L’AMOUR EN MILLE RECETTES Romans roses pour femmes modernes

04/09/2008

septembre 1998

sur http://www.monde-diplomatique.fr/1998/09/COQUILLAT/10968


DEPUIS des décennies, « Nous deux » ou la littérature de gare ont fait rêver des dizaines de millions de femmes et, parfois, des hommes. Pourtant, loin de constituer un genre figé, les romans roses ont évolué avec leur temps et avec leur public. Ils ont su s’adapter aux changements de la société et tentent toujours de répondre aux questions que les lectrices se posent sur la vie, les relations sexuelles, le couple, le bonheur, l’amour. Mais rien ne dit que les lectrices soient dupes des recettes qu’on leur propose…

Par Michelle Coquillat

Le marché du roman de gare est dominé par Harlequin, une marque anglo-saxonne dont les pôles éditoriaux ont le Royaume-Uni, le Canada et les Etats-Unis. Les tirages de Harlequin sont énormes : dix collections dont la plus importante, la série « Azur », vend en France 2 400 000 exemplaires par an. Quarante-cinq à cinquante titres sortent chaque mois, c’est-à-dire plus d’un livre par jour, et cet éditeur fait vivre sept à huit cents auteurs, des femmes pour la plupart, toutes anglo- saxonnes.

Chaque collection a sa connotation propre. Ainsi, « Azur », la plus populaire, se refuse au réalisme social et exploite l’intensité de la passion d’une façon anachronique jusque dans ses titres : La Belle et l’Aventurier, Les Amants du paradis, Les Jeux du désir, La Femme insoumise. Mais il y a aussi la série « Blanche », très populaire en France, qui propose des romances médicales, la série « Suspense », créée en 1994, ou la série « Sixième Sens » (cette dernière étant très prisée des jeunes filles et jeunes femmes), la série « Historique » (dont les romans sont plus longs, 350 pages au moins), la série « Best Sellers », qui se veut plus moderne, moins « rose », ou la série « Amours d’aujourd’hui », axée sur les problèmes contemporains comme la transplantation d’organes, les rêves New Age, ou encore la parapsychologie.

Dans les deux séries « Azur » et « Blanche », Harlequin innove et cherche à renouveler son public, lequel compte, il faut le noter, 25 % de femmes ayant des diplômes universitaires. Des femmes éduquées que la convention romanesque ne rebute pas, pas plus que les répétitions, la lourdeur du récit et le schématisme systématique. Dans l’ensemble, le lectorat est très jeune, particulièrement en France où n’existe pas la honte qu’on trouve chez les jeunes Anglo-Saxonnes à acheter publiquement ces romans sentimentaux. Personne ne paraît trouver surprenant que des jeunes filles se gavent d’une littérature dont les effets étaient déjà dénoncés par Flaubert dans Madame Bovary.

S’il est clair que les dernières séries des romans Harlequin ont évolué, les collections les plus populaires continuent de propager des stéréotypes, en particulier celles qui sont courtes et bon marché (16 francs les 150 pages). Dans les collections « Azur » ou « Blanche », par exemple, la femme trouve le bonheur amoureux (la seule quête valable à ses yeux) en se soumettant à un homme autoritaire qui la prendra en main. Lui, mieux qu’elle-même, sait ce qu’en fin de compte elle désire. En lui, elle va trouver le père omniscient qui lui a fait défaut.

L’évidence de la toute-puissance de l’homme aimé – et qui aimera – est une donnée immédiate de la série populaire. Dès la quatrième page de L’Invité inattendu de Marion Lennox (collection « Blanche »), Fern, l’héroïne, se demande pourquoi elle éprouve pour cet inconnu une telle attirance. Elle répond d’elle-même, avec l’intuition de l’amoureuse : « A cause de son regard noir incroyablement perçant, sans doute. Il la scrutait avec une sorte d’ironie, comme s’il savait que la vraie Fern n’était pas cette créature vêtue de blanc, mais une petite fille qui s’était déguisée pour jouer à la mariée. Oui, lui voyait la vraie Fern. »

On ne peut trouver d’exemple plus révélateur de la pédagogie du roman de gare. Tout y est. Ce qui éblouit et en même temps indigne Fern, c’est la prescience de ce regard pénétrant capable de transpercer son apparence pour découvrir en elle son essence profonde. Homme véritable, il ramène la femme à sa nature d’enfant ayant besoin d’être protégée par l’adulte responsable. Cette prise de conscience donne au héros un sentiment de supériorité, qu’il exprime par le biais de l’ironie. Il ne peut apparaître devant elle sans poser sur son visage un masque moqueur, un air « amusé », voire « apitoyé ».

Lorsqu’il ne se présente pas en père attendri, il la tance : « Cessez de jouer les jeunes mariées effarouchées et comportez-vous comme le médecin que vous êtes. » On n’insistera pas sur le reproche qu’il lui fait de « jouer », ni sur le ton qu’il prend : autoritaire, sec. Comme il doit être clair que cette position adulte/enfant ne s’oppose pas au sentiment amoureux, mais qu’elle en est au contraire le signe, l’homme ose, malgré tout, des gestes de tendresse quasiment paternelle : il lui touche la joue, lui remonte une mèche de cheveux, lui prend les épaules. C’est toujours lui qui a l’initiative des gestes amoureux ; elle en est généralement surprise et bouleversée.

Car, la plupart du temps, elle se trompe sur lui (son pouvoir d’analyse à elle est bien mince…) : elle s’imagine qu’il ne cherche qu’une banale affaire sexuelle, ou encore qu’elle lui est indifférente ( Quelques jours de rêve, de Josie Metcalfe, série « Blanche »). Son inaptitude à démêler le vrai du faux l’amène à ne pas toujours reconnaître d’emblée l’homme qui lui est destiné. Face à Tim et à Robert, dont l’un est l’homme véritable, et l’autre un macho violent et sans intuition, Lindsey ( L’Epouse insoumise, de Roberta Leigh, série « Azur ») a bien du mal à s’y retrouver. Heureusement son corps (décidément plus intelligent que l’esprit chez la femme) lui dicte ce qu’elle doit ressentir et la détourne à temps de cet homme peu recommandable.

Mais ce type de héros omnipotent, autoritaire, présentant l’amour comme une douche écossaise (il brutalise verbalement celle qu’il aime, puis prend un ton doux pour lui dire qu’il souhaiterait être toujours avec elle, L’Invité inattendu), cet homme grondeur qui fait la leçon à longueur de page délivre à la lectrice deux enseignements : puisque l’héroïne, à laquelle elle s’identifie, aime un tel homme, c’est qu’elle aime être rabrouée. La femme désignée acceptera donc comme une marque de sa féminité une certaine brusquerie de traitement. Là est sa soumission. Quant à l’homme, puisqu’il aime l’héroïne et la connaît dans sa vérité fondamentale, il se doit d’avoir ce comportement supérieur, ironique, narquois, un peu méprisant et dominateur pour être l’homme aimé, l’homme véritable.

L’évolution sociale récente de la condition des femmes n’a rien changé à ce comportement stéréotypé. En effet, dans le roman de gare, l’amour apparaît comme l’affrontement entre la féminité et la virilité, l’une d’universalité et de supériorité, l’autre de soumission à une pulsion qui domine l’héroïne et l’emporte vers un maître : « Une force primitive, irrationnelle, la poussait vers cet homme, l’obligeait à répondre à son baiser. » L’homme a une totale maîtrise de lui, alors que la femme est incohérente, toujours « égarée », « déconcertée », « troublée », ou inexplicablement « coupable ».

Or considérer les femmes comme des enfants, c’est s’autoriser à les admonester, les censurer, les blâmer, et parfois même les corriger physiquement. La leçon cependant ne peut être infligée d’une façon aussi dépourvue de nuance. L’héroïne, donc, se rebelle. Au début du roman, elle est choquée du ton que l’homme prend avec elle, elle trouve que c’est « insupportable ». Mais nous assistons à son dressage. Peu à peu, elle s’aperçoit qu’il a raison en tout. Au fil des événements, elle découvre qu’elle a eu tort, qu’elle n’a pas su voir au-delà des apparences. La lectrice est alors menée tranquillement vers l’évidence de l’omniscience du héros. « Quoi demander de plus à la vie, songeait Gayle, que d’être blottie dans des bras puissants qui vous donnent l’impression que rien de mal ne peut vous arriver, que de pouvoir poser ainsi la tête sur l’épaule d’un homme tendre et protecteur ? » (Quelques jours de rêve).

Cependant, même dans les séries les plus populaires, la figure du héros a évolué. Certes, celui-ci affiche sa supériorité naturelle et l’axiome de son savoir intuitif justifiant qu’il soit suivi, voire obéi. Mais il n’est plus le misogyne déclaré et cynique se comportant avec violence et une brutalité souvent physique, comme c’était le cas, il y a quelques années, dans le roman Harlequin. Mais c’est surtout dans les séries les moins populaires, où le roman est plus long et plus élaboré, plus riche en péripéties et en personnages secondaires et également plus cher (34 francs pour 504 pages), que l’on retrouve cette dénonciation de l’agressivité masculine. Ainsi, de Secrets de femmes, de Charlotte Vale Allen, et de L’Amour blessé, de Penny Jordan (série « Best Sellers »).

Libre mais dominée


DANS Secrets de femmes, l’extrême violence physique dont se rendent coupables certains hommes à l’encontre des femmes et particulièrement de la leur – parce qu’ils estiment qu’elle leur appartient – est stigmatisée avec la dernière vigueur, de façon malheureusement un peu pesante. Cependant, l’efficacité didactique de ce type de roman est réelle : l’amoureuse victime se rebelle et fuit l’homme violent, celui-ci se dévalorisant par sa misogynie, et se voyant récusé par la société tout entière, d’autant plus que les femmes y exercent presque toutes une activité professionnelle.

C’est là, d’ailleurs, l’un des nouveaux thèmes prisés par le roman de gare. Le travail des femmes est légitimé : seuls les mauvais hommes, les anti-héros, osent envisager que leur compagne puisse renoncer à travailler pour se consacrer à eux. Cependant, les difficultés de la vie amoureuse du couple viennent de là. Il est clair en effet que, si la femme veut aller trop loin dans sa volonté de réussite professionnelle et sociale, elle met en péril sa relation amoureuse, ce qui, bien entendu, n’est jamais le cas pour l’homme. Ainsi Lindsey, de L’Epouse insoumise, perd son mari par excès d’ambition de carrière. Elle est si souvent absente de chez elle pour accomplir son métier d’enquêtrice de télévision qu’il se produit l’inévitable. Un jour qu’elle rentre de voyage à l’improviste, elle trouve son mari en train de serrer amoureusement dans ses bras une autre femme. Si l’équilibre entre la vie amoureuse et le métier est de toute évidence difficile à trouver, c’est elle que la vox populi blâme.

Or ce qui caractérise Lindsey – comme beaucoup d’héroïnes Harlequin -, c’est qu’elle n’a ni amis ni famille. Son métier, on le comprend vite, est destiné à remplacer la famille perdue. Elle reviendra en Grande-Bretagne et abandonnera sa brillante position, sans pour autant cesser de travailler. Ce qui lui est interdit, c’est d’être carriériste. Au départ, jeune femme libérée et ambitieuse, elle s’aperçoit que son désir de succès professionnel est dû à une carence émotionnelle. C’était une erreur de jeunesse. Avec la maturité, elle comprend ce qui lui convient : une vie amoureuse heureuse. Certes, au prix d’une initiation avec un homme violent et ouvertement misogyne, qui lui offre fortune et facilité de vie, mais dont elle récuse l’agressivité, et qu’elle rejettera. Les revendications des mouvements de femmes contre les abus sexuels et la brutalité de certains hommes ont été manifestement entendues.

L’homme aimé est donc de plus en plus souvent un nouvel homme, et qui ne manque pas de surprendre tant il frise la perfection. Une telle transformation n’est qu’épisodique puisqu’elle n’existe pas dans tous les romans. Mais lorsqu’elle existe, quelle vision idyllique de la masculinité… Ainsi Tim, le mari de Lindsey (L’Epouse insoumise), est paré de toutes les qualités. Il essaye de faire la cuisine pour soulager sa jeune femme trop occupée. Il n’y parvient jamais, bien entendu, brûle toutes les casseroles, ce qui prouve que ce n’est pas là son rôle. Il témoigne d’une certaine impatience à voir son épouse partir sans arrêt en reportage, sans pour autant l’en empêcher : il la désire auprès de lui, mais elle est libre. Quand elle revient, il pardonne et se montre aussi amoureux qu’au premier jour. Le roman pourrait s’intituler Un mari idéal. Reste que, pour séduire à nouveau sa femme et la récupérer, Tim doit faire preuve d’un peu plus de fermeté, voire d’une certaine rudesse. Il va alors se montrer avec elle « morose » et « nerveux », « ironique » aussi, ressuscitant les vieux clichés. Car si l’homme moderne a changé, la « vraie » femme, elle, est toujours avide de domination. C’est donc contraint et forcé que l’homme doit exercer son autorité…

La sécurité, c’est auprès de l’homme que l’héroïne va la trouver, puisque sa position sociale à elle est généralement inférieure à la sienne, ce qui la rend dépendante de lui. Ainsi, elle est infirmière quand il est médecin (Quelques jours de rêve), jeune généraliste quand il est chirurgien (L’Invité inattendu), documentaliste quand il est PDG (L’Amour blessé), etc.

Tout cela serait plutôt positif s’il entrait un peu de réalisme dans cette vision idyllique du nouveau mâle. En réalité, Harlequin est maintenant tenté d’accréditer un idéal masculin peu crédible. La lectrice se voit proposer un homme de rêve – une sorte de « Terre promise » – susceptible d’exister si elle suit le code établi.

De fait, le roman de gare n’est pas le roman de la liberté de la lectrice. Il est avant tout un conte parfaitement schématique dont le but est non pas d’intriguer ou piquer la curiosité de la femme qui le lit, mais de répondre par des stéréotypes aux questions qu’elle se pose sur la vie, sur les rapports des sexes, sur les événements majeurs de l’existence, auxquels l’école ou l’éducation n’ont pas su répondre. Il n’y a pas de flou dans cette littérature, pas d’espace suscitant un questionnement personnel, la reconnaissance d’une difficulté ou d’un problème qu’il faudrait alors résoudre en puisant dans une expérience personnelle. La littérature de gare s’apparente à un livre de recettes qu’il faut suivre pour atteindre le bonheur. A la lectrice de se soumettre, de se laisser prendre par la main et mener jusqu’au bout de la fable.

Michelle Coquillat.

Michelle Coquillat

Agrégée de lettres. Ecrivain. Auteur de La Poétique du mâle, Gallimard, 1982, Qui sont-elles ? Essai sur le pouvoir, Mazarine, 1984, Romans d’amour, Odile Jacob, 1988.

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2 Réponses to “L’AMOUR EN MILLE RECETTES Romans roses pour femmes modernes”

  1. semaphore Says:

    Vous en reprendriez bien une part?!…
    http://www.franklloyd.com/dynamic/artwork_exhibit_display.asp?ArtworkID=503&ExhibitID=13&Exhibit=Previous

    L’article, lui, n’est pas indigeste.


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