Le test de féminité, utile ou sexiste?

25/08/2009

Le 21 août 2009 – par  Camille Polloni

Sur http://www.lesinrocks.com…

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Cette semaine, l’athlète Caster Semenya (photo), médaillée d’or du 800 mètres aux championnats du monde d’athlétisme de Berlin, s’est vu demander des preuves de sa féminité devant les « doutes visuels » formulés par le patron de la Fédération internationale d’athlétisme. La sociologue Catherine Louveau, spécialiste des questions de genre dans le sport, revient sur les soupçons de « virilité » qui touchent les femmes dans les compétitions sportives.


Pourquoi les sportives sont-elles soumises à des « tests de féminité »?

Déjà dans les années 1930, il y a eu des examens gynécologiques. Les arguments avancés n’ont pas changé : l’idée, c’est de débusquer les hommes qui se déguiseraient en femmes et concourraient dans les épreuves féminines, donc tricheraient. Le discours a quand même un tout petit peu évolué parce qu’entre temps des découvertes sur les stades intermédiaires entre « homme » et « femme » ont été actées, même par les milieux sportifs. Mais c’est un monde à part, prenant peu en compte le travail des généticiens, des biologistes, etc. On reste dans l’omerta, c’est encore pire que le dopage. Dans les années 1960, le doute est venu de beaucoup de lanceuses soviétiques. Ce sont leurs adversaires elles-mêmes qui disaient : « Elles ne veulent pas prendre des douches, elles ont des voix rauques, elles sont poilues, elles sont trop musclées, trop performantes, trop ceci trop cela » Il faut prendre en compte la dimension géopolitique, comme pour le dopage. C’est toujours chez les autres, en l’occurrence de l’autre côté du rideau de fer. Le test de féminité s’est mis en place systématiquement à partir des championnats d’Europe d’athlétisme de Budapest, en 1966. Avec le recul historique, on sait qu’elles prenaient stéroïdes anabolisants, c’est-à-dire des produits dopants. Aussi appelés androgènes, ce sont des hormones mâles. Les signes secondaires sont une voix éventuellement plus rauque, des systèmes pileux développés à des endroits inhabituels chez les femmes.

Donc on aurait dû rechercher le dopage et pas la « féminité » ?


Avec le test chromosomique, elles étaient XX, donc « de vraies femmes ». En étant dopées, elles avaient beaucoup plus de chances de gagner que les autres, mais ce n’était pas ça qu’on cherchait.

Que recherche-t-on alors dans ces tests de féminité ?


Le test du corpuscule de Barr était un prélèvement buccal qui permettait de chercher les deux chromosomes XX. Les filles recevaient un « certificat d’authenticité du sexe ». Le problème est que les médecins sont tombés sur les cas d’intersexuées, tout un ensemble de syndromes très connus des spécialistes. Des femmes peuvent être XXX, X0, XXY, etc. et peuvent avoir une apparence masculine ou pas. D’autres tests se sont basés sur l’analyse de l’ADN, en recherchant au contraire le chromosome Y. Mais les généticiens qui travaillent sur ces questions ont beaucoup dit que tous ces tests n’étaient pas fiables. En 1990 à Albertville, une vingtaine d’entre eux ont demandé dans une lettre ouverte qu’on arrête de les pratiquer systématiquement, ce qui s’est fait en 2000 à Sydney.

L’apparence n’est donc pas un élément suffisant pour déterminer l’identité sexuelle d’une athlète ?

Il y a beaucoup de mélange entre la question du dopage, celle de l’apparence physique, de l’identité et des pratiques sexuelles… Chez les footballeuses et les joueuses de rugby, le soupçon c’est : « Elles ne sont pas de vraies femmes, toutes des gouines. » Amélie Mauresmo a parfois été considérée comme un homme par ses adversaires parce qu’elle avait déclaré qu’elle était homosexuelle. De Jeannie Longo on disait qu’elle ne poserait pas dans Playboy, qu’elle n’était pas féminine. Elle faisait un « sport d’homme » et avait tendance à envoyer balader la presse… On lui demandait qui portait la culotte chez elle. Ces filles sont des gabarits hors norme, mais elles ne peuvent pas lancer le poids ou courir le 800 mètres avec des gabarits de danseuses. On leur reproche de ne pas avoir la grâce.

Le concept de « fausse femme » est assez étrange…

C’est ce que j’appelle le « procès de virilisation ». Il y a beaucoup de niveaux pour déterminer l’identité de genre. Il y a les chromosomes, les sécrétions hormonales (les hommes ayant beaucoup plus de testostérone), le niveau anatomique. Normalement une femme a un utérus, un vagin, etc. Mais par exemple Erika Schinegger participait aux compétitions, a été élevée comme une fille, jusqu’à ce qu’on se rende compte que c’était une pseudo-hermaphrodite. Elle n’a pas réussi le test de féminité mais ce n’était pas de la triche, contrairement à ce que les journaux ont écrit. C’était une indétermination de sexe. Il peut y avoir des testicules rentrées, ce qui ne se voit pas à la naissance. Il y a aussi la dimension psychologique, avec le cas des transsexuels. Et enfin le sexe social, et c’est là où ça devient intéressant. Une fille c’est doux, c’est gentil, ça se maquille, c’est fin, ça a les hanches comme ci, les épaules comme ça, ce n’est pas trop musclé. Le procès de virilisation commence à partir du moment où les sportives sont « trop » : « trop » grandes, « trop » fortes, « trop » musclées, « trop » performantes.

Trop performantes ? C’est sexiste non ?


Oui. Caster Semenya a gagné le 800 mètres à Berlin en 1’55 »45. Elle faisait 2’11 trois mois plus tôt et personne ne s’interrogeait sur son aspect physique ou son genre. On dit qu’elle n’a pas de seins. Mais les marathoniennes non plus n’ont pas de seins. La pratique sportive intensive provoque des modifications hormonales, une perte de masse graisseuse, des aménorrhées [disparition des règles] pendant des mois voire des années. Elle peut très bien être intersexuée cette sportive. Le problème est la manière dont on en parle, le battage. On parle de son « incroyable chronomètre », le « doute visuel » du président de la fédération internationale, mais c’est effrayant le « doute visuel » ! Il y a des tas d’hommes et de femmes que vous croisez dans la rue et sur lesquels vous pouvez avoir un doute visuel. C’est grave, c’est quasiment du délit de faciès. Le sexisme et le racisme sont de la même famille. Je suis impressionnée depuis hier d’entendre parler de l’extraordinaire chrono de Bolt sur le 100 mètres et le 200 mètres. Alors bien sûr il est question de dopage, mais non… « Déjà tout petit il était formidable, génial. » Un homme ne sera jamais « trop viril ». Mais les femmes trop performantes sont nécessairement soupçonnées sur leur identité de sexe.

Les hommes sont soupçonnées d’être dopés et les femmes d’être des hommes ?

Voilà. On n’a entendu personne dire que Caster Semenya a peut-être pris quelque chose. Les commentaires portent sur son « allure masculine » et quelques expressions comme ça. Qu’elle ne se présente pas devant la presse, on l’interprète comme si elle avait quelque chose à cacher. Mais jusqu’à preuve du contraire si elle est intersexuée elle n’a rien à se reprocher ! On est toujours dans le soupçon des hommes déguisés.

La vérification de l’identité sexuelle est-elle humiliante ?


Enormément, bien entendu. L’athlète indienne Santhi Soundajaran, à qui on a enlevé sa médaille, qu’on a traité de tricheuse, a fait une tentative de suicide. J’en veux beaucoup aux journalistes qui ont dit qu’elle « roulait des biceps », qui jouaient avec les mots, avec la chose, alors que c’est extrêmement humiliant.

Le test de féminité est-il un outil sexiste ou une vérification nécessaire ?


Ce test a été mis en place pour débusquer des hommes déguisés, ce qui en 40 ans n’est jamais arrivé. On a trouvé une femme intersexuée sur 505. Je pense que le test est quelque chose d’éminemment sexiste.

Catherine Louveau est sociologue à l’université de Paris XI. Elle a notamment publié avec Anaïs Bohuon : « Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives » dans l’ouvrage  Sport et genre XIXe – XX e siècles . La conquête d’une citadelle masculine (sous la direction de Thierry Terret), éditions L’Harmattan, 2005

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