Recherche-Action : notes de réflexion sur leur articulation

05/11/2009

Elsa Galerand,

labrys, études féministes 
août/ décembre 2004
numéro 6

http://www.unb.br/ih/his/gefem/labrys6/quebec/elsa.htm

La question qui m’a été adressée -comment se manifeste ton engagement féministe dans tes recherches et dans tes actions? -, m’interpelle sur trois fronts puisque je suis féministe, que je milite depuis plusieurs années et que je fais partie de la classe privilégiée des universitaires. Étudiante au doctorat en sociologie, je travaille actuellement sur la Marche mondiale des femmes en tant que processus de mobilisation collective sexué (D. Kergoat, 1992). Processus dont je suis partie prenante et au sein duquel j’ai eu l’occasion d’effectuer une immersion particulière au cours de l’année 2000, en participant à titre d’étudiante – stagiaire à l’équipe d’organisation et de coordination au niveau international. Et à toutes ces choses, correspond un même préalable dans mon parcours : l’expérience de l’oppression patriarcale.


Mais ce point ne semble pas suffire à résoudre l’ensemble des questions qui se posent en ce qui concerne ma position d’étudiante (en activité de recherche) dans le mouvement féministe, la légitimité de ma recherche universitaire sur ce mouvement; et ma position de militante féministe dans l’université; bref, des questions qui sont entre autres liées à l’épineux problème du rapport entre le sujet et l’objet, grand classique des sciences sociales. Les nombreux débats qu’il suscite depuis fort longtemps, que les féministes ont d’ailleurs le mérite d’avoir radicalisés (tant le recours aux catégories de sexe est fréquent pour penser le monde social sans que ces catégories ne soient sociologiquement problématisées) devrait donc constituer la toile de fond de mon propos.


Cependant, mon travail sociologique sur ce thème de l’objectivité est à peine amorcé. Ici, c’est donc bien plus à partir de mes intuitions et de mes convictions personnelles qui sont sans doute très fortement liées à mon ancrage dans la discipline sociologique et à mes affinités militantes que je me suis, malgré tout, risquée à quelques prises de position. Car derrière la question de savoir comment se manifeste mon engagement, il y a bien celle de savoir comment il serait possible et souhaitable, pour moi, qu’il se manifeste. Autrement dit, doit-il prendre une allure différente entre mes recherches et mes actions? Faut-il (et comment le faire? ) absolument établir des frontières entre ces deux activités que sont la recherche et le militantisme? Quel est l’enjeu d’une telle différenciation entre deux champs (l’université et le mouvement féministe) et deux types d’activités (la théorie et l’action)?

C’est finalement de cette dichotomie dont je propose de partir pour interroger : 1) l’arbitraire des statuts respectifs de l’action et de la théorie dans le mouvement féministe; 2) le caractère arbitraire du cloisonnement entre deux des espaces sociaux dans lesquels mon « engagement » peut se manifester (je crois) et auxquels « recherches » et « actions » sont supposées renvoyer : le champ scientifique – l’université – et le mouvement féministe. Rien de nouveau, en somme, puisque la réflexion sur ces thèmes mûrit depuis longtemps déjà au sein du mouvement féministe. Toutefois, il n’est peut-être pas superflu d’y revenir, quitte à redire ce que plusieurs ont maintes fois avancé.


Je vais donc essayer de faire deux choses.

D’abord, illustrer à partir d’un exemple tiré de la Marche mondiale des femmes la façon dont la distinction entre théorie et pratique peut prendre forme au sein même du mouvement. Ensuite, examiner quelques-unes des caractéristiques de l’espace scientifique dans lequel s’inscrit mon activité de recherche.

Deux hypothèses de départ étroitement liées accompagnent ce découpage. D’abord, la dichotomie « recherche/action » ou « théorie/pratique » est sociologiquement intenable. Ensuite, leur dissociation qui est au principe des règles du jeu scientifique constitue bien un choix politique et non pas une nécessité scientifique.

« Analyse » et « Action » au sein du mouvement féministe


Je tiens à préciser ici, parce que l’enjeu est majeur, que je ne prétends nullement me situer en surplomb ou en dehors du mouvement. J’en suis une militante et participe donc moi-même au processus qui pose problème et que je vais critiquer maintenant. Il n’est ni nouveau, ni propre au mouvement féministe, mais il faut bien continuer de le soumettre à la critique puisqu’il perdure.

Le couple recherche/action dont on parle ici, rappelle curieusement la dichotomie qui opère entre « analyse-théorie » d’un côté et « action-pratique » de l’autre, dans le mouvement féministe ou en tout cas dans les groupes dans lesquels j’ai milité.

Pour exemple, le comité de coordination de la Marche Mondiale des Femmes s’est doté de deux comités de travail pour organiser les actions internationales. L’un intitulé « comité action-éducation » avait pour mandat la préparation des actions en tant que telles (mandat de type plutôt logistique : coordonner les rassemblements, organiser l’acheminement des cartes d’appuis aux revendications mondiales à l’ONU, dont la chaîne humaine, etc…), l’autre, le comité « stratégie » était chargé de son côté de l’élaboration du contenu des rencontres avec les dirigeants internationaux (FMI, BM, ONU) et des questions relatives aux revendications, bref de l’orientation dite « stratégique » du mouvement.


À plusieurs reprises, des militantes ont dû remettre en cause les frontières entre ces deux groupes de travail qui étaient l’un comme l’autre amenés à trancher sur des questions éminemment politiques. Toujours est-il que la mise en place de ce type de structures a bien à voir avec l’idée d’une dissociation possible entre la forme et le fond, entre la théorie (l’élaboration des lignes politiques) et la pratique[1] (l’organisation de l’action).

Or, cette idée est fausse, au moins en partie[2] et il faut la combattre sur cette partie. Fausse parce qu’on ne fait pas de la théorie dans le vide, pas plus qu’on ne peut agir dans le vide théorique. Plus concrètement, toute pratique féministe (individuelle ou collective) doit être mise en rapport avec un vécu et une compréhension de l’oppression patriarcale (la lutte ne se comprend que dans le cadre de ce rapport) à laquelle elle tente toujours d’opposer une résistance. Elle renvoie de ce fait, à une analyse – au moins – de cette oppression, que celle-ci soit explicitement formulée ou non.

Au niveau individuel, le simple engagement dans des luttes collectives me semble déjà incorporer (inclure en même temps qu’il véhicule) une lecture de ce qu’est l’oppression des femmes, c’est-à-dire ni un phénomène individuel, ni un phénomène inéluctable. Au niveau des luttes collectives, on sait combien le choix d’un type d’action (sit-in; marche; etc.) parmi les répertoires disponibles constitue un enjeu de lutte au sein des mouvements sociaux et ce, notamment parce que ces débats de définition des moyens d’action légitimes et pertinents mettent en oeuvre des analyses différenciées des rapports de force concrets.

Réciproquement, toute analyse, théorie, idée est d’emblée inscrite dans le monde social, en ce sens qu’elle part, elle aussi, toujours d’une expérience de ce monde et qu’elle participe à le façonner en retour[3]. Y compris cette idée de dissociation entre la théorie et la pratique. Elle n’est pas déconnectée de toute réalité matérielle. Elle a des implications concrètes et c’est pour cette raison qu’il faut, au sein même des groupes féministes, et ce, malgré les contraintes qui s’imposent dans l’urgence de l’action et qui sont de vraies contraintes, continuer de la combattre. Comme de nombreuses dichotomies, elle repose sur un principe de hiérarchisation et offre incontestablement un support idéologique au maintien de la division du travail militant.

Il en est comme si « analyse » et « action », désignaient non pas deux faces du militantisme féministe mais deux activités militantes séparées et tandis que l’une d’entre elles est perçue comme intellectuelle, qualifiée et qualifiante, c’est-à-dire faisant appel à une certaine expertise et renforçant la reconnaissance de cette expertise (le capital militant); l’autre ne semble pas renvoyer à des compétences particulières, mais au contraire, à des capacités naturelles et physiques. La « job de bras » est une expression qui revient régulièrement dans les entretiens que j’ai eu l’occasion de réaliser auprès de femmes engagées dans la Marche. Il y a donc un accord tacite, conscient ou non, sur l’existence de deux types de tâches à accomplir, les unes théoriques, les autres pratiques et la hiérarchisation entre les deux s’effectue toujours dans le même sens[4]. Cette hiérarchisation ne concerne pas uniquement les tâches, on pourrait en effet imaginer que chaque militante soit impliquée à ces deux niveaux. Mais ce n’est pas le cas. Le processus (de hiérarchisation) opère surtout entre les personnes qui se voient attribuer des positions différenciées dans la division du travail militant.

Or, il y a bien deux façons[5] d’envisager la division du travail, pensons à la division sexuelle du travail (Kergoat, 2000). Soit on considère qu’elle est naturelle et on la justifie tantôt par des vocations biologiques, tantôt par des qualités culturelles devenues naturelles et dont la combinaison serait particulièrement efficace (bref, par son efficacité). On se positionne alors pour son maintien. On la défend. C’est ce que font, notamment, les sociologues qui travaillent à partir d’une définition en termes de « complémentarité des tâches » et « de « rôles de sexe ». Ils en reviennent alors « au destin naturel de l’espèce » pour expliquer la répartition des tâches entre les femmes et les hommes et tiennent qu’elle est complémentaire mais surtout pas inégale.

Soit, à l’inverse, on lui applique une analyse en termes de rapports sociaux de sexe (Kergoat, 2000, 2001) ou de patriarcat (Delphy, 1998, 2001), ce qui la dénaturalise et la socialise d’emblée tout en faisant inévitablement émerger la question du pouvoir des hommes sur les femmes. Dans cette perspective, la division sexuelle du travail a « deux principes organisateurs : le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme « vaut » plus qu’un travail de femme)» (Kergoat; 2000 :  36).


On retrouve ces deux principes à l’œuvre dans la division du travail militant au sein du mouvement féministe. En organisant le travail comme si le moment de l’analyse et celui de l’action étaient distincts (principe de séparation) et en attribuant les tâches et les compétences liées à l’un ou l’autre de ces moments à des militantes que, par le fait même, on distingue, on finit par créer une réelle division entre des « penseures », « des expertes », on parle aussi de « femmes théoriquement articulées », bref, des intellectuelles et des femmes « de terrain », « d’action », etc., bref des manuelles.

Cette partition, caractéristique de la division sociale du travail devient d’autant plus structurante et difficile à déconstruire qu’on la prend pour une nécessité. Comme pour la division sexuelle du travail, on fait alors comme si elle était naturelle et là depuis toujours (alors que nous avons amplement participé à sa construction ou du moins à sa reproduction), et au bout du compte, comme si les manuelles, bien qu’elles aient une conscience de l’oppression (ce sur quoi tout le monde s’entend pour expliquer leur participation à la mobilisation), n’avaient pas pour autant d’analyse de cette oppression ou du moins pas l’analyse requise. Ainsi, le rapport entre les deux catégories de militantes que cette division produit est un rapport hiérarchique (l’expression « femmes de la base » en est significatif[6]), qui assignent certaines femmes au travail logistique et les exclut de la prise de décision (principe hiérarchique). « Aux unes de fabriquer la théorie, en vase clos, aux autres de l’écouter et de la mettre en pratique » (Delphy, 2001 : 125).

Et cette division du travail décision/exécution, qu’on a bien fait de tant reprocher aux groupes mixtes, dans lesquels les femmes se trouvaient et se trouvent encore assignées aux tâches les plus éloignées de la décision politique, non seulement fragilise le mouvement[7] mais entre, à mon avis, profondément en contradiction avec son objectif de libération des femmes. Ce problème me semble d’autant plus d’actualité dans le cadre des luttes dites « anti ou alter-mondialisation » où le recours à la spécialisation semble de règle. Nombreuses sont les militantes – notamment du sud – qui dénoncent actuellement la professionnalisation du féminisme via les ONG et leur financement par les institutions internationales.

Pour conclure sur ce point, je m’en tiendrai à cette citation de Christine Delphy (2001 : 124) qui milite pour une réappropriation collective de la théorie.

« Cette division (entre théorie et pratique) rejoint – hélas – l’anti-intellectualisme de beaucoup de féministes activistes qui refusent toute théorie, sans se rendre compte que leur pratique incorpore, bon gré mal gré, toujours une théorie, qu’elle soit dite ou non. Cette méfiance est compréhensible quand celles qui font de la théorie les assurent qu’en effet la théorie n’a rien à voir avec la pratique. Car la plus grande responsabilité appartient ici aux intellectuelles. Leur pratique, en faisant de la théorie la chasse gardée d’une élite, explique et justifie l’anti-intellectualisme des autres. Les non-intellectuelles ont raison de se défendre, alors qu’elles veulent faire la révolution, d’une « théorie » qui leur est présentée comme un moyen de domination. Mais elles ont tort d’abdiquer devant les prétentions de cette élite autodésignée : la théorie doit être récupérée par tout le monde, ne serait-ce que parce que tout le monde en fait, qu’on s’en rende compte ou non ».

Voilà donc un des enjeux majeurs du problème de l’articulation entre recherche et militantisme et on voit bien ici combien il est difficile d’identifier si cette interprétation du problème doit être attribuée à des convictions politiques ou à un ancrage dans certains courants d’analyse sociologiques.

Nous allons maintenant aborder le problème de l’idéologie dominante au sein du champ scientifique, qui veut qu’il soit un espace cloisonné et qui participe à faire de nous, les universitaires, des membres de la classe intellectuelle dominante.

À propos du champ scientifique[8] : un champ de luttes « à investir ».

« La science est tributaire, dans sa réalisation, des mécanismes institutionnels, des objectifs politiques et des représentations des sociétés où elle se pratique, lesquelles sont encore massivement dominées par les hommes. Dès lors la science est à l’image de la société qui la produit, elle est à investir et à transformer au même titre que les autres domaines de cette même société » (Dhavernas, 1992 : 130).

La première chose à dire au sujet du champ scientifique et plus précisément de l’université d’aujourd’hui, c’est sans doute qu’elle est encore réservée à une élite, aux « héritiers » non seulement des capitaux sociaux et culturels, mais aussi des capitaux économiques. Le coût de la formation universitaire demeure en Amérique du Nord un des principaux mécanismes d’exclusion et de fermeture de cet espace et la revendication d’un accès universel à l’éducation et à la formation, d’ailleurs portée par plusieurs des coordinations nationales de la Marche Mondiale des Femmes (mais aussi par d’autres mouvements sociaux comme les mouvements étudiants), doit être ramenée sous ce thème.

Mais il faut aussi parler ici de la vision idéaliste de l’activité scientifique qui veut qu’elle soit coupée du monde concret et surtout du monde politique pour deux raisons :

D’une part, parce que cette conception domine et justifie encore au sein du champ scientifique et ce, malgré les nombreuses oppositions qui l’ont tout de même ébranlée, l’exclusion hors du champ et/ou la place précaire et marginale réservées aux théories produites par les dominé-e-s et notamment par les féministes (Colette Guillaumin, 1981). Et c’est un problème auquel, l’engagement nous confronte dès que nous sortons des équipes de recherche en études féministes.


D’autre part, parce que cette même vision est au service de la classe intellectuelle dominante dans son ensemble dont je suis en tant qu’étudiante universitaire et qu’il me faut bien intégrer cette position particulière que j’occupe dans mon rapport à l’objet.

La classe des scientifiques a, en effet, particulièrement besoin du maintien des frontières de son domaine réservé et donc de la division entre la théorie (scientifique) et l’action politique (la pratique), pour justifier sa pratique, celle d’élaborer des théories, ne serait-ce que parce qu’elle en vit, qu’il s’agit de sa raison d’être. La relative fermeture du champ scientifique[9] est donc une condition de sa reproduction en tant que lieu disposant du monopole de la connaissance légitime, et du statut privilégié dont disposent ses membres. Statut d’autorité, puisque que les propos scientifiques consacrés prennent une valeur de vérité. Il suffit, pour se convaincre du pouvoir que cela confère, de voir comment les journalistes font appel à tel ou tel expert de la « communauté scientifique » pour interpréter et commenter « scientifiquement » des évènements d’actualité.

Le savoir, lorsqu’il est crédité par l’institution est donc un pouvoir (Descarries, 1994), et la légitimité de ce pouvoir repose sur deux chimères déjà largement déconstruites, notamment par les féministes, mais qui n’en restent pas moins des principes de justification de la marginalisation des recherches féministes.

La première, est celle de la neutralité scientifique. La deuxième, qui est au fondement de la première, nous vient d’un postulat philosophique. C’est l’idée selon laquelle la raison avancerait toute seule. Le monde des esprits fonctionnerait en vase clos, déconnecté de la matière et cette déconnexion serait même un préalable à la connaissance.


En bref, les scientifiques ne seraient pas des gens comme les autres, ils auraient la particularité d’être désintéressés et le pouvoir de s’arracher au monde pour développer des analyses objectives de ce monde. C’est la fameuse rupture entre le sujet et l’objet, première règle du jeu sociologique, à laquelle les féministes se sont, avec d’autres, attaqué pour la bonne raison que nous sommes à la fois sujet et objet de la recherche sur l’oppression des femmes puisque nous sommes les victimes de cette oppression, que nous vivons objectivement comme subjectivement (Delphy, 2001 : 232) et que c’est précisément à partir de cette position qu’ont pu être dévoilés les angles morts de l’analyse du monde sociologique notamment.

Bien que la critique des règles scientifiques instituées ait été amplement développée, et pas seulement par les féministes, et que peu de sociologues soient aujourd’hui « prêts à soutenir que leur activité est purement intellectuelle et totalement « désincarnée » (Balibar, 1992 : 170), il demeure que c’est toujours au nom de l’objectivité scientifique que les analyses féministes sont jugées trop subjectives, trop émotives, trop affectives et la plupart du temps tout simplement trop politiques… Pourtant, loin d’être neutres ou objectives, les analyses du social qui occultent la dimension sexuée des rapports sociaux[10] sont très exactement situées du côté des dominants. Sur ce thème comme sur bien d’autres, on ne peut être ni en dehors ni au-dessus du débat, pas plus qu’on ne peut être en dehors ou au-dessus des « classes de sexe ».

La neutralité, un des plus « sacro-saints présupposés de la recherche dite scientifique » (Descarries; 1994 : 29), au nom duquel il conviendrait, au risque de se faire exclure ou ghettoïser, de dépolitiser nos recherches, est une illusion. L’oppression des femmes est politique, la recherche sur ce sujet est elle aussi forcément politique. Cette affirmation est à mon avis l’une des manifestations les plus importantes de l’entrée du féminisme dans l’université. La recherche féministe s’est d’emblée inscrite dans le sillage d’une épistémologie critique des pratiques scientifiques dominantes à l’origine de la théorie du point de vue situé. Plutôt que de se dire objectives ou extérieures, les féministes ont contribué à démontrer que les regards scientifiques sont sociaux, situés dans le temps, dans l’espace, dans les classes produites dans et par les multiples rapports sociaux.


Cela veut dire qu’on ne peut pas tout voir ni tout savoir et que ce qu’on voit et dit est fortement déterminé par la position qu’on occupe. Autrement dit, nous travaillons à partir de « positions cognitives » (Delphy, 2001) et donc d’endroits précis des hiérarchies sociales qui donnent accès à des analyses limitées et partielles (Varikas; 1993), à un savoir inachevé.


Il est par conséquent primordial de se livrer à un exercice d’analyse de cette position occupée pour établir les limites de nos connaissances et de nos analyses. Cette démarche est d’ailleurs désormais présentée par de nombreux sociologues comme une étape essentielle du travail de construction de l’objet, comme le pré-requis d’une analyse non plus objective mais qui tend vers l’objectivation. Mais pourquoi réserver cette nécessité de réflexivité aux seules activités de recherche officiellement inscrites dans le champ scientifique, pourquoi ne pas l’étendre au « militantisme ». Autrement dit, l’enjeu de cette démarche n’est pas seulement celui de la validation scientifique de l’analyse produite mais aussi celui de la légitimité de cette analyse vis-à-vis de l’ensemble du mouvement et des militantes qui elles aussi analysent et avec lesquelles nous entretenons des rapports de pouvoir.

En tant que féministe étudiante à l’université, ma position est ambivalente. Je suis en même temps « membre inférieure » du champ scientifique et occupe donc une position dominée dans cet espace, et participante de la classe intellectuelle dominante, ce qui me place dans une position dominante vis-à-vis du mouvement. Or, la rupture avec une prétention à l’extériorité n’épuise sans doute pas le problème de la légitimité de mon activité de recherche vis-à-vis du mouvement.

Au sein du champ scientifique, la légitimité de mon travail est par ailleurs très précaire, si ce n’est toute entière à gagner, et ceci en partie parce que ma recherche est politiquement située. Mais c’est bien en tant que telle qu’il me faut tenter de lui conquérir une légitimité à force de rigueur et de « faire preuve » d’une bonne maîtrise des problématiques autres, celles des dominants, tandis que ceux-ci sont largement dispensés de connaître et encore plus d’utiliser les concepts et résultats des recherches féministes; preuve que nos activités de recherche s’inscrivent bien dans une dynamique de lutte et dans un rapport de force.

Mais cette dynamique ne ressemble-t-elle pas à celle qui prévaut lorsque nous militons dans des groupes mixtes?

Ce que je fais, en discutant avec les théories dominantes en sociologie des mouvements sociaux qui oblitèrent systématiquement le caractère sexué des mobilisations, soit la dynamique des rapports sociaux de sexe qui les structure pourtant fortement, se condamnant ainsi à ne rien comprendre aux mouvements féministes, est-il si différent de ce que je fais lorsque je milite dans les mouvements dits « alter-mondialistes » dont les courants dominants continuent d’annexer l’exploitation et la violence patriarcale au système capitaliste, cette fois-ci mondialisé. Je ne le crois pas. Il en est de même en ce qui concerne les discussions sur le terrain proprement féministe pour peu qu’un tel terrain existe. Les débats théoriques auxquels nous assistons et participons à l’université sont forts semblables à ceux qui animent le mouvement féministe. Je pense ici par exemple au débat actuel sur la prostitution. On y retrouve exactement les mêmes « tendances » et les mêmes oppositions, que ce soit sur l’échelle essentialisme-matérialisme ou sur la question de la place à accorder aux différentes oppressions.

Ces similitudes se conçoivent facilement quand on cesse de voir le monde scientifique comme un monde à part ou comme une bulle qui flotte au-dessus de la société.

La recherche sur les rapports sociaux de sexe (et qu’on parle d’études féministes ou d’études sur le genre a ici peu d’importance) n’est pas née toute seule d’une révolution des mentalités chez les chercheur-e-s mais bien dans le contexte du mouvement féministe des années 70 et grâce au rapport de force imposé dans la société dans son ensemble (Descarries, 1994 : 21). La recherche féministe n’a effectivement pas commencé avant le mouvement social,mais bien dans le mouvement social et les concepts avec lesquels nous travaillons ont été majoritairement « forgés en dehors de l’université, à commencer par celui de patriarcat » (Delphy, 2001). C’est donc bien du côté du mouvement et du rapport de force concret qu’il faut chercher l’origine de cette forme universitaire d’institutionnalisation du mouvement et de sa dynamique actuelle.

Ce qui nous amène à une dernière idée : la nécessité de se mobiliser aussi en dehors de l’université. On ne peut effectivement pas se contenter de lutter sur le terrain idéologique ou autrement dit ici sur celui de la recherche scientifique, bien que ceci soit indispensable. La production scientifique est bien l’un des enjeux culturels et politiques du monde contemporain (Balibar, 1992) et le champ scientifique, une des institutions de production et de reproduction de l’idéologie patriarcale, toute tentative pour y introduire des fissures est bien pour moi une vraie forme de militantisme ou d’engagement. Mais je suis aussi de celles qui pensent que l’idéologie n’est pas la cause ultime (la racine) de l’oppression et qu’il faut donc se mobiliser sur d’autres terrains…. Les changements réels ne viendront pas d’un changement exclusif des mentalités (Kergoat, 2000) et encore moins si les discours qui le visent restent réservés aux seules membres de la classe intellectuelle.

Bibliographie

Balibar F.(1992). « Y-a-t-il une science féminine? », dans F. Collin (dir.), Le sexe des sciences, Paris, Autrement

Bourdieu, Pierre (2001). Science de la science et réflexivité, cours du collège de France, 2000-2001, Paris, Raisons d’agir éditions

DESCARRIES, Francine, « Les études féministes … Nouveaux savoirs, nouveaux pouvoirs », Sextant.  Revue du Groupe interdisciplinaire d’études sur les femmes, Université libre de Bruxelles, Vol 2, été 1994, 19-32.

DELPHY, Christine (1998).  L’ennemi Pincipal.  Économie politique du patriarcat, Tome 1, Paris, Syllepse; (2001).  L’ennemi Principal.  Penser le genre, Tome 2, Paris, Syllepse.

DUNEZAT, Xavier (1998). « Ils changent, disent-ils », Nouvelles questions féministes, vol.19, numéros 2-3-4 / Recherches féministes, vol.11, No2, Université Laval, Groupe de recherche multidisciplinaire féministe, Québec, 1998, pp. 161-192.

DHAVERNAS Marie-Josèphe (1992). « Je ne suis pas celle que vous pensez », dans F. Collin (dir.), Le sexe des sciences, Paris, Autrement, 1992.

KERGOAT, Danielle et al. (1992). Les infirmières et leur coordination 1988-1989, Paris, éd. Lamarre

KERGOAT, Danielle (2000) « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », dans Helena Hirata et al. (Coord.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, pp 35-42

KERGOAT Danielle(2001), « Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion », Actuel Marx, no. 30, deuxième semestre 2001, pp 85-100.

GUILLAUMIN, Colette (1981). « Femmes et théories de la société; remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées », Sociologie et sociétés, vol. 13, No 2, pp. 19-31.

VARIKAS E.(1993). “Féminisme, modernité, postmodernisme : pour un dialogue des deux côtés de l’océan”, Futur antérieur, supplément, Féminismes au présent, Paris, L’Harmattan.

[1] Ce que précisément ici la pratique est venue infirmer.

[2] Parce qu’il y a bien une différence de niveau entre les objectifs politiques et la tactique à mettre en œuvre.

[3] On n’étudie pas ce qui n’existe pas. Toute théorie parle toujours d’un objet du monde, il peut être plus ou moins concret mais il y a toujours un objet, une chose que l’on expérimente au départ d’une conceptualisation. Par exemple, ce n’est pas d’abord théoriquement qu’on a découvert l’exploitation du travail domestique, elle a été empiriquement vécue, remise en cause, puis analysée. Ce qui explique que ce soient les féministes qui aient levé le voile sur ce thème. Par ailleurs, à l’autre bout de la chaîne, les théories produites à propos du monde, les visions du monde que l’on construit dans le champ scientifique ou ailleurs « contribuent elles-mêmes à la construction de ce monde » (Bourdieu, Choses dites, 1987, p.155). Les représentations font partie du monde et engagent des pratiques, pensons aux représentations racistes et sexistes, bien qu’elles soient des constructions idéologiques, elles participent à faire exister réellement des groupes dichotomiques, exhaustifs et hiérarchiques : des classes (blanches/non blanches; hommes/femmes).

[4] Au passage, il est amusant de voir qu’à l’université, on distingue les compétences des unes et des autres au regard de la composition de leurs travaux entre du plutôt empirique et du plutôt théorique, couple d’opposition qui rejoint sûrement d’une certaine manière celui dont on parle ici et qui participe très certainement de la division du travail dans la plupart des équipes de recherche.

[5] Cf., Danièle Kergoat, « division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe » dans Dictionnaire critique du féminisme, Presses Universitaires de France, 2000, pp. 35-44

[6] Je me suis d’ailleurs longtemps demandé à quoi référait l’expression si souvent employée de femmes de la base, je fais maintenant l’hypothèse qu’il s’agit d’une façon de désigner celles qui justement ne sont pas sensées avoir d’analyse de l’oppression.

[7] en divisant les militantes les unes des autres. Pour une analyse des effets de la division sexuelle du travail militant dans les mouvements sociaux sexués à hégémonie masculine, voir les travaux de Xavier Dunezat, cf., bibliographie.

[8] J’emprunte ce concept à P. Bourdieu, cf. bibliographie.

[9] Qu’il faut distinguer de son autonomie.

[10] Cette occultation peut prendre différentes formes de légitimation, l’une des plus courantes actuellement, me semble être le discours sur la sectorialité de la dimension sexuée :  c’est intéressant mais on ne peut pas évidemment pas parler de tout, cet aspect du problème, la question des femmes, a donc été laissé de côté.

Elsa Galerand,
Doctorante en sociologie , UQAM et Paris VII
Sous les directions de Francine Descarries et de Danièle Kergoat

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