Une politique textuelle inédite : l’alphalecte

17/10/2009

Publié sur ce blog en Nov 2007

Une politique textuelle inédite : l’alphalecte

Sur http://www.bagdam.org/articles/Alphalecte.html

Michèle Causse


Human kind must find another name for itself and another system of grammar that will do away with genders, the linguistic indicator of political oppression.
(Monique Wittig)

Notre survie est liée à notre performance symbolique, à notre capacité à créer des universaux. (Eliane Pons)

Il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Alors là, oui. (Gilles Deleuze)

C’est en praticienne lesbienne politique de l’écriture que je pense et donne à lire ce texte, qui suppose connus mes travaux antérieurs (1). Supposition hardie tant la diffusion de mes livres est défaillante, voire inexistante.

En nommant sexolecte le langage que nous, êtres humains, parlons communément ou savamment, j’ai essayé de montrer que les mots étaient des outils indûment appropriés, fruits de constructions mentales dont la violence totalisante engendrait une oppression matérielle (dite un peu vite symbolique par le dominant). En précisant qu’ils composaient, en toutes langues, un androlecte (2) j’ai montré à qui profitait le crime et qui en était victime. Je vous renvoie à mon dernier ouvrage, qui – malgré tout ce qui précède – n’est pas un roman policier. Je dirais qu’une science encore inexistante, la sexolinguistique pourrait mettre en évidence comment les actes de langage opérés par les hommes ou sexeurs agissent sur les femmes ou sex©isées de tout pays et de toutes classes. Cette science viendrait compléter fort heureusement la socio- ou l’ethno-linguistique à cette différence près qu’elle aurait pour but final l’extinction de sa propre nécessité. Elle serait l’étude des effets du langage quand un seul être parlant, fût-il multiple, en est le bénéficiaire, tandis qu’un autre – d’emblée traité en instrumentum vocale (3) – doit l’ingurgiter comme prescription ou proscription.

Le sexolecte est une institution sociale, qui est toujours déjà là quand nous naissons. Il nous a faites ou plutôt défaites avant même que nous le parlions. Il nous a as/sujetties. Il a pris en otages nos corps (au nom de la petite différence), notre imaginaire et a fait de la majorité d’entre nous des automates ajustées à des conduites toutes tracées. Cette réalité indispose un nombre toujours plus grand d’êtres parlants, gynés ou gynandres, qui ne peuvent se résigner à n’être pas cause et effet de leur savoir-voir, de leur pensée, de leur libido, de leur langue, et qui désirent un droit de préemption sur leur avenir. Raison pour laquelle certaines d’entre nous (les pas toutes de l’ingénieux Lacan) ne se privent pas d’exercer leurs prérogatives d’êtres pensants et, partant, apparaissent pour ce qu’elles sont, subversives au sens littéral : nous avons en effet désavoué les discours nous concernant ( » les femmes n’ont pas vocation à faire universel « , cf. dictionnaire de psychanalyse) et nous travaillons en faveur d’une langue visant à une autre construction du monde. En somme, nous devenons  » productrices de signes « . Mais non de ceux que pouvait imaginer Lévi-Strauss. Pour autant, ici je n’entends pas suggérer le recours, comme en Chine, à un nu-shu ou langue secrète des sex©isées, par opposition au nan-shu, langue du Sexeur dominant, normative et prescriptive. Tout en ne sous-estimant pas l’utilité d’un refuge linguistique autorisant une quête identitaire (créole, rap, vernaculaire, tous ces dialectes qui sont des marchés francs et dont les vocables sont promptement reçus par le dictionnaire tels keufs, meufs, etc.) mon but n’est pas d’imaginer une sous-langue tolérée mais un common language qui respecterait l’égalité de tous ses locuteurs. Définis non par leur improbable sexe mais par leur capacité à parler de sujet à sujet, à créer du sens sans procéder à une quelconque réification. Dans un effort constant de néguentropie.

QUID DE L’ÉCRIVAIN EN RUPTURE D’ANDROLECTE ?

Roland Barthes, tenant d’une minorité sexuelle et, partant, d’un habitus que réprouve l’ordre social, nous avertit :  » Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir de toute éternité humaine c’est le langage ou, pour être plus précis, son expression obligée, la langue.  » N’en déplaise à Barthes, l’humain ayant été confisqué par l’andros à toutes fins ô combien utiles à ses intérêts, nous nous voyons dans la nécessité de contester les visées universalistes du langage et de lui retirer le pouvoir de définir et nuire.

Dès les années 20 – avec Gertrude Stein et Virginia Woolf – puis, plus tard, dans les années 60, des écrivains lesbiennes politiques ont, dans la littérature, commencé ce travail. C’est le cas d’Alice Ceresa dont l’œuvre métanarrative quasiment inconnue en France, La fille prodigue (4), amène sa lectrice Teresa de Lauretis à conclure :  » Seule l’écriture entendue comme création de symbolique peut mettre à jour et en même temps produire les conditions de représentation sociale. Et partant d’auto ?représentation.  » Je retiens évidemment le mot écriture.  » Dans notre langue française je suis astreint dit encore Barthes (5), à toujours choisir entre le masculin et le féminin. Le neutre ou le complexe me sont interdits. Par sa structure même la langue implique une relation fatale d’aliénation.  » Devrions-nous donc en rester esclaves, une fois repéré l’abus ? Ne pouvons-nous prendre en main la langue comme nous prenons en main nos vies ? Je parle ici, vous l’aurez compris, en écrivain dis/ruptive. Barthes le conçoit comme impossible :  » Il ne peut y avoir de liberté que hors du langage, malheureusement le langage humain est sans extérieur.  » Sur ce point, celle que je suis (n’osant parler au nom de toutes) émet un avis contraire. Il existe un extérieur à l’androlecte car, faute de cet extérieur, le langage resterait incommensurable, solipsiste, absolu, non comptable, impuni, et en toute immunité perpétuerait et perpétrerait ses dommages en se référant au seul Signifiant qu’il a élu une fois pour toutes, le phallus (le phi de Lacan). Cet extérieur n’est pas – comme j’ai pu un temps logiquement le concevoir – un gynolecte, mais un langage qui, refusant de choisir pour Signifiant tout organe discriminant, lui substitue un symbole, l’alpha qui, à l’inverse du phi dichotomisant, fédère et inclut. Alpha (a) est ce que gyné ou gynandre disent exister au nom de et pour tous les corps parlants, à savoir un Signifiant qui reconnaît à tous les vivants une valeur égale. Faute d’une autre création venant corriger ou améliorer celle-ci, l’alphalecte est pour le moment une proposition éthique pour les êtres parlants ayant pris conscience de l’entropie engendrée par la parole (orale ou écrite) émanant d’un être qui, en toute synecdoque, se prend pour mesure de la vie (et surtout de la mort) de tous les êtres parlants, un être qui n’a pas hésité à créer de la différence pour imposer une hiérarchie. Si nous voulons rendre à chaque être vivant cette dimension inaliénable tellement mise à mal, le logos se doit d’être en alpha (6). Puisque le langage est une production culturelle, une articulation du biologique au symbolique, nous avons à produire et d’ailleurs produisons de la culture, une vision du monde, du sens allant contre le non ?sens, l’insensé, contre la violence au fondement du symbolique, contre le refoulement de l’opérateur femelle, contre l’automatisme de répétition. Nous nous produisons en tant que sujets politiques. C’est à cette tâche que s’attelle – entre autres – celle qui, par sa praxis, se collette chaque jour avec le matériau langagier, lequel est concret et idéologique. Je parle de l’impératif catégorique de certaine écrivain (sans e puisque putain n’en a pas).

Barthes, insuffisant et pourtant intuitif, dit :

 » Si toutes nos disciplines devaient être expulsées de l’enseignement, c’est la discipline littéraire que je sauverais car toutes les sciences sont présentes dans le monument littéraire  » (ce recours à la métaphore du monument est proprement androssienne, je dirais plutôt dans le momentum littéraire),  » la littérature est dans les interstices de la science, en retard ou en avance sur elle : la littérature en sait long sur les hommes : le grand gâchis du langage qui les travaille, soit qu’elle reproduise la diversité des sociolectes soit qu’à partir de cette diversité dont elle ressent le déchirement elle imagine et cherche à élaborer un langage limite.  » Va pour les sociolectes, va pour la limite, celle qui tant indispose certaines lectrices, mais sur le gâchis, comment mieux le définir qu’en le nommant sexolecte lorsqu’on appartient à cette catégorie d’Individues qui a mis à nu le référent obsessionel du Dicteur. Barthes ajoute :  » C’est à l’intérieur de la langue que la langue doit être combattue.  » Je ne réfuterai sûrement pas la lutte. Le paradigme radical de mes ouvrages montre qu’écrire dans un champ de règles pré-existantes, exercer une activité aussi rigidement annexée et codée, c’est exercer une conscience critique qui devient paradoxalement, comme le dit Myriam Diaz Diocaretz (7), le  » champ privilégié de (celle) qui subit le maximum de contraintes  » dans et par le langage.

En effet, l’écrivain qui entreprend d’invalider l’androlecte bute contre de telles murailles, se livre à de telles contorsions pour faire sortir de cette langue celle (et celui) qui n’est plus objet ni objectivable, qu’elle peut apparaître illisible voire élitiste et, évidemment, outrancière. Sa tâche en effet la dépasse. Si elle ne la dépassait pas, l’aurait-elle seulement tentée ? Si elle prenait pour acquis, par exemple, que le masculin doit l’emporter sur le féminin (et ici je ne résiste pas au plaisir de citer Anne Le Gall :  » Cette règle de grammaire bête comme chou va induire des intériorisations comportementales sans relation, théoriquement, avec l’objet de cette incitation. La langue est sur le plan symbolique l’aliénation par excellence des femmes. « ) – si, autre exemple, l’écrivain prenait pour acquis que le pronom elle doit valoir pour toutes les femmes, y compris pour celle qui n’est pas un instrumentum vocale ou dividue mais une Individue et en particulier une lesbienne politique, la verrait-on devant un écran d’ordinateur écrire :  » Ici on bafoue mon être, ma conscience, mon plaisir, mes désirs, ma vie. Je ne suis pas celle-là dont il parle, je ne suis pas elle et je le démontre  » ? Ne lui faudrait-il pas travailler, dans l’urgence, à l’invention de nouveaux vocables, comme je l’ai fait dans l’Encontre puis dans Voyages de la Grande Naine en Androssie, avec une attention spécifique pour les pronoms personnels afin de traduire au plus près les étapes des consciences  » femme « ,  » féministe « ,  » gyné  » ? Ne lui apparaîtrait-il pas vital, pour faire exister celle qui ne peut trouver son inscription dans l’androlecte sous le pronom personnel elle, de créer pour soi et ses pareilles le pronom  » el  » ? A la longue ne serait-il pas souhaitable que les êtres parlants dans leur ensemble choisissent pour se nommer le pronom  » ul  » (à savoir quelqu’un) par opposition à nul (personne ou nobody) suivi d’adjectifs qui rendent impossible la détermination du sexe et a fortiori du genre. Si j’ai utilisé ces deux lettres  » ul  » comme marqueur catégoriel d’un mode d’être au monde sur la totalité d’un ouvrage inédit (Figures du soi), c’est qu’il est possible de poser les jalons d’une pratique susceptible de devenir, dans le futur, collective.

Voilà ce à quoi m’invite l’alphalecte. Me permettant, d’un coup, de passer du hidjab à un costume jamais vu, jamais porté. Vous m’objecterez que l’exercice est à la limite. A quoi je réponds : soyons logique, si une lesbienne n’est pas une construction sociale femme (sexcisée, sexualisée) – et il fut brillamment démontré qu’elle ne l’était pas -, pourquoi lui affecter le pronom personnel elle et ainsi trahir le cheminement qui lui permet, justement, en gyné, de s’esquiver de sa classe opprimée tout en continuant indéfiniment à défendre les femmes dans toutes les occurrences de l’aliénation ? Une écrivain lesbienne radicale trouve dans le pronom  » el  » le site de sa différence. A quelque classe ou ethnie ou autre classification qu’elle appartienne en viriocratie. Il la signale alentour comme celle qui, déboutée du champ (ici scripturaire) des dominants, prend en mains les rênes de sa nomination, de son action résistante. Lors même que la renieraient celles qui sont l’objet de ses sollicitudes répétées, les opprimées premières, souvent illettrées, affamées et mutilées sur la quasi totalité de la planète. Et qui, partant, constituent la réserve taillable et corvéable de l’homo economicus doublé de l’homo pornograficus.

Merleau Ponty écrit :  » Les difficultés de l’auteur sont celles de la première parole. Un artiste doit non seulement créer et exprimer une idée mais encore éveiller les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences.  » Puisque je pense qu’ » il n’y a pas de mots qu’il n’y ait des choses et il n’y a de chose qu’il n’y ait des mots « , qu’il faut pour thématiser qu’il y ait du thématisable, que la praxis sociale a produit une nécessité à penser un certain  » quelque chose  » et les moyens de le penser, je prétends que ma praxis donne naissance à des mots et que ces mots en retour donnent naissance à de l’être.

Le mot androlecte, lorsque je le prononçai pour la première fois, produisit une stupeur, je dirais presque une douleur puis, peu à peu, avec soulagement, il fut repris comme évidence allant de soi Outre-Atlantique (8). Une fois nommé, en effet, l’androlecte apparaît pour ce qu’il est, l’un des possibles de la langue, annexé au profit d’un seul, interpellé pour la première fois sur sa confiscation de l’Universel. Son vocabulaire, sa grammaire sont dénoncés comme une main dont on aurait fait un seul exemplaire et auquel on aurait donné un seul usage : réparer une moto par exemple, alors que la main peut peindre et écrire. Vous noterez au passage que ma métaphore est exquisement bénigne compte tenu des intentions malignes de l’androlecte. Notre schismogenèse met en relief ce qui a été écrasé par le langage et émet des propositions qui ne visent pas à écraser à leur tour autrui dans une symétrie d’ailleurs fantasmatique (comme celle de Fellini dans La cité des femmes). Car nous n’allons pas au langage comme à l’abattoir mais comme à une fête.  » Les mots ne sont plus conçus illusoirement comme de simples instruments mais lancés comme des projections, des explosions, des saveurs. L’écriture fait du savoir une fête  » (Barthes). Si la modernité c’est concevoir des utopies du langage,  » alors changer la langue (mot mallarméen) est concomitant de changer le monde (mot marxien) « . Marx disant, je vous le rappelle :  » Etre radical c’est prendre les choses par la racine or, pour l’homme, la racine c’est l’homme lui-même.  » Prenons-le au pied de la lettre, justement, et montrons que l’homme – hélas toujours déjà androssien – n’est ni le début ni la fin de la Sapiens mais l’accident à dépasser. Pour peu, évidemment, que nous n’ayons pas peur du logos… dont le phallus nexus a détruit la crédibilité. Et auquel le la ngage rend sa dignité lors même que nous ignorons déjà le parler et l’utiliser, en logothètes qui se méconnaissent.  » Il vient, continue Barthes, de là une certaine éthique du langage littéraire qui doit être affirmée parce qu’elle est contestée. On reproche à l’écrivain de ne pas écrire la langue de tout le monde mais il est bon que des hommes à l’intérieur d’un même idiome, à savoir le français, aient plusieurs langues.  » Barthes n’envisage pas que cette langue française puisse être contestée et modifiée, voire annulée, par un groupe oppositionnel de sexe. Cet impensé nous apparaît trop souvent, même à nous, comme un impensable, alors qu’un colonisé, lui, saura toujours défier la langue du colonisateur. Partant, j’aime à citer cette jeune épistolière doctorante des années 90 :  » On me demande d’écrire français alors que je veux écrire lesbienne.  » Essentialiste, direz-vous. Non, épistémologue comme d’autres. Et au cas où vous n’auriez pas assez confiance en vous pour vous sentir autorisées à autorer, songez que dans les sociétés pastorales, le référent linguistique n’était pas l’homme mais l’animal. Dès lors, dans la société Sapiens à laquelle j’aspire, le référent est le corps parlant qui ne reconnaît pour valide que la tâche d’éliminer les notions létales de discrimination négative. Le corps sujet qui parle à d’autres sujets.

DES LECTRICES

Dans quelle position se trouve l’écrivain novatrice face à ses lectrices. l) En tant qu’émettrice elle ne dit plus ce qui est prévu, admis, convenu, répété ad infinitum et engrammé en chaque cerveau, elle est le sujet d’une énonciation inédite : elle construit sa conception du monde dans le texte, sur l’arrière-fond d’un intertexte déjà là, des multiples genres de textes élaborés par des générations d’hommes pour répondre à des besoins et des enjeux sociaux précis, quels que soient les types de discours (le mode formel choisi). Cette émettrice n’est pas seule, quelques écrivain(e)s à elle synchrones, quelques essayistes dites subversives, non scientifiques, militantes ont montré dans leurs œuvres que les représentations existantes étaient faites au détriment d’un genre construit dans une intention définie, que je qualifierais de mortifère. C’est sur cette certitude inscrite dans sa chair que l’écrivain lesbienne propose son dis/sentiment, assorti d’une concomitante transformation du langage, jugée déroutante. Il faut entendre ici sciemment dé/routante. Le message est pourtant sinon connu, du moins connaissable par un groupe de personnes  » intéressées « , partageant les axiomes de l’auteur. Disons que l’enthymème – pour employer un mot savant – choisi par l’émettrice est celui de la nécessité d’une autre définition du monde, exigence partagée par un groupe en sécession. Il va de soi que l’émettrice et ses lectrices n’ignorent pas l’opposition qui va sourdre du champ scripturaire dominant. Celui-ci étant en quelque sorte le troisième participant, l’adversaire hégémonique régnant, étroitement relié aux deux autres. Sans lequel le texte même n’aurait pas sa raison d’être. La forme artistique sera liée à l’enthymème. La tradition d’un ordre dominant sera défiée, sa persévérance à préserver le statu quo secouée, voire bouleversée. (Du moins est-il permis de l’espérer.)

2) La réceptrice ou lectrice est à tout le moins féministe (c’est à celle qui l’est ou le sera que s’adresse le texte), et elle est imaginée par l’émettrice comme pouvant recevoir son angle de vue. La réceptrice est implicite, elle est une composante qui a un rôle régulateur, elle est un élément structural de la création artistique. Le Russe Volochinov décrit ce rôle comme  » cette constante co-participante dans tous les actes de conscience qui détermine non seulement le contenu du texte mais le choix du contenu, le choix de ce dont nous sommes conscient(e)s, et qui partage les visées sinon visions du monde « . C’est une alliée. Elle a fait la preuve qu’elle était, selon l’expression de Judith Fetterley (9), une resisting reader des canons canonisés, une lectrice capable de générer de l’interprétation qui ne soit pas celle qu’attend le Diseur, le Dicteur, le Dictateur. Sa dissidence, la puissance du hiatus qu’elle crée par sa critique est massivement efficace depuis les années 70. La lectrice hélée par l’œuvre : a) Si elle répond de façon coopérante au signe qui lui est fait, si elle a une réaction positive face à l’œuvre, peut l’utiliser pour se construire comme sujet tout en négociant son adhésion. Ces lectrices actives, acquises à un énoncé qui va dans le futur modifier leur propre énonciation, font un sort aux textes fondateurs, nombreux en vérité mais méconnus, non traduits, et qui, plus tard, seront considérés comme matrihéritage, voire utopographie. b) Si elle répond de façon négative – une lectrice faisant toujours jouer sa propre histoire dans la production du sens d’un texte -, si elle rejette l’œuvre à cause de la réserve d’images négatives qu’elle a reçues des médias ou de son expérience personnelle, si son habitus est celui, majoritaire, d’une femme non féministe, alors étroit est le champ de sa réception et indigeste le message inédit, qui invalide nécessairement tout son acquis. Elle se référera plus volontiers à la culture masculine familière. Qui est, pour elle, la Culture même, la seule.

Les lectrices sont les coordonnées permanentes d’une vie d’écrivain puisque nous leur reconnaissons le pouvoir exorbitant de nous interpréter. C’est à elles en dernier ressort qu’il appartient de choisir entre les multiples propositions de justesse éthique qui leur sont faites. Dès lors, problématique est le sort (économique, social, symbolique) de l’écrivain lesbienne politique. Mais, comme disait Gertrude Stein, que j’aime à évoquer sur ce point ô combien crucial :  » Writing means more for the writer than for the reader.  » Une écrivain est d’abord responsable devant soi de l’effort qu’elle a produit pour rendre étrangère la langue dite abusivement maternelle, et elle ne peut répondre des effets de son œuvre. Bien qu’elle escompte, à brève ou plutôt longue échéance, en voir les résultats : une prolifération, de bouche à oreille, du sens et des sens, loin des grands corps, des corps institués, des corps constitués, émanations d’une synecdoque parlant encore l’androlecte et agissant selon ses lois malgré la bonne volonté de quelques gynandres isolés et de quelques gynés guerrillères.

août 2002

[1]

[1] Michèle Causse

Notes :

(*) Texte paru dans Lesbianisme et féminisme – Histoires politiques, Actes de l’atelier « Lesbianisme et féminisme », du 3e colloque international de la recherche féministe francophone, Toulouse, 17-22 septembre 2002, L’Harmattan, 2003.

(1) Il sera fait allusion ici à L’Encontre, Paris, Des femmes, 1975 ; L’Interloquée – Les oubliées de l’oubli – Dé/générée, Essais, Montréal, Éditions Trois, 1991 ; Voyages de la Grande Naine en Androssie, Montréal, Éditions Trois, l995 ; Contre le sexage, Paris, Balland, 2000.

(2) Cf. M. C., L’Interloquée : « L’androlecte est défini comme sexolecte, langage sexisant et sexualisant que parlent tous les humains. Elaboré par le détenteur du phallus, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce dite humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte. »

(3) On appelait ainsi les esclaves de la terre chez les Romains par opposition à l’instrumentum mutum, à savoir les outils agraires. Cf. Gayatry CHAKRAVORTY SPIVAK, In Other Worlds, New York, Routledge, l988.

(4) Alice CERESA, La fille prodigue, traduit de l’italien par Michèle Causse, Paris, Des femmes, l976. Lire Breve saggio sulle figlie prodighe de Teresa DE LAURETIS, in DWF, sequenze, Roma, 1996. Dans une lettre privée (l964), Alice Ceresa distingue les femmes selon les prises de conscience de l’aliénation. Dix ans plus tard, j’ai pu commencer dans l’Encontre à faire un sort à cet éclairage très constructionniste des opprimées puis continuer dans les Voyages de la grande Naine en Androssie.

(5) Roland BARTHES, Le bruissement de la langue, Paris, Le Seuil, 1984. Référentiel parce que « désadapté », comme dirait Bourdieu mais apparemment à l’obscur des textes de Claudine HERRMANN, Les voleuses de langue, Paris, Des femmes, 1976, ou de Marina YAGUELLO, Les mots et les femmes, Paris, Payot, 1978.

(6) Selon le glossaire de Contre le sexage, « alpha, symbole de la néo-espèce Sapiens, est un signifiant hors pair posé à partir de l’analyse des fondements du langage. Alpha déboute phi de sa prétention à l’universel, le dénonce comme faux et unidimensionnel ». (Cf. Eliane PONS in Contre le sexage.)

(7) Myriam DIAZ DIOCARETZ, The Transforming Power of Language, Utrecht, l984.

(8) Trivia, a Journal of Ideas, n° 13, 1988 (trad. américaine de l’Interloquée, par Susanne de Lotbinière-Harwood) ; éditorial par Erin PRICE : « Accepting Michèle Causse in the same way so many disciplines ’accept’ Freud’s ideas, everything Michèle Causse wrote about epistemes and the androlect… Questions themselves are often answers : ’how an alternative to the androlect ?’ » Elizabeth MEESE, Sem(er)otics, New York University Press, l992 : « As Causse puts it, the adress(her) creates the scandal of a male ’we’ shifted onto the site of ’you’ (L’interloquée). Having achieved a reversal Causse presses for an heterogeneity in which ’being’ (not man who was always speaking nor woman who was silent) takes up the subject position. Causse’s strategy achieves a startling effect… as she moves toward the desired displacement which might transform the structure of relations. »

(9) Judith FETTERLEY, The Resisting Reader : a Feminist Approach to American Fiction, Bloomington, Indiana University Press, l978.

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Une Réponse to “Une politique textuelle inédite : l’alphalecte”

  1. martine.y Says:

    Toute l’oeuvre de Michele Causse est à lire et comme elle le dit si bien sur son site :*
    « Morte à plusieurs reprises, je ne suis pas sûre d’être née. Ce pourquoi toute notice biographique me semble une imposture. Irréelle, voire empruntée à une autre. Ce que je n’ai pas fait m’importe infiniment plus que ce que j’ai fait. Ainsi de ce qui ne m’est pas arrivé. J’ai néanmoins une histoire, laquelle ressemble à une carte de géographie (France, Tunisie, Italie, Etats-Unis, Antilles, Canada), autant de topoï, espaces vibratoires d’intensités variables, qui renvoient des images de mon existence migratoire. Mais à quoi bon en parler ? Qu’on me lise plutôt. Pour démentir mon épitaphe « Ni lue ni approuvée ». MC
    Alors pour la lire, il faut être tenace comme il est indiqué sur cette page :
    http://michele-causse.com/booksonline.shtml
    « Si les livres de Michèle Causse sont quasi introuvables en France – sauf pour les forcenées de la lecture – c’est parce qu’ils furent édités trop tôt et donc souvent épuisés ou parce que, publiés au Canada, ils furent mal distribués en France ou brûlés dans les dépôts qui les contenaient. Même les éditions Balland, dernières en date, ont fait faillite… Alors, courage, quelques rares volumes de-ci de-là ont survécu aux successives déroutes éditoriales. »

    Et ce n’est pas impossible puisqu’en 3 mois, j’ai pu me procurer la presque totalité de son oeuvre et croyez-moi lorsqu’on la lit, c’est vraiment une respiration qui donne du courage pour penser, agir, etc…

    martine


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