Déassujettissement : quelques réflexions sur la domination

29/08/2008

par Michèle Riot-Sarcey

sur http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=904



Première publication en février 1995
Mise en ligne le vendredi 5 décembre 2003

Tout d’abord un constat, sous forme d’évidence dont, il est nécessaire de rappeler l’efficacité : notre société, toutes les sociétés sont organisées, je devrais dire enserrées dans des réseaux de domination où les dominés, hommes et femmes, doivent se soumettre aux structures sociales qui président à leurs actes et déterminent, en partie, leur mode de pensée. L’objectivation des rapports de pouvoir est tellement intégrée à la vie courante que la réalité des multiples formes d’assujettissement est voilée, voire rendue invisible. Il importe d’en saisir les mécanismes afin de libérer une pensée souvent prisonnière des déterminismes qui la commandent, déterminismes qui se reproduisent insidieusement. D’un certain point de vue, le marxisme, dans sa version instrumentale et donc appauvrie, au même titre que l’idéalisme libéral, a contribué à renouveler les modes de pensée contraints. Par l’interprétation réductrice, an-historique d’une pensée en mouvement, il a empêché que se développe la réflexion critique, seule à même de permettre un processus de subjectivation de l’individu – Processus nécessaire à l’expression d’une liberté, au sens autonome du terme, dont l’apprentissage doit être réinventé, tant l’habitude de la liberté soumise s’est inscrite dans le mode d’être de la plupart des individus.Le travail, condition d’existence des sociétés, fut très tôt objet d’analyse. La domination universelle de la « valeur d’échange » sur les hommes, nous dit Adorno, empêche les sujets libres d’être des sujets, rabaisse la subjectivité elle-même à un simple objet. L’universalité devient précisément le lieu de la non-vérité, lieu privilégié où s’exercent toutes les formes de contraintes : contraintes physiques, morales, contraintes visibles mais aussi contraintes inculquées, contraintes intériorisées. Le travail n’est cependant qu’un des domaines où s’exerce la domination.

« Le travail ne doit être hypostasié sous aucune forme, que ce soit celle du labeur manuel ou celle de la production intellectuelle. Une telle hypostase ne fait que répéter l’illusion de la prédominance du principe productif. [1] »

Compte tenu de la prédominance théorique de la « valeur d’échange » dans la pensée critique, on a longtemps cherché à penser la domination des femmes du point de vue de leur exploitation économique, exploitation qui les visait en tant que catégorie soumise et doublement assujettie. Les travaux pionniers de Christine Delphy sur le travail domestique s’inscrivent dans cette continuité critique. Ceux de Colette Guillaumin sur l’identité des comportements sexistes et racistes mettent en lumière l’invisibilité du travail des femmes comme de celui des esclaves. Enfin, ceux de l’anthropologue, Paola Tabet [2], trop peu connus encore, à propos de « la production d’enfant » et de « la reproduction forcée » mettent l’accent sur un domaine de contrainte qui est resté dans l’ombre de l’anthropologie traditionnelle. Ces approches ont, en quelque sorte, soumis à la question les rôles sociaux perçus jusque-là comme des avatars du système ou pour le moins des effets de la division naturelle des sexes. Ils ont ouvert la voie à la construction sociale des genres et permis de saisir la catégorie « femmes » comme une catégorie construite qui, d’un certain point de vue, précède ou en tout cas accompagne la partition des rôles et donc l’assujettissement des femmes au système de pouvoirs en général et à la domination économique en particulier.

Cet assujettissement singulier s’étend à tous les domaines de la vie dont, il faut le rappeler, le travail n’est qu’un des aspects. C’est pourquoi il me semble utile de revenir à cette construction sociale. L’existence même de cette singulière catégorie, qui n’a de réalité que par la négation dont elle fait l’objet, ou si l’on veut par les privilèges négatifs qui la constituent, préside à l’expression du pouvoir à l’œuvre. Elle est, si j’ose dire, consubstantielle des pratiques sociales de pouvoir. Les rapports sociaux, dont la domination de sexes est l’élément clé du système, au cœur de la hiérarchie sociale, ne perdurent et ne se reproduisent qu’à partir de ce socle fondateur. Ne perdons jamais de vue que le pouvoir s’exerce de l’un sur l’autre. Et l’existence de l’autre en tant qu’autre est pensée le plus souvent comme condition de possibilité de la liberté de l’un. A partir de ce constat – banal, mais oh ! combien déterminant pour comprendre la plupart des présupposés qui sous-tendent la naissance de l’État moderne, l’idée de souveraineté, l’extension de citoyenneté – l’universel peut être repensé, dans son utilisation, voire son instrumentalisation, dans sa non-vérité. Jusqu’alors, les analyses historiques et théoriques n’ont guère permis de penser la tension entre universel et particulier. Son emploi commode évite, dans la plupart des cas, d’interroger le référent qui jamais n’est neutre mais toujours masculin. L’appropriation de la liberté par les uns au détriment des autres s’accompagne toujours d’une production qui échappe à l’économie, celle de l’autre qui est de fait masquée par l’analyse d’ensemble des sociétés, à l’intérieur desquelles on ne distingue plus mais on englobe les uns et les autres, de peur de rater l’essentiel de la reproduction du système, ou de sa permanence. Or, cet évitement, calqué sur le système lui-même, est au cœur des erreurs d’analyse des rapports de domination.

Mise en lumière par les anthropologues, la force sociale des rapports inégaux entre hommes et femmes est apparue comme essentielle pour comprendre le socle sur lequel reposent la plupart des civilisations. Mais, malgré le renouvellement dont ils font l’objet, et dont la visibilité est perceptible au chercheur rigoureux, trop présents, ces rapports sont identifiés le plus souvent à des invariants. Non historicisés, ils sont vus comme des conservatoires de civilisation ou des nécessités sociales. Une partie des anthropologues de renom s’est ralliée au concept d’englobement forgé par Louis Dumont [3]. Entre la hiérarchie et le conflit, l’auteur a adopté la hiérarchie parce que, dans sa structure, la hiérarchie impliquerait l’« inversion », c’est-à-dire permettrait d’échapper à la domination globale sous la forme de l’assujettissement par exemple, le pouvoir civil des uns serait compensé par le pouvoir domestique des autres, le pouvoir public de l’un serait compensé par le pouvoir privé de l’autre. Comme nouvelle façon de valoriser la complémentarité des sexes dans l’inégalité, ce point de vue ne devrait susciter de commentaires que dans le cadre restreint où il est émis, si ce n’est que cette opinion particulière, empreinte de présupposés politiques non avoués, théorisée par des spécialistes, est très largement partagée par les différents courants de pensée qui participent à l’élaboration de l’opinion commune, hâtivement classée dans la catégorie des mentalités.

Par la non-prise en considération de la hiérarchie fondatrice et donc conservatrice des sociétés inégales, un certain nombre de marxistes, même les plus critiques, ne se distinguent guère de cette vision libérale du monde dont l’objectif, presque énoncé, est la conservation de l’ordre social. Réduisant la domination de sexe à sa dimension économique, ces derniers manquent l’analyse critique de la construction de l’autre. Or, cette construction, à laquelle participent les dominés eux-mêmes, est la garante de la reproduction du système. En éludant cette forme de domination, ils s’interdisent, en fait, de subvertir fondamentalement le système économique et politique qu’ils combattent. Ainsi, par exemple, la reproduction de la domination de sexes, dans les partis ou groupes assimilés, sera perçue comme secondaire, au même titre que les rapports privés des militants qui, par leurs pratiques quotidiennes autant que par leurs élaborations théoriques, permettent de renforcer le socle même de l’ordre et de la hiérarchie sociale contre lequel ils s’insurgent.

A ce stade de la réflexion, il importe d’être précis sur la signification et l’usage des mots.

Entre l’exercice du pouvoir et la perpétuation d’une domination, inscrite dans la structure sociale et reconduite dans les institutions, entre le fait d’agir et l’acte de soumettre, toute une gamme de distinctions est perceptible et nécessaire à analyser. Je me rallierai volontiers à la définition de Michel Foucault selon qui, l’exercice du pouvoir est un mode d’action des uns sur les autres, mode d’action qui agirait sur les actions propres des individus. C’est là qu’intervient la domination.

Le pouvoir est inséré dans des rapports inter-individuels ou l’autorité et/ou la force interviennent. Ce rapport est en acte dès l’enfance. L’enfant est agi et, pour se distinguer, il doit, dans un processus d’abord d’identification, puis d’individuation, enfin de subjectivation devenir lui-même. Mais, très tôt ou très vite, ces rapports de pouvoir se muent en rapports de domination qui s’inscrivent ou sont inscrits dans les institutions. Les rapports humains sont ainsi transformés en rapports inhumains et l’agir des hommes devient force des choses. C’est ainsi que l’exercice du pouvoir passe de l’acte humain, évolutif et transformable, à la pratique du règne : les individus, pris dans un dispositif de relations intangibles, sont soumis à une domination donnée comme une invariance.

Dans l’acte de dominer, il n’y a plus d’action de réciprocité ; les rapports inter-individuels sont figés dans des identités sociales dont la conceptualisation masque la réalité des dominés. Aujourd’hui, la multiplicité des identités collectives contribue à rigidifier les rapports et à pérenniser la domination dans des inégalités construites à travers des représentations culturelles modelées dans un esprit de contrainte et dans un but d’enfermement. La résistance à l’uniformité et à la soumission, qui ne manque pas d’être signifiée, n’est souvent pensée qu’à l’aune de la catégorie dont l’hétéronomie est écartée. Aussi la réalité des individus multiples, qui se meuvent dans une configuration plurielle, s’efface-t-elle devant ces entités collectives dont la figure détermine le comportement des individus placés dans l’incapacité de devenir sujets de leurs propres actes.

Si j’ai voulu élargir la réflexion au-delà du fonctionnement social, fondé sur le contrôle du travail des hommes et des femmes, c’est, on l’a compris, afin de mettre au jour un processus systématiquement occulté par ignorance ou par mesure conservatoire. Par incapacité à penser les rapports de pouvoirs qu’ils subissent ou qu’ils transforment en domination, des hommes, et aussi des femmes, contribuent à pérenniser le système en le renouvelant. La pérennité apparente du système est favorisée par le comportement social des individus, hommes et femmes. Dans le fonctionnement hiérarchique des rapports sociaux, les uns ont tendance à s’identifier au leader, au chef, au responsable, à l’homme de pouvoir, les autres, par nécessité d’être reconnu(e)s, peuvent s’adapter aux normes et aux modèles sociaux dont l’efficacité est requise pour le maintien de l’ordre établi.

Pour l’essentiel et pour aller vite, le monde, les rapports humains se pensent à partir d’outils voire de modèles théoriques et en fonction d’une pratique politique. Un constat s’impose : les individus, même les plus critiques, ceux qui rejettent l’universel comme non-vérité, pensent, s’identifient, analysent, instrumentalisent ce monde à partir de concepts ou d’un penser philosophique qui n’ont cessé d’occulter l’existence même des femmes en tant qu’êtres humains. Visibles en tant qu’êtres sexués, les femmes sont placées dans l’ombre de l’humain, totalement rempli par le genre masculin qui se l’approprie. La pensée abstraite, dans son concept, renvoie toujours à un neutre singulièrement masculin. Pendant des siècles, l’accès à l’individualité pleine et entièrement humaine fut rendue possible aux femmes, que ce soit par le discours ou par la pratique politique. La femme ne fut pas pensée comme individu humain, au même titre que l’homme, mais comme être sexué. La différence sexuelle servit de bâti à la différenciation sociale. Longtemps le discours d’une gemme, —discours politique, discours philosophique – fut perçu comme un non-sens, ou plus précisément entendu comme propos émis par un être sexué qui se logeait dans le discours d’un autre. Le maître à penser n’était jamais une femme mais toujours UN maître. De l’ombre, les femmes pouvaient être mises en lumière, voire vivement éclairées, posées sur un piédestal, par nécessité de construire une culture en opposition à la nature qu’elles représenteraient. Elles devenaient cette « autre », garante de l’existence de la civilisation. La nature, toujours redéfinie, à laquelle le devenir des femmes était identifié, était alors la condition d’existence de la structure politique. En l’absence de cette assignation de l’autre à une place souhaitée immuable, à la fois lieu de conservation et condition de possibilité de l’épanouissement de l’un, la civilisation, au sens ou l’entendait Fourier, s’effondrait ou risquait de ne pas être. Dans ce mode de penser le monde, où la distinction « implicite ou marquée » est introduite entre le général – au référent toujours masculin – et le particulier sans cesse redéfini, les femmes n’ont accédé au monde social que comme filles, épouses ou mères, et uniquement comme telles, statut particulier qui n’est pas propre aux civilisations modernes. Ainsi souligne Nicole Loraux : la distinction est bien lisible entre « théos » et « théa », le « dieu » en sa généralité et la déesse en sa « sexuation » [4].

Objets de connaissance, les femmes furent rarement sujets de discours. Mieux que d’autres théoriciens, les psychanalystes ont perçu cette occultation vécue comme tension par les « individues » qui la subissent : « Aucun des piliers de la théorie n’est donc en elles. Et elles sont cependant le pilier (en tant que cause de l’ensemble) de tout le mouvement des pensées et des actes, au sens ou l’analyse elle-même ne s’est pas fomentée autrement [5]. »

Or, le travail théorique qui ne se donne pas les moyens de prendre en compte l’analyse des rapports de domination s’interdit la critique d’ensemble. De fait, il est réfléchi de l’intérieur du système auquel il participe et non de la place de l’observateur extérieur qui s’est refusé à l’entretenir. C’est l’extériorité conquise qui établit la distance nécessaire à l’analyse d’un système qui assujettit. Cela suppose, il est vrai, de lire et relire les classiques de ce point de vue. Par exemple, comment est-il possible de concevoir un numéro spécial « Hegel », en l’absence d’une réflexion sur le mépris entretenu par le philosophe à l’égard des femmes en général et de leurs incapacités publiques en particulier ? Cet interdit participe de la totalité de la pensée du maître influent qui a marqué le mode de penser la liberté… des hommes, exemple parmi tant d’autres, dont l’analyse critique a été largement mise au jour. L’invisibilité des femmes ou leur instrumentalisation ne peut être mise à l’écart d’une pensée critique pas plus qu’elle ne peut être abstraite du renouvellement de l’épistémologie. Mais, dans la plupart des cas, il est pensé possible de faire l’économie des travaux des féministes pour renouveler un mode de pensée ou subvertir les rapports sociaux existants (mais s’agit-il d’un penser ou est-ce une pratique impensée ?). Le changement actuel ou plutôt l’inflexion perceptible dans des travaux comme ceux de Bourdieu ne doivent pas faire illusion. Le médiatique sociologue peut encore se permettre d’emprunter outils conceptuels et analyse critique aux féministes, sans les citer. Le travail théorique des féministes, en France ou à l’étranger, reste, pour l’essentiel, dans la clandestinité. Le savoir normatif comme l’élaboration de la pensée critique est, avec le pouvoir politique, un des bastions masculins. Comment s’en étonner ? Mais les intellectuels, qui se voudraient intellectuels non-organiques, au sens gramscien du terme, devraient méditer cet état des choses et des hommes s’ils veulent participer à un quelconque dépassement du système qu’ils dénoncent.

De même que le savoir théorique, le pouvoir politique t réservé à « une communauté de semblables ». Je l’ai montré ailleurs, comme d’ailleurs beaucoup d’autres chercheuses, que ce soient Joan Landes ou Carole Pateman, la construction d’une catégorie particulière, dans les principes libératoires, à la fois exclue et incluse du langage conceptuel censé prendre en compte le genre humain, la construction de l’autre ut la condition d’existence des républiques ou des démocraties modernes dites représentatives. La liberté n’a jamais été pensée dans sa réalité publique à partir de l’autonomie de la personne humaine, mais a toujours été élaborée par rapport à une dépendance. L’homme était le représentant naturel de sa famille dont les membres étaient inégalement libres, mais également dépendants. A chaque élargissement du corps civique, il était ainsi nécessaire d« ’inventer »une nouvelle dépendance, un nouveau rapport de domination : les femmes, les juifs, les noirs, les étrangers, les immigrés, comme si la construction sociale d’individus dépendants était la condition de la liberté de celui qui accède à son exercice public par la pratique de la domination ; comme si la domination était le principe actif de l’accès à la liberté des uns au détriment des autres : ceux-ci, toujours identifiables et identifiés hors du corps politique. Le modèle libéral s’est imposé à tous les partis dont la structure organisationnelle fut fondée sur la même hiérarchie, pas toujours du même type, mais dont la finalité, non explicitée mais pratiquée, était identique : préparer, former une élite éclairée à laquelle pourraient s’identifier les autres, les masses ou les individus rares des groupuscules.

Dans ce processus, l’« appropriation des femmes » comme le souligne Nicole-Claude Mathieu fut un « coup de force permanent », appropriation souvent non violente, mais toujours dans une stratégie d’englobement, par un dispositif de contraintes. Cette appropriation fut la condition d’existence des sociétés politiques. C’est pourquoi, sachant « qu’il est difficile d’expliquer que les armes sont destructrices quand les armes imposent la loi », il faut savoir que tout individu conscient des réalités du monde auquel il est assujetti devrait se saisir de ce rapport fondateur pour le dépasser en se donnant les moyens de sortir de la communauté théorico-politique qui l’emprisonne plus sûrement que le travail auquel il est astreint.

De cette « violence existentielle » (Nicole-Claude Mathieu) et de cette « double contrainte » (Colette Guillaumin) [6], il est difficile de sortir.

L’assignation autoritaire à chaque personne d’une identité dont les principes lui sont extérieurs est vraie pour tous, mais l’hétéronomie de l’identité « femmes » est renforcée par les organisations d’hommes qui lui refusent, de fait, l’accès à l’individualité pleine et entière. Il n’y a pas d’équivalence entre les organisations d’hommes et les organisations de femmes : dans ce rapport de domination, les rapports inter-individuels sont plus forts que les rapports collectifs. Les femmes sont à la fois dans l’histoire des hommes et hors de cette histoire. Il n’est pas possible de penser la transformation de ces rapports dans les mêmes termes que la domination économique ou les conflits de classes. Le rapport de force est mis hors de ce jeu où s’entremêlent volonté d’être et nécessité d’être aimé. Or, se penser femme assujettie à un système auquel on veut mettre un terme suppose une reconnaissance de soi par l’autre. Il est impossible d’accéder à cette reconnaissance dans l’isolement [7]. Les groupes de pression sont ponctuels, sans structures permanentes et la conscience de genre est discontinue. Quant à la conscience féministe, elle ne peut permanence résister à la farouche contestation dont elle fait l’objet par ceux qui sont considérés comme ses alliés. Il est de notoriété publique que la promotion des femmes dans les partis, dans les groupes ou dans les lieux où savoir et pouvoir s’entremêlent est toujours inversement proportionnelle à leur engagement féministe.

De fait, la catégorie femme, constamment minorée, impose un déterminant aux « individues » femmes qui, ponctuellement, les conduit à se situer par rapport à ceux qui assujettissent l’ensemble. Danièle Kergoat a bien montré, dans son étude sur les ouvrières, combien l’identification à la catégorie femme était difficile, voire impossible. Toujours le négatif l’emporte sur le positif et, pour exister au regard de la communauté, l’« individue » femme se doit de se distinguer de ces autres à qui l’individualité pleine et entière est déniée. Seul un large mouvement, celui des infirmières, a permis l’émergence d’une conscience d’assujetties en tant que femmes, mouvement qui a conduit à définir de nouvelles formes de luttes [8].

Nous sommes aujourd’hui au tournant d’une réflexion critique et dans la capacité de mettre en oeuvre un renouvellement épistémologique et politique, tournant possible si nous acceptons de réinterroger concepts et outils théoriques du point de vue de la part restée dans l’ombre de la pensée dominante. Il ne peut être possible d’envisager l’émergence d’un mouvement à même de s’engager dans une démarche de désassujettissement des multiples formes de pouvoirs à l’œuvre qu’à la condition de prendre en compte le rapport de domination des uns sur les autres dans une pratique qui met en jeu l’individu un par rapport à l’individu autre. De cette pratique, la domination des hommes sur les femmes est la figure emblématique. Mais cela suppose que les théories féministes cessent d’être marginalisées et soient partie intégrante des théories politiques renouvelées. A défaut, les hommes de savoirs, même les plus marginaux par rapport aux pouvoirs en place, se condamnent à l’incomplétude et donc à une certaine forme d’inefficacité.

[1] Theodor W. Adorno, Dialectique négative, critique de la politique, Paris, Payot, 1978, p. 142.

[2] Paola Tabet, « Fertilité naturelle, reproduction forcée, L’Arraisonnement des femmes », Essais en anthropologie des sexes réunis par Nicole-Claude Mathieu, Cahiers de L’homme, Paris, Hautes Études, 1985.

[3] Voir à ce propos Mary Douglas, Hiérarchie et voix de femmes (Angleterre, Afrique), Philosophie et Anthropologie, Espace international, Paris, Centre Georges Pompidou, 1992.

[4] Nicole Loraux, Qu’est-ce qu’une déesse ? Histoire des femmes, dir. gén. Georges Duby et Michèle Perrot, 5 vol., L’Antiquité, sous la dir. de Pauline Schmitt Pantel, vol. I, Paris Plon, 1991.

[5] Wladimir Granoff, La pensée et le féminin, Paris, Minuit, 1976, p. 287.

[6] Voir Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1992.

[7] Voir Mary Douglas, op. cit.

[8] Voir à ce propos Danièle Kergoat, Françoise Imbert, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier, Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, Paris Lamarre, 1992.

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2 Réponses to “Déassujettissement : quelques réflexions sur la domination”

  1. jessie Says:

    « De fait, la catégorie femme, constamment minorée, impose un déterminant aux « individues » femmes qui, ponctuellement, les conduit à se situer par rapport à ceux qui assujettissent l’ensemble. Danièle Kergoat a bien montré, dans son étude sur les ouvrières, combien l’identification à la catégorie femme était difficile, voire impossible. Toujours le négatif l’emporte sur le positif et, pour exister au regard de la communauté, l’« individue » femme se doit de se distinguer de ces autres à qui l’individualité pleine et entière est déniée. »

    c’est un peu ce que je voulais dire quand je parlais de la misogynie générale et généralisée, et que même les féministes sont misogynes : face à une ou des femmes aliénées, ou du moins plus aliénées que soi, la féministe peut avoir tendance à « mépriser »
    mépiser la « femme-femme » plutôt que de mépriser la féminité dans laquelle est est engluée, aliénée, au profit des hommes
    face à une « bimbo » ou une « bobonne » (terme symbolisant l’esclave domestique aliénée à son rôle socialement prescrit, les féministes se montrent souvent méprisantes, nonobstant l’aliénation de ces personnes, assujéties à une logique et un système qu’elles ne contrôlent pas, dont elles ne sont pas concientes, voire qu’elles nourrissent et perpétuent par leur comportement et leur actes en niant farouchement leur aliénation et leur victimisation : parce que le déni fait aussi parti de l’aliénation, comme un alcoolique niera sa dépendance à l’alcool et, tant qu’il sera dans le déni, il ne pourra pas en guérir, mais ce déni fait partie de la maladie alcoolique, il est une composante de la maladie, il est aussi la maladie

    hé bien l’invisibilité de l’aliénation féminine fait partie de cette aliénation, et même quand on en est consciente, donc féministe, on demeure aliénées à un système de valeur qui méprise et dévalorise les femmes en tant qu’individues, et la féminité à travers ces individues

  2. wildo Says:

    Ben oui comme quoi être consciente ne résoud pas tout dans le fond … et d’ailleurs il est, a mon avis, impossible d’être totalement libre d’un point de vue féministe à moins de vivre … seule, sur une autre planète … donc penser soit en terme de reclusion, soit d’autarcie … c pas encore gagné !
    8) … Le monde dans lequel je vis me laisse très peu d’espoir … seule solution se faufiler dans les interstice pendant qu’il est encore temps …


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