Audre Lorde : « Transformer le silence en paroles et en actes ».

10/10/2008

lu sur http://lesrageuses.blogspot.com/

Féministe, noire, lesbienne, poétesse et guerrière : c’est ainsi que se définissait Audre Lorde. Dans une conférence féministe à l’Association des lettres modernes, le 28 décembre 1977, à Chicago, elle soulignait la nécessité, pour les femmes, de « transformer le silence en paroles et en actes ». Nous en reprenons ici quelques extraits.


« Je suis de plus en plus convaincue que ce qui est essentiel pour moi doit être mis en mots, énoncé et partagé, et ce même au risque que ce soit éreinté par la critique et incompris. Parce que parler m’est bénéfique avant tout (…). Et bien sûr, j’ai peur, car transformer le silence en paroles et en actions est un acte de révélation de soi, et cet acte semble toujours plein de dangers. Quand je lui ai parlé de notre sujet de discussion et de mes difficultés, ma fille m’a dit : ‘’Raconte-leur qu’on n’est jamais une personne à part entière si on reste silencieuse, parce qu’il y a toujours cette petite chose en nous qui veut prendre la parole. Et, si on continue à l’ignorer, cette petite chose devient de plus en plus fébrile, de plus en plus en colère et si on ne prend pas la parole, un jour, cette petite chose finira par exploser et nous mettre son poing dans la figure’’.

La raison du silence, ce sont nos propres peurs, peurs derrière lesquelles chacune d’entre nous se cache- peur du mépris, de la censure, d’un jugement quelconque, ou encore peur d’être repérée, peur du défi, de l’anéantissement. Mais par-dessus tout, je crois, nous craignons la visibilité, cette visibilité sans laquelle nous ne pouvons pas vivre pleinement. Dans ce pays où la différence raciale, quand elle n’est pas dite, crée une distorsion permanente du regard, les femmes noires ont été d’une part toujours extrêmement visibles, d’autre part rendues invisibles par l’effet de dépersonnalisation inhérente au racisme. Même au sein du mouvement des femmes, nous avons dû, et devons encore, nous battre pour cette visibilité de notre Négritude, ce qui nous rend d’ailleurs extrêmement vulnérables. Car pour survivre dans la bouche de ce dragon appelé amérique, nous avons dû apprendre cette première et vitale leçon : nous n’étions pas censées survivre. Pas en tant qu’êtres humains. Et la plupart d’entre vous non plus, que vous soyez Noires ou non. Or, cette visibilité, qui nous rend tellement vulnérables, est la source de notre plus grande force. Car le système essaiera de vous réduire en poussière de toute façon, que vous parliez ou non. Nous pouvons nous asseoir dans notre coin, muettes comme des tombes, pendant qu’on nous massacre, nous et nos sœurs, pendant qu’on défigure et qu’on détruit nos enfants, qu’on empoisonne notre terre ; nous pouvons nous terrer dans nos abris, muettes comme des carpes, mais nous n’en aurons pas moins peur.

Chez moi, cette année, nous célébrons Kwanza, fête afro-américaine des moissons qui commence le lendemain de Noël et dure sept jours. Il y a sept principes dans Kwanza, un pour chaque jour. Le premier principe, c’est Umoja, qui signifie unité, la volonté d’atteindre et de maintenir l’unité en soi et dans sa communauté. Le principe pour hier, le deuxième jour, c’est Kujichagulia- autodétermination-, la volonté de nous définir, de nous nommer, de parler en notre nom, et pas que les autres nous définissent et parlent à notre place. Aujourd’hui, c’est le troisième jour de Kwanza, et le principe pour aujourd’hui est Ujima- travail et responsabilité collectives-, la volonté de construire et de maintenir nos communautés ensemble, d’identifier et de résoudre nos problèmes collectivement.

Si nous sommes toutes là aujourd’hui, c’est parce que, d’une façon ou d’une autre, nous partageons un même engagement envers le langage et le pouvoir des mots, c’est parce que nous sommes décidées à régénérer cette langue instrumentalisée contre nous (…). Et quand les paroles des femmes crient pour être entendues, nous devons, chacune, prendre la responsabilité de chercher ces paroles, de les lire, de les partager et d’en saisir la pertinence pour nos vies. Nous ne devons pas nous cacher derrière les simulacres de division qu’on nous a imposés, et que nous faisons si souvent nôtres. Du genre ‘’je ne peux vraiment pas enseigner la littérature des femmes Noires, leur expérience est si éloignée de la mienne’’. Pourtant, depuis combien d’années enseignez-vous Platon, Shakespeare et Proust ? Ou bien : ‘’C’est une femme blanche, que peut-elle vraiment avoir à me dire ? Ou : ‘’c’est une lesbienne, que va en penser mon mari, ou mon patron ?’’ Ou encore : ‘’cette femme parle de ses fils et je n’ai pas d’enfant’’. Et toutes les multiples façons que nous avons de nous priver de nous-mêmes et des autres.

Nous pouvons apprendre à travailler, à parler, malgré la peur, de la même façon que nous avons appris à travailler, à parler, malgré la fatigue. Car nous avons été socialisées pour respecter la peur bien plus que nos propres besoins de parole et de définition ; et à force d’attendre en silence le moment privilégié où la peur ne serait plus, le poids de ce silence finira par nous écraser (…). Tant de silences doivent être brisés ! ».

Audre Lorde.

Extraits de Sister Outsider. Essais et propos d’Audre Lorde. Sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…, traduit de l’américain par Magali C.Calise, Grazia Gonik, Marième Hélie-Lucas et Hélène Pour, Editions Mamamélis/Trois, 2003 ; pp. 39-43.

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Une Réponse to “Audre Lorde : « Transformer le silence en paroles et en actes ».”


  1. Note aux lectrices de ce blog

    Je dispose en ce moment d’un peu moins de temps disponible pour continuer de me consacrer avec la même régularité au travail de recensement entamé depuis près d’un an sur ce blog.
    Si parmi vous, lectrices de ce blog, certaines souhaitaient accompagner ce travail de recherches, pourquoi pas dans un premier temps en proposant des articles que vous souhaiteriez voir publier ici?
    Je laisse une adresse mail afin de permettre à celles qui souhaiteraient m’adresser des textes, des liens… et pourquoi pas des thèmes de recherche(?), de me contacter directement: mauvaiseherbe@orange.fr

    Dans un second temps, peut être, pourquoi pas réfléchir sur le principe d’une gestion plus collégiale de cet espace?

    Je ne veux rien précipiter, et cette deuxième approche dépendra bien sûr de vos participations, mais je tiens à préciser que c’est une perspective que je trouve intéressante (quitte d’ailleurs, pourquoi pas, à ouvrir en parallèle à celui ci un autre espace?)

    Toutes les idées et les bonnes volontés sont les bienvenues :-)


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