Élisabeth Badinter dénature le féminisme pour mieux le combattre

21/09/2008

jeudi 14 septembre 2006

Une critique de Élisabeth Badinter, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003

Élaine Audet

sur http://www.peuplesmonde.com/article.php3?id_article=556


Depuis sa publication, au printemps 2003, le livre Fausse route d’Élisabeth Badinter a suscité une multitude d’articles et de reportages, les grands médias lui ouvrant la voie royale qu’ils réservent, depuis quelques années, aux discours antiféministes. Ils n’auraient pu être mieux servis. Pour Élisabeth Badinter,  » le  » féminisme français actuel est monolithique, essentialiste et anti-hommes. Influencé par quelques théoriciennes radicales américaines, il victimiserait les femmes, diaboliserait la sexualité masculine et aurait réussi à faire prévaloir un nouvel ordre moral.

Dans la même foulée, l’ouvrage préconise le renforcement des stéréotypes sexuels dans l’enfance, la libéralisation de la prostitution et accuse les féministes de puritanisme par leur présumée incapacité de prendre en compte les nouveaux courants de la sexualité. Son leitmotiv : les féministes américaines sont allées trop loin, si les femmes ne veulent pas se couper à tout jamais des hommes, il est temps d’en finir avec la guerre des sexes. C’est donc du féminisme américain autant que du français que la pamphlétaire veut faire le procès.

D’abord, que signifie pour É. Badinter être féministe ? Essentiellement, c’est viser à être égale aux hommes et à partager tous leurs privilèges. Il n’y a pas de domination masculine, selon elle, mais un manque de volonté chez les femmes d’affirmer leur autonomie. Quand on veut, on peut ! Peu lui importent les concepts de pouvoir et d’aliénation. Elle ne pratique pas ce genre de philosophie ! Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle se porte à la défense des valeurs patriarcales : toute son œuvre en témoigne par la recherche d’une complémentarité qui ne remettrait pas en question la suprématie masculine et les stéréotypes de féminité et de virilité qu’elle considère essentiels à une construction identitaire saine et solide des deux sexes.

La méthode du discours et ses sources


La méthode d’ « analyse » d’É. Badinter est simple, efficace et malhonnête. Il s’agit de faire dire à l’ensemble des féministes, et parfois à quelques-unes d’entre elles censées représenter un courant féministe majoritaire, ce qu’elles n’ont jamais dit. Ensuite, elle réfute ces contre-vérités par des arguments d’autorité : Croyez-moi, c’est moi, E. Badinter, qui le dis ! Elle cite souvent des statistiques qui contredisent ses affirmations à l’emporte-pièce, mais elle les enterre sous la charge qu’elle reprend ad nauseam selon laquelle les féministes victimisent les femmes et haïssent les hommes. Affirmation facile qu’elle se garde bien de démontrer. Pour Élisabeth Badinter, ce serait faire preuve de paranoïa ou de misandrie de parler d’une violence spécifique envers les femmes ou d’un système, le patriarcat, se perpétuant grâce à l’existence de rapports sexuels de domination.

Quant à ses sources, l’auteure les puise surtout dans les médias à large diffusion dont Libération, Le Monde, Elle, L’Express, Le Point Madame Figaro, Marianne, New York Times, France 2. Des sources dont l’antiféminisme et le sensationnalisme de plusieurs d’entre elles autorisent de sérieux doutes sur le caractère scientifique de cet essai. Si elle est agrégée de philosophie et maître de conférence à l’École polytechnique, Élisabeth Badinter n’est tout de même pas membre du Centre national de recherche scientifique (CNRS) ni professeure titulaire dans une université. Peut-être cela explique-t-il son silence sur les chercheuses universitaires féministes les plus en vue, son manque de rigueur méthodologique et les sources contestables qu’elle utilise dans son livre. Rien d’étonnant non plus que son pamphlet ait pu obtenir un tel écho dans les médias, qui partagent les intérêts de classe et la vision patriarcale du monde d’Élisabeth Badinter. Fausse route s’inscrit indéniablement dans le ressac antiféministe actuel et dans la mouvance du courant masculiniste de droite, revanchard, misogyne et homophobe qui trouve une alliée naturelle en É. Badinter.

Une violence symétrique entre les deux sexes


La remise en question de l’Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France (ENVEFF) par É. Badinter est un des aspect de son pamphlet qui a soulevé le plus l’intérêt des médias et des antiféministes. Cette enquête, effectuée auprès de 6 970 femmes de mars à juillet 2000, ferait, selon Badinter, une amalgame entre les violences psychologiques, physiques et sexuelles afin d’en gonfler les chiffres. Quiconque consultera le rapport de l’Enquête (1) verra, contrairement à ce que prétend l’auteure de Fausse route, que les statistiques des différentes formes de violence sont compilées séparément. Les chercheuses et les féministes ne sont pas responsables du fait que des journalistes additionnent les résultats des différentes catégories de violence subies par les femmes. En expliquant la méthodologie employée, les chercheuses ont insisté sur la distinction à faire entre les situations de conflits verbaux et psychologiques et la violence physique et sexuelle, qui porte toujours atteinte à l’intégrité de l’autre, ainsi que sur l’existence d’un continuum dans les cas de violence conjugale. Quant à la qualité scientifique de l’enquête, elle a été dûment contrôlée, notamment avec la collaboration d’un statisticien du Centre national de recherche scientifique (CNRS), et appuyée par de nombreuses personnalités scientifiques (2).

Mais, même si É. Badinter admet « qu’un homme qui tue une femme – souvent sa femme – va jusqu’au bout d’un mouvement d’appropriation de l’autre », elle s’étonne du même souffle que tant de femmes n’arrivent pas à quitter leur bourreau ! Il est pourtant de notoriété publique que le syndrome de la femme battue repose sur la destruction systématique de l’estime de soi par un continuum de violence psychologique, physique et sexuel qui paralyse celles qui en sont victimes. Comme elle refuse de reconnaître l’existence d’une violence spécifique envers les femmes engendrée par des rapports sexuels de domination, elle se rabat sur le préjugé « populaire », nullement démontré par les études scientifiques, selon lequel la misère sociale et culturelle serait la cause première de la violence. Pourtant, les données statistiques et les faits quotidiens démontrent que la violence envers les femmes traverse toutes les classes sociales, comme le rappelle parmi tant d’autres le meurtre de Marie Trintignant. Mais rien n’aura raison des préjugés antiféministes de Mme Badinter qui regrette que le questionnaire de l’enquête n’ait pas aussi été adressé aux hommes ce qui, selon elle, nous en aurait appris beaucoup sur les abus de pouvoir et la violence spécifique des femmes. N’étant pas à une contradiction près, elle reconnaît pourtant que des hommes sont responsables de 90% des actes de violence (3) !

La victimisation féministe des femmes et des hommes

É. Badinter reproche aux abolitionnistes, qu’elle appelle « prohibitionnistes », d’amalgamer la prostitution au viol et de faire ainsi des prostituées des « victimes absolues » en les réduisant au silence. Est-ce l’ignorance ou la mauvaise foi qui lui fait passer sous silence les nombreux témoignages de prostituées et de « survivantes » publiés dans les médias, les maisons d’éditions ou Internet, et qui racontent l’enfer que leurs auteures vivent ou ont vécu, ainsi que leur désir de s’en sortir (4) ? Badinter qualifie malhonnêtement la lutte contre cet esclavage moderne, à l’échelle planétaire, de « guerre contre les prostituées ». Elle se plaît à confondre délibérément la lutte contre un système d’exploitation, patriarcal ou prostitutionnel, et une lutte contre des individus. Elle ne voit aucune distinction entre les choix individuels d’une minorité et des choix et enjeux collectifs qui ont des retombées sur l’ensemble de la société. C’est de la pure mauvaise foi d’assimiler, comme elle le fait, la dénonciation de la violence envers les femmes à la victimisation de ces dernières.

Toute cette rhétorique que déploie É. Badinter a un but : faire oublier le fait que les auteurs de violence conjugale ou de viols sont en grande majorité, non pas des « obsédés, des méchants, des pervers » qui courent les rues le soir en quête d’une proie, comme elle le prétend, mais bien des hommes proches des femmes agressées. Il n’y aurait, selon elle, que quelques cinglés qui pètent parfois les plombs. À la suite de cette opinion sans aucun fondement dans la réalité, elle a beau jeu de prétendre que l’analyse féministe des rapports sexuels de domination se résume à « la dénonciation inconditionnelle du sexe masculin ».


On a droit à une autre fable de sa part, quand elle affirme que « les deux sexes se posent en victimes l’un de l’autre, à ceci près que les femmes parlent haut et fort et que les hommes murmurent. » Élisabeth Badinter, qui occupe une place de premier ordre dans les médias comme héritière-actionnaire et présidente du directoire de Publicis, quatrième groupe de communication mondial, a probablement une oreille sélective. Baignant dans les milieux masculins néo-libéraux, elle reprend à son compte les arguments masculinistes et les douteuses conclusions de « l’état des lieux masculins », publié par le magazine Elle (5) à l’occasion de la Journée internationale des femmes. Des hommes y prétendent que ce sont désormais les femmes qui font la loi et eux qui en sont les victimes. Le fait que les femmes deviennent des citoyennes à part entière causerait, chez plusieurs d’entre eux, une « confusion identitaire » qu’ils assimileraient à une forme d’oppression. Évidemment, l’antiféministe de service se garde bien de mentionner que, dans le même dossier, d’autres hommes contestent la soi-disant domination des hommes par les femmes.

D’où Élisabeth Badinter tire-t-elle la conviction qu’il y a beaucoup d’hommes battus par des femmes puisque, selon elle, les hommes battus auraient honte de s’en plaindre et de faire rire d’eux ? À l’encontre des faits démontrés par de nombreuses études, la pamphlétaire parle de la violence féminine comme d’une réalité courante et symétrique à la violence masculine contre les femmes : « Hommes et femmes sont sujets à cette pathologie car la violence appartient à l’humanité. » Elle nie la violence systémique des hommes dans le but de contrôler les femmes et conserver les privilèges que continue à leur octroyer une société basée sur la division inégale des rôles et la discrimination sexuelle. Comme les violeurs le font dans les procès pour viol qui leur sont intentés, Badinter cherche également à disculper les hommes en invoquant un argument fallacieux d’une époque heureusement révolue. Elle parle du « non qui veut dire oui », dont les féministes « puritaines » voudraient nier l’existence. « Il est peut-être inscrit dans la nature que l’homme conquiert et que la femme cède à une douce violence », dit-elle, en justifiant ainsi à l’avance tous les abus.

La domestication de la sexualité


Croyant donner plus de force à ses attaques contre la domestication de la sexualité par le « nouvel ordre moral féministe » des Dworkin-MacKinnon, Badinter s’appuie sur des antiféministes américaines notoires, comme l’anthropologue Gayle Rubin, tête de file et théoricienne depuis les années 80 du courant lesbien sadomasochiste et « queer » (6). Ce courant voit les inégalités de pouvoir comme faisant partie intégrante de la sexualité. Idée reprise tant par É. Badinter que par Denise Bombardier au Québec (7). Les diverses manifestations des sexualités minoritaires dissidentes « queer » ont vite été assimilées comme une mode et ont servi de fer de lance pour saper l’influence du féminisme radical. Dans Coming to Power (8), Rubin considère que les féministes sont intégrées à la société hiérarchique dominante et doivent être traitées comme des ennemies.

Dans son dernier livre, Penser le sexe (9), donné en référence dans Fausse route, Rubin poursuit son apologie de la pornographie, de la prostitution, du sado-masochisme, de toutes les minorités sexuelles dissidentes et se concentre surtout sur la défense de la pédophilie en refusant d’y voir une forme d’exploitation sexuelle. Pour elle, toute loi visant à régir la sexualité constitue « un apartheid sexuel » destiné à renforcer les structures du pouvoir en place.

En s’appuyant sur le courant « queer », É. Badinter affirme que la prostitution, la pornographie, le sado-masochisme, la pédophilie ne sont que des sexualités différentes que le puritanisme judéo-chrétien empêche d’admettre et qui tombent sous le coup de ce qu’elle appelle « le nouveau féminisme moral ». Dans l’histoire du féminisme, il y a eu un moment où s’est élaborée une éthique qui rejetait la construction socio-culturelle de la sexualité ainsi que la division sexuelle des rôles et les rapports de pouvoir qu’elle a engendrée. Qu’y a-t-il de répréhensible dans le fait de proposer une éthique ? Contrairement à ce qu’elle veut nous faire croire, ce qui est en jeu dans le débat sur la prostitution, ce n’est pas la reconnaissance d’un choix individuel alternatif pour vivre plus pleinement sa sexualité mais le droit pour les proxénètes de mettre librement en marché le corps des femmes.

Ce féminisme-là, accuse-t-elle, qui critique le sexe de consommation et la commercialisation du sexe, participe à la renaissance des stéréotypes sexuels qui sont en passe de disparaître ! La lutte pour ou contre la pornographie et la prostitution constituerait actuellement un enjeu majeur pour la redéfinition des rapports entre hommes et femmes et de leurs libertés réciproques. Elle cite au passage l’autobiographie des prouesses sexuelles de Catherine Millet, comme exemple d’une nouvelle sexualité libérée de toute censure, et s’empresse d’en conclure que la notion de normalité n’existe pas dans le domaine de la sexualité.

Christina Hoff Sommers et Katie Roiphe, citées également par É. Badinter, sont des universitaires de droite, populaires dans les grands médias américains, dont les interventions visent à désamorcer l’analyse critique de la domination et de la violence masculines envers les femmes et prônent la réconciliation des sexes dans la complémentarité, les femmes ayant, selon elles, déjà atteint l’égalité.

Susan Faludi, auteure de Backlash, a fait la critique de cet antiféminisme militant, dans la revue Ms. (10) La méthode de Sommers et Roiphe, dit-elle, consiste « à émettre des opinions réductrices, erronées et faciles, en les faisant passer pour des idées sérieuses et audacieuses ». En y regardant de plus près, on constate qu’elles ne font pas de recherches personnelles mais relaient les attaques des masculinistes avec qui elles partagent la faveur des médias. Ces universitaires sont d’ailleurs grassement subventionnées par de riches fondations de droite pour accuser les féministes d’accaparer le pouvoir partout, de victimiser les femmes et de castrer les hommes. On reconnaît là plusieurs des thèmes chers à la pamphlétaire française pour qui ce seraient les féministes qui victimiseraient les femmes et non ceux qui les agressent par le viol, le harcèlement sexuel, la pornographie et la prostitution. Toute protestation contre la violence envers les femmes lui paraît comme une déclaration de guerre adressée au genre masculin.

Pourtant, E. Badinter est forcée de constater l’existence d’une sexualité « trash », souvent très violente, où prévalent des rapports de domination et de soumission, où le corps n’est plus qu’un simple objet de consommation. Mais le fait que les films X servent désormais de « matrice originelle de fantasmes », montrant couramment des actes de triple-pénétration, de viols collectifs et parfois des films snuff où les actrices pornos sont réellement torturées et assassinées, ne semble pas l’émouvoir outre mesure. Elle se contente d’y voir des faits de société, de plus en plus normalisés et commercialisés, et non des valeurs résultant de la structure de domination hommes-femmes imprégnant toutes les strates de la réalité sociale. Pourtant, plus loin, elle nous apprend, à propos de l’échangisme, que cette réalité, prétendument normalisée, ne touche qu’une petite minorité de Français (4%) et de Françaises (1%). Et de répéter que la sexualité ne doit pas être domestiquée par le « nouvel ordre moral féministe », l’important pour toutes ou tous étant que les pratiques sexuelles, même extrêmes, puissent librement la pimenter.

À l’historienne et féministe Florence Montreynaud, qui remet en question la sexualité machiste et son vocabulaire militaire de conquête, elle répond que « l’intimité et la tendresse ne sont pas l’alpha et l’oméga de tout désir. La violence des pulsions n’est pas exclusivement masculine et n’aboutit pas nécessairement à un viol. Il y a toutes ces femmes qui réclament sans complexe un dominateur au lit et un associé en dehors. » On reconnaîtra ici les opinions – et non des faits démontrés – avancées par la journaliste Denise Bombardier pour qui les féministes sont allées trop loin et risquent ainsi de se couper à jamais des hommes (11).

Le retour de l’essentialisme avec le foulard islamique, la parité et l’instinct maternel

Mélangeant tout allègrement, É. Badinter rend les féministes responsables de l’acceptation du foulard islamique à l’école et du torpillage de l’universalisme républicain. Elle laisse entendre qu’au nom du relativisme culturel, elles auraient aussi entériné le droit à la polygamie et l’excision des petites filles. Comment peut-elle affirmer de telles aberrations tout en reconnaissant du même souffle « le courage et les convictions de Benoîte Groult et de quelques autres » pour dénoncer et faire interdire cette infamie ?

Elle se fait un devoir de dénigrer les féministes qui ont critiqué certaines de ses positions, en rejetant par exemple, lors de la lutte pour la parité politique, l’universalisme abstrait dont elle s’inspire, qui n’est en fait que le masque de l’universel masculin. Elle, qui n’hésite pas à faire appel à des arguments essentialistes quand cela l’arrange, accuse les féministes d’avoir utilisé ce genre d’arguments pour justifier l’inscription de la dualité des sexes dans la Constitution et de permettre ainsi à diverses catégories de la population (homosexuel-les, communautés ethniques, etc.) d’exiger à leur tour la parité politique.


Une fois de plus, elle invente un conflit pour ensuite se permettre d’attaquer les féministes qui, comme Gisèle Halimi (12), croient qu’il n’est pas juste d’assimiler la moitié de l’humanité à une catégorie. Comme l’autre moitié, celle des hommes, les femmes englobent toutes les catégories d’âges, de classes, de métiers, d’ethnies, d’orientations sexuelles, d’appartenances politiques, etc. Déterminé depuis 30 siècles par des rapports sexuels de domination, l’universalisme dont se réclame E. Badinter est masculin comme le démontre notamment la situation en France où les femmes n’occupent que 10% des sièges. De quelle démocratie est-il donc question quand elle exclut la moitié de l’humanité ?

Contexte néolibéral et intérêts de classes

Pour mieux comprendre les prises de position d’Élisabeth Badinter, il est essentiel de les situer dans le contexte du néolibéralisme et des intérêts de classe précis qu’elle y défend. Comme PDG d’une des plus importantes entreprises de publicité au monde, il n’est pas étonnant qu’elle ne puisse considérer autrement qu’en ennemies les féministes qui dénoncent le sexisme dans la publicité et ailleurs et se situent dans la mouvance altermondialiste pour une répartition plus juste et équitable des richesses.

Alors que le discours dominant néolibéral a tout intérêt à convaincre les femmes de retourner au foyer et de se contenter de travaux à temps partiel, pour laisser les meilleurs emplois aux hommes, Badinter attribue au féminisme le retour de l’idéologie maternaliste. Elle feint d’ignorer la prise en charge du corps des femmes par la médecine, la biotechnologie et les compagnies pharmaceutiques qui voient en elles de nouvelles sources de profits, notamment comme productrices d’embryons et mères porteuses, quand elles ne sont pas récupérées pour alimenter le marché de la prostitution.

Quand on fausse la route pour mieux la condamner


Élisabeth Badinter termine son pamphlet en prédisant l’impasse entre les sexes dont, bien sûr, les féministes seraient responsables. À aucun moment il ne lui vient à l’esprit que les hommes puissent avoir à faire un effort pour éviter cette impasse. Pour elle, dénoncer la discrimination et la violence envers les femmes, ne fait que braquer inutilement les hommes et attiser la guerre des sexes. Telle est la « Fausse route » prise, selon elle, par le féminisme actuel et le piège à éviter sous peine d’y perdre notre liberté et de freiner la marche vers l’égalité. Ce n’est certainement pas en alimentant l’antiféminisme et les arguments misogynes des masculinistes qu’Élisabeth Badinter favorisera la marche vers une société non sexiste dans laquelle les femmes seront libres de choisir leur destin sans être accusées de limiter ainsi celui des hommes.

En fermant Fausse route, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi É. Badinter insiste tant pour se déclarer féministe, sinon pour tromper son lectorat et convaincre les femmes qu’elles ont tout intérêt à se rallier au masculin universel. Et cela en dépit des preuves abondantes de l’impossibilité pour elles d’accéder, dans un tel système, à une représentation politique équitable, de leur exclusion des postes de commande dans tous les domaines et de la persistance des écarts salariaux dus à leur sexe. Drôle de féministe, qui nie la hiérarchie fondée sur le sexe et qui s’acharne à dénigrer en bloc les féministes à coups d’amalgames, de généralisations et de mensonges, et qui ne ressent de solidarité qu’envers les hommes avec qui elle s’identifie totalement en espérant être reconnue « un homme comme tout le monde » dans un universalisme au masculin pluriel.

La nécessité d’écrire un pamphlet, d’une mauvaise foi si évidente, vient peut-être finalement de la peur d’une nouvelle vague féministe puissante qui, loin de victimiser les femmes, les invite à lutter ensemble contre la pauvreté, l’injustice et la violence. Pensons seulement à la Marche mondiale des femmes (MMF), au Lobby européen des femmes, au travail sur le terrain et dans les réseaux électroniques de centaines d’associations contre la prostitution, le viol et le harcèlement sexuel, au mouvement Ni putes ni soumises, à la présence féministe dans les manifestations pour la paix et les luttes sociales notamment pour l’équité salariale, le partage du travail domestique, la réalisation de la parité politique et, sur le plan théorique, aux contributions de nombreuses chercheuses comme Michèle Le Doeuff, Geneviève Fraisse, Christine Delphy, Christine Bard, Christine Fauré, Marie-Victoire Louis en France, pour n’en nommer que quelques-unes. La plus grande imposture de ce livre consiste sans doute à prétendre que les féministes victimisent les femmes par leur résistance aux formes d’oppression qu’elles subissent. Ce sont leurs luttes au contraire qui leur ont permis d’étendre, d’hier à aujourd’hui, leur autonomie dans tous les domaines.

Pour Pascal Bruckner, qui fait l’éloge de Fausse route, dans Le Nouvel Observateur : « Elle a pris le beau risque de trahir son camp ; mais c’est son camp qui a trahi la cause de l’émancipation, laquelle concerne d’un seul tenant les femmes et les hommes (13). » Ses loyaux services lui ont valu une tribune assurée dans tous les grands médias avec les éloges unanimes de la critique. Un beau risque très payant en effet !

NOTES

1. Pour le résumé de l’enquête voir le site http://www.social.gouv.fr/

2. Clarisse Fabre et Nicolas Weill, « Violences sexuelles : débat autour d’une enquête », Paris, Le Monde, 3 juin 2003.

3. Un nouveau rapport de Statistique Canada sur les infractions au code criminel au Québec en 2002, publié le 25 juillet 2003, montre que toutes les catégories sont restées stables sauf les agressions sexuelles qui ont augmenté de 14%, soit le taux d’agressions enregistré il y a dix ans. Les filles sont la majorité des victimes. « Si on a beaucoup parlé ces derniers temps du décrochage des garçons, de leur désarroi, il serait prématuré d’oublier qu’avoir moins de 18 ans et être une fille – caractéristique de la grande majorité des victimes – reste un mélange à hauts risques », écrit la journaliste Josée Boileau. (Josée Boileau, « Agressions à contrôler », Montréal, Le Devoir, 28 juillet 2003.

4. Pour des références sur des témoignages de prostituées voir : Mathieu, « Fausse route ou faux procès ? Élisabeth Badinter ou la philosophie dans le bas-côté », Chiennes de garde, Paris, 23 mai 2003 : et Élaine Audet, « La Prostitution : Droits des femmes ou droit aux femmes ? » Montréal, 15 septembre 2002 : 5. Elle, 10 mars 2003.

6. « queer » : littéralement étrange,  » louche « , mais c’est aussi une insulte lesbo/gay-phobe dont ont fait les frais plusieurs générations de non-hétéros. Aux revendications structurées essentiellement autour des identités gay et lesbienne succède un discours non identitaire, anti-assimilationniste et s’en prenant non plus seulement à l’intolérance ou à l’hétérosexisme, mais directement aux contraintes de la normalité. Ce renouveau est en partie dû à l’effritement de la politique communautariste, ses rapports de pouvoir internes entraînant des divisions et de nouvelles marges : les  » folles  » chez les gays, les S/M chez les lesbiennes, etc. ; tout ce qui ne ressemblait pas à l’image du / de la citoyen-ne américain-e respectable – blanc-he, en bonne santé, physiquement  » attirant-e  » et bien intégré-e à la société de consommation. Voir http://www.multisexualites-et-sida.org/presentation/queer.html

7. Denise Bombardier, La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993.

8. Gayle Rubin, « A Personal History of the Lesbian S/M Community and Movement in San Francisco », in Samois (Eds). Coming to Power.Writings and Graphics on Lesbian S/M, Boston, Alyson Publications 2nd Edition, 1982, p. 215 – 216.

9. Gayle Rubin, « Penser le sexe. Pour une théorie radicale de la politique de la sexualité », Marché au sexe, EPEL, 2001.

10. Susan Faludi, « I’m not a Feminist but I Play One on TV », New York, Ms., March-April 1995.

Laura Flanders The « Stolen Feminism » Hoax : Anti-Feminist Attack Based on Error-Filled Anecdotes

11. Denise Bombardier, op. cit.

12. Choisir – La cause des femmes, Femmes moitié de la terre moitié du pouvoir – Gisèle Halimi, plaidoyer pour une démocratie paritaire, Paris, Gallimard, 1994.

13. Pascal Bruckner, « Les raisons d’un succès/Contre le nouveau féminisme/Elisabeth Badinter, qui refuse de transformer la femme en victime absolue, ose défier les Chiennes de Garde », Paris, Le Nouvel Observateur, 22 mai 2003-no2011.

Repris de Sisyphe, 25 août 2003

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