Les violences masculines contre les femmes: Évolution des recherches et des questionnements féministes

14/09/2008

Marie-Victoire Louis

CNRS / CADIS. Responsable de la revue Projets Féministes


sur http://www.marievictoirelouis.net/document.php?id=485&themeid=

Des silences…et des violences 1

Réseau  » Actualités Femmes Liège »2

1996

p. 10 à 24


date de rédaction : 06/02/1996
date de publication : 01/08/1996
mise en ligne : 02/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)

Table des matières:

I. L’état des recherches sur les violences masculines contre les femmes, leur apport et leur enjeu politique

II. Censure, détournement et délégitimation des recherches féministes sur les violences masculines

III. La spécificité française

IV. L’évolution de l’analyse de ces violences

V. La définition de la violence

VI. Appropriation du corps des femmes et violences contre les femmes

VII. Violences contre les femmes, pouvoirs des hommes et critique de l’universalité des droits

VII. En guise de conclusion

Je voudrais préciser, en préalable, que, compte tenu de l’ampleur du thème abordé, il n’est pas possible de faire un bilan : je me contenterais de donner certaines informations et d’aborder quelques questions. Par ailleurs, la lecture que je propose de ces recherches dont je suis partie prenante m’est bien évidemment personnelle3: ce que j’avance ici reflète mes valeurs, mes interrogations intellectuelles, mes analyses, elles-mêmes indissociables de mon engagement militant féministe.

I. L’état des recherches sur les violences masculines contre les femmes, leur apport et leur enjeu politique


La production de ces recherches a littéralement explosé4 depuis environ 25 ans; ce sont en effet des centaines de livres, des milliers d’articles qui ont été consacrés à ces questions, lesquels s’inscrivent – inégalement d’ailleurs – dans toutes les sciences humaines. 5Celles-ci s’inscrivent dans le champ théorique des recherches féministes, sur les « femmes », les rapports sociaux de sexe et/ou sur le genre. Ces terminologies sont l’objet de débats. En effet, nombre de féministes radicales, c’est-à-dire de celles qui s’interrogent sur les fondements de la domination patriarcale, estiment, à juste titre, que l’emploi du terme genre – moins menaçant que celui de féministe – a contribué à la disparition de l’analyse des rapports de pouvoirs entre les sexes au profit d’une neutralisation de l’oppression. En tout état de cause, il n’est pas conceptuellement possible d’isoler « les femmes » comme étant l’objet de recherches, ce qui signifierait qu’elles puissent être l’objet d’interrogations indépendamment des rapports socialement et politiquement construits.

Parmi les sciences qui ont été le plus interpellées, il faut citer la sociologie et l’histoire, même s’il faut noter avec force la quasi étanchéité actuelle – en France tout au moins – entre les recherches menées par les féministes et ….les autres. Le droit, les sciences politiques, la psychologie, la linguistique, l’économie, la théologie, la philosophie, la psychanalyse, la médecine résistent fortement à ces interrogations sur les rapports de pouvoirs entre les sexes.

Parmi les auteures féministes qui ont fourni les apports et provoqué les ruptures les plus importantes, on peut citer: Louise Amstrong, Kathleen Barry, Susan Brownmiller, Andrea Dworkin, Linda Gordon, Jalna Hanmer, Liz Kelly, Ginette Larouche, Catharine Mac Kinnon, Kate Millet, Diana Russel….L’immense majorité de ces recherches sont anglo-saxonnes; mais, outre les Américaines et les Anglaises qui dominent ce champs théorique et politique, il faut citer une importante production canadienne, australienne, indienne…. Les recherches québécoises6 sont remarquables: les militantes et chercheuses Françaises s’en sont nourries depuis une vingtaine d’années. Quant à la recherche féministe française, son retard 7 est flagrant.


Voici, à titre d’illustration, quelques titres – traduits en français – de ces travaux consacrés à la violence masculine à l’encontre des femmes: « La violence quotidienne; Les femmes et la violence; Les femmes, la politique et la violence masculine; Violences privées et politiques publiques; Les crimes contre les femmes; L’exploitation sexuelle; Fémicide; Le droit de violence; La violence pornographique; Les femmes, la violence et le contrôle social; Comprendre la violence sexuelle; La prostitution de la sexualité; L’esclavage sexuel de la femme; Briser le lien entre masculinité et violence; Survivre à la violence sexuelle; Hommes publics, femmes privées; Sexe, histoire et plaisir; Droit, histoire et sexualité; La loi, le crime et la sexualité; Le silence des femmes, la violence des hommes; Les femmes contre la violence contre les femmes; Les femmes, la violence et le pouvoir masculin; Les hommes violents; Femmes, politique et violence privées; Vies volées; Pourquoi les hommes haïssent les femmse; Le droit de violer; Le plaisir de tuer; La dimension publique de la violence privée; Relations sexuelles; Le corps des femmes et la loi »…

Ces recherches sont toutes issues de cris, de révoltes, de dénonciations, d’actions militantes et politiques portées, depuis les années soixante-dix, par les femmes victimes de ces violences, par nombre de militantes et d’associations, par les chercheuses féministes. C’est cette émergence publique de dénonciations étouffées, détournées, contenues si longtemps et si efficacement dans le domaine du « privé » 8qui a permis ce nouveau regard porté sur le fonctionnement de nos sociétés et sur leur genèse. En posant la question: « Qui fait la Loi et pour les intérêts de qui »?, ces recherches posent en dernière instance la question des fondements des pouvoirs singuliers et génériques des hommes sur les femmes, cautionnés par la loi, la culture, les traditions, les religions sur lesquelles les États se sont bâtis. En dévoilant les manifestations les plus scandaleuses – les plus visibles – des pouvoirs masculins, c’est leur légitimité qui est en cause. C’est ce pouvoir lui-même qui est dénoncé.

Dès lors, cette inversion du point de point de vue a contraint à une mise à nu des complexes articulations qui fondent les systèmes patriarcaux. Cette analyse fondée du point de vue des victimes a fait exploser les séparations entre les disciplines, a ouvert de nouvelles réflexions théoriques – le thème du « consentement » et de la « contrainte » y jouent une place majeure – a bouleversé nombre de certitudes. Les concepts d’universalisme, de démocratie, d’égalité, de « droits de l’homme » ont été particulièrement mis à mal. Quant à la domination politique masculine, y compris dans sa forme démocratique, loin d’être un anachronisme, elle se révèle comme l’expression mais aussi le moyen nécessaire à sa permanence.9


Ces recherches sont donc au coeur de réflexions fondamentales sur l’articulation de la sphère dite du « privé » et sur celle du « public », mais aussi sur la morale, la sexualité, la famille. Mais c’est fondamentalement la question du statut politique des corps qui est posée. Pour ma part, sur l’analyse qui pose le corps au centre de toute relation de pouvoir, en travaillant sur ces violences, j’ai « découvert » que le corps des femmes ne leur a jamais appartenu en bien propre. Et si l’on admet qu’il n’existe pas de liberté individuelle sans libre possession de son propre corps, alors la question politique féministe majeure se pose moins en termes d’égalité ou de différences qu’elle ne se pose en termes de liberté des femmes par rapport aux hommes.


II. Censure, détournement et délégitimation des recherches féministes sur les violences masculines

Il serait dérisoire ou naïf de nier la dimension subversive de ces questions, comme de vouloir cacher les risques de déstabilisations politiques et théoriques qu’elles provoquent. Il est donc logique que nos sociétés tentent de se prémunir de ces questionnements. À cet égard, le fait que l’immense majorité des hommes, des intellectuels – consciemment ou non – vivent comme une remise en cause, une contestation personnelle les analyses féministes et plus particulièrement celles qui abordent la critique de la sexualité masculine doit être pensé et ne doit pas rester dans le domaine de la dénégation ou du regret. Car c’est sans doute là que réside fondamentalement les explications de notre mise au silence.

De fait, la quasi-totalité de ces recherches sont confrontées à des formes de censure, à des processus d’invisibilisation, de la part d’intellectuel-les, d’éditeurs et de journalistes aux intérêts souvent étroitement liés. Il peut s’agir de refus de traduction de textes anglo-saxons ; ainsi, aucun livre féministe majeur – à l’exception du livre de Susan Falludi: Backlash, publié par les Éditions Des Femmes – n’a été traduit de l’anglais depuis une vingtaine d’années. Cela peut aussi se manifester par des refus de manuscrits au nom d’une logique du marché présentée comme souveraine de la part de ceux-là même qui contribuent à la créer. Mais il peut s’agir aussi de coupes de parties de textes, de demandes d’infléchissements d’idées et de problématiques qui peuvent aller jusqu’à la réécriture complète de manuscrits pour en éradiquer les questionnements féministes. 10

Dans l’hypothèse de rares publications, le silence de la critique est la norme. A moins qu’il ne s’agisse d’une critique soit ouvertement sexiste, soit inadéquate à l’objet du livre: « Avons-nous lu le même livre?  » se demande-t-on souvent.
Quant au financement de la recherche publique, elle est quasi inexistante. Ce processus de refoulement doit être mis en regard avec la couverture médiatique des publications des femmes anti-féministes et, si possible, anciennes féministes elles-mêmes. Ce qui importe en effet à la critique, c’est souvent moins de rendre compte de la pertinence de l’analyse que de conforter les stéréotypes sexués et évacuer la question de ces violences. Dans la mesure où le silence fait sur ces questions devient assourdissant, et que le statu quo devient plus difficile à justifier, cette censure brutale devrait s’estomper. Il est plus que probable que les hommes qui commencent – fort heureusement – à s’affirmer féministes puissent occuper la place dont n’ont pas pu bénéficier les féministes. Espérons qu’ils n’utiliseront pas l’espace qui leur sera donné pour les attaquer sur leur silence.

III. La spécificité française

L’indéniable spécificité française en la matière doit cependant être analysée. Cette quasi-impossibilité d’être entendu-e lorsqu’on dénonce la violence masculine – l’expression: »violences contre les femmes », elle-même, participe de cette occultation – est sans doute liée à l’hégémonie intellectuelle et politique de l’affirmation universaliste, laquelle s’oppose de facto à la prise en compte analytique des rapports de sexe.

Le thème de « la-spécificité-française-du-respect-de-la-vie-privée » qui en est son pendant joue ce même rôle. De fait, toute analyse qui refuse de s’interroger sur la construction sexuée de la notion d’universalisme qui a entériné et conforté la distinction « sphère privée, sphère publique » de fait conforte les pouvoirs masculins sur les femmes, les mêmes au nom desquels ces violences masculines ont été – et sont encore – légitimées. Il faut noter à cet égard que la notion de « vie privée » – aussi fondamentale soit elle – n’a jamais été définie par le droit, pas plus d’ailleurs que celle d' »ordre public ».

Que la classe politique – et plus largement les producteurs de symboles des classes dominantes – s’interroge si peu sur ces questions est révélateur de son machisme. Mais lorsqu’elle affirme avec fierté que ce respect de la vie privée des hommes politiques est et doit rester une spécificité de la vie politique française, elle dévoile un peu plus son refus de s’interroger sur ses privilèges.
Ce disant, cette classe n’est pas consciente que cette affirmation signifie qu’il serait normal et légitime qu’elle s’exclue de l’application de la règle de droit qui – faut-il le rappeler ? – correctionnalise, criminalise certaines de ces violences, y compris dans la sphère dite privée. Il est exclu – et le processus est d’ores et déjà engagé – que ces intérêts soient éternellement protégés. Une même éthique dans la sphère privée et politique ne devrait-elle pas être une exigence démocratique?

Le thème mythique de la « séduction-à-la-Française » 11 joue, lui aussi, un rôle politique de substitut à la problématique des violences masculines.
En effet, la thématique de la séduction12 masculine confirme les hommes dans leur statut d’acteur dominant du rapport amoureux et sexuel, contribue au maintien de la dépendance amoureuse des femmes, accroît leur vulnérabilité lorsqu’elles sont confrontées à une violence du fait du séducteur et maintient la concurrence entre toutes les femmes.

Perpétuer l’injonction faite aux femmes de séduire, d’être séduisantes, tout en les culpabilisant de jouer un rôle de séductrices et en les responsabilisant des conséquences de ladite séduction est donc un enjeu politique majeur.

L’assignation à la féminité qui s’avère la réponse à la séduction masculine contraint les femmes à se situer dans le registre du paraître, c’est-à-dire à se voir et à se définir par le regard de l’autre. Pour ce faire, les femmes doivent intérioriser des jeux de rôles codifiés et apprendre à composer des personnages extérieurs à elles-mêmes, en refoulant la validité de leurs instincts, de leurs colères, de leurs analyses. Chaque femme est alors dépossédée de sa propre identité et de sa singularité, tandis que toutes les femmes sont alors enfermées dans un statut défini par leur seul sexe qui devient alors leur condition. La féminité, en outre, jamais définie, toujours changeante, au gré des modes et de l’évolution du marché de l’emploi, déstabilise encore les repères identitaires des femmes; elle contribue donc efficacement au maintien des femmes dans leur dépendance singulière à l’égard des hommes, et donc dans une situation infra politique.

Les hommes sont alors confirmés dans leur rôle de producteurs de lois, y compris bien sûr de celles qui les protègent des dénonciations des femmes.

Certes, le rôle grandissant joué par les femmes, actrices elles aussi de ces jeux de rôles fondés sur la séduction, est progressivement admis, reconnu, voire encouragé en ce qu’il pallie aux carences masculines de plus en plus patentes dans ce domaine. Et cette reconnaissance – si elle ne devient pas, elle aussi, une injonction – contribue ainsi au processus d’égalisation des rôles sexués. Mais c’est, aussi, le règne des faux-semblants et du mensonge sur lesquels se construisent ce type de relations qui s’élargit.

Plus récemment, la construction d’un objet fantasmé négatif incarné par la critique du « politically-correct-à-l’américaine » a eu aussi pour fonction de maintenir le statu quo – et donc toutes les formes de domination – en caricaturant tout mouvement progressiste tendant à remédier aux différences de pouvoirs, notamment entre les sexes. C’est par la mise en oeuvre d’un glissement sémantique entre « lutte contre les violences masculines », « critique de la sexualité masculine », « haine des hommes » et/ou « refus du sexe », « puritanisme », « morale », « moralisme », « autoritarisme », « censure », « extrême », « extrémiste » que l’on en vient à assimiler le féminisme et ses pires adversaires.

Enfin, la confusion et/ou le transfert de l’analyse entre la sphère de la représentation et celle du réel joue un rôle fondamental dans ce processus de disparition de la réalité. Parce qu’elle oblige les acteurs à voir les effets de leurs politiques, c’est la réalité qui devient obscène. Le mythe, l’analyse du mythe, le retour au mythe devient alors le substitut politique de l’analyse du réel. Ainsi, tenter de démontrer que le droit de cuissage au Moyen Age est un mythe devient un moyen de récuser sa réalité au XIXe siècle et d’attaquer la dénonciation du harcèlement sexuel de nos jours.13

Ces ébauches d’analyses peuvent expliquer cette double morale intellectuelle qui veut que les recherches consacrées aux droits de l’homme sont entourées de respect, tandis les recherches consacrées aux droits des femmes – dès lors qu’elles prennent pour objet d’études les violences masculines – sont mises sous le boisseau. Le silence qui les entoure est à la mesure des dangers de leur dévoilement pour leurs auteurs, mais aussi pour tous ceux et celles qui les protègent. L’affaire Dutroux a révélé toutes les complicités – qui agissent dans toutes les instances de l’État – dont tant d’hommes bénéficient quotidiennement ; et ce, au nom d’une solidarité masculine d’autant plus forte qu’elle n’est, le plus souvent, même pas pensée comme telle. Mais la force de ces recherches réside dans le fait qu’elles sont fondées sur une réalité dont on peut travestir la signification, que l’on peut sous-estimer, mais que l’on ne peut contester. Leur force – qui explique l’énergie mise à les empêcher d’exister – réside en outre dans le fait que cette double morale ne peut plus être justifié.

IV. L’évolution de l’analyse de ces violences

Les recherches les plus récentes et les plus importantes ont donc délibérément placé l’analyse des rapports de pouvoirs entre les sexes au coeur du questionnement de ces violences. Elles considèrent que ces violences sont les formes d’expression des relations de pouvoirs qui ont pour but ou pour effet de maintenir la domination masculine. Quelles que soient leurs formes et leurs manifestations: meurtres, viols et menaces de viols, coups et menaces de coups, harcèlements, attouchements, chantages, elles ont toutes, en effet, pour soubassement commun la volonté d’exercer un pouvoir sur les femmes en niant leur désir, en violant leur intégrité, en détruisant leur vie même. Les réactions et les traumatismes des femmes violées, battues, harcelées, prostituées, réduites au silence n’ont pas, par hasard, nombre de traits communs.

C’est dans le cadre de cette analyse que les mécanismes de production et de reproduction de la violence masculine – y compris du fait des femmes elles-mêmes – prennent le mieux leur sens. Ce qui ne signifie pas que tous les hommes sont potentiellement des violeurs, ni que cette violence soit réductible à cette seule analyse ; cela signifie que c’est au sein de cette approche que les autres explications peuvent trouver le mieux leur sens.

Ces violences sont à la fois l’expression du pouvoir masculin: « J’ai le droit de battre ‘ma’ femme » et la dernière arme de ce pouvoir menacé: « Je bats ma femme pour qu’elle ne me quitte pas ». En outre, dans la mesure où le rapport de pouvoir structure nombre de personnalités, c’est la personne même de l’homme violent qui est déstabilisée, dès lors que l’objet sur lequel s’exerce son pouvoir vient à disparaître : « Je bats ma femme, car si elle me quittait, je n’existerais plus ». C’est effectivement le plus souvent lorsque ce pouvoir est remis en cause – risque de l’être ou est perçu comme tel – lorsque les femmes veulent revendiquer ou affirmer un pouvoir propre – que la violence est la plus fréquente. C’est ainsi que l’on peut comprendre que les tentatives par les femmes dans leur vie personnelle, professionnelle, économique et politique, de revendiquer une plus grande liberté, avoir une activité autonome, construire leurs propres modes de socialisation, quitter un homme, décider d’avoir un enfant, au moment même où elles révèlent la recherche d’un réaménagement plus égalitaire des pouvoirs entre les sexes peuvent – en réaction de défense/attaque – provoquer une aggravation de la violence masculine. L’homme violent cherche par une tentative de destruction des résistances de l’autre, l’affirmation de sa propre identité. Pour compenser sa propre impuissance14, il a besoin de réaffirmer son pouvoir. Le lien entre construction sociale de la sexualité masculine, de la virilité, et de l’identité est au coeur des recherches.

De fait, c’est essentiellement l’ampleur de ces violences qui a le plus contribué à rendre non pertinentes les analyses fondées sur le postulat d’une liberté abstraite des « protagonistes », transformés alors, comme je l’ai entendu par la voix d’un responsable français d’une association luttant contre les violences masculines, en « partenaires d’un jeu violent ». Dès lors que des dizaines et des dizaines de millions de femmes à travers le monde sont l’objet de violences masculines, les analyses qui cherchent leurs explications dans les seules caractéristiques des agresseurs et/ou de leurs victimes ne peuvent plus être défendues de manière valide; la justice et les médias fonctionnent encore cependant largement sur ce postulat. L’analyse en termes de rapports individuels a donc évolué vers la prise en compte de la dimension structurelle sexuée de ces violences, tandis que les mécanismes qui ont historiquement eu pour finalité et/ou pour fonction d’occulter, de travestir, de légitimer cette violence masculine ont été analysés.

Ainsi, les « arguments » avancés depuis des siècles pour déresponsabiliser partiellement ou totalement les auteurs de ces violences ou pour justifier partiellement ou totalement leurs crimes ont été dénoncés: 15

* L’alcoolisme qui s’avère, dans ce seul contexte, une circonstance atténuante et non pas aggravante de la violence ;

* La folie 16 qui a été utilisée pour exclure de la sphère de la responsabilité l’auteur du crime;

* La passion amoureuse masculine qui a été considérée comme supprimant le discernement;

* La frustration sexuelle ou l’irrépressibilité du désir sexuel masculin qui exigerait qu’une « solution » lui soit apportée….

Réaffirmer le principe de la responsabilité de chacun-e de ses actes fut un apport important des féministes, encore cependant bien souvent encore bafoué par les tribunaux. Mais actuellement, en France, la médicalisation des auteurs de violences sexuelles qui transforme les criminels en malades, passibles moins d’une peine que d’un traitement réactive la logique de la déresponsabilisation.

Les arguments qui ont contribué à transférer la responsabilité de l’auteur de l’agression à sa propre victime, considérée comme faible, frivole, irresponsable, menteuse, provocante, passive ont été critiqués de manière concomitante. Soit celle-ci était jugée comme « méritant » cette violence pour n’avoir pas rempli les « bonnes » fonctions sociales auxquelles elle était destinée (thème de la mauvaise mère, de la mauvaise épouse, de la mauvaise femme); soit elle en était jugée responsable pour avoir indûment provoqué des hommes dont le désir sexuel était la norme, le référent, la Loi.

L’insistance mise actuellement sur le fait que nombre de violeurs ont eux-mêmes été violés dans leur enfance, qu’ils ont vécu sans image ou sans image positive de père ou victimes d’une mère abusive, joue partiellement le même rôle. 17

Plus récemment, le thème de la responsabilité des femmes des violences dont elles étaient les victimes, plus difficile à faire admettre s’est transformé; les femmes sont alors accusées d’être incapables de réagir face à ces violences, de gifler un harceleur, de quitter un homme violent, de maintenir leur plainte. Et pourtant les avancées notamment juridiques obtenues grâce aux femmes et aux féministes avec une ténacité et un courage qui leur est rarement crédité – ont permis aux femmes de sortir de la culpabilité pour entrer dans l’ère de la dénonciation.

V. La définition de la violence


La définition même de cette violence masculine contre les femmes – et donc leur quantification – est l’objet de perceptions et d’analyses divergentes. Or, cette question est d’autant plus importante que le champ de ces violences s’est depuis une vingtaine d’années considérablement élargi , tandis que la prise de conscience de leur gravité s’est elle- considérablement aiguisée: tortures, traumatismes, syndrome post-traumatiques, destruction et dissociation de la personnalité, personnalité multiple, identification à l’agresseur, mécanismes de survie font partie d’un vocabulaire commun aux défenseurs des droits de l’homme et aux féministes.

L’analyse de ces violences était au départ limitée aux violences physiques ; de fait, il serait plus juste de parler de violences laissant physiquement les traces de leurs marques sur les corps et ce, durant un temps suffisamment long pour que les autorités médicales ou policières puissent les considérer comme telles. Puis, l’attention s’est portée aux violences sexuelles dont l’appréhension a littéralement explosé : circonscrites dans un premier temps aux viols, les recherches ont progressivement abordé des domaines jusque-là non pris en compte comme tels, notamment le harcèlement sexuel.18

Puis, le spectre des auteurs de violences ainsi que des circonstances dans lesquelles elles se produisent s’est élargi. Progressivement, les féministes ont « découvert » que la grande majorité des violences masculines étaient le fait de personnes connues, proches de la victime – auxquelles celles-ci avait le plus souvent appris à faire confiance, et alors que ceux-ci étaient censés les « protéger ». 19Le viol d’un époux, d’un conjoint sur sa femme, le date rape, les violences sexuelles d’un père ou d’un autre membre adulte d’une famille sur un enfant – ont focalisé l’attention sur la violence au sein de la structure sociale familiale.

La violence dite psychologique et verbale a posé la question des mécanismes de la dénégation des femmes. Lorsque l’agresseur crie, insulte, injurie, menace, il dégrade, humilie, détruit l’image de soi et la confiance en soi. Cette violence verbale peut contribuer à maintenir celles qui en sont l’objet dans un état de terreur et a pour fonction de les faire taire pour empêcher toute contestation. Le silence de tant de femmes n’a souvent d’autre explication.

Mais cette violence a aussi contribué à poser la question du sens et des substrats sexistes portés par le langage. Que les mots puissent en eux-mêmes être une violence contre les femmes, qu’ils aident au passage à l’acte et contribuent à la banalisation de ces violences20devient alors un débat majeur, au coeur notamment des analyses sur la pornographie.21

La question du sexisme permet d’élargir la question des violences à celui du terreau qui la banalise et la justifie.

Enfin, la peur de la violence qui limite l’accès des femmes à certains lieux et à certains moments s’avère aussi un élément important du contrôle social des femmes: il n’y a pas de liberté, sans liberté de mouvements.

La question se complexifie dans la mesure où ces violences sont au coeur de définitions, elles-mêmes politiques – et donc évolutives – de ce qu’une société entend réprimer comme « violence ». Entre la définition la plus large de la violence : « La violence, c’est ne pas entendre le NON de l’autre » à la plus étroite et institutionnelle: « La violence, c’est une sanction de l’État sur des comportements définis comme pénalement répréhensibles » ; entre la définition policière de la violence qui limite la prise en compte de la violence masculine à celle ayant fait l’objet d’un dépôt de plainte et la définition selon laquelle: « toutes les formes de pouvoirs masculins, individuels ou institutionnels, sont potentiellement définissables comme violences » , nous sommes confronté-es à des positions extrêmement diverses. Les États, les hommes et les femmes la circonscrivent ou l’élargissent en fonction notamment des intérêts en cause. Et de la perception de leur gravité.

L’élargissement de la notion de violence contre les femmes s’est effectuée dans plusieurs directions. Elle a permis de « découvrir » que :

* Nombre de ces violences masculines, notamment sexuelles, s’exerçaient en outre sur d’autres hommes et sur des petits garçons ;

* La violence contre les femmes n’était dissociable ni du sexisme, ni de l’inégalité entre les sexes, ni des discriminations ;

* La violence contre les femmes posait la question de l’abus de pouvoirs. Par la même, les luttes de femmes contre ces violences rejoignent d’autres luttes, ouvrent positivement des voies nouvelles et créent des conditions politiques d’alliances sur de nouveaux fondements.

Certes, lier la question de la violence à celle du pouvoir et des conditions de son exercice, c’est risquer de dissoudre la notion même de violence contre les femmes au sein de cette catégorie. Mais, c’est aussi la condition nécessaire à la compréhension de ses fondements.


VI. Appropriation du corps des femmes et violences contre les femmes

Cette violence masculine à l’encontre des femmes est universelle. Et si elle existe et de manière si massive au sein de sociétés aussi différentes que les sociétés esclavagistes, féodales, théocratiques, capitalistes, socialistes, c’est qu’il existe bien un système commun à toutes ces structures – que l’on peut nommer patriarcat 22 – et qui les transcendent. Cette universalité s’explique par la nécessité pour toutes les sociétés de rester en mesure de contrôler les différents usages des corps des femmes, dans ses fonctions reproductives et productives. Celles-ci, loin d’être figées, évoluent au gré des intérêts et des cultures des sociétés concernées.23 Cette approche, qui rend indispensable l’analyse historique et donc politique du contexte dans lequel ces violences se manifestent, ne saurait cependant être utilisée pour les relativiser au nom de l’histoire, de la culture, de la politique. La souffrance d’une petite fille excisée, violée, prostituée, battue est la même à Bangkok, Alger, Paris. L’injustice que représente la polygamie aussi.24 La seule différence – et elle est de taille – tient au regard porté sur cette violence. 25

S’approprier les corps des femmes, les empêcher ainsi d’être libres, nécessite de briser l’émergence du désir des femmes. Comment en effet une femme qui n’a pu même concevoir son propre désir, dont le corps a été « marqué » par le désir d’un autre, qui a dû refouler le souvenir même des violences dont elle a été l’objet pour vivre ou qui doit vivre avec ce stigmate peut-elle construire son identité, sa vie ? Et si elle ne peut maîtriser l’usage qui est fait de son propre corps, comment peut-elle se projeter dans l’avenir, construire des projets, affirmer sa liberté ? Comment des femmes qui, politiquement, ne contrôlent pas l’usage qui est fait de leurs corps peuvent-elles s’affirmer comme actrices politiques à égalité avec les hommes ?
Pour toutes les femmes, revendiquer leur liberté, leur citoyenneté passe par la réappropriation de tous les pouvoirs sur leurs corps, condition de leur liberté.

Évoquons quelques-unes de ces manifestations d’appropriation des corps des femmes.

*Les mutilations sexuelles qui sont opérées (selon les dernières estimations de Fran Hosken, la grande spécialiste mondiale de cette torture) sur environ 120 millions de femmes et qui font « disparaître » les parties du sexe considérées comme inutiles (petites lèvres, grandes lèvres, clitoris) par rapport aux seuls organes reproducteurs (utérus et ovaires) apparaissent comme le paradigme de ce contrôle. Avec l’infibulation qui représente la forme la plus rare mais la plus grave de cette mutilation, c’est la métaphore la plus forte de la stricte réduction des femmes à la reproduction, puisque c’est sa propre chair coupée et recousue pour fermer le vagin qui fait fonction de ceinture de chasteté.26 Avec la suppression totale ou partielle du clitoris, c’est le danger du plaisir des femmes qui est éloigné, le risque pour une femme de le chercher ailleurs que dans les liens de mariage qui est diminué et le droit à la propriété des hommes sur les corps de « leurs » femmes qui est garanti. À cet égard, que ces mutilations soient généralement pratiquées par des femmes et que les femmes les revendiquent pour leurs filles ne sauraient déresponsabiliser individuellement et politiquement les hommes au profit desquels ces tortures s’exercent: c’est bien au nom d’une certaine conception du pouvoir et du plaisir masculins que ces mutilations sont pratiquées, perdurent et actuellement se propagent.

Les conditions dans lesquelles s’effectue la première appropriation sexuelle – que l’on appelait la perte de la virginité – sont par ailleurs fondamentales. Le corps d’une petite fille, une jeune fille violée, prostituée, mariée marquée par la violence sexuelle avant même d’arriver à sa maturité physique et sexuelle est un corps qui lui a été volé et qui risque fort de lui rester étranger. Car elle en est dépossédée avant même d’arriver à l’âge adulte; elle est détruite dans son intimité la plus profonde avant même d’exister; elle est brisée dans son désir avant même d’être en mesure de prendre la mesure de son identité, et donc de ses aspirations, de ses besoins et de ses intérêts.

Ainsi, les pratiques et les législations sur l’âge du mariage et l’âge supposé du consentement sexuel, sur les violences sexuelles du fait des membres masculins de la, famille sont révélatrices de politiques visant à empêcher l’autonomie des femmes: plus l’écart est faible entre l’âge du départ des filles du foyer paternel et celui du transfert au foyer marital27, plus faibles sont les chances pour les femmes d’être des individues libres.

Les politiques, les législations coutumières, civiles et pénales, concernant la contraception et l’avortement sont au centre de ce contrôle des fonctions reproductrices du corps des femmes. Ces lois, écrites ou non, qui gèrent le quotidien des femmes, régulent le pouvoir des hommes et des États sur ses fonctions reproductrices.

Il s’agit des lois qui :

* Interdisent la maternité ou la limitent strictement pour des raisons politiques et économiques, à moins qu’il ne s’agisse de lois qui contraignent les femmes à enfanter et posent la norme du nombre des enfants qu’elles « doivent » avoir pour être socialement reconnues dans leur fonction de mère;

* Criminalisent, sur des critères d’âge, de statut marital, de nationalité, les femmes qui avortent, qui diffusent ou utilisent la contraception ainsi que ceux et celles qui les aident;

* Répriment les mères célibataires;

* Interdisent la recherche de paternité et qui décident que les enfants conçus hors mariage sont incapables devant la loi;

* Subordonnent au consentement des maris l’accès à la maîtrise de la contraception et plus globalement pour toutes les décisions – y compris médicales – touchant à la reproduction….

Cette législation n’est pas par hasard un objet politique explosif dans les pays où les luttes des femmes ont réussi à en faire un objet public de débat et à faire voter une législation qui affirme leurs droits positifs en la matière. En effet, la reconnaissance de ces droits pose la question du statut des femmes comme êtres libres face à l’État mais aussi aux hommes. 28

La question du statut du corps des femmes prostituées est elle aussi centrale.
Si on en parle peu, sauf indignations sporadiques et spécifiques29, c’est parce que nos sociétés vivent sur l’acquis de l’évidence de la nécessité de la prostitution pour répondre au désir masculin. Ce qui signifie que nos sociétés considèrent comme légitime que des millions d’êtres humains n’aient d’autre fonction que de mettre leur corps, leur sexe – contre rémunération – au service sexuel de tous les hommes qui le désireraient.

Faut-il rappeler que quel que soit le cas de figure: que la prostitution soit homosexuelle ou hétérosexuelle, concerne des adultes ou des enfants, les clients sont des hommes.30

Faut-il rappeler que toute législation contre le tourisme sexuel et le trafic des femmes qui ne lutte pas conjointement contre toutes les politiques de légalisation du proxénétisme ne peuvent que contribuer à l’accroître ?

Là encore, les intérêts singuliers des hommes sont cautionnés par les législations, les politiques étatiques. Des dizaines de millions de femmes de tous âges sont raptées, achetées, vendues, troquées, violées, enfermées dans un statut de prostituées et donc seules à être criminalisées et poursuivies de ce fait.

VII. Violences contre les femmes, pouvoirs des hommes et critique de l’universalité des droits

L’analyse de ces violences est inséparable de la critique de l’universalité des droits de la personne humaine qui postule que les droits de l’homme incluraient ceux des femmes. En effet, c’est au nom de cette universalité que la spécificité des violences masculines a été déniée. La dimension masculine de cet « universel » soi-disant neutre est de plus en plus dévoilée et dénoncée. Aujourd’hui encore, dans tous les pays, la quasi-totalité des moyens de production et des pouvoirs décisionnels – qu’ils soient politiques, économiques, intellectuels, symboliques – sont dans les mains des hommes. Et environ la moitié de l’humanité se voit quotidiennement appliquer des législations et des politiques à l’élaboration desquelles elle n’a pas participé.

De fait, depuis que nous savons que le matriarcat – qui est souvent confondu avec l’existence de sociétés matrilinéaires – est un mythe, nous devons dire sans ambiguïté qu’il n’existe pas de société connue dans le temps ou dans l’espace où les hommes ne dominent pas les femmes. Et ce n’est que resituées par rapport à cette domination masculine que les violences masculines à l’encontre des femmes prennent leur sens. Si, à travers le monde, tant d’hommes tuent, mutilent, lapident, prostituent, violent, agressent, frappent, harcèlent, dépossèdent, enferment les femmes, c’est tout simplement parce qu’ils en ont le pouvoir. Depuis des siècles, mais encore aujourd’hui pour l’immense majorité des femmes dans le monde, ces violences ne sont d’ailleurs pas analysées, traitées comme telles, mais sont vécues comme l’exercice d’un droit des hommes sur les femmes, sur leurs corps et leur sexualité. Il a ainsi fallu des siècles pour que s’opère le passage analytique du concept de « devoir conjugal » à celui de « violences sexuelles », pour que l’exigence légale d’obéissance de l’épouse à son mari puisse être théoriquement confrontée à la question des « droits de l’homme ». Les violences masculines sont en effet depuis des siècles – et le sont encore – des violences légitimes, cautionnées par la Loi. 31

En effet, les « droits de l’homme », conceptualisés sur les mêmes substrats, soi-disant universels que la démocratie, 32 ne peuvent donc concerner les femmes que dans la mesure où ils ne remettent pas en cause les pouvoirs dévolus aux hommes sur les femmes, notamment mais non pas exclusivement dans le cadre de la famille. C’est pourquoi les violences masculines exercées dans la sphère dite privée à l’encontre des femmes n’entrent pas dans le champ traditionnel des « droits de l’homme » et les excluent de leur affirmation dite universelle.

Ainsi:

* Le viol du mari sur sa femme est exclu de la définition du viol dans l’immense majorité des pays du monde démontrant ainsi sa légitimité dans le cadre du mariage

* Les mutilations sexuelles ne font pas partie de la définition « droits-de-l’hommiste » de la torture 33

* Les persécutions liées à leur sexe ne permettent pas – à quelques rares exceptions récentes près – aux femmes de bénéficier du droit d’asile politique

* Des États qui se réclament des droits de l’homme peuvent défendre – sans autre forme de procès – la thèse de la légalisation du proxénétisme.34

En réalité, si universalité il y a, elle est moins dans les affirmations principielles des constitutions ou de leurs préambules, des textes fondateurs des droits de l’homme que dans les traditions et les coutumes, les codes civils, pénaux, les codes de statut personnel, de la famille, les coutumes, les lois religieuses qui gèrent le quotidien des rapports entre les sexes. Et qui subordonnent, dans la sphère dite « privée », les droits des femmes à ceux des hommes. 35

En effet de quelle valeur est l’Article 1 la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent libres et égaux en droit »; par apport aux articles 213, 214 du code civil français de 1804 : « …La femme doit obéissance à son mari »;  » La femme est obligée d’habiter avec son mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider » etc.
De quelle valeur est l’Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit » par rapport à son article 16 : « La famille constitue la cellule naturelle et fondamentale de la société » ? (Reconnaissant dès lors le statut de chef de famille qui fonde l’inégalité entre les sexes).

De quelle valeur est l’Article 39 de la constitution algérienne: « Tous les citoyens sont égaux en droit et en devoir. Toute discrimination fondée sur les préjugés de sexe…est proscrite » par rapport à l’Article 34 du code de statut personnel algérien: « L’épouse est tenue d’obéir à son mari et de lui accorder des égards en tant que chef de famille »?

Si ces droits des hommes sur les femmes ont été si longtemps occultés dans toute leur ampleur, c’est que ces droits ont été cautionnés par leur enfermement dans une sphère arbitrairement « naturalisée » : la famille, socle sur lequel repose le patriarcat. Ce sont dès lors sur des fondements codifiés dans la sphère considérée comme « privée » – qui était d’abord celle du privé des hommes – que ceux-ci ont pu définir ce qu’ils considéraient comme « Politique ». C’est donc cette distinction privée/publique qui doit être radicalement interrogée, puisque c’est sur le principe de la subordination de la première à la seconde que « les Droits de l’homme » et l' »Universel » ont été conceptualisés. Et c’est bien sur cette hiérarchie non dite que reposent tous les systèmes politiques connus et sur laquelle tous les gouvernements du monde sont donc d’accord. Madame Coomarswamy, rapporteuse spéciale de l’ONU chargée de la rédaction du rapport sur les violences contre les femmes36 affirmait: « La distinction entre vie publique et vie privée qui a été à la base de la plupart des législations 37, y compris dans le domaine des droits de l’homme, est un obstacle majeur pour les droits des femmes.


Certes les femmes peuvent aussi prendre l’affirmation universaliste pour ce qu’elle affirme être et faire « travailler » ce concept au maximum de ses points de tension, mais elles sont vite confrontées à ses propres limites, dès lors qu’elles abordent cette question de la violence dite « privée ». La dénonciation de ces violences par les femmes a cependant eu pour conséquence de faire sortir de cette sphère certains de ces droits masculins et à les faire entrer dans la sphère publique.
La pénalisation élargie de certaines violences masculines à l’encontre des femmes signifie que l’État comme instance politique autonome pose des limites à l’exercice de ces pouvoirs. Ainsi, en France, récemment, la reconnaissance de la notion de viol conjugal (que la loi sur le viol n’interdit pas), l’inculpation pénale d’exciseuses et de parents ayant mutilé le sexe de petites filles, le vote de deux lois réprimant le harcèlement sexuel, la décision de repousser le délai de dépôt de plainte pour une personne ayant été l’objet de violences sexuelles du fait de membres de leur famille (non pas 10 ans après le crime, mais 10 ans après leur majorité), la reconnaissance – même si elle est largement symbolique – que les violences exercées dans le cadre de la famille sont une circonstance aggravante de la violence sont autant de ces limitations.

Mais cette introduction de l’État dans un domaine qui protégeait les hommes de toute interférence de leurs pouvoirs ne s’effectue pas sans réajustements, ni sans contradictions. Car si le privé des hommes devient visible, et devient politique, c’est toute l’organisation des pouvoirs qui est déstabilisée. La classe politique déjà délégitimée du fait du monopole masculin de l’élaboration de la Loi, l’est en outre du fait qu’elle est accusée d’utiliser la loi et la justice pour protéger les intérêts génériques, mais aussi particuliers des hommes. « Combien de ‘pédophiles’ parmi les hommes politiques ? » restera sans doute la question clé de l' »Affaire Dutroux ». Que des assassinats, des tortures, des violences sexuelles sur des jeunes filles puissent avoir été couvertes par des représentants de l’État – y compris dans ses instances judiciaires – devient le paradigme de toutes les injustices, le révélateur de toutes les collusions. Et des mensonges de la démocratie.


VII. En guise de conclusion

Le poids historique du monopole par les hommes du droit de juger, y compris en matière de crimes dont ils étaient majoritairement les auteurs nécessite des analyse sexuées des pratiques judiciaires et de leurs effets discriminatoires. Il faudrait ainsi faire une comparaison systématique de la manière dont les victimes et les agresseurs sont traités afin de permettre de repenser les droits de la défense, souvent mieux garantis que ceux de la victime. Si notre droit pose que tout inculpé est présumé innocent tant qu’il n’a pas été reconnu coupable; pour ce type de violences, c’est le plus souvent la victime qui est présumée coupable jusqu’à ce qu’elle ait prouvé son innocence.

Il faudrait ainsi analyser comment :

* La notion d' »ordre public » qui fonde les classements par le Parquet est utilisée en matière de violence dite « privées ».

* La notion de « consentement » des femmes – qui doit être démontré – et qui présuppose que le droit des hommes à un rapport sexuel n’a pas, lui, à être explicité – est utilisée comme arme contre les femmes.


* La notion de « preuve » conceptualisée dans ce contexte doit être radicalement repensée pour tenir compte du contexte spécifique à ces violences, notamment lorsqu’elles se produisent à l’encontre de proches auxquels, pendant des siècles, les femmes ont été contraintes à obéir aux hommes.

Il faudrait aussi étudier :

* La manière dont la justice prend en compte les effets sur la mémoire du traumatisme de la violence ;

* Le statut respectif de l’écoute de la parole des hommes et des femmes dans des instances judiciaires ;

* Le statut accordé à la violence masculine sur les femmes et les enfants dans les jugements de divorce, de garde d’enfants et de pension alimentaire ;

* Les mécanismes judiciaires de production de logiques de victimisation des femmes ;

* L’usage par les tribunaux de la notion de « responsabilité » en fonction de sexe, tant pour les auteur-es que pour les victimes des crimes contre la personne ;

* La fonction que jouent les experts – dont les féministes sont exclues – en matière de violences faites aux femmes ;

* Les conséquences de l’absence de protection effective des femmes lorsqu’elles dénoncent ces violences ;

* Le très faible usage par les tribunaux des incriminations de légitime défense lorsque les femmes réagissent elles-mêmes par la violence à la violence qui leur est imposée ;

* La très faible incrimination de non-assistance à personne en danger dans les situations où les femmes sont violentées par des hommes ;

* La faiblesse des pénalisation effective des hommes violents, comme des dommages et intérêts accordées aux victimes….

Il faudrait aussi réfléchir encore, toujours et plus que jamais, sur des alternatives – encore plus inadéquats pour ce type de violences – aux systèmes judiciaires et pénitentiaires fondés sur la notion de punition.

Pour faire cet état des lieux, et proposer les importants changements nécessaires, il n’est pas nécessaire de proposer de lourdes études statistiques aux résultats souvent inversement proportionnels à leur coût. Il faut d’abord et avant tout interroger les femmes elles-mêmes victimes ; elles sont souvent les meilleurs expertes de ces « dysfonctionnements ».

Nous sommes donc ici fort loin d’une problématique axée sur l’écart entre le droit et les pratiques sociales qui renvoie à la sempiternelle et réactionnaire « nécessaire évolution des mentalités », dès lors postulées plus rétrogrades que la Loi. Mais surtout, évitant d’avoir à la remettre en cause.


Ce qui est en cause, c’est la responsabilité de l’État.

Celui-ci est producteur de violences contre les femmes, soit par leur codification qu’il opère de leur oppression, ou par son abstention lorsque ces violences ont lieu. L’Etat peut soit laisser agir les forces sociales, politiques, religieuses qui dirigent leur action contre les libertés des femmes. Il est aussi responsable lorsque la violence de ses agents (policiers, juges, gardiens de prison, fonctionnaires…) reste impunie. Il l’est enfin lorsqu’il ne prend pas les mesures nécessaires pour remédier aux effets discriminants, inégalitaires de règles de droit formellement asexuées. 38

Une politique contre les violences masculines faites aux femmes nécessite :

* Un diagnostic clair situé dans une problématique politique qui ne peut être que féministe

* Un projet politique étatique fort, et non pas un transfert délocalisé des responsabilités

* Un échéancier

* Un mécanisme permettant de revoir périodiquement les avancées, les résistances et les blocages

* Des moyens, notamment financiers, proportionnels au but qu’il devrait s’assigner: La tolérance zéro de cette violence.

6 Février 1996

Notes

1 Publication co-réalisée grâce au soutien de Madame Magda de Galan, Ministre des Affaires Sociales, Madame Miet Smet, Ministre de l’Emploi et du Travail, Madame Laurette Onkelinx, Ministre -présidente de la Communauté française de Belgique. Service de l’Egalité des chances.

2 Réseau « Actalités-Femmes-Liège » . Bd d’Avroy, 28/30. 4000 Liège. Tel: 04/232.31.54

3 Dans la mesure où j’ai déjà publié plusieurs textes sur cette question, je me permettrais d’y faire référence et de les citer.

4 Lors d’un colloque organisé à Philadelphie en 1995 sur ce thème, on pouvait comptabiliser 164 exposés. 420 interventions ont été présentées au colloque international tenu à Brighton, organisé par le centre « Violence, abuse and gender relations research unit » de l’Université de Bradford, les 10/15 Novembre 1995 intitulé:  » Violence, abuse and women’s citizenship ».

5 Mais les sciences dites « dures » sont elles aussi interpellées.

6 Cf., le récent colloque : « La recherche féministe dans la francophonie » organisé par la Chaire d’études sur la condition féminine de l’Université Laval. 24-28 septembre 1996.

7 Trois françaises seulement ont présenté une communication au colloque de Brighton.

8 Cf, Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage. France-1860-1930, Paris, Editions de l’Atelier. 1995.

9Cf., : Marie-Victoire Louis, « A propos des violences masculines sur les femmes, Ebauche d’une analyse du nouveau code pénal français », Projets Féministes. N° 3.

10C’est une expérience que j’ai personnellement vécue, et qui a eu pour conséquence la rupture de mon contrat avec les Editions du Seuil. J’ai alors intenté un procès que j’ai gagné.

11Fourier avait déjà fourni les éléments de cette critique:  » On peut remarquer ici une double bizarrerie; l’une, que ce sont les soit disant propagateurs des Lumières, les philosophes qui se montrent les plus actifs à étouffer le génie d’une moitié du monde social; et l’autre que la nation qui se dit la plus courtoise, la plus galante est celle qui manifeste le plus de jalousie du mérite des femmes… Aussi, n’est-il pas de nation où les femmes sont mieux dupées par les amants, mieux mystifiées en promesses de mariage, mieux délaissées quand elles sont enceintes, enfin mieux oubliées quand l’amour est passé. Avec un tel caractère, les Français se disent galants! Ils ne sont que rusés et égoïstes en amour, bien courtois en fait de séduction, bien trompeurs après le succès.  » Fourier Vers la liberté en amour. 1822.

12Il faut noter à cet égard qu’étymologiquement la dimension abusive, coercitive, corruptrice, mensongère, dangereuse, illusoire du terme « séduction » est sans ambiguïté.

13Cf., le livre d’Alain Bourreau , Le droit de cuissage. La fabrication d’un mythe. XIII- XX ème siècle. Albin Michel. 1995, publié sous le même titre que celui que j’avais publié un an auparavant.

14L’impuissance sexuelle masculine qui est souvent le révélateur de la perte – ou de la crainte de la perte – du pouvoir sur l’autre est une autre forme de la réaction masculine confrontée à la liberté des femmes. Les liens entre violence et impuissance sexuelle devrait être approfondis.

15 Cf., Marie-Victoire Louis, « Violences conjugales », Les Temps Modernes. Avril 1990. p. 132 à 168.
Le titre que j’avais proposé à la revue était: « Femmes battues ou femmes abattues ». Il est devenu un sous-titre et a ainsi disparu de la page de couverture.

16Une étude sexuée de l’utilisation par les tribunaux de l’ancien article 64 du code pénal français serait révélatrice de la fonction de déresponsabilisation des auteurs de violences masculines contre les femmes qu’il a pu jouer: « Il n’y a ni crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action, où lorsqu’il y a été contrainte par une force à laquelle il n’a pas pu résister ».

17 Pour suivre la logique du raisonnement, les femmes devraient alors fournir le plus fort contingent de criminel-les. Par ailleurs, cette violence subie par les hommes de la part d’autres hommes n’explique pas les raisons pour lesquelles les hommes violés devraient exercer leur violence contre des femmes.

18 AVFT, De l’abus de pouvoir sexuel. Le harcèlement sexuel au travail. Editions La Découverte/ Le Boréal. 1990.

Sylvie Cromer, Le harcèlement sexuel en France. La levée d’un tabou. D’après les archives de l’AVFT.1985-1990. La Documentation Française. 1995.

19Françoise Collin écrivait récemment :  » ..S’il est vrai que 85 % des abuseurs d’enfants appartiennent à leur entourage immédiat, s’il est vrai que les cas d’inceste sont extrêmement nombreux, peut- on vraiment enseigner aux enfants à se méfier de leur propre père – dont les baisers mêmes deviendraient suspects – de leur instituteur, de l’ami de la famille, de l’animateur de l’ère de jeux ? ….La prévention, si elle est utile, comporte des limites difficilement dépassables. » Les Cahiers du Grif, Ames fortes, Esprit libres, 1996.p. 175.

Au nom de quoi, au nom de quel respect des référents masculins, devrait-on sacrifier l’intégrité corporelle des enfants et accepter la destruction de leurs vies en limitant la prévention de ces violences sexuelles, pourrait-on lui répondre? Sans même évoquer la nécessaire répression de celles-ci.

20Marie-Victoire Louis, Nique ta mère, injure sexiste. Libération. 9 décembre 1996.

21 Les principales théoriciennes de la critique de pornographie comme violence faites aux femmes sont Andrea Dworkin et Catharine Mac Kinnon.

22Marie-Victoire Louis, « Cette violence dont nous ne voulons plus ». Chronique Féministe, Prostitution et féminisme. Janvier- Février 1994.

23Concernant la diversité des formes d’expression de ces pouvoirs, cf., l’article pré cité.

24 Alain Touraine écrivait récemment : « Je persiste à ne pas voir au nom de quel principe la polygamie doit être interdite, même si je reconnais qu’elle rend plus difficile l’intégration sociale des femmes africaines et renforce ainsi l’exclusion qui les menace en leur facilitant (sic) l’enfermement dans la vie domestique et l’analphabétisme » . Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat. Éditions La Découverte. 1996. p.304.

Cette prise de position sexiste et raciste doit être dénoncée. Celui-ci reconnaît les effets négatifs graves pour les femmes Africaines de la polygamie, sans que cela modifie pour autant son propre jugement sur celle-ci. Sans évoquer le « lapsus » de l’emploi du mot « faciliter » …..

25 Les pays occidentaux, les pays riches, les pays qui donnent des leçons de droits de l’homme -tels que définis par eux-mêmes – à travers le monde et qui subordonnent l’octroi de leur « aide » à leur respect ne veulent pas voir à quel point leur soi-disant universalisme est lucidement dénoncé. Que peuvent en effet répondre les Etats Occidentaux aux intégristes de tous poils qui, pour mieux enfermer les femmes vivant sous leur férule ou sous sa menace, renvoient aux Occidentaux la manière dont ils traitent les femmes dans leurs propres pays ? Comment ceux-ci peuvent-ils dénoncer l’enfermement des femmes dans les tchadors quand ils acceptent et légitiment l’enfermement des prostituées ? Comment peuvent-ils s’affirmer comme les défenseurs des droits de ces femmes bâillonnées, lorsque la culture qu’il exporte à travers le monde est celle de la banalisation de la violence et de la pornographie ?

26 Cf NahidToubia, Nahid Toubia Female Genital Mutilation In: Women’s Rights, Human Rights. International feminist perspectives Edited by Julie Peters and Andrea Wolper. Londres, New York. Routledge. 1995. p. 229

27 En Corée, le nom de la fille est retirée de l’état civil de sa propre famille et transférée sur celui de sa belle famille, lorsqu’elle se marie. Hye-Jan Han: « Unwelcome daughters. Son préference and abortion in South Korea ». In: Private decisions, public débates. Women, reproduction and population. Londres, Panos. 1994. p. 36.

28 Compte tenu de l’enjeu, on comprendra aisément qu’ils ne pourront jamais être véritablement « acquis ».

29L’apparente unanimité qui s’est récemment manifestée en Europe contre la prostitution des enfants et les violences qui leur sont imposées, s’est faite au profit de la reconnaissance implicite de la légitimité de la prostitution des adultes, des femmes pour l’immense majorité d’entre elles.

30 Il existe certes des femmes qui paient des hommes pour avoir des relations sexuelles ; mais il n’existe pas, à ma connaissance, de réseaux de femmes proxénètes pour prostituer des hommes.

31 C’est la raison pour laquelle ce sont les pays les plus démocratiques qui ont les taux affichés les plus élevés de violences contre les femmes. Ces statistiques révèlent essentiellement la perception qu’une société a de ce type de violences ainsi que les moyens qu’elle accorde aux femmes de les dénoncer. À cet égard, plus les mouvements féministes sont forts, plus la violence contre les femmes est statistiquement importante.

32 Cf., Projets féministes, « Actualité de la parité ». Nos 4/5. Février 1996. 264 p.

33Catharine Mac Kinnon, « A propos de la torture; une perspective féministe des droits de l’homme », Projets Féministes, N° 3.

34Marie-Victoire Louis, « Vers une reconnaissance légale du proxénétisme ». Projets Féministes. mars 1992. N° 1. P. 33 à 57.

35 Marie-Victoire Louis, « Droits de l’homme, moins les femmes ». Libération. 12 septembre 1995.

36 Commission des droits de l’Homme. Nations Unies. Conseil Economique et Social, Rapport préliminaire. E / CN. 4 / 1995 / 42. p. 17.

37C’est le cas de toutes les législations.

38Marie-Victoire Louis. « L’absence de discrimination suffit-elle à fonder l’égalité ?  » La lettre de l’AVFT. Automne 1994.

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