Pass Contraception: parlez-vous le zemmourien?

14/01/2010

Par Sophie Bouchet-Petersen

Sur http://www.segorama.fr…

Le 7 janvier, Eric Zemmour a fait aux auditeurs de RTL une révélation d’importance : le Pass Contraception lancé par Ségolène Royal en Poitou-Charentes serait rien moins qu’une entreprise totalitaire de destruction simultanée de l’école et de la famille. Diantre ! On a beau être accoutumé au registre du catastrophisme atrabilaire et un tantinet masochiste sur lequel il décline son sempiternel postulat – « tout fout le camp, partout, c’est la faute à Rousseau, à la gauche et à Mai 68 » -, la violence de la charge ne lasse pas d’étonner.

Vous ne réalisiez pas que quelques adolescentes s’adressant discrètement à leur infirmière scolaire pour éviter la tuile d’une grossesse précoce menaçaient à ce point les fondements de l’autorité parentale et la transmission des savoirs ? C’est que vous n’avez rien compris au film. Avec le décodeur d’Eric Zemmour, tout s’éclaire et s’emboîte à merveille.

Au commencement était, à l’en croire, cette volonté perverse inhérente à la gauche : transformer l’école en « centre privilégié de propagande » et de « bourrage de crâne » (sic). L’arme du crime ? Y faire entrer « la vie » au détriment des programmes et des apprentissages scolaires ; éducation contre instruction, pétaudière contre sanctuaire, le zemmourisme en pince pour les alternatives sans sophistication excessive. Le but du complot ? Une subversion morale et sociétale façon cheval de Troie de « la révolution politique ». D’où, depuis des décennies, l’affreuse « offensive sur les plus jeunes, les esprits malléables, afin de les conditionner, les programmer ».

Ce qu’il y a de plaisant avec Eric Zemmour, c’est la récurrence de son petit nombre d’obsessions sur fond de hantise de la castration : le « tsunami démographique » de l’immigration, le pouvoir féminin qui dominerait le monde, ces droits de l’homme si peu virils… Mais il n’est pas inculte. C’est pourquoi nous lui conseillons de lire un formidable livre où il se reconnaîtra sans peine : « Deux siècles de rhétorique réactionnaire », d’Albert O.

Hirschmann. L’entame de sa prestation radiophonique contre le Pass Contraception nous y a fait irrémédiablement penser. Hirschmann dénombre trois procédés systématiques auxquels, de Maistre à Hayek en passant par Burke, les penseurs réactionnaires ont eu régulièrement recours pour s’opposer ici à la Révolution française, là à toute réforme ou mesure progressiste :

1) la thèse de l’effet pervers : les intentions de cette mesure sont louables mais ses conséquences seront contraires à l’effet recherché (traduction en zemmourien : « l’intuition politique » de Ségolène Royal est « excellente » car les grossesses adolescentes sont un vrai problème mais, loin d’aider l’école à assumer sa responsabilité, le Pass Contraception l’empêche de se concentrer sur sa mission de transmission) ;

2) la thèse de l’inanité ou de l’inutilité : les principes de cette mesure sont abstraitement défendables mais elle n’aura, concrètement, aucun effet (traduction en zemmourien : vouloir lutter contre les grossesses précoces est théoriquement fondé mais les jeunes filles concernées « trouveront toujours un autre moyen d’oublier de prendre cette fameuse pilule ») ;

3) la thèse de la mise en péril d’acquis antérieurs : cette mesure témoigne d’un souci légitime mais elle aboutira à brader un droit auquel nous tenons ; cet argument fut longtemps employé, par exemple, contre le suffrage féminin au nom du fonctionnement rationnel donc masculin de la République laïque (traduction en zemmourien : le Pass Contraception est inspiré par une préoccupation compréhensible mais il met en danger l’école et la famille qui n’ont pas besoin de ça).

Eric Zemmour croit sans doute sincèrement ferrailler contre les idées reçues et transgresser les codes du politiquement correct : il n’est, en réalité, qu’un archétype à la traçabilité pluri-séculaire. Il nous fait irrémédiablement penser à ces imprécateurs de pacotille dont Olivier Roy se moque car « ils se prennent pour Churchill et écrivent comme Céline, le style en moins ».

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