À propos des femmes et du pouvoir

10/09/2008

no19 2002/1

sur http://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-169.htm

Martine Spensky (dir.), Les femmes à la conquête du pouvoir politique. Royaume-Uni, Irlande, Inde, L’Harmattan (bibliothèque

du féminisme), 2001, 214p., 19,82 € (130 FF).

La question du pouvoir demeure incontournable pour penser les combats pour l’égalité entre hommes et femmes. De nombreux travaux, notamment historiques, contribuent à en analyser les multiples facettes, comme le confirment deux ouvrages collectifs. L’un montre que les mouvements pour l’accès à la citoyenneté des femmes, condition préalable à la conquête du pouvoir politique, sont confrontés à des questions récurrentes (entre universalisme et différentialisme) quels que soient les contextes sociaux et historiques. L’autre étudie les représentations de certaines femmes ayant accédé au pouvoir dans le champ politique ou artistique.


Alors même que des ouvrages historiques tels que le livre incontournable de Joan Scott, La citoyenne paradoxale, se sont récemment interrogés sur les enjeux du féminisme français depuis la Révolution, le livre dirigé par Martine Spensky – issu d’un colloque d’historiens et d’anglicistes – nous donne aujourd’hui un éclairage sur le féminisme d’outre-Manche au tournant du xxe siècle. De ce point de vue, l’ouvrage permet, à travers l’exemple britannique, de mettre en perspective la soi-disant exception qu’est l’universalisme français et les problèmes qu’il a posé au féminisme en France. Cette première vague du féminisme britannique, méconnue en France et pourtant exemplaire, a pris des formes multiples et surtout a été portée par des figures de proue exceptionnelles, telles que Milicent Garrett Fawcett, Emmeline Pankhurst ou Eleanor Rathbone, auxquelles le livre fait la part belle.

L’introduction de Martine Spensky a le mérite de familiariser le lecteur avec le contexte du féminisme britannique de cette époque, ses contradictions et ses « paradoxes » selon le mot de Joan Scott, et offre une grille de lecture synthétique des différentes contributions de ce volume. En effet, elle y pointe tout d’abord la complexité des stratégies choisies par les différents mouvements suffragistes. D’un côté la National union for women suffrage societies, la plus grande organisation suffragiste dirigée par Milicent Garett Fawcett jusqu’en 1918, tente d’influencer le Parlement et présente sans relâche des amendements pour le droit de vote des femmes, alors que de l’autre les suffragettes, emmenées par Emmeline Pankhurst, optent pour une stratégie radicale – selon sa propre devise « des actes, pas des mots » – émaillée de vandalisme et de terrorisme (elles incendient des bâtiments publics, jettent des pierres sur la résidence du Premier ministre et entrent en grève de la faim chaque fois qu’elles sont emprisonnées). Le récit de cette période tourmentée, que l’on retrouve au fil des différentes contributions, donne à voir une violence insoupçonnée, une exaspération politique de ces femmes auxquelles le droit de vote est refusé et une pensée féministe sur les rapports sociaux de sexes pleinement constituée. Martine Spensky note à ce propos : « Les féministes de la Première vague […] analysent très bien la façon dont la dépendance, organisée par les lois et les coutumes, rend les femmes vulnérables au despotisme privé, à la violence, à la pauvreté [1] ». En effet, elles dénoncent la double morale et la séparation des sphères qui occultent la domination que l’État organise dans le domaine privé grâce aux lois sur le mariage et le divorce, ainsi que la domination du mari-citoyen sur sa femme et ses enfants.

Les différentes contributions insistent aussi sur les contradictions qui traversent les mouvements suffragistes et les obstacles auxquels ils se sont trouvés confrontés. Sont ainsi posées plusieurs questions. Celle des liens du mouvement suffragiste avec le mouvement travailliste : quelle est la lutte qui doit primer sur l’autre, celle des ouvriers ou celle des femmes ? Mais aussi celle de l’alternative entre affiliation à un parti politique ou création d’un parti de femmes. Pour les suffragistes d’après-guerre, faut-il tenter de transformer les partis de l’intérieur ou au contraire refuser ces structures marquées par le pouvoir masculin ? Au final les militantes n’auront pas le choix, captées et le plus souvent réduites au silence par les partis politiques traditionnels.

L’article de Myriam Boussahba-Bravar retraçant le parcours d’Eleanor Rathbone, éclaire également une des tensions propre au féminisme dans sa revendication d’égalité et le paradoxe auquel il se trouve confronté. En effet, pour Rathbone il y a deux interprétations de l’égalité entre les sexes, celle de l’identité et celle de la différence avec les hommes. Si elle opte pour la seconde, c’est en étant consciente qu’il s’agit d’une position qui a souvent par le passé piégé les femmes en les enfermant dans leur spécificité. Tout le travail politique de Rathbone sera donc de faire admettre que différence ne veut pas dire infériorité et qu’il faut revaloriser les fonctions féminines. Il est frappant de voir à quel point on trouve ici les prémisses du mouvement maternaliste américain des années soixante-dix, mais aussi celles de ce qu’il est convenu d’appeler en France le courant féministe différentialiste. Enfin, dès le début du siècle les féministes anglaises dénoncent la fausse neutralité de l’universalisme abstrait, ces droits de l’Homme qui « coïncident avec le droit des hommes – sur les femmes » pour reprendre l’expression de Martine Spensky. L’universalisme français ne fait donc plus figure d’exception : constituées comme groupe particulier les femmes britanniques se sont trouvées confrontées à ce que Joan Scott a défini pour le cas français comme la contradiction propre au féminisme, à savoir que « toute son histoire en tant que mouvement politique repose sur ce paradoxe : la nécessité d’affirmer et de refuser à la fois la “ différence sexuelle [2] ” ».

À la lecture de l’ouvrage, il est donc frappant de voir que les mouvements féministes, alors même qu’ils connaissent des filiations et des contextes historiques différents, offrent les mêmes paradoxes. Qu’il s’agisse de la Grande-Bretagne du début du xxe siècle ou de la France à l’heure de la parité, les argumentations disponibles pour le militantisme féministe semblent exister en nombre limité, et reproduire les mêmes tensions insolubles. Pourtant, les auteur-e-s n’ont pas relevé, et c’est dommage, ces liens qui peuvent être tissés entre le féminisme britannique et le féminisme français, par exemple. Si les enjeux sont clairement posés dans l’introduction, les contributions n’apportent cependant pas toujours les réponses attendues. Il est vrai que cet ouvrage vient combler une lacune dans notre connaissance d’un mouvement de masse pourtant central dans l’histoire du Royaume-Uni, puisque le droit de vote des femmes agita continûment les débats politiques de 1897 à la fin de la Première Guerre mondiale. On peut néanmoins regretter cette absence de comparatisme dans les différentes contributions, qui semblent parfois se contenter d’une description factuelle, certes indispensable pour comprendre le contexte historique, mais où la conceptualisation fait défaut. Enfin, le titre choisi est en un sens trompeur. Il s’agit ici avant tout de la conquête, certes difficile et tumultueuse, du droit de vote des femmes par les femmes, et non de la conquête du pouvoir qui reste entièrement à faire et constitue un autre enjeu, aussi bien politique que théorique. •

Éléonore Lépinard

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Odile Krakovitch, Geneviève Sellier, Éliane Viennot (dir.), Femmes de pouvoir : mythes et fantasmes, L’Harmattan, 2001, 233 p., 19,82 € (130 FF).

Le recueil d’interventions présentées dans le cadre du séminaire d’Odile Krakovitch et Geneviève Sellier a pour objet d’analyser la représentation des femmes de pouvoir dans la société selon plusieurs époques. En fondant leurs études sur les mythes (F. Gange), sur le théâtre romantique (Krakovitch), dans les romans ou sur les rapports des romancières à l’écriture libertine (B. Magnien, A.-L. Maugue, N. Burch), au cinéma (I. Dhommée, Sellier) et dans la presse (S. Liatard, M. Allison), les différents auteurs interrogent l’inéluctable interdit qui pèse sur les femmes tant dans le champ politique que dans la création artistique. Ces différentes interventions corroborent les analyses menées par Michèle Coquillat au début des années quatre-vingt et dont le texte « Les femmes, le pouvoir et l’influence » est repris en ouverture de ce volume.

L’ordre chronologique qui caractérise le déroulement du livre – de la recherche des origines de la culture patriarcale à travers les trois religions monothéistes à l’analyse de la présence de femmes politiques aux élections législatives de 1997 en France – tend à valider l’hypothèse de la rémanence de schèmes qui établissent et diffusent « l’idée d’une incompatibilité de nature entre les femmes et toutes les formes légitimes de pouvoir ».

Trois éléments majeurs sont mis en évidence. En premier, on constate la permanence de la construction négative des héroïnes ayant accès au pouvoir quel que soit le genre littéraire abordé. En deuxième, si la création de personnages féminins ayant accès au pouvoir politique s’insère dans le cadre d’une volonté révolutionnaire sur le plan esthétique, notamment dans le théâtre romantique de Victor Hugo et Alexandre Dumas (Krakovitch), fait l’objet de roman d’auteur appartenant à l’avant-garde tel quelienne (notamment le roman Femmes de Sollers analysé par Maugue), ou de film d’auteur lié à l’avant-garde cinématographique (La Reine Margot, mis en scène par Chéreau et analysée par Sellier), la représentation donnée de ces figures renforce une vision réactionnaire des identités de sexe, marque une sexuation masculine légitime du pouvoir, et souligne un lien entre une sexualité débridée des femmes et l’exercice du pouvoir. Enfin, en troisième lieu, le caractère impensable d’une représentation positive des femmes de pouvoir (La Reine Christine incarnée par Greta Garbo, analysée par Dhommée) est affirmé par l’échec de ce film qui oppose la volonté d’interprétation de la star aux catégories de perception du public américain rétif à ce type d’incarnation, il se conforte si l’on analyse le cas de femmes ayant des ressources suffisantes pour affirmer une autonomie de pensée et bénéficier du statut d’intellectuelle (la réception par la critique du roman de C. Audry, Derrière la baignoire, couronné du prix Médicis en 1962, analysée par Liatard), mais aussi par la tendance de la critique à refuser une portée universelle à son ouvrage en le réduisant à un livre autobiographique facilitant le discrédit des auteurs féminins.

Ainsi qu’il s’agisse d’une construction fictive ou de jugement porté sur les femmes de pouvoir, la symbolisation de leur présence mobilise des archétypes visant à marquer le caractère déviant de leur position sociale dominante. Si la domination masculine demeure un invariant structurant les représentations, on regrette cependant qu’aucune intervention n’ait été consacrée aux tentatives de femmes, toutes relatives soient-elles, de lutter contre ces représentations données d’elles. En effet, ce parti pris de porter l’attention uniquement sur les points de vues masculins certes majoritaires, ne masque-t-il pas une réalité beaucoup plus complexe où se négocient les rapports de force entre hommes et femmes ayant accès au pouvoir ? •

Delphine Naudier

NOTES


[1]Op. cit., p. 22.
[2]J. Scott, La citoyenne paradoxale, les féministes françaises et les droits de l’homme, Albin Michel, 1998, p. 20.

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