Sur « Backlash, the undeclared war against women » de Susan Faludi.

29/09/2008

par Claudie Lesselier

Première publication en avril 1993
Mise en ligne le mercredi 25 février 2004

sur http://multitudes.samizdat.net/spip.php?article1008


On assiste aux U.S.A., analyse une jeune journaliste, Susan Faludi, dans ce livre, qui a obtenu un grand succès, à un ensemble de contre-attaques remettant en cause les acquis obtenus par les femmes depuis le début de la « seconde vague » du féminisme. Sur ce phénomène, que l’on pourrait remarquer aussi dans d’autres pays, S. Faludi offre une synthèse riche d’informations, éclairée par des investigations de première main, des témoignages, des portraits. Ce backlash, ce « retour en arrière », montre-t-elle, progresse grâce aux médias et à la culture populaire (séries télévisées, cinéma, magazines), s’appuie sur les activités de groupes politiques et religieux (la nouvelle droite, le « mouvement des hommes », les groupes
anti-avortement) et a réussi sous les présidences Reagan et Bush à s’implanter dans les institutions.

Ce mouvement ne s’annonce cependant pas ouvertement comme politique : sa force vient de ce qu’il se structure autour de questions présentées comme du domaine privé, et qu’il travaille à ce que son message soit intériorisé par les femmes elles-mêmes. C’est un phénomène récurrent dans l’histoire du féminisme américain, montre l’auteur : une fois encore des droits, des conquêtes, des changements, réels mais inachevés ou fragiles, sont mis en cause et combattus sur deux fronts principaux : la place et le statut des femmes dans le monde du travail (opposé à la sphère domestique), et leur contrôle sur leur propre corps (droit à l’avortement, normes de la beauté, sexualité).


Rien de très original donc dans le discours antiféministe contemporain, même s’il sait prendre des formes insidieuses et sophistiquées. Il popularise un message simple : les femmes sont les victimes des changements sociaux et des progrès du féminisme. Leurs droits, et leurs possibilités de choix se payent d’une « crise d’identité » et d’insatisfaction personnelle ; leur revendication d’indépendance et d’égalité est cause de leur solitude ou de leur misère, d’un accroissement des divorces ou de l’infertilité, de troubles psychiques et physiques… Susan Faludi sait démonter avec précision les méthodes de construction d’une opinion mise en oeuvre par les médias : statistiques et données falsifiées, interprétations hâtives et biaisées, témoignages manipulés. Elle souligne l’influence dont disposent des forces financières et économiques – de la publicité à la thérapie en passant par la mode et l’industrie cosmétique.


Des experts autoproclamés (sociologues ou psychologues) sont enrôlés dans ce combat : de multiples guides pratiques et manuels de psychologie, comme les séries télévisées, développent un discours normatif et moraliste qui, face aux réelles difficultés que connaissent les femmes, ne propose que des « solutions individuelles » et « blâme les victimes ». On peut mettre cela en parallèle avec le discours tenu sur les Noirs ou des pauvres, dont les problèmes sont attribués à leurs propres défauts, ou à la trop grande – générosité des lois sociales [1]. De pseudo enquêtes sociologiques font prendre pour des réalités des « tendances » inventées de toute pièce (par exemple le prétendu retour volontaire et massif des femmes à la maison). Enfin ce discours témoigne de l’utilisation consciente d’une stratégie de contrôle et de reformulation sémantique : libération, égalité, « equal opportunity » deviennent des termes négativement connotés ; par contre, on appellera « pro life » les attaques contre les droits des femmes dans le domaine de la reproduction, « pro family » l’hostilité au travail salarié des femmes ou aux aides sociales. Ces analyses critiques, en ce qui concerne la culture populaire et les médias, se retrouvent dans l’étude, elle aussi un « best-seller » récent, de Naomi Wolf [2] qui montre l’imposition de normes culpabilisantes en matière d’apparence, d’âge, de vêtements, de poids… Les femmes ayant combattu les contraintes matérielles pesant sur elles, la réélaboration contemporaine du « mythe de la beauté » cherche à réinstaurer des normes, des tabous, des contraintes, sur leur corps et leur esprit. Là aussi c’est une réaction contre les acquis des femmes, qui sait exploiter les incertitudes et les difficultés des femmes.


Ce backlash n’est pas « un complot », se défend Susan Faludi. Cependant il a des promoteurs, penseurs et militants organisés : la Nouvelle Droite qui a trouvé depuis longtemps une source de cohésion et de dynamisme dans la thématique du retour à la famille traditionnelle et de l’opposition au droit des femmes [3]. Cette droite a mis en oeuvre une stratégie de prise de pouvoir culturel et médiatique, puis de pénétration dans les institutions. Elle bénéficie du travail d’intellectuels dénonçant la « décadence de la culture américaine » et la menace grandissante des « minorités » – ceux par exemple qui s’opposent à toute évolution vers un multiculturalisme dans les universités [4]. Elle s’appuie sur des groupes sociaux en perte de vitesse (petite bourgeoisie blanche) animée par la peur de perdre leurs acquis, comme sur les hommes se sentant menacés dans leur « identité masculine » – ceux par exemple qui organisent un « mouvement d’hommes ». S. Faludi trace des portraits vivants de quelques-unes de ces personnalités et insiste sur le rôle dévolu aux femmes : à ces mouvements, et même à un haut niveau, participent un nombre assez grand de femmes – des femmes actives, diplômées, indépendantes dans leur vie personnelle et bien loin du modèle de la mère et ménagère qu’elles travaillent à promouvoir [5].


Enfin cet antiféminisme trouve un appui dans ce que Faludi nomme les « féministes révisionnistes », celles qui dénoncent leur engagement antérieur [6], mais aussi celles qui font l’apologie de la « différence des sexes », de la « pensée maternelle » et des « valeurs féminines ».


Parfois redondante, parfois trop simple, cette étude néglige les contradictions du discours antiféministe. Surtout elle ne montre pas comment cette réaction se manifeste face aux diverses catégories sociales de femmes. L’analyse de classe est quasiment absente, de même que la relation entre ce « backlash » contre les femmes et l’évolution plus globale de la société américaine et des mouvements sociaux, ou les contradictions du mouvement féministe. Malgré ces limites, c’est un livre qui propose des pistes de réflexion tout à fait intéressantes, au-delà même de la situation américaine.


Backlash se conclut par un appel à l’action, et indique des possibilités de renouveau des luttes féminines aux U.S.A. En effet, selon diverses sources, le mouvement des femmes aux U.S.A., qui n’a d’ailleurs probablement pas subi la même crise que son homologue en France, connaîtrait un renouveau. Des « jeunes féministes » se sont rassemblées sous le nom de « Troisième vague ». D’autres féministes s’investissent dans la politique électorale pour faire élire dés candidates femmes (pour l’instant il n’y a que deux sénateurs femmes). Il y a quelques mois à New York est apparu le W.A.C., Women’s action coalition [7] qui organise des actions directes, souvent spectaculaires (manifestations, désobéissance civile) et favorise les coalitions sur des objectifs communs aux diverses catégories de femmes. De grandes manifestations pour « le droit de choisir » (riche en outre d’une dimension sociale et antiraciste) et une autodéfense par rapport aux actions des groupes anti-avortement ; la montée de la colère contre le harcèlement sexuel, la violence, les discriminations, comme en témoignent les débats suscités par l’affaire du juge Clarence Thomas ; la permanence dans les études d’opinion de prises de position « progressistes » des femmes et d’un net « gender gap » : ce sont quelques exemples non seulement d’une « résistance au backlash » mais d’une reprise de l’initiative.

[1] Voir une intéressante analyse de ce discours dans : Adolph Reed Jr, « The underclass as myth and symbol : the poverty of discourse about poverty », Radical America, vol. 24, n° ],janvier 1992.

[2] Naomi Wolf, The Beauty Mvth : How Images of Beauty are Used Against Women, New York, William Morrow, 1991, 348 p.

[3] Voir en traduction française l’article de Rosalind Pollock Petchevsky, « L’antiféminisme et la montée de la Nouvelle Droite aux États-Unis », Nouvelles questions féministes, nos 6-7, printemps 1984, pp. 55-104.

[4] Voir pour les divers points de vue : Paul Berman (ed.), Debating PC. The controversy over Political Correciness on collège campuses, New York, Dell Publishing, 1992, 338 p., et pour les points de vue féministes le dossier publié dans The women’s review of books, vol. 9, no 5, février 1992, pp. 13-34, « Revolution and reaction : multicultural education and the assault from the right ».

[5] Fait déjà discuté par Andrea Dworkin, Rightwing women (1983), réédité aux éditions Women’s Press à Londres.

[6] Par exemple Betty Friedan, avec son livre (traduit en français), Femmes, le second souffle, Paris, Hachette, 1982, dont Judith Ezekiel fait une analyse critique dans La revue d ’en face, n° 14, automne 1983, pp. 27-34.

[7] W.A.C., PO. Box 1862, Chelsea Station, New York, N.Y. 10113-0950.

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