené une réflexion sur le rôle de l’amour chez les femmes et sur le rôle de l’amour dans leur sexualité. Associant son questionnement relatif à la « différence », aux concepts marxistes de production/reproduction, le courant de pensée du féminisme radical de la spécificité aurait questionné le rapport des femmes à l’amour comme dimension de la production domestique. Quant au courant de pensée du féminisme de la fémelléité, il aurait visé la reconnaissance de la différence. Pour ce faire, les écrits émanant de ce courant de pensée ont tenté de reconceptualiser le sexuel et les rapports amoureux.

Tout comme au niveau du désir sexuel, nous retrouvons une certaine confusion en ce qui aurait trait à l’amour dans les écrits féministes. Deux visions principales se confondraient et cela parfois chez la même auteure. On les retrouve entre autres chez Irigaray, dans deux de ces oeuvres, soit Éthique de la différence sexuelle et J’aime à toi: Esquisse d’une félicité dans l’histoire, ainsi que chez Leclerc. Questionnant le concept de la « différence » et tentant de la reconceptualiser, les auteures féministes françaises auraient lié l’amour à la femme en y voyant là une marque de sa différence. D’un autre côté, elles y auraient aussi dénoncé l’acheminement différentiel des femmes et des hommes vers l’amour. Selon elles, cet acheminement différentiel des femmes vers l’amour, en les faisant gardiennes de celui-ci, aurait l’effet d’un contrôle social les liant à la préservation de la famille, du couple et du bien-être des enfants. Soulignant cet acheminement différentiel, Lott précise que la différence se situerait dans la signification donnée à l’amour par les femmes et les hommes.

Nous avons souligné au début de notre étude l’association retrouvée entre le désir et l’amour chez les auteures féministes. Nous retrouvons cette association chez nos sujets à une différence près. Les auteures féministes relient les formes de désir, soit le désir de s’accomplir, le désir d’avoir un enfant et/ou le désir de plaire, à l’amour alors que nos sujets ont tendance à relier plus particulièrement le désir sexuel à l’amour.

Tous nos sujets ne s’entendraient pas nécessairement sur les types de liens à faire entre le désir sexuel et l’amour. Pour France, aimer et désirer ne feraient qu’un. Dès qu’elle n’aime plus, son désir sexuel s’estomperait et elle serait incapable d’avoir des relations sexuelles avec un homme. L’un n’irait pas sans l’autre comme elle le dit si bien: « Je l’aimais plus, parce que pour moi, dans ma tête, quand j’ai réalisé que je l’aimais plus, j’étais plus capable d’avoir des relations avec lui. Parce que pour moi, l’un va pas sans l’autre là. Je suis pas capable. » (sic) (2-17)

Line ne partagerait pas son opinion. Il lui arriverait de désirer quelqu’un sans être en amour avec lui. Elle dira de sa dernière relation amoureuse qu’il n’y avait que la sexualité qui les unissait. Il lui serait arrivé de ne pas avoir de désir sexuel lors d’une relation sexuelle mais d’en accepter tout de même l’affection: « Moi, j’ai pas de désir. Qu’est-ce que tu penses qui arrive? Parce que t’acceptes quand même l’affection. » (sic) (3-52) Chez elle, désir sexuel et amour semblent avoir trouvé chacun une place distincte: « Tsé, on mélange trop l’amour… responsabilité… sexualité. Je pense que c’est trois choses… » (sic) (3-21)

Myriam, pour sa part, serait en contradiction avec elle-même de ce côté. Elle affirme que lorsqu’il n’y a plus d’amour, elle n’aurait plus de désir sexuel. Plus tard dans l’entrevue, elle séparera amour et désir sexuel pour affirmer qu’elle aurait déjà désiré quelqu’un sans être toutefois en amour avec cette personne: « Je pense que l’on peut aimer et… non attends. Moi ça m’est déjà arrivé, c’est que je n’avais plus d’amour et je n’avais plus de désir. » (sic) (4-51) « Et d’autres fois, on n’aime pas… non attends. On n’aime pas mais on a un désir. » (sic) (4-52)

Malgré cette ambiguïté, Myriam serait claire sur un point. Elle voudrait retrouver simultanément l’amour et le désir sexuel.

Aimer et le désir. C’est que, on n’est pas obligé d’aimer pour avoir un désir. Pour moi, pour moi comme je te dis, pour moi, j’aimerais avoir l’amour et le désir parce que c’est un plus pour moi que je veux, que je recherche. Mais il y a bien des fois que l’amour et le désir sont complètement séparés comme je te disais tantôt. (sic) (4-51)

Pour elle, l’amour comporterait trois aspects essentiels qui seraient la confiance, le dialogue et le respect. Sans ces derniers ou un de ces derniers, il n’y aurait pas d’amour.

L’amour pour moi c’est, c’est euh… c’est que, c’est que il y trois priorités pour moi. Si je n’ai pas une de ses priorités-là, il n’y aura pas d’amour. il faut que j’aie la confiance. Si je n’ai pas de confiance avec la personne, ça marchera pas. Il faut que j’aie le dialogue aussi avec la personne. Si j’ai pas de dialogue, y’a rien à faire. Et mon troisième, attends un petit peu… euh… la confiance, le dialogue… faut que je le trouve. Il est très important. (sic) (4-53)

Oui, j’ai trouvé ma troisième. Le respect. Le respect. Mon respect est très important. Si je n’ai pas ça, y’a rien à faire. Y’a rien à faire. (sic) (4-57)

Ayant une vision tout à fait romantique de l’amour, Myriam spécifie que l’amour équivaudrait à ne former qu’une seule personne: « Mais en tout cas, pour moi c’est ça mes trois priorités. Pour moi, c’est ça l’amour. Tsé qu’on, qu’on ne fait qu’une personne. Tsé le couple ne fait qu’une personne. Pour moi, c’est ça. » (sic) (4-53) Élaborant non pas sur l’amour, mais sur la relation sexuelle, France se dissocierait de Myriam en ce qui a trait à cette croyance à ne former qu’une seule personne: « Mais… c’est le fameux complexe de Cendrillon où ce que t’as de besoin d’un homme pour vivre, où ce que ton corps fait juste un tsé deux corps fait juste un tsé. C’est deux corps pas juste un tsé. C’est pas vrai ça. T’es deux personnes. T’en fais pas juste un. T’es deux. » (sic) (2-62)

Nous avons déjà souligné qu’il semble exister une confusion entre le désir sexuel et la sexualité chez nos sujets. Cette confusion semble se retrouver aussi dans les données ayant trait à l’amour. Il nous est apparu clair que l’association amour/désir sexuel se faisait très spontanément chez nos sujets. Nous constatons que tout comme la plupart des auteures féministes traitant du désir, parfois du désir sexuel, nos sujets semblent les associer. Si elle n’est guère surprenante, cette association prégnante désir sexuel/amour mériterait qu’on s’y arrête.

Il semble difficile de parler de désir sexuel féminin sans que la notion d’amour ne vienne s’y greffer. Le désir sexuel féminin ne semble pas avoir de vie en dehors de cette association à l’amour. Il semble ne pouvoir exister. Nous avons déjà souligné que le désir sexuel féminin ne trouverait sa place qu’à l’intérieur d’une voie étroite. Nous croyons que cette voie étroite serait composée de l’amour.

Mais au-delà de cette constatation, il demeure une question. À qui et à quoi servirait cette association amour/désir sexuel dans la sexualité féminine? Nous partageons la pensée des auteures féministes en ce qui a trait à l’acheminement différentiel des femmes et des hommes face à l’amour. Lott semble d’avis que les femmes ont appris à être concernées par l’amour. Elles sauraient qu’elles doivent en rêver, l’espérer, l’attendre et vivre pour lui ou, comme le dit Leclerc, être amoureuses de l’amour. Nous croyons qu’elles feraient bien plus que cela. En centrant leurs désirs à travers l’amour, elles allieraient amour/désir sexuel. Ce faisant, elles ne s’aimeraient pas elles-mêmes mais aimeraient d’abord l’autre, l’homme. Et contrairement à ce que revendique Irigaray dans son livre J’aime à toi: Esquisse d’une félicité dans l’histoire, le désir sexuel féminin trouverait ainsi sa fin, son effectivité dans la famille. Selon nous, il trouverait aussi sa fin dans l’amour. L’amour, agissant à titre de contrôle social sur le désir sexuel des femmes, assurerait à l’homme la fidélité de la femme. Il lui permettrait de s’assurer d’un corps reproducteur, lui étant fidèle, pour ses enfants à venir de même qu’il lui permettrait de créer sa famille. Pour la femme, l’amour lié au désir sexuel aurait pour conséquences de lui faire oublier davantage ses propres envies, besoins ou désirs, incluant son désir sexuel, pour se concentrer sur ceux de son conjoint.

Dans l’article qui suit, nous questionnerons l’étendue des choix qui s’offriraient aux femmes en ce qui a trait à l’expression de leur désir sexuel. Nous y verrons comment les images féminines existantes montreraient aux femmes ce que doit être une femme ayant une vie sexuelle active.

3.6.2 Un choix limité des images offertes

La constatation de liens existant entre amour/désir sexuel amène pour nous, outre celui du contrôle social de l’amour, un questionnement au niveau de l’image de la femme et du cadre à l’intérieur duquel elle semble pouvoir exprimer son désir sexuel. Nous questionnons ici l’image qui serait envoyée aux femmes en regard de l’expression de leur désir sexuel. Le désir sexuel féminin se manifesterait dans le cadre d’une relation amoureuse où la femme serait passive. La femme exprimant son désir sexuel hors de ce cadre serait perçue comme étant la mauvaise femme, celle à qui tous les dangers pourraient arriver. En fait, ce serait l’image de la madone et de l’anti-madone.

Seule Line a abordé ce dilemme existant au niveau de l’image de la femme exprimant son désir sexuel. Line est celle de nos femmes interrogées qui semble dissocier le plus l’amour et le désir sexuel. Exprimant parfois son désir sexuel sans amour, elle serait confrontée à une image négative. Elle deviendrait la prostituée, la putain et la salope. Elle serait soumise aux jugements négatifs des gens: « C’est comme tsé, tu te fais regarder. T’es si, t’es sale, t’es si, t’es ça. » (sic) (3-27) Se laissant aller à vivre une sexualité moins reliée à l’amour, elle passerait pour une fille facile: « Quand tu te laisses faire, tu passes pour une si, pour une ça. » (sic) (3-25) Il semble lui être difficile de vivre ces jugements. Il lui arriverait ainsi d’ignorer le gars qui l’intéresse plutôt que de s’avancer vers lui: « Ça m’arrive souvent ça. Je vais l’ignorer, parce que je ne veux pas que mes chums pensent que je veux me faire cruiser par lui là tsé (sourire). Ben c’est ça. » (sic) (3-50)

Quoiqu’elle fut la seule à soulever ce problème au niveau des images de femmes exprimant leur désir sexuel, nous avons décidé de l’aborder ici car nous pensions pouvoir établir un lien entre ce fait et l’association amour/désir sexuel retrouvée dans nos données. Serait-il possible que seules deux images soient offertes aux femmes pour exprimer leur désir sexuel? Nous croyons que oui. Ces deux images laisseraient à la femme un choix limité quant à l’expression de son désir sexuel. Elle ne pourrait manifester son désir sexuel autrement que par le biais de l’amour afin de continuer à recevoir la valorisation positive. Autrement, la valorisation lui étant dévolue serait négative.

Très tôt dans l’enfance, les filles seraient soumises aux différentes images de femmes. Par le biais, entres autres, des dessins animés et des vidéoclips, les filles apprendraient quel genre de femmes manifestent leur désir sexuel. Dans un article traitant du sexisme dans les dessins animés, Vézina rapporte que les femmes apparaîtraient plus souvent que les hommes dans des rôles au foyer ou familiaux, qu’elles ne manifesteraient pas un haut degré d’intelligence, qu’elles seraient moins nombreuses que les hommes et qu’elles seraient incapables de proposer aux fillettes des rêves d’indépendance, de dépassement ou d’originalité.

De leur côté, Baby et al. se sont penchés sur l’image des femmes projetée à l’intérieur des vidéoclips présentés à la télévision. Ils estiment que les personnages féminins auraient une connotation sexuelle dans la majorité des cas et qu’ils seraient caractérisés par des attitudes ou des comportements les présentant dans une lumière plus négative que positive.

Ce contraste au niveau des images présentées aux filles se poursuivrait à l’âge adulte. On remarque que la télévision, la publicité et les livres prendraient la relève dans l’entretien de cette scission existant dans les images féminines. Au niveau de la publicité, quoiqu’il y aurait eu amélioration, l’image de la femme serait loin d’y être flatteuse. Le message n’y serait que plus subtil. Dans un dossier portant sur le sexisme dans la publicité, Nadeau révèle que les femmes semblent souvent représentées dans des situations faisant appel à leur sexualité où nous les verrions lascives et prises au piège, entourées d’hommes dont les intentions seraient très claires. Outre cette image, demeurerait présente l’image de la femme au foyer où on ferait appel davantage aux émotions et aux sentiments des femmes plutôt qu’à leur logique.

Cette division au niveau des images féminines se retrouverait aussi dans les livres. Les romans Harlequin contribueraient beaucoup à l’image sexuelle négative des femmes. Gagnon estime que l’héroïne y demeurerait une jeune fille d’une vingtaine d’années, pauvre, innocente et vierge. Cette femme apprendrait qu’aimer signifie, fondamentalement, renoncer à ses intérêts et à son autonomie et à se fusionner avec l’homme, en dépendre entièrement. L’amour y prendrait une valeur gratifiante et positive. La femme deviendrait une femme quand elle aurait accepté d’être dominée par l’homme. Elle vivrait alors sa sexualité sous le mode sado- masochiste. Gagnon affirme qu’ainsi serait alimenté le mythe du masochisme féminin présent dans notre culture.

La télévision québécoise semble être en voie de devenir une pionnière dans la présentation d’images féminines positives. Portant un regard sur l’image des femmes à l’intérieur des téléromans, Bordeleau souligne qu’elles semblent y être plus solides et batailleuses. Cela ferait même dire à certains que la télévision serait le lieu actuellement le plus influencé par les valeurs féministes. Abordant le domaine des livres et de l’image des femmes, Bordeleau estime que l’image de la femme cadrerait plus avec la réalité. Elles seraient fortes, intelligentes et travailleuses.

Quoiqu’une certaine percée commencerait à se faire au niveau des images, nous estimons que les deux principales images, soit la madone et l’anti-madone, seraient toujours plus régulièrement présentées et seraient fortement enracinées dans la culture. Selon nous, du temps devra passer avant qu’à ces images positives et valorisantes de femmes s’ajoute une dimension sexuelle qui serait elle aussi positive et valorisante.

Comme nous avons pu le constater, l’image des femmes qui nous est renvoyée de toutes parts (publicité, télévision, livres, dessins animés) contribuerait à alimenter deux images féminines totalement opposées. D’un côté, une où le désir sexuel de la femme ne serait pas apparent, et de l’autre, une où il serait manifesté par cette dernière qui serait toutefois jugée négativement. Tout comme l’ont exprimé Irigaray, dans son livre Le corps-à-corps avec la mère, ainsi que Cixous et Clément, nous croyons que pour exprimer son désir sexuel, la femme semble devoir prendre mille détours qui souvent aboutiraient dans la comédie. Ayant du désir sexuel, la femme ne doit pas le manifester car ce serait « sale ». Quand elle voudrait l’exprimer sans être jugée négativement, elle se retrouverait devant rien pour s’identifier.

Élaborant sur le rejet par la femme de sa servitude à l’homme et de sa définition à elle par lui, Irigaray estime, dans son livre J’aime à toi: Esquisse d’une félicité dans l’histoire, que la femme se trouverait confrontée à des modèles d’identité féminine inexistants. Elle serait perdue, c’est-à-dire qu’elle se retrouverait sans image ni miroir qui la renverrait à son identité. Nous ajouterions à cela que la femme qui rejetterait les deux images de femmes qui lui seraient proposées concernant l’expression de son désir sexuel, se trouverait aussi confrontée à l’absence d’images pour s’identifier. Non seulement serait-elle sortie de l’identité féminine que l’homme aurait créée, se retrouvant ainsi sans définition propre à elle d’elle-même, mais au niveau social, elle n’aurait pas là non plus de définition de ce qu’elle est et de la façon dont devrait se manifester son désir sexuel.

3.7 Les fonctions de la nourriture: excitation, compensation, protection

Dernier facteur particulier associé au désir sexuel féminin présenté à l’intérieur de notre étude, la nourriture jouerait certains rôles face au désir sexuel des femmes. La nourriture occuperait trois principales fonctions reliées au désir sexuel des femmes: excitation, compensation et protection. La nourriture permettrait aux femmes de contrôler leur désir sexuel et celui de l’homme. Notre réflexion sera principalement inspirée du dossier Bouffer, c’est pas d’la tarte!, concernant la nourriture et les femmes, écrit par diverses auteures dans le magazine La vie en rose. Ce dossier est un écrit émanant du courant de pensée du féminisme radical matérialiste.

Trois des femmes que nous avons interrogées ont souligné un lien qui existerait entre le fait de manger et l’expression de leur désir sexuel. Deux des femmes interrogées verraient dans la nourriture une façon d’assouvir ou de dévier leur désir sexuel. Pour sa part, France précise que le fait d’engraisser serait une façon de se protéger du désir sexuel de l’autre.

Guénette, à l’intérieur de son article Est-ce ainsi que les femmes mangent?, a défini de plusieurs façons la nourriture et ce pourquoi les femmes mangent. Un des motifs pour lesquels les femmes mangent serait pour échapper au jeu de la séduction. Nous croyons que la nourriture n’aurait pas pour unique fonction de ne pas séduire mais aurait aussi comme fonction de protéger la femme du désir sexuel de l’homme. France nous le démontre. Pour elle, engraisser et avoir de la graisse en plus deviendrait un moyen d’être moins attirante sexuellement. Loin des stéréotypes sexuels, être grosse deviendrait aussi une façon de se protéger du désir sexuel des hommes. France utiliserait sa graisse comme barrière. Cette barrière, elle aurait choisi de l’ériger afin de se protéger: « Je vais me remettre à maigrir parce que la barrière que j’ai érigée ben… Ma graisse c’est une barrière que j’ai, que j’ai choisie d’ériger là pour me protéger. » (sic) (2-61)

C’est pendant qu’elle était avec son conjoint qu’elle aurait commencé à engraisser. Vivant beaucoup de harcèlement sexuel, elle ne voulait plus qu’il la touche et n’aimait plus coucher avec lui. C’est à l’époque où elle sentait qu’il utilisait son corps pour ses propres besoins à lui sans tenir compte de ce qu’elle voulait. Elle se serait alors dit: « Je me disais « j’veux plus qu’il me désire ». » (sic) (2-9) Aujourd’hui, même si elle est seule depuis un an, elle continuerait de se protéger le temps qu’elle vive les étapes intérieures et extérieures lui permettant de retrouver sa confiance en elle: « Que je vais les enlever? Ben quand je vais me sentir bien. Là je me sens pas bien. » (sic) (2-59)

Pour elle, il est clair qu’elle n’est pas prête à enlever ces barrières dont celle de sa graisse en plus. N’ayant pas suffisamment confiance en elle, elle estime qu’il ne serait pas le temps d’avoir un homme dans sa vie. Elle aurait donc besoin de se protéger afin de régler ce qui ne va pas bien avec elle et de faire le point: « C’est pour me protéger. C’est pour me protéger pour pas retomber dans le même pattern euh… Tsé je voulais faire le point. J’ai pas fini de faire le point encore avec moi-même. » (sic) (2-58)

Guénette affirme que les femmes mangeraient pour compenser. Elles compenseraient un travail inintéressant, le fait qu’elles n’aient pas d’enfant ou le fait qu’elles s’ennuieraient. Nous croyons que la nourriture compenserait aussi chez elles une sexualité non vécue. Line et Myriam utiliseraient la nourriture dans ce but. Lorsqu’elle aurait du désir sexuel et qu’elle ne l’exprimerait pas, Myriam explique que son désir sexuel s’emmagasinerait et qu’alors elle deviendrait agressive: « C’est que y’a un moment donné ça fait, ça fait comme un genre de frustration tsé. C’est comme t’accumules, t’accumules. C’est pour ça tantôt que je dis, que je disais que je viens agressive verbalement, parce que il faut que cela sorte (rires). » (sic) (4-46) Elle serait moins tolérante et pourrait être blessante par ses paroles. Ne trouvant pas de voie pour s’exprimer, son désir sexuel viendrait l’obséder.

Comme je te disais tantôt, il faut tout de suite que je me change les idées comme quand je ne pouvais pas parce que c’est… je suis obsédée tiens v’là le mot. Je deviens obsédée. Je pense rien qu’à ça. C’est juste ça. Le monde me parlerait, il me parlerait au téléphone et non je suis encore là-dedans là. C’est un désir. C’est une emprise. Je suis obsédée. C’est tout. Je suis obsédée. (sic) (4-63)

Le contrôlant et s’empêchant de le ressentir, Myriam utiliserait la nourriture pour l’assouvir. Une fois qu’elle aurait mangé, elle en aurait oublié son désir sexuel. Il serait disparu: « Je vais le chercher sur le manger. Je reviens toujours là-dessus, mais c’est mon seul exemple. Pis là je bouffe, pis je mange, pis je mange, pis je mange. Là je me dis « je l’ai assouvi. » » (sic) (4-45)

Line aurait vécu cette période au moment de sa grossesse et de la période subséquente à celle-ci. Elle affirme avoir remplacé sa sexualité par la nourriture: « J’ai remplacé ma sexualité avec mon manger. » (sic) (3-65) Elle aurait pris alors beaucoup de temps à préparer ses repas. Elle est d’avis que le fait de manger remplacerait la sexualité: « C’est parce que ça me faisait triper. Ça m’excitait. Ça m’excitait de manger du chocolat. Je sais pas pourquoi là mais ma grossesse m’a fait ça là. Sexualité qui a pris le bord pis qui… qu’est-ce qui a remplacé, c’était ça le chocolat. » (sic) (3-67)

Guénette souligne que la nourriture serait aussi un plaisir sexuel dans le sens où chair et bonne chère seraient indissociables. Elle ferait ici référence au mythe prétendant que les femmes grosses seraient des symboles de sensualité. Nous pensons que la nourriture semble être plus qu’un plaisir sexuel. Elle serait un excitant sexuel. Seule Line fait référence à la fonction excitatoire de la nourriture. La façon de manger et le choix des aliments composerait la nature sexuelle de la nourriture: « Quand tu manges pis t’as du plaisir à manger là… Hum, hum, ça peut être sexuel ça. Ça peut te faire triper à l’autre personne qui est devant toi. Ça peut donner faim à l’autre personne qui euh… Ça peut être sexuel ça aussi. » (sic) (3-65)

Ainsi, nous croyons que la nourriture occuperait trois principales fonctions en matière de sexualité: excitation, compensation et protection. Nous sommes d’avis que les fonctions de compensation et de protection démontrent l’utilisation que les femmes feraient de leur corps en regard de la sexualité. La nourriture ingérée par leur corps leur permettrait de neutraliser leur propre désir sexuel et le désir sexuel des hommes.

3.8 Conclusion

À partir d’entrevues réalisées auprès de quatre femmes en ce qui a trait à leur désir sexuel, nous avons cherché à identifier l’influence des facteurs sexistes sur l’expression du désir sexuel de la femme. Aidées d’écrits féministes émanant de trois courants pensée féministes, nous avons identifié certains facteurs particuliers qui entraveraient l’expression pleine et entière du désir sexuel féminin.

Nous avons constaté qu’il existait deux facteurs particuliers associés de prime abord à la sexualité féminine. La sexualisation du corps de la femme et l’objectivation de la femme sont des facteurs particuliers qui, associés par extension au désir sexuel de la femme, en entraveraient l’expression pleine et entière. Nous y avons notamment vu que la sexualisation du corps de la femme orienterait l’expression du désir sexuel féminin vers l’accomplissement des besoins de l’homme. Nous y avons aussi observé qu’être une femme sexuelle équivaudrait à être davantage un objet sexuel qu’un être sexuel. Étant amenée à être autre qu’elle-même, ce serait l’autre plutôt que la femme elle-même qui déciderait de son désir sexuel.

Les quatre autres facteurs particuliers, présentés à l’intérieur de notre étude, seraient associés de façon plus directe au désir sexuel de la femme. La maternité, la confusion quant à la définition du désir sexuel, l’amour et la nourriture agiraient sur le désir sexuel de la femme. Nous avons pu y voir que l’expérience de la maternité demanderait à la femme qu’elle s’accorde du temps pour redécouvrir son corps. Ce faisant, elle se retrouverait elle-même et recontacterait son désir sexuel. Nous avons aussi observé que le désir sexuel de la femme aurait droit à son existence qu’en lien avec la présence d’autres concepts comme le désir de plaire, le désir d’avoir un enfant et l’amour. Nous avons constaté que l’amour orienterait le désir sexuel des femmes en ne leur laissant que cette voie pour s’exprimer. Enfin, nous avons aussi observé que la nourriture permettait à la femme de se protéger de son propre désir sexuel et de celui de l’homme.

Finalement, nous croyons que toute grille d’analyse ne peut expliquer exhaustivement une réalité donnée. Nous ne prétendons pas avoir réussi à le faire par l’exploration du désir sexuel féminin dans une perspective féministe. Certains éléments retrouvés dans nos données s’analysaient difficilement dans cette perspective. Ainsi, le type de lien pouvant exister entre le désir sexuel de la femme et la périodicité du désir sexuel ne fut pas exploré dans le cadre de notre étude. Il en fut de même pour certains autres éléments tels que certaines influences particulières agissant sur le désir sexuel de la femme et le rôle des hormones dans l’expression de son désir sexuel.

Cette étude se voulait une première exploration du désir sexuel féminin dans une perspective féministe. Nous ne prétendons pas avoir fait le tour du sujet ni avoir fourni des réponses absolues, voire toutes les réponses. Toutefois, nous croyons que les résultats préliminaires obtenus dans le cadre de notre étude peuvent fournir des balises pour une étude subséquente du désir sexuel féminin dans une perspective féministe. Dans le prochain chapitre, nous présenterons certaines perspectives cliniques basées sur les résultats que nous avons obtenus.

Section : Chapitre IV : perspectives cliniques

Suite à la présentation des facteurs particuliers associés au désir sexuel de la femme qui ont émergé de la confrontation des éléments théoriques et des données empiriques de notre étude, il nous apparaît important de suggérer certaines applications cliniques. À travers celles-ci, nous tenterons de démontrer comment une intervention féministe améliorait la situation du désir sexuel de la femme. Pour ce faire, nous présenterons les fondements théoriques desquels devrait s’inspirer toute intervention dite féministe. Par la suite, nous expliquerons certaines applications cliniques qui sont en lien avec les résultats de notre étude.

4.1 L’intervention féministe et ses fondements théoriques

Dans un exposé portant sur l’intervention féministe, Simard explique qu’une analyse féministe d’une réalité donnée impliquerait une remise en question de la relation d’aide ou de la relation thérapeutique. L’analyse féministe nous forcerait à reconnaître les enjeux de ce type de relation. Ayant comme prémisse que les relations entre les deux sexes seraient essentiellement des rapports de pouvoir des hommes sur les femmes, Simard estime que l’analyse féministe nous amènerait à questionner le rapport de pouvoir retrouvé à l’intérieur même de la relation thérapeutique. Ainsi, l’intervention féministe chercherait à réduire ce rapport de pouvoir en proposant certaines stratégies. Selon Corbeil et al., ces stratégies concerneraient le rôle de l’intervenante dans son rapport avec la cliente et viseraient à mettre l’accent sur l’action et la conscientisation plutôt que sur l’introspection.

Afin d’éviter la reproduction de ce rapport de pouvoir à l’intérieur de la relation thérapeutique, il s’avérerait nécessaire d’établir des fondements théoriques aux nouvelles stratégies que proposaient les intervenantes féministes. Ces fondements se retrouveraient derrière toute intervention d’inspiration féministe.

Travaillant en maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, l’intervention féministe que nous y pratiquons s’inspire de ces fondements théoriques. Toutefois, afin de les présenter dans le cadre de notre étude, nous avons fait la lecture d’écrits expliquant l’intervention féministe en thérapie. Les quatre fondements théoriques de l’intervention féministe que nous présenterons s’inspirent de notre expérience de travail et des écrits d’auteures telles que Corbeil et al., Simard, Flewharty, Greenspan et Thomas. En les présentant, nous y préciserons brièvement le rôle de la sexologue versus celui de la femme venue consulter.
La démystification du pouvoir professionnel

Afin de démystifier le pouvoir professionnel, la sexologue aurait à expliquer à la femme la nature et les objectifs de la démarche qu’elle entreprend. Elle éviterait d’utiliser un jargon hermétique afin de rendre accessible à la femme les explications qu’elle lui fournirait. Elle clarifierait les rôles de chacune et identifierait la part que chacune d’elles jouerait dans la résolution du problème. En intervention féministe, la femme qui consulte serait incitée à questionner la pratique de la sexologue afin qu’elle ait le pouvoir d’accepter ou de rejeter la façon de voir de la sexologue.

L’implication personnelle de la sexologue

En intervention féministe, la sexologue deviendrait également partie prenante du processus en apportant sa propre expérience. Elle exprimerait des exemples de sexismes tirés de son vécu en tant que femme. Ainsi la femme se sentirait moins inadéquate et cela contribuerait à démystifier le mythe de la « toute puissance » de la sexologue. Elle aurait l’occasion d’avoir une emprise réelle et un pouvoir décisionnel sur la dynamique s’instaurant avec la sexologue.

L’utilisation d’un contrat clair

L’intervention féministe préconiserait la divulgation des fondements et des objectifs d’intervention d’où la nécessité d’établir un contrat clair avec la cliente. Ainsi, la sexologue identifierait exactement ce sur quoi la femme veut travailler, ses attentes, ce qu’elle voit comme étant un problème, etc.. Elle ferait part de ses limites, à la fois comme femme et comme sexologue. Ce contrat serait réévalué et renégocié au besoin.

Le travail de groupe

Par l’intervention féministe, la sexologue favoriserait l’implication de la femme à l’intérieur d’un groupe de femmes vivant des difficultés semblables et poursuivant un cheminement similaire. Le travail de groupe favoriserait, chez la femme, la prise en charge autonome de sa démarche et une prise de conscience du caractère relatif de sa responsabilité personnelle. Cette implication à l’intérieur d’un groupe redonnerait à la femme un sentiment de solidarité et d’appartenance. Le groupe deviendrait aussi un lieu de choix où la femme apprendrait à se reconnaître en dehors du regard de l’homme. Ce serait aussi une façon de départager le pouvoir car la sexologue ne serait alors plus la seule source de référence. Le travail de groupe constituerait un outil supplémentaire à l’aide individuelle.

Ces quatre fondements viseraient à réduire le rapport de force existant à l’intérieur de la relation thérapeutique en redonnant à la femme du pouvoir sur la démarche qu’elle entreprend. Outre ces fondements théoriques, Corbeil et al. précisent aussi que l’intervention féministe aurait comme objectif fondamental de faire prendre conscience aux femmes de leur conditionnement social, des rôles limitatifs auxquels la société les confinerait et des stéréotypes sexuels. Nous verrons que cet objectif fondamental est accompagné d’objectifs secondaires qui seraient tout aussi importants en ce qui a trait à l’intervention féministe. Ces objectifs seraient transposables dans une démarche thérapeutique centrée sur la résolution des difficultés sexuelles vécues par les femmes.

4.2 Quelques applications cliniques

Nous avons précédemment présenté les fondements théoriques desquels une intervention féministe devrait s’inspirer. Les résultats obtenus par notre étude du désir sexuel féminin nous permettent de suggérer certaines applications cliniques. Nous tenterons de démontrer, par ces applications, comment une intervention féministe pourrait améliorer la situation du désir sexuel chez la femme.

Nous avons déjà signalé que les fondements théoriques avaient été élaborés afin de répondre de façon conséquente aux problèmes que soulevait l’analyse féministe d’une réalité donnée. Nous croyons qu’une intervention féministe, s’inspirant de ces fondements, serait celle qui répondrait de façon plus adéquate aux difficultés que nous avons identifiées quant à l’expression du désir sexuel féminin.

Expliquant les fondements théoriques de l’intervention féministe, Corbeil et al. y précisent aussi les objectifs que chercherait à atteindre l’intervention féministe. Ces objectifs seraient transposables à l’intérieur d’une démarche thérapeutique privilégiant la résolution des difficultés sexuelles vécues par les femmes. Ne faisant pas référence spécifiquement à une démarche thérapeutique centrée sur une difficulté sexuelle, Corbeil et al. croient que les objectifs à atteindre pour la femme seraient les suivants: croire en elle-même, exprimer ses besoins et ses désirs, prendre des décisions de façon autonome, se donner le droit au plaisir et arriver à un changement individuel ainsi qu’à un changement social.

De façon plus précise, la femme devrait apprendre à croire en elle-même en ne se définissant plus en fonction de l’idéal féminin. Elle devrait aussi être amenée à oser exprimer ses propres besoins et ses propres désirs. De la même façon, elle aurait aussi à être encouragée à prendre des décisions autonomes en utilisant son propre jugement. Enfin, la femme devrait être amenée à sortir des modèles normatifs et limitatifs de ce que serait sa sexualité, et nous croyons de son désir sexuel, pour parvenir à une vision personnelle de celle-ci. Éminemment axé sur la sexualité des femmes, ce dernier objectif inviterait la femme à accepter son corps, à le découvrir et à se réapproprier les deux facettes voire les deux images de femmes sexuelles de sa sexualité. Nous croyons que ces objectifs visés par l’intervention féministe seraient transposables dans une démarche thérapeutique sexologique.

Les résultats de notre étude nous ont permis d’identifier six facteurs particuliers associés au désir sexuel féminin. Par l’étude de ces facteurs, nous avons observé que la femme était confrontée à des modèles présentés socialement quant à ce que devrait être une femme et mise en présence de balises entourant l’expression de son désir sexuel.

Par les applications cliniques proposées, nous croyons que l’expression du désir sexuel de la femme se trouverait améliorée. Nous sommes d’avis que ces applications cliniques permettraient à la fois de répondre aux objectifs visés par l’intervention féministe et d’être une réponse conséquente aux difficultés sexuelles rencontrées chez nos sujets. Les applications cliniques sont les suivantes:

* -Développer le désir sexuel propre à chacune des femmes en reconnaissant que l’inhibition de leur désir serait en partie engendrée par le sexisme.
* -Favoriser l’expression de leur désir sexuel en identifiant l’apprentissage de leur rôle, de leur féminité et de la sexualisation de leur corps.
* -Faciliter l’émergence et l’épanouissement de leur désir sexuel en identifiant les avantages et les bénéfices qu’il y aurait à voir leur désir sexuel défini par l’autre.
* -Encourager leur droit à l’expression de leur désir sexuel en le dissociant de l’amour.
* -Cultiver leur pouvoir de changement en leur faisant conscientiser leur rôle dans le processus de la sexualisation de leur corps et de leur socialisation.
* -Déculpabiliser chacune des femmes en situant leur problème personnel en tant que malaise collectif face à la sexualité des femmes.

Concernant le désir sexuel des femmes, nous croyons qu’il serait important que soient reconnus les aspects du contenu de leur désir sexuel qui serait engendré par le sexisme. Cela permettrait d’identifier les éléments de leur désir sexuel qui leur ressembleraient le plus. Pour que leur désir sexuel naisse, elles doivent reconnaître ce qui, dans leur désir sexuel, aurait été inculqué par l’autre. Nous croyons qu’ainsi, elles seraient en mesure de déployer et de développer le désir sexuel qui serait vraiment le leur.

Par ailleurs, nous pensons que de permettre aux femmes d’identifier quels furent leurs apprentissages face à leur rôle de femme, à leur féminité et à la sexualisation de leur corps, constituerait un outil de solution au problème de l’expression du désir sexuel féminin. Dans ce contexte, l’objectif de la démarche thérapeutique reposerait sur la reconnaissance du statut d’objet sexuel qui serait dévolu à la femme et à la stimulation de son statut d’être sexuel. Pour exprimer une intention réelle et non un vouloir superficiel, elles devraient résoudre l’opposition entre subjectif et objectif en ce qui concerne leur identité. En favorisant chez les femmes l’émergence de leur être sexuel, nous croyons que nous favoriserons aussi l’expression de leur désir sexuel.

De plus, nous reconnaissons l’existence d’avantages et de bénéfices pour les femmes quant à la définition de leur désir sexuel par l’homme. En ce sens, nous estimons primordial que les femmes prennent conscience de ces avantages et de ces bénéfices. Pour ce faire, il importerait, qu’à l’intérieur de la démarche thérapeutique, la femme soit amenée à se questionner et à se positionner face à eux. Elle devrait les reconnaître afin d’en faire le deuil pour qu’émerge et s’épanouisse son propre désir sexuel.

Entre l’amour et la sexualité, nous croyons que les femmes ne devraient pas avoir à choisir et ne devraient pas y être limitées. Pour nous, l’amour serait un élément qui pourrait faire partie de l’expression du désir sexuel des femmes, mais il n’aurait pas à être un élément restrictif et limitatif de celui-ci. Nous pensons que le mariage de l’amour au désir sexuel des femmes rétrécirait leur désir sexuel et contribuerait à leur envoyer deux images opposées de femmes par rapport à leur désir sexuel. Par le dépassement de l’aspect limitatif de l’amour, nous croyons que les femmes seraient en mesure d’exprimer autrement leur désir sexuel. Elles pourraient se permettre d’être actives, enjouées, rieuses et tristes dans l’expression de leur désir sexuel. Elles pourraient créer une image de femme sexuelle qui leur conviendrait et qui se situerait quelque part entre les deux extrêmes qu’elles connaissent déjà.

D’autre part, nous croyons qu’il serait fondamental que les femmes prennent conscience de leur rôle dans le processus de sexualisation de leur corps et de socialisation. Chacune devrait pouvoir reconnaître où se situerait sa propre participation dans ces processus qui agiraient sur elles. Elles devraient situer leur participation en identifiant leurs négociations constantes avec les limites établies. Ainsi, nous estimons que la reconnaissance de leur participation contribuerait à la réappropriation de leur pouvoir, soit de leur pouvoir de changement. Il importerait donc de cultiver ce pouvoir.

En dernier lieu, nous pensons que de situer le problème du manque de désir sexuel des femmes uniquement en terme de problème personnel, constituerait une non-reconnaissance de l’influence et de l’impact des facteurs sexistes sur les femmes. Ce faisant, la femme serait reconnue seule responsable de son problème et se culpabiliserait de ne pouvoir y mettre fin. Nous pensons que le problème de manque de désir sexuel des femmes ne pourrait être définitivement résolu tant que ne serait pas reconnu le fait que celui-ci se situerait dans un contexte social où la sexualité féminine susciterait un malaise collectif. Il serait primordial de reconnaître que le problème dans l’expression du désir sexuel des femmes serait un problème personnel et un problème social. La sexualité féminine serait entourée d’un mécanisme social qui entraverait l’expression pleine et entière du désir sexuel des femmes.

Nous croyons qu’il serait aussi important d’intégrer les hommes au changement social nécessaire afin que l’expression de la sexualité féminine ne suscite plus de malaise collectif. Pour ce faire, nous pensons que les hommes devraient reconnaître les avantages et les bénéfices qu’ils retireraient de la définition présente du désir sexuel féminin. Ils devraient aussi reconnaître que cette définition comporte également des désavantages pour eux et qu’ils gagneraient des bénéfices à redonner aux femmes le droit à leur propre définition de leur désir sexuel et de son expression.

Nous sommes d’avis que la sexologue aurait un rôle essentiel à jouer dans le processus amenant les femmes à définir elles-mêmes leur désir sexuel. D’une part, son rôle consisterait à encourager et à soutenir le cheminement des femmes quant à l’expression de leur désir sexuel. D’autre part, en tant qu’agente de changement social, la sexologue aurait aussi comme rôle de sensibiliser ses collègues à l’influence et à l’impact des facteurs sexistes sur la sexualité féminine. Ceci afin que se manifeste l’expression épanouie et libre du désir sexuel des femmes.

Section : Conclusion

Au départ, cette étude se voulait un premier effort quant à une analyse féministe du désir sexuel féminin. Peu présente en sexologie, la perspective féministe permettrait l’étude d’une réalité sexuelle donnée en offrant un champ de compréhension différent de ceux déjà proposés en sexologie. Tenant compte du facteur sexiste, la perspective féministe nous offrait une voie susceptible d’expliquer l’idée prédominante dans les écrits sexologiques selon laquelle le manque de désir sexuel serait davantage féminin.

C’est à l’aide d’écrits féministes émanant de trois courants de pensée différents que nous avons étudié le désir sexuel chez la femme. Dès le départ, nous fûmes confrontées à des difficultés. D’une part, les écrits féministes demeurent des écrits davantage littéraires que scientifiques. D’autre part, il s’avérait impossible d’établir une grille d’analyse féministe unique.

En dépit de ces difficultés, nous sommes parvenues à identifier des facteurs sexistes susceptibles d’influencer l’expression du désir sexuel de la femme. Afin de nous aider dans notre démarche, nous avons interrogé quatre femmes concernant leur désir sexuel. Ces quatre femmes avaient toutes vécu de la violence conjugale. Par l’analyse des données empiriques et des données théoriques, nous avons identifié six facteurs particuliers qui, associés au désir sexuel de la femme, contribueraient à entraver l’expression de ce dernier.

Nous avons vu que la sexualisation du corps de la femme et l’objectivation de la femme étaient des facteurs particuliers associés de prime abord à la sexualité féminine et qu’ils seraient, par extension, associés au désir sexuel féminin et en entraveraient ainsi l’expression. Nous avons aussi observé que la maternité, la confusion quant à la définition du désir sexuel, l’amour et la nourriture étaient des facteurs particuliers associés plus directement au désir sexuel de la femme.

Nous croyons avoir atteint en partie l’objectif que nous nous étions fixé au début de notre étude. Nous pensons avoir démontré que les facteurs sexistes avaient une influence sur l’expression du désir sexuel des femmes. Toutefois, nous ne croyons pas avoir réussi à démontrer que ces facteurs pouvaient expliquer l’incidence prétendument plus élevée du manque de désir sexuel chez les femmes.

Cette étude présente toutefois certaines limites. D’une part, le nombre des sujets est restreint. Les résultats ne peuvent donc être généralisés et ne peuvent représenter l’expérience de toutes les femmes quant à l’expression de leur désir sexuel.

D’autre part, nous reconnaissons aussi des limites à l’analyse féministe. Conscientes de la difficulté que nous avons eue à mettre ensemble des écrits émanant de courants de pensée différents afin de circonscrire notre sujet d’étude, nous estimons que le caractère multiple et divers des courants de pensée féministes serait en soi une limite. Quoiqu’ils permettraient d’éviter un certain dogmatisme, ils rendraient difficile à la chercheuse la tâche de présenter une grille d’analyse claire et précise sur laquelle s’appuierait la démarche de recherche.

Nous croyons aussi que constitue une limite, la présomption existant dans l’ensemble des courants de pensée féministes qui prétendrait que le vécu d’une femme serait représentatif du vécu de toutes les femmes. Nous pensons qu’il serait dangereux de présumer une telle chose car cela équivaudrait à ne pas reconnaître le caractère individuel propre à chaque femme. Selon nous, il est vrai que toutes les femmes vivraient l’oppression mais elles le vivraient différemment et/ou à des niveaux qui les dissocieraient les unes des autres.

Compte tenu de leur condition commune d’oppression et de la nécessité d’offrir des modèles féminins, nous sommes d’avis que les femmes sexologues seraient celles qui pourraient le mieux aider les femmes dans leur démarche thérapeutique. Par contre, nous croyons que de plus en plus d’hommes seraient sensibilisés et partageraient une analyse féministe de la réalité sexuelle des femmes. Parmi eux, nous pensons que certains seraient en mesure d’aider la femme dans son cheminement, à l’intérieur d’une perspective féministe, en reconnaissant l’influence et l’impact des facteurs sexistes sur l’expression du désir sexuel de la femme.

Nous sommes conscientes que la lecture de notre étude laisserait à la lectrice un sentiment de découragement et plus particulièrement, qu’elle laisserait aux hommes un sentiment d’accablement. Nous sommes aussi conscientes que peu de place est laissée aux hommes à l’intérieur de notre étude tout comme à l’intérieur des courants de pensée féministes qui n’auraient pas inclus les hommes dans leur analyse. Nous croyons par contre que les hommes auraient un grand rôle à jouer. L’épanouissement du désir sexuel des femmes ne pourrait se faire sans leur implication. Cette implication pourrait se traduire par une ouverture à la propre définition du désir sexuel des femmes et à son expression.

Dans la perspective d’une étude ultérieure, nous croyons qu’il serait pertinent d’étudier l’impact de la conception sociale de la féminité sur le désir sexuel des femmes, le rôle de l’amour à l’intérieur de la sexualité féminine, les effets de l’apprentissage de la peur sur la sexualité féminine de même que les autres problématiques sexuelles présentées par les femmes dans une perspective féministe.

Il serait aussi très intéressant et très riche en apport d’étudier l’efficacité d’une approche sexologique d’orientation féministe dans le traitement du désir sexuel. Nous sommes conscientes de la complexité de l’application d’une telle étude. Non reconnue comme approche de traitement en sexologie, l’approche féministe n’en serait encore qu’à ses premiers balbutiements dans l’analyse des problématiques sexuelles de même qu’à ses premiers pas à l’intérieur de la sexologie. Nous croyons toutefois que l’approche féministe des problématiques sexuelles apporterait une vision différente, aidante et éclairante de certaines d’elles.

C’est pourquoi cette étude représente pour nous une esquisse qui se voudrait une première ouverture sur l’analyse des problématiques sexologiques vues avec des lunettes autres que celles habituellement utilisées en sexologie. Nous croyons avoir amorcé une réflexion qui nous l’espérons ira en s’enrichissant.

Section : Bibliographie

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Une Réponse to “Exploration du désir sexuel chez quatre femmes dans une perspective féministe”

  1. Lory Says:

    Ce qui m’a paru le plus intéressant dans ce texte, c’est de voir émerger, clairement et sans ambages (grâce à la méthodologie suivie et clairement expliquée), la notion de « Respect ».

    Il apparait à l’évidence que les femmes dénoncent par le biais de l’objectivation de leur corps (aux cours de différents processus dont celui de la maternité qui n’est pas des moindres et je dirais même le principal), le fait qu’il serve de réceptacle au désir et besoin dit « irrépressible » (comme pour la pseudo-justification du viol) des hommes. Réifié, le corps des femmes n’est plus qu’une « chose », équivalente à une poupée gonflable, servant à se vider les burnes.

    Il me parait que ce manque de respect est la première chose que les femmes récusent.


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