Un féminisme médiatiquement respectable

16/03/2009

Par Mademoiselle le dimanche, mars 8 2009

sur http://www.entrailles.fr/index.php?post/Y-a-qu-a

Blop, blop, blop fit le féminisme respectable en se traînant devant son bureau. Splatch, fit-il en s’asseyant.

Prenant son crayon, il se demanda : « de quel désir d’égalité devrions nous parler ce matin ? ».

Blurrp, le moment de réflexion fut intense.

Comme à son habitude, il remplaça l’analyse et la dénonciation de la domination, par une proclamation de l’égalité. Plus cool, plus fun, moins emmerdant. Ne montrons pas ce qui est moche, montrons donc ce que l’on trouverait fort joli.
Ne réfléchissons pas à ce qui perdure ou s’accentue, allons de l’avant. Comme cela, nous n’aurons pas l’air de rabâcher. Quitte à en laisser sur le bord du chemin.

Se faire adouber.

Se faire reconnaître comme une féministe respectable, qu’est-ce que cela signifie ?

C’est reconnaître que « Les combats menés par les femmes des années 60/70 sont dépassés. »

Quels furent-ils ? En quoi sont-ils dépassés ?

Les différences de salaires, d’accès à certains emplois, secteurs, filières, types de contrat, horaires sont-elles gommées ? La situation des femmes est-elle moins précaire ? Les violences ont-elles baissé ? Dans les lieux publics ? Dans la sphère familiale ? Les stéréotypes de genre ont-ils changé ? La sexualité des femmes est-elle subitement devenue épanouissante ? L’accès à la maîtrise de leur fécondité sublime et libératrice ? L’homosexualité est-elle devenue autre chose qu’une bizarrerie effrayante à peine tolérée ? L’assignation à la procréation a-t-elle volé en éclats ?

Brandir l’égalité sans penser la domination, c’est à peu près comme brandir le droit de flottaison d’un bateau sans penser aux trous dans la coque. Tel le capitaine du Titanic, avec beaucoup de grâce, prendre sa place en cabine, lever fièrement la tête et attendre que ça coule, sans faire trop de vagues.

Mais à qui sont réservés les canots de sauvetage ?

Aux femmes qui auront de toutes façons toujours assez d’argent pour aller se faire avorter à l’étranger si elles sont « hors délais ». Aux femmes qui auront toujours les moyens de trouver des solutions pour « allier travail et vie de famille ». Aux femmes universitaires s’étant jetées dans l’étude du genre en prenant bien garde de  dépolitiser leur objet. Aux femmes qui auront toujours assez d’argent pour se faire soigner dans de bonnes conditions. Aux femmes qui auront des papiers et pas de foulard.

Aux intégrées, aux bien nées.

Et encore, il y a fort à parier que c’est un peu de dorure sur leur jolie cage qu’elles gagneront au bout du compte.

Quel est donc l’intérêt d’affirmer que ce féminisme « 70 » est un féminisme dépassé ?
Doit-on le remplacer ? Et par quoi ?

La limite.

Juge-t-on que ces féministes en auraient trop fait ? Mais trop fait quoi ?

Aurait-on gagné assez de combats ? Assez pour des femmes ?

Faudrait-il veiller à ne pas trop en demander ? Faudrait-il demander uniquement ce qu’on nous permet de demander ? Faudrait-il le formuler uniquement comme on nous demande de le formuler ?

Y aurait-il une limite à ne pas franchir ? Qui nous l’impose ?

Serait-il temps de regagner nos pénates, de se retirer doucement, en brandissant encore quelques ultimes volontés, avant la fin de l’Histoire ? LE moment de LA Modernité.

C’est cette résignation, cette transformation du discours féministe en un discours médiatiquement respectable qui le vide, l’affadit, qui permet au mouvement masculiniste de prendre de l’ampleur, à l’IVG de rester un droit très fragile, aux femmes de continuer à ramper sous les coups.

« Ils changeront peut-être le Code civil, ils essuieront la vaisselle et finiront même par accepter que nous gagnions un salaire « décent », mais jamais ils ne céderont à propos du droit du prédateur, enrobé ou non de cour et même de sentiment.

L’enrobement de ce droit de l’homme -droit d’exercer en tout domaine une puissance sans laquelle eux ne seraient pas des hommes, ni nous, des femmes- c’est le discours lyrique par lequel ils nous assimilent à la mer, la terre, la lune, la nuit même, tout ce féminin du monde, sorte de magma indifférencié, sans commencement ni fin, d’où émerge un jour, ô victoire ! celui qui se crée en se découvrant, celui qui prend la parole et commence le discours.

(…) Il nous arrive de dire, comme une riposte de second joueur : « Puisque maintenant nous avons la même instruction, les mêmes diplômes que vous, pourquoi ne pouvons-nous occuper les mêmes emplois, avoir les mêmes responsabilités, les mêmes salaires ? N’est-ce pas là ce qui serait enfin juste ? »

– « Vous parlez dans votre logique à vous, répondent les hommes, mais c’est la nôtre qui correspond à la réalité. Pour vous faire plaisir, nous vous accordons le plus possible, mais nous ne pouvons vous en donner davantage, car vous êtes quand même différentes. » »

Les femmes s’entêtent, 1975

Rupture du Cercle, Hors la loi, La petite différence, Marie Denis.

(Marie Denis écrivaine et journaliste féministe est décédée l’été 2006.)

Lire aussi « Vendredi ou les limbes du féminisme … »

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