“Droits humains, c’est plus moderne”

30/12/2008

par Annick Cojean

Lu sur http://ouvrelesyeux.wordpress.com…

L‘ancienne présidente irlandaise, Mary Robinson, a fait fort. Avec le sourire, certes. Mais avec fermeté. Il fallait bien qu’en ces temps d’autocongratulation, une femme, au prestige indéniable, mette, si l’on ose dire, les pieds dans le plat.

Prenant la parole devant le président de la République qui, lundi 8 décembre, recevait à l’Elysée des personnalités venues du monde entier pour célébrer le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, elle affirma : “Je dois avouer que je préfère l’expression, “droits humains” ; c’est plus moderne.” Quelques invités français avalèrent de travers. Mais Pierre Sané, sous-directeur général de l’Unesco, qui se trouvait dans la salle, était enchanté.

“Ce n’est pas anecdotique ! dit-il. Les mots ont un sens, une valeur, une histoire. Il y a des mots qui ont le pouvoir d’inclure, d’autres d’exclure. Le mot “homme” fait partie de cette dernière catégorie. Une part de l’humanité ne se reconnaît pas dans ce mot auquel les révolutionnaires de 1789, au fond, ne donnaient pas un sens universel. Les femmes en étaient exclues car “non douées de raison”, ainsi d’ailleurs que les peuples colonisés.” Il est donc temps, insiste le Sénégalais, d’abandonner ce référent au profit de “droits humains” qui permettent “d’intégrer la diversité de l’humanité”.

Il n’est pas question, bien sûr, de remettre en question la formulation des textes historiques, et notamment cette Déclaration universelle des droits de l’homme, célébrée cette semaine. “Ce texte est gravé dans le marbre, et l’égalité de tous y est proclamée sans aucune ambiguïté !”, assure l’ambassadeur Stéphane Hessel, qui participa à sa rédaction.

L’emploi fréquent, voire majoritaire, du mot “personne” montre d’ailleurs que ses rédacteurs ont eu à coeur de marquer la non-discrimination sexuelle. Mais, sensible au malaise exprimé de plus en plus souvent et conscient que, “depuis 1948, la majorité des violations de droits touche les femmes”, l’ambassadeur se dit favorable à ce que les expressions “droits humains” ou, mieux, “droits de la personne” soient utilisées aussi souvent que possible dans les intitulés d’institutions, de commissions, ministères, ainsi que dans les discours.

En 1990, le Conseil de l’Europe réclamait déjà officiellement “l’élimination du sexisme dans la langue”. La conférence générale de l’Unesco exigeait, en 1991 et 1993, l’emploi de formulations visant clairement les deux sexes. Et le Forum des ONG, réuni à Vienne en 1993, appelait à supprimer toute partialité à l’égard de l’un ou l’autre sexe…

Seulement voilà : la France résiste. La France s’obstine. La France remet un “prix des droits de l’homme” ; organise un “colloque sur les droits de l’homme” ; exige, malgré les protestations du monde entier et la pétition du réseau Encore féministes !, que le nouvel organisme créé à l’ONU en 2006 soit intitulé Conseil des droits de l’homme. De plus en plus isolée dans le concert des nations. Et moquée par la plupart des pays francophones qui, les uns après les autres, y compris en Afrique, ont adopté les expressions “droits humains”, “droits de la personne” ou “droits des êtres humains”. Il est vrai que parmi les langues utilisées officiellement aux Nations unies, le français est la seule où le mot “homme” prête à confusion (les Anglo-Saxons ont depuis belle lurette abandonné l’expression “The rights of the man”), l’anglais, l’espagnol, le russe et l’arabe employant l’équivalent de “droits humains”, l’expression chinoise correspondant, elle, à “droits de la personne”.

Agnès Callamard, qui dirige à Londres Article 19, une organisation internationale défendant la liberté d’expression, est stupéfaite de la résistance française. “C’est ridicule ! Comme si, abandonnant l’expression “droits de l’homme”, la France perdait un peu son âme ! Mais l’âme française est beaucoup plus riche et multiculturelle !” L’écrivain Benoîte Groult, qui s’est heurtée au conservatisme français lorsqu’elle présidait, de 1984 à 1986, la commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers et de fonctions, se désole elle aussi d’un “archaïsme qui nous met en porte-à-faux avec le reste des francophones”. Tout cela, “par fétichisme pour la belle révolution française ! Respectons l’événement historique, même s’il proclamait avant tout le droit des mâles ; mais de grâce, abandonnons “droits de l’homme”, qui ne correspond plus à la réalité”.

TROP SEXISTE

C’est en traduisant des textes donnant lieu à des incongruités du genre “droits de l’homme des femmes” (human rights of women) qu’Amnesty International a entrepris, en 1998, une vaste étude sur le langage qui aboutit à l’abandon définitif de l’expression “droits de l’homme”, trop sexiste.

Dans les rapports de l’organisation Human Rights Watch, où l’on rappelle que les femmes sont les premières victimes (“violences sexuelles, en particulier en temps de guerre, trafic humain, violences domestiques et conjugales, discriminations multiples”), l’expression “droits humains” est systématiquement utilisée. A la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, la situation est plus compliquée, vu la diversité d’approches des 155 ligues réparties dans le monde et le poids de la ligue française. Mais la présidente Souhayr Belhassen qui, elle-même, dit et écrit “droits humains”, juge souhaitable “un débat franc et ouvert” sur le sujet.

Si le Canada a toujours été précurseur, la Suisse est aussi en pointe du combat. La ministre des affaires étrangères, Micheline Calmy Rey, qui garde une tendresse particulière pour Olympe de Gouges, auteur d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791 et guillotinée en 1793, rappelle qu’il a fallu attendre le XXe siècle pour que soient accordés aux femmes le droit de vote et l’égalité civile. “L’expression “droits de l’homme” n’est plus adaptée à la société moderne et égalitaire d’aujourd’hui, dit-elle. La langue se doit d’accompagner les évolutions sociales, et le terme “droits humains” se comprend comme une adaptation logique à l’égalité des sexes.”

Alain Rey, patron des dictionnaires Le Robert, approuve. “Droits humains” permet, selon lui, d’éliminer le côté masculin du mot “homme”, tout en conservant la dérivation du latin homo, hominis, qui signifie l’espèce humaine. “Car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ?”

Annick Cojean

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