De radical à intégrales par Nicole Brossard

03/09/2008

vendredi 13 avril 2007 La lettre aérienne

par Nicole Brossard

poète, romancière, essayiste

Si le patriarcat est parvenu à ne pas faire exister ce qui existe, il nous sera sans doute possible de faire exister ce qui existe. Encore pour cela faut-il la vouloir en nos mots très réelle cette femme intégrale que nous sommes, cette idée de nous qui comme une certitude vitale serait notre penchant naturel à donner un sens à ce que nous sommes.

S’interroger sur ou affirmer l’émergence d’une culture au féminin dans le contexte des millénaires et au présent d’une civilisation patriarcale est un projet que je ne saurais envisager autrement qu’autour d’une seule expression : faire sens. Car lorsque nous parlons de culturel il nous faut nécessairement parler de codes, de signes, d’échanges, de communication et de reconnaissance. De même, nous faut-il parler d’un système de valeurs qui d’une part, détermine ce qui fait sens ou non-sens et qui d’autre part, normalise le sens de manière à ce qu’excentricité, marginalité et transgression puissent être identifiées comme telles afin d’être contrôlées si besoin est. En d’autres termes, je voudrais ici aborder la question du sens et du non-sens, là où perceptions, désirs, réalité, fiction et idéologie se rencontrent, s’annulent ou se transforment. Car rien ne se perd de ce qui fait sens ou non-sens : tout peut en effet s’achever dans une camisole de force ou se poursuivre dans une oeuvre. En d’autres termes, en corps, me faudra-t-il parler du système patriarcal et de sa tenace volonté de durer en nous tenant à l’écart de la magie des mots – par magie des mots, j’entends ce qui procède à l’élaboration de la pensée et à son émotion, ce qui transforme, ce qui motive l’être, l’être que je suis ou celle que je pourrais être ou encore celle que je désire être au point de la devenir dans un présent inaliénable, au point d’être ce qui m’arrive, c’est-à-dire ce que je suis.

I. Vivre à sens unique

Entre la phrase de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme : on le devient » et celle de Jacques (*) : « La femme n’existe pas », l’effet sémantique du mot femme nous permet de penser que dans un cas comme dans l’autre, parler de la femme ne saurait être adéquat qu’en un lieu dit de fiction, ou pour reprendre le sens étymologique du mot fiction, en un lieu de mensonge et de ruse. Pourtant, si le contenu de ces deux affirmations semble concorder, « la femme est une fiction », il en va tout autrement de ce qui les a produites. Alors que l’énoncé de Simone de Beauvoir est le fruit d’une recherche qui aboutit au douloureux constat de la non-existence de l’être femme, l’énoncé de Jacques est la répétition d’une formule politique ayant fait ses preuves, soit la fortune des maîtres.


Femme, à sens unique, serait donc un mot sans autre racine que patriarcale. Or à la racine des mots, il y a ce que nous croyons être.

A) AVOIR UN ACCENT

Enracinées dans une terre sémantique étrangère, nous avons fait nôtre une substance (l’homme) sans comprendre que la racine est « ce qui croît en sens inverse de la tige ». Racine signifie aussi « élément irréductible d’un mot, obtenu par élimination de tous les éléments de formation et indices grammaticaux et qui constitue un support de signification ». Ce qui revient à dire, dans l’analogie que j’ai choisi d’établir, que l’homme-racine est support de signification uniquement dans la mesure où sont éliminés du discours tous les éléments de notre formation sociale, perceptuelle, intellectuelle et sexuelle. De plus, l’homme n’est racine que si les indices grammaticaux de notre existence sont supprimés et là je pense bien sûr au e muet ainsi qu’à tous les féminins systématiquement évincés par le masculin ou mieux encore neutralisés au masculin.

D’avoir fait en sorte, par la force du code et de la loi et par habitude ensuite, que chaque femme fasse sienne la substance sémantique patriarcale est la plus grande réussite du patriarcat. Mais cela n’a pourtant pas empêché que bien assimilée, mal assimilée ou non assimilée, cette langue étrangère qui pourtant nous habite familièrement, nous la parlons toutes avec un accent. C’est d’ailleurs à cet accent que nous pouvons nous reconnaître sans pour autant nous comprendre. Ce n’est donc pas avec des mots que dans un premier temps nous pouvons nous reconnaître car nous sommes encore incapables de nous prendre aux mots, autrement dit, au sérieux.

Non, c’est à l’accent, c’est-à-dire à un écart par rapport à la norme, mais à un écart que l’on constate par une augmentation d’intensité à l’emploi de certains mots, sur certains sons, car l’accent est un son expressif. Il n’y a pas encore de rapprochement entre nous par la pratique collective de l’écart sémantique. A ce stade, il n’y a pas encore de féministes, il y a des femmes, ici et là, dispersées, illettrées, soit, lettrées par il, fortes et courageuses ou faibles et fatiguées.

Ce que je viens de dire n’aurait aucun sens (en termes de direction et de mouvement) si la reconnaissance des femmes entre elles par l’intensité de leur accent n’était suivie d’une fréquentation assidue. La fréquentation des femmes augmente l’intensité en chacune de nous comme si chacune s’apprêtait à dévoiler le volume qu’elle abrite et qui l’habite.

B) L’INTENSITÉ

Or l’intensité est ce par quoi je m’enracinerai dans le lieu qui me ressemble. Or l’intensité est ce par quoi je m’initierai à d’autres femmes. Les racines sont aériennes. La lumière qui les nourrit, nourrit tout à la fois la pousse (la culture) et la racine. La racine est intégrale et aérienne. La lumière est cohérente.


L’intensité peut-elle provoquer des écarts sémantiques ? Est-elle ce par quoi le fond de notre pensée peut s’inscrire en toutes lettres au grand jour ? Est-elle ce qui donne le courage ? L’intensité est-elle intention ?

Ce qui est intense ressemble à une force par laquelle nous dépassons la mesure ordinaire, la norme. Lorsque nous disons « j‘ai dépassé ma pensée » ou encore « les mots ont dépassé ma pensée », que voulons-nous dire, nous qui avons été imbibées de fiction patriarcale, habituées à taire nos perceptions, nos intuitions, nos certitudes les plus vitales ? Dépasser : « laisser en arrière, derrière soi en allant plus vite »/ « aller au-delà de ce qui est possible ou imaginable ». Mais comment parvient-on à dépasser sa pensée avec des mots étrangers ?

Ce qui caractérise les personnes qui ont un accent, c’est qu’elles déforment les sons et que par conséquent elles risquent chaque fois qu’elles s’expriment en langue étrangère de créer des malentendus, des équivoques, voire même du non-sens. De plus, elles risquent de mettre l’accent, c’est-à-dire d’amplifier là où, en principe, il n’y a pas lieu de le faire, là où ça ne se fait pas.

Il suffit de peu pour que god devienne dog, il suffit de rien pour que lorsque je prononce « elle est comme on nomme », on entende « elle est comme un homme ». La magie des mots est ce parcours et ce par quoi nous pouvons aussi transformer la réalité ou le sens que nous donnons à la réalité.

C) LES DIFFERENCES

Or la magie des mots advient aux femmes intenses, mais tout intenses qu’elles soient, n’avons-nous pas précédemment identifié des différences entre elles et qui sont liées au fait d’avoir bien assimilé (faire un bon usage lexical, grammatical et syntaxique), mal assimilé (faire un usage erroné de plusieurs mots) et non-assimilé (manquer de vocabulaire, ne pas subordonner les mots, établir le contact à l’aide d’un collage expressif) la langue étrangère.


Différences qui ne sont pas sans conséquence pour le sens que nous donnons aux mots. Ainsi, à titre d’exemple, peut-on imaginer trois formulations pouvant servir de support à la définition du mot femme : une femme est un homme, une femme est une femme, une femme, c’est moi. Trois manières donc d’intervenir au mot femme : synonymique (à noter qu’un synonyme « sert à éviter une répétition »), tautologique (à noter qu’une tautologie est un « vice de forme ») et polysémique (parce que le moi prononcé par chaque femme a un sens différent). Il y aurait aussi ici matière à conjuguer le verbe être à plusieurs temps. Mais à ce stade-ci, quelle que soit l’expression que nous choisissons pour nous définir et par le fait même pour définir le mot femme, chacune d’entre nous est radicalement convaincue que l’expression qu’elle utilise fait sens dans sa vie et par voie de conséquence dans la vie. Oui, chaque expression fait bel et bien sens mais, phénomène étrange, alors que chacune des formulations marque une approche différente de la perception que les femmes ont d’elles-mêmes, toutes trois convergent dans le même sens : sens unique.

Une femme est un homme

Bien que l’expression sonne faux à l’oreille et à l’entendement, je crois que si nous l’intériorisons comme vraie, c’est qu’elle nous est transmise subliminalement comme étant notre seule chance de participer au rituel social (discours, science, politique, etc.). La volonté de participer fonderait le sentiment que nous avons le droit et même le devoir de revendiquer au nom de l’homme : justice, liberté, fraternité, égalité. C’est aussi ce qui nous permettrait d’expliquer pourquoi tant de femmes préfèrent s’engager dans des luttes politiques qui les concernent en tant que Québécois, que travailleurs, etc., plutôt que d’intervenir politiquement en tant que féministe.

Une femme c’est moi

Autre définition de soi-femme qui sous-entend que c’est aussi au nom de l’humanité (c’est-à-dire de l’homme qui sommeille en nous) que nous pouvons revendiquer autonomie, subjectivité, individualisme et créativité. Une femme, c’est moi, c’est aussi ce qui explique pourquoi tant de femmes créatrices ont refusé et refusent encore de s’identifier aux femmes. Poètes, artistes, cinéastes, psychologues, sociologues, etc., plusieurs d’entre elles ne disent-elles pas au masculin que l’art et la science n’ont pas de sexe.


Voilà donc au départ deux formules qui enracinent les femmes dans l’homme et qui assurent à ce dernier une solidarité digne de son nom.

Une femme est une femme

Si l’expression est un vice de forme qui nous renvoie à la biologie ou au pis-aller peut nous permettre de revendiquer une différence qui n’a que trop été systématisée en sens inverse de nos énergies, quelle humanité pouvons-nous y trouver ? Qui donc étant femme voudrait prendre le risque d’être une femme, c’est-à-dire une fiction dont elle ne serait pas à l’origine. Dans le lieu qui la cerne, la femme n’existe pas, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas sens. Hors du lieu qui la cerne, elle apparaît comme non-sens. C’est donc dire que quiconque prétend à l’humanité ne saurait s’y identifier et encore moins lui être solidaire. Or il advient que quelques femmes se sont mises à prétendre le contraire. On les appelle féministes radicales et leur humanité se trouve justement là, dans la conquête qu’elles font mot à mot, corps à corps, de l’être femme.

Donc si ce n’était d’une conscience féministe radicale intervenant au mot femme, chacune des trois expressions se solderait par un renforcement du sens unique patriarcal.

En intervenant au mot femme, ces femmes que sont les féministes radicales ont alors mis le doigt sur le bouton qui donne accès à la magie des mots.

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Une Réponse to “De radical à intégrales par Nicole Brossard”

  1. wildo Says:

    « Personnellement, je ne crois pas qu’une culture au féminin soit viable à long terme (je veux dire par là qu’elle engendre d’autres spires) dans un système de pensée linéaire/binaire, ni même qu’elle puisse surmonter les affres d’une savante dialectique fondée sur la raison patriarcale.

    Non, la vitalité d’une culture au féminin me semble plutôt liée à un système de pensée et de perceptions qui unirait simultanément en des figures tridimensionnelles les objets de notre pensée que nous avons jusqu’ici été forcées de voir en surface, sans en connaître le volume. C’est du volume de nos pensées que l’intégrales surgit. »

    Sortir des mots ?
    Se vivre, j’être ?
    masc/fem ça me gave tellement, je suis saturée
    grave

    je suis d’abord être
    pensée
    action

    moteur


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