Clichés et lieux communs dans la réception de Simone de Beauvoir (1), La réduction du livre à son auteur

13/12/2008

Par Toril Moi

le 12 décembre sur http://lmsi.net/spip.php?article822

Introduction

Il est frappant de constater le temps et l’énergie investis par des critiques dans l’étude d’un auteur, Simone de Beauvoir, que, de toute évidence, ils détestent. Il est également curieux que des écrivains animés des meilleures intentions ou affichant une certaine neutralité, alors même qu’ils annoncent leur admiration pour l’œuvre de Beauvoir, glissent imperceptiblement et comme à leur insu vers une position de supériorité critique. L’auteure d’une biographie sur Simone de Beauvoir, Toril Moi [1], montre comment, dans un large éventail de contexte, les qualités personnelles et littéraires de Simone de Beauvoir sont jugées avec sévérité et déclarées insatisfaisantes. Et ce dénigrement s’opère sur la base de schémas de pensée sexistes que l’on a retrouvés encore récemment dans un reportage consacré à la philosophe et féministe par le Nouvel Observateur.

Article

On ne peut lire les détracteurs les plus acharnés de Beauvoir sans être frappé par la récurrence de certains clichés et lieux communs. « Les livres écrits par des femmes sont traités comme s’ils étaient eux-mêmes des femmes et la critique se lance, pour son plus grand bonheur, dans une mensuration intellectuelle de bustes et de hanches », écrit Mary Ellman dans Thinking about women (p 29). Les positions politiques et philosophiques de Simone de Beauvoir subissent aussi ce traitement. Tout se passe comme si le fait même de sa féminité bloquait toute discussion des enjeux de son œuvre, qu’ils soient littéraires, théoriques ou politiques. Au lieu de cela, la critique revient de façon obsessionnelle sur la question de la féminité ou plus exactement sur ce qu’on peut appeler « le lieu commun de la personnalité », discutant avec passion l’apparence extérieure de Beauvoir, son caractère, sa vie privée ou sa moralité. Autrement dit, peu importe ce qu’une femme peut dire, écrire ou penser : ce qui importe c’est ce qu’elle est.

C’est dans ce contexte qu’on voit apparaître la figure de la midinette, avec ses connotations incontournables de naïveté, de superficialité et de sentimentalité mièvres. D’après la définition du Petit Robert, une midinette est « une jeune fille de la ville, simple et frivole ». Le cliché de la midinette atteint son paroxysme dans les Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss où l’existentialisme dans son ensemble est accusé de n’être rien d’autre « (qu’)une sorte de métaphysique pour midinettes », car cette prétendue pensée n’est en fait que la « promotion de préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques » (p 50).

Et Eric Neuhoff d’écrire à propos de La cérémonie des adieux : « Quand elle voyage, c’est une midinette qui envoie des cartes postales à sa famille « la vue est exceptionnelle » ». On doit au même journaliste la référence à Beauvoir du plus mauvais goût, où il n’hésite pas à la comparer au chien Milou, le fidèle compagnon de Tintin :

« Aujourd’hui, preuves en main, il n’est pas interdit de penser que Simone de Beauvoir était Milou. Un Milou qui, un an après la disparition de Tintin, lèverait la patte sur ses culottes de golf ».

Etienne Lalou affirme, dans son compte rendu pour L’Express des Belles Images, qu’il faut lire le textes à la lumière des « deux pôles opposés de la personnalité de Simone de Beauvoir : une philosophie (sic) austère et une midinette sentimentale » (p 108). Bernard Pivot fait entendre une note similaire lorsqu’il appelle Simone de Beauvoir « une vraie femme de lettres (pour le courrier du cœur) ». Quant à l’auteur d’extrême droite, Robert Poulet, il va plus loin encore puisqu’il proclame que toutes les femmes de lettres y compris Beauvoir sont des « midinettes en diable » (p 174).

Beaucoup de critiques commencent par réduire chaque texte de Beauvoir à la personne de l’écrivain pour ensuite déclarer que de telles effusions autobiographiques ne sauraient en aucun cas être considérées comme de l’art. Un tel engagement avec la vie n’est selon eux qu’un travail de documentation laborieux ayant plus à voir avec l’histoire qu’avec la littérature. Brian T. Fitch déclare que L’Invitée est un roman tellement autobiographique qu’il ne peut être considéré comme « une œuvre d’art en elle-même ». Son intérêt est plus grand pour l’histoire de la littérature que pour la critique littéraire (p 13). Il n’est pas étonnant qu’il en vienne à conclure que Simone de Beauvoir manque d’imagination (p 149). Robert Poulet voit dans Les Mandarins un roman typiquement féminin, c’est-à-dire une œuvre désespérément confessionnelle et sans le moindre intérêt (p 173-174). Et il continue en disant :

« De fait, presque toutes les amazones de la science, de la pensée, de la politique paient d’une espèce d’infantilisme secret leur indépendance spirituelle. (…) L’humeur féminine n’est pas faite pour la liberté ; il lui faut, pour faire valoir toute son exquisité, des limites et des contraintes. Chaque fois qu’on hisse une fille d’Eve sur un sommet, elle se tient mal et elle dit des bêtises. (…) Pour parler net, ce [Simone de Beauvoir] n’est pas du tout une femme forte, mais un être timide, hésitant et nostalgique, qui se force à marcher d’un pas résolu, sous le casque d’une cérébralité artificieusement durcie » (La lanterne magique, p 174-176).


Une partie de la critique fait preuve d’une propension peu commune à réduire tous les écrits de Beauvoir à une expression importune de sa personnalité ; Jean-Raymond Audet représente un extrême de cette tendance fort répandue par ailleurs. Insistant sur le fait que tous les personnages fictifs de Beauvoir (en particulier les femmes) « sont » Beauvoir en personne, Audet, suivi par la masse des critiques qui recourent à la même stratégie, finit par doter le malheureux auteur de tous les vices imaginables, entre autres celui de projeter d’une manière contrariante sa propre psychologie sur ses personnages. Cette pétition de principe n’est pas dissuasive. Largement inspirée de l’ouvrage beaucoup plus sensé d’Elaine Marks sur le même sujet, l’étude consacrée par Audet à Beauvoir et à la mort est fanatique dans ses efforts visant à présenter Beauvoir comme un être narcissique, égoïste et naïf : « Quelle naïveté ! quel narcissisme ! Et quelle manie de doter ses personnages de tous les avatars de sa propre évolution psychologique, sociologique et politique ! » (p 91).

A en croire Audet, Beauvoir ne serait pas seulement la Françoise de l’Invitée (p 49), mais aussi Régine, l’actrice névrosée de Tous les hommes sont mortels dont il écrit qu’elle est « un portrait éminemment fidèle de notre auteur » (p 102). En fait, elle est pour lui chacun des personnages qu’elle a jamais inventés, même ceux des romans qu’elle a écrits dans les années 60 : elle est la Monique de la Femme rompue, une ménagère qui n’a jamais eu de carrière personnelle et qui sombre dans la dépression quand son mari la quitte après vingt ans de mariage ; elle est la Murielle du Monologue, une femme qui pousse sa fille adolescente au suicide et qui arrive au seuil de la psychose en répandant avec complaisance un torrent d’imprécations et de dénonciations contre sa famille, ses anciens amis et ses ex-amants. Même Laurence, la directrice publicitaire anorexique des Belles Images est selon Audet un fidèle miroir de la personnalité de Beauvoir. Dans Tout compte fait, Beauvoir commente la façon dont beaucoup de ses lecteurs cherchent à tout prix à l’assimiler à ses personnages :

« Cependant beaucoup de lecteurs prétendent me retrouver dans tous les personnages féminins. La Laurence des Belles images, dégoûtée de la vie jusqu’à l’anorexie, ce serait moi. L’universitaire colérique de L’Age de la discrétion, ce serait moi. (…) La Femme rompue bien entendu ne pouvait être que moi. (…) Une correspondante m’a demandé s’il était vrai que, comme le prétendait la présente d’un club littéraire, Sartre eût rompu avec moi. Mon amie Stépha a fait remarquer à des interlocuteurs que je n’avais plus quarante ans, que je n’avais pas eu de filles, que ma vie ne ressemblait en rien à celle de Monique ; ils se sont laissés convaincre. « Mais, dit l’un d’eux avec humeur, pourquoi s’arrange-t-elle pour que tous ses romans aient l’air autobiographique ? – Elle essaie seulement qu’ils rendent un son vrai », leur a dit Stépha » (P 145-146).

Il est amusant de voir comment un critique de l’envergure d’Audet tente d’ignorer cette affirmation, sans parler des textes eux-mêmes. Après avoir cité le passage reproduit ici, il se contente de dire avec morgue : « Quelle naïve candeur ! » (p 122). En fait il déclare être entièrement d’accord avec « la présente d’un club littéraire », car selon lui seule une rupture avec Sartre peut expliquer le ton ordurier du Monologue. Avec les Belles images, il est encore plus inventif : « Nous n’entreprendrons pas cette fois-ci de démontrer que Laurence, c’est Simone de Beauvoir. Qui d’autre ? », s’écrit-il avec enthousiasme.

Une critique traditionnelle et romantique aurait peut-être essayé de faire passer la capacité apparemment infinie de Beauvoir à se projeter dans toutes sortes de personnages fictifs pour un sujet d’éloges ; elle l’aurait comparée à Shakespeare (« Beauvoir aux dix-mille âmes ! ») ou tout au moins à Walt Whitman (« Je suis large… Je contiens des multitudes »). Mais ce n’est jamais le cas avec les critiques de Beauvoir. Chaque fois que se présente le lieu commun de la projection de l’auteur dans ses personnages, c’est toujours pour souligner les limites regrettables de son talent.

Cet argument est notamment invoqué pour « prouver » que Beauvoir en tant que personne et en tant qu’écrivain est narcissique, égoïste et arrogante : elle ne s’intéresse qu’à elle. De telles affirmations tiennent non seulement pour acquis que Beauvoir parle en fait toujours d’elle-même mais aussi qu’elle reconnaît dans tous ses personnages la parfaite incarnation de ses propres vertus (est-il besoin d’ajouter que ces deux présupposés peuvent aisément être réfutés ?), et, enfin, ce qui est plus important, qu’il n’est pas de bon ton pour une femme de montrer le moindre signe de satisfaction.

Le fait même d’écrire une autobiographie en plusieurs volumes est par exemple présenté comme la preuve d’un narcissisme sans limites. Signalons à ce propos que les autobiographies masculines ne provoquent en général pas de telles réactions. C’est ainsi qu’un compte rendu du troisième volume de l’autobiographie d’Elias Canetti n’hésite pas à qualifier cet auteur d’égocentrique, « Canetti ne s’intéresse pas à ses semblables que pour les découvertes auxquelles ils peuvent le conduire , il n’y a guère que lui qui profite de la compassion contenue dans cet ouvrage (…) Ses descriptions d’autrui sont rarement adoucies par la générosité », mais finalement cet intérêt de Canetti pou lui-même est érigé en vertu.

« Canetti a beau être l’un des plus grands égoïstes de la littérature, ce serait s’aveugler sur son véritable dessein que de s’attarder sur sa vanité ; son propos est en effet d’exprimer la réalité de la vie intérieure sous tous ses aspects. Papillonnant entre plusieurs genres littéraires, il remodèle chacun d’eux à sa propre image ; il est perpétuellement surpris par sa perception et les traces sont celles d’un homme qui crée de nouvelles modalités de la connaissance de soi » (Campbell, p 926).

Recouvrant des genres très divers et combinant les récits de voyage avec l’autobiographie, l’œuvre de Beauvoir présente une certaine ressemblance avec celle de Canetti. Mais dans son cas, non seulement son goût pour le genre autobiographique est perçu comme un indice d’égocentrisme débilitant, mais ses développements sur des sujets traditionnellement « non personnel », par exemple la politique et la philosophie sont souvent disqualifiés comme de simples transpositions de son ego.

Une variation très prisée sur ce thème consiste à considérer les écrits de Beauvoir comme un simple effet de sa relation personnelle avec Sartre. Ses rapports affectifs avec lui expliquant ses textes, il n’est donc pas besoin de présumer qu’elle possède la moindre once de créativité ou de perspicacité. Lorsqu’en 1979, elle reçu un important prix littéraire autrichien, le Figaro magazine réagit en ces termes : « Une bourgeoise modèle : Simone de Beauvoir. Simone de Beauvoir, première femme à recevoir le Prix autrichien de littérature européenne, doit tout à un homme » (Cheverny, p 57). A sa mort, Le Monde publia un article intitulé « L’œuvre : une vulgarisation plutôt qu’une création ».


L’utilisation de l’intime pour discréditer le politique

Comme on peut s’y attendre, une femme qui affiche aussi haut et forts ses opinions politiques attire toute l’hostilité de ses détracteurs, qu’ils soient de gauche ou de droite. Mais paradoxalement, les critiques qui ont attaqué Beauvoir sur le terrain de la politique contiennent étrangement peu de discussion touchant à ce domaine mais s’attardent le plus souvent sur des discussions sans intérêt concernant sa personnalité et sa vie privée.

En fait, cette insistance sur sa personne est une utilisation politique du lieu commun sexiste de la personnalité. L’effet visé est de la dépolitiser en présentant ses choix politiques non pas comme le résultat d’une réflexion sur les sujets en jeu, mais comme les élans inexplicables d’une femme hyper-émotive voire même hystérique. Après avoir réduit leur adversaire au statut de névrosée, ces critiques n’ont plus besoin de montrer – et de défendre – leur propre politique, encore moins leurs propres problèmes personnelles.

La ligne de partage entre l’utilisation sexiste et d’autres usages politiques de cette stratégie rhétorique n’est jamais nette : dans bien des cas, les deux aspects se combinent – intentionnellement ou non – de façon ambiguë. A cet égard, il est un cliché patriarcal particulièrement efficace : celui de la « femme non féminine ». Beauvoir est régulièrement présentée comme un être froid, égoïste, égocentrique et non attentionné, et par dessus tout dénué de sentiment maternel.

« Elle est totalement dépourvue du triple instinct dont est dotée la femme ; (…) instinct maternel ; (…) instinct nourricier ; (…) instincts nidificateur », écrit une catholique (Levaux, p 494). Utilisé dans des contextes politiques, ce lieu commun permet de suggérer que le souci élémentaire qui pousse à vouloir le bien-être de l’espèce humaine est absent de son engagement politique. Cependant, plus Beauvoir insiste sur son opposition à l’exploitation, à l’oppression, et à la souffrance, plus elle est soupçonnée de ne pas « réellement » se soucier de chacune des victimes des conflits qui agitent le monde.

Très rarement employée contre des hommes politiques de sexe masculin, cette stratégie rhétorique spécifique est profondément malhonnête. Il y a en effet une tendance à penser que les hommes ne prennent les décisions politiques difficiles qu’à contre-cœur, accablé par le poids de leurs lourdes responsabilités. Churchill, Roosevelt, de Gaule n’ont pas été soupçonnés d’être inhumains chaque fois qu’ils ont imposé de dures sacrifices à leurs troupes. Sartre lui-même n’est que rarement attaqué pour son mangue d’humanité. Si Simone de Beauvoir est accusée par ses adversaires politiques d’être dénuée de sollicitude, cela semble avant tout dû au fait qu’elle refuse de rester confinée dans la sphère privée. Elle se retrouve donc en proie à une double contrainte classique : si elle parle de politique dans ses écrits, on la dit froide, insensible et dénuée de féminité tout en reprochant à ses idées politiques d’être de simples déplacements de ses propres problèmes affectifs. Si en revanche elle parle de ses émotions, elle est aussitôt accusée d’être égoïste et de manquer d’esprit artistique. Tout comme Virginia Woolf, Beauvoir paie cher de ne pas être la Fée du foyer, incarnation parfaite de la femme qui n’écrit pas.


Un exemple éloquent des efforts de la droite pour utiliser l’intime en vue de discréditer le politique nous est fourni par un ouvrage de Renée Winegarten intitulé on ne peut plus justement, Simone de Beauvoir : A critical view (1988). Imprégné de Reaganisme, l’essai de Winegarten démontre utilement que Beauvoir n’a rien perdu de sa capacité à menacer les bien-pensants de ce monde. Le premier souci de Winegarten est de présenter les positions politiques de Beauvoir comme irrationnelles, pour prouver à quel point cet écrivain est naïf, prompt à s’illusionner et dénué des qualités humaines ordinaires telles que la sollicitude ou la compassion pour autrui. Sa stratégie principale n’est pas de s’opposer ouvertement aux opinions de Beauvoir, de se mesurer à elle dans l’arène politique, mais de présenter ses décisions politiques comme le résultat d’une influence masculine et d’une profonde illusion, et en tous cas comme contraires à la logique, au seins commun et à ce qu’on appelle les « valeurs humaines ».

Dans le texte de Winegarten, le lieu commun de la femme hystérique, irrationnelle, hyperémotive est habilement combiné avec celui de la virago et de la mégère. Le socialisme de Beauvoir, par exemple, ne devient rien d’autre que le symptôme de conflits personnels :

« Si elle n’a jamais cessé de s’opposer à la bourgeoisie, écrit Winegarten, c’est sans aucun doute parce qu’elle y entendait résonner la voix de son père » (p 15).


Si ce n’est pas Sartre ou son père qui est responsable de son engagement politique, c’est un autre homme, en général un amant. Son refus de la politique américaine à l’époque du McCarthysme est imputé à l’influence de Nelson Algren, l’écrivain de Chicago :

« Il faisait partie de ces simplificateurs à outrance qui étaient convaincus que le capitalisme était en plein déclin et dont les sympathies allaient pour la cause de la révolution (…) Il s’attacha à lui montrer le côté le plus négatif et le plus sombre de la vie américaine, donnant ainsi une assise à ses préjugés et donnant de son pays l’image d’une nation d’exploiteurs et d’exploités, une image dont elle ne se détacha jamais et qui au contraire devait s’endurcir avec les années » (p 68-69).

Winegarten résume toute l’expérience de Beauvoir par l’image de « ses visites voyeuristes avec Algren dans les quartiers pauvres de Chicago » (p 69). Elle pense de toute évidence que seule une femme aveuglée par la passion amoureuse peut croire que la société américaine est faite d’exploiteurs et d’exploités.


Selon Winegarten, la position fortement anti-impérialiste de Beauvoir apparaît comme un phénomène totalement incompréhensible. Comment a-t-elle pu exulter en apprenant la défaite de sa patrie en Indochine et en Algérie ? Visiblement déconcertée par toute cette situation, cette critique tente de faire passer Beauvoir pour une hypocrite hyperémotive :

« Tout au long de son autobiographie, on voit se succéder des comptes rendus de ses réactions à des affaires politiques dans lesquelles d’autres étaient engagés activement : anxiété, indignation, colère, larmes, douleur, horreur à la vue des souffrances infligées aux victimes, satisfaction mitigée ou avouée à la nouvelle de la défaite de Dien Bien Phu qui mit un terme à la guerre d’Indochine. (…) Il est difficile de comprendre comment elle a pu haïr intellectuellement cette culture et cette civilisation, alors qu’au même moment elle lui apportait la contribution de ses travaux littéraires. Ce type d’aliénation a fini par devenir assez banal » (p 119-120).

Aux yeux de Winegarten, le simple fait de penser que la puissance coloniale française pouvait ne pas forcément représenter la « démocratie » pour la majorité de Vietnamiens ou d’Algériens est la preuve d’une soumission abjecte à un égoïsme irrationnel et vil. Cette critique a une faiblesse tout particulièrement pour le stéréotype de la femme froide, insensible et politisée. Que Beauvoir, dans Une mort très douce, souligne les implications sociales de la maladie à laquelle succombe sa mère, devient pour Winegarten un exemple effroyable de cette propension à sacrifier tout sentiment humain normal sur l’autel d’une socialisme aigri et mal compris.

Des lectures telles que celle de Winegarten ne doivent pas passer pour des exercices purement désintéressés. Elle insiste bien sur le fait qu’elle est là pour corriger les vues erronées de Beauvoir et « démystifier » les aberrations idéologiques de son sujet au nom de la vérité : « Cette étude constitue (…) une tentative visant à mettre en évidence les mystifications d’une forme de rationalisme moderne qui n’est pas que trop répandue et qui pousse ses adeptes à ne voir que ce qu’ils souhaitent voir, de telle sorte que le changement et la révolution restent des enjeux, aussi bien dans les relations personnelles que dans les relations sociales ».

Dans ce passage, la manœuvre rhétorique saute aux yeux : la périphrase encombrante : « une forme de rationalisme moderne qui n’est que trop répandue » est déployée pour cacher la vraie cible de Winegarten : toute forme de socialisme ou de marxisme. Aux conceptions corrompues des marxistes modernes elle oppose sa vision supérieure de la vraie nature des choses. Il va sans dire que si la vision de Winegarten est forcément impartiale, celle de Beauvoir est aveuglée par les œillères de l’idéologie….

Post-scriptum

Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteure et de la traductrice, Guillemette Belleteste.

Notes

[1] Toril Moi, Simone de Beauvoir. Conflits d’une intellectuelle. Paris, Diderot Editeur, 1995

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5 Réponses to “Clichés et lieux communs dans la réception de Simone de Beauvoir (1), La réduction du livre à son auteur”

  1. jessie Says:

    excellente analyse du sort réservé aux femmes de lettres, intellectuelles, politiques et autres, bref aux femmes qui se comportent en êtres humaines avec leurs capacités, leurs talents et leurs limites, comme tout être humain, qu’elles soient sous les projecteurs ou plus « communes »

    froide et trop émotive à la fois, sainte et putain à la fois (la mauvaise foi ou la représentation patriarcale des femmes n’est pas à une contradiction près, bien au contraire !!!), influencées par des hommes, pâles copies des hommes, sous la coupe des hommes …..

    En tant que midinette hétéro, je confirme : sans zhom, rhaaaaa, je n’existe pas, houlala, j’ai pu rien à me mettre (ben oui, je lave pas les chaussettes, horreur), je mange pu et je dépéris (ben oui, je cuisine pas les oeufs, malheur !), je me déplace pas (qui conduit la voiture ?), je regarde des nullités à la téloche (les zhoms ça sait tenir une télécommande, didiou !), je plante pas un clou (j’te parle même pas de la perçeuse et de la scie sauteuse !) et je tiens pas une pelle pour déneiger (en ce moement, j’en ai 40 cm et, comme c’est étrange, j’ai pas eu besoin de bras masculin pour déneiger ma caisse)

    bon, dac j’suis véner qu’on présuppose un « besoin d’homme » là où il n’y a qu’une intelligente cohabitation avec tout être de l’espèce humaine : je vis seule et je change mes ampoules et mes joints toute seule, et même mes filtres à air, trop fort ! lol ! et je compte bien continuer longtemps, mais bon, c’est vrai, j’suis « froide » et « trop émotive » à la fois, « froide » pasque j’ai pas BESOIN d’homme et trop émotive pasque certains hommes me « charment » ! lol !

  2. Agnès Says:

    Je pense en lisant ce texte à une femme politique engagée qui énonçait tous ces mêmes moyens rhétoriques pour ridiculiser le discours de la femme, pour détourner son propos et utiliser des subterfuges pour annuler ou falsifier sa parole…

    La perversité du pouvoir à l’image de cette société patriarcale…

  3. Quelqu'unE Says:

    « Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature. »
    1929 – Virginia Woolf – Une chambre à soi

    … et ne t’avises pas de faire péter le miroir sur la tronche de Jean-Paul, hein Simone, sinon c’est 7 ans de malheur!

    aïe aïe, aïe j’ai vraiment halluciné en voyant la bassesse et le mépris sexiste suinter des citations qui démolissent Beauvoir (Beauvoir et pas LA PENSEE de Beauvoir)…
    Etant donnée la gravité de la situation, je préconise un cours de boxe (non mixte naturellement) pour les « midinettes en diable » et toutes leurs amies!

    merci pour cet article, en tout cas.


  4. “Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature.”
    1929 – Virginia Woolf – Une chambre à soi

    Et plus l’homme est petit et plus ce miroir est utilisé… L’infériorisation des femmes sert d’échasses aux nains !

  5. jessie Says:

    le double-standard est valable pour toutes les femmes mais plus encore pour celles qui ont du talent, une intelligence hors du commun, ou une médiatisation importante


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