Ni bleues, ni roses Les Maisons closes

19/03/2010

jeudi 23 janvier 2003

Sur http://ml.federation-anarchiste.org/article1329.html


Tout au long de l’Histoire, les États ont hésité entre répression et réglementation de la prostitution, considérant qu’elle ne pouvait être évitée, il fallait faire preuve de salubrité publique et encadrer les filles de joie ou filles publiques. Que ce soit dans un dictérion à Athènes, dans un lupanar à Rome, dans un bourdeau au Moyen âge en France, dans une maison close sous Napoléon ou maison de tolérance, ou actuellement un Éros center, le lieu attribué aux personnes prostituées est toujours un enfermement. Commencé sous Louis xvi, cet encadrement de la prostitution sera abouti sous l’an VIII par un arrêté de 1802 qui instaure une police des mœurs puis un fichier sanitaire, lequel permettrait de lutter contre les maladies vénériennes en augmentation depuis les retours de campagnes militaires. La responsabilité de cette recrudescence est attribuée aux personnes prostituées et la réponse s’impose : il convient de prendre des mesures permettant de les contrôler sanitairement (on n’implique pas des « clients »), délimiter les lieux de débauche et circonscrire tout débordement dans la sphère publique.

Les maisons closes ajoutent aux fantasmes masculins et elles feront l’objet d’ouvrages divers décrivant un univers faussé par l’imaginaire produit par l’éducation judéo-chrétienne de domination des hommes sur les femmes. Exaltées par Zola, Maupassant ou Boudard en passant par Sartre et Céline, elles n’en demeurent pas moins des espaces de transactions commerciales, avec un fonctionnement militaire hiérarchisé.

À cette époque, l’ouverture d’une maison close est autorisée par le préfet de police à la demande d’une future tenancière (appelée maîtresse, et souvent ancienne prostituée) laquelle va tenir un registre de ses pensionnaires avec contrôle sanitaire obligatoire. Les tenancières dépendent pour les locaux de propriétaires gourmands qui imposent des loyers exorbitants. Les sommes demandées seront répercutées sur le nombre de passes exigées des pensionnaires. Celles-ci sortent rarement, elles vivent en circuit fermé, encadrées souvent par une sous-maîtresse qui a la fonction de matonne. Selon les maisons, l’argent des passes est remis presque en totalité à la tenancière qui, en échange, les loge et les nourrit. Quand les filles sont aux jetons, le loyer qui est demandé par la tenancière empêche toute possibilité de sortir du circuit. Les tentatives d’opposition sont rapidement réprimées, soit par la sous-maîtresse ou le proxénète. Ces jeunes femmes sont souvent recrutées dans les bureaux de placement, dans les gares, etc., par des réseaux spécialisés, elles sont vendues à une maison close et sont à la merci de toute demande des « clients » sous peine de correction. Considérées comme des marchandises (appelées colis) ; elles peuvent être revendues à une autre maison sans pouvoir s’y opposer.

Les maisons closes n’ont pas toutes le même statut. Il y a les maisons de luxe qui reçoivent les hommes politiques, l’intelligentsia du moment, dans un cadre raffiné où les pensionnaires ne sont pas tenues à un nombre important de passes mais doivent souscrire à tout désir sexuel avec élégance et distinction ! L’imagerie populaire a retenu les noms du Sphinx et du One Two Two. Il y a en opposition les maisons d’abattage où la clientèle est plus rustique et où les pensionnaires font parfois jusqu’à cent passes par jour. On est loin des fantasmes érotiques et de la fascination pour la prostitution dans la soie et le velours. Ces lieux d’exploitation sexuelle fonctionnent sous l’autorité des municipalités et de la police institutionnalisant le proxénétisme et les réseaux liés au grand banditisme, générant un système de corruption des élus, des fonctionnaires d’État pour conserver leur trafic de femmes et leur maintien en servitude. Fichées, enfermées, surveillées, les pensionnaires, si elles sont malades, sont envoyées à la campagne, oubliées si elles ne sont plus rentables… et remplacées immédiatement. Le contrôle sanitaire s’avère inefficace, les médecins sont corrompus par les tenancières des maisons pour ne pas perdre leurs pensionnaires. Vers le milieu du xixe siècle, certaines personnes prostituées se rebellent et refusent d’intégrer ces maisons dont elles ne sortiront pas, et préfèrent se prostituer aux abords des bars et des cabarets. La police des mœurs multiplie les rafles et des abus s’ensuivent.

Si de nombreux pays européens ont adopté le système réglementariste pensant contrôler la prostitution, vers le milieu du xixe siècle, une prise de conscience commence à naître par rapport à ce système. Joséphine Butler, féministe anglaise protestante, fait le parallèle entre l’esclavage des noirs et la réglementation de la prostitution qui met en esclavage les personnes prostituées. Elle entame ce qu’elle appellera une « grande croisade » qu’elle mènera toute sa vie et trouvera des appuis de personnalités telles que Victor Hugo, Victor Schoelcher, Maria Deraisme, Jules Fabre entre autres en France, et aux États Unis, Lloyd Garrison et Wendell Philipps, à l’origine de l’abolition de l’esclavage des noirs. Lors d’une conférence à Paris en 1874, elle déclarera « Si la prostitution est une nécessité sociale, une institution de salut public, alors les ministres, le préfet de police, les hauts fonctionnaires, les médecins qui la défendent, manquent à tous leurs devoirs en n’y consacrant pas leurs filles… »

En 1927, un comité d’experts de la Société des Nations avait conclu à la suppression des maisons closes, laquelle sera effective dans quarante six pays avant 1939.

En France, cette lutte se terminera par la loi dite Marthe Richard du 13 avril 1946 statuant sur la fermeture des maisons closes. Ce sont mille cinq cent établissements en France qui sont concernés dont cent soixante dix sept à Paris. Le délai accordé aux tenanciers et tenancières est de six mois mais ce n’est qu’en 1960 après ratification par la France de la Convention onusienne sur la « répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui » que tous les bordels et maisons de passe seront pratiquement fermés. Il faut souligner que cette fermeture tant attendue par les abolitionnistes n’est pas que le fait d’un pur humanisme mais de quelques règlements de compte d’après guerre envers des tenanciers trop complaisants avec les occupants allemands.

Dès 1947, devant les pertes financières qu’ils accumulent, les anciens tenanciers des maisons de tolérance montent au créneau et interpellent des élus (eux-mêmes clients ?) pour la réouverture des maisons. Depuis, député(e)s, ministres, etc. réclament périodiquement la réouverture des maisons closes considérant qu’à défaut d’éradiquer la prostitution, la maintenir dans des bornes gérées par le législateur permet à la fois de protéger les personnes et d’avoir un contrôle sanitaire sur les MST, les MSI et le Sida.

Certaines personnalités du monde politique, artistique ou intellectuel dénoncent la position des abolitionnistes qu’elles considèrent moraliste et conformiste au nom de la liberté à disposer de son corps. Or, il ne faut pas mélanger partouzes de bourges et maisons d’abattage. Revendiquer la liberté de disposer de son corps au nom du plaisir, avec un ou plusieurs partenaires consentant(e)s n’a pas la même finalité que de se voir imposer par des marchand(e)s d’esclaves des passes où la rentabilité de la marchandisation du corps est le seul but.

En Europe, plusieurs pays font la distinction entre prostitution libre et prostitution forcée réclamant une harmonisation des systèmes juridiques en faveur du système réglementariste. Très habilement, ils font la distinction entre la prostitution et l’exploitation de la prostitution sous la contrainte. C’est le cas notamment des Pays-Bas, de l’Allemagne.

Les Pays-Bas ont distingué prostitution libre et prostitution forcée. L’interdiction des maisons closes remontait à 1912 mais la loi était peu respectée. Une nouvelle législation est entrée en vigueur le 1er septembre 2000 levant la dite interdiction.

L’article 250 du Code pénal fixe les modalités de fonctionnement et de répression (notamment protection des mineurs). Ainsi, ces nouvelles dispositions seraient plus favorables pour les personnes prostituées, lesquelles jouissent désormais de la même protection sociale que les autres salarié(e)s, étant considérées comme des travailleuses du sexe, et pouvant conclure des contrats de travail avec leurs proxénètes, considérés comme des employeurs et avoir accès au chômage.

En Allemagne, la loi du 1er janvier 2002 officialise les contrats signés entre des personnes prostituées et des maisons de passes. Déjà, la loi adoptée en 2001 accordait une protection sociale, médicale, le droit à la retraite et la possibilité de poursuivre les mauvais payeurs !

Au nom de la modernité, les lobbies pro prostitution se sont réappropriés les vieux arguments tendant à démontrer que le cadre offert aux personnes prostituées dans les maisons closes, Éros center, etc. leur permettait un meilleur suivi sanitaire et une protection contre les violences de la rue.

Si la prostitution apparaît dans l’Histoire avec l’urbanisation des campagnes et le développement des échanges commerciaux, le développement actuel de réseaux de prostitution et de la traite des êtres humains en vue de l’exploitation sexuelle, n’augure pas d’un changement de la société patriarcale, axée vers les profits du capital. Au nom d’une liberté tronquée, manipulée, les « entrepreneurs » marchands d’esclaves ont encore de beaux jours devant eux et pourront, avec le concours de certains gouvernements et de certains lobbies, insuffler dans les marchés financiers l’argent de la marchandisation des corps de femmes, d’hommes, d’enfants sans regrets ni remords.

Jocelyne

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13 Réponses to “Ni bleues, ni roses Les Maisons closes”

  1. Romane Says:

    France 2 est vite montée au créneau ce soir avec un gentil reportage bien complaisant sur une maison close en allemagne. On a eu droit à la visite des lieux, sanitaires compris. Avec une jolie hôte en dessous. Tout est clean dans ces nouvelles maisons closes, tout se passe bien, témoignages de prostituées propres sur elles et en dessous à l’appui ; on peut espérer une sécurité sociale, il y a moins de danger que sur le trottoir, les clients un peu agressifs sont  » pris en charges » par la dame de l’accueil de forte corpulence, sourire en prime. Franchement, c’était plus un reportage, c’était une publicité pour les maisons closes.


  2. J’ai vu oui, j’étais attérrée. Ils sont en train de gentiment nous préparer le terrain, cette semaine ils ont multiplié les messages dans ce sens, en même temps puisque les préoccupations féministes de ce pays se résument à discutailler sur la nécessité de l’allaitement ou des couches lavables, le patriarcat peut tranquillement reconquérir sans effort le peu de terrain perdu.

  3. theo Says:

    En gros c’est la pute fonctionnaire quoi … ^^
    Il y a plus de fric dans les caisses de l’état – alors les putes cocorico vont remplir les coffres !
    ;-)

  4. Ash Says:

    Moi aussi je suis folle de rage!!

    Quelques liens interessants sur ce sujet.
    http://www.mouvementdunid.org/Feu-Verts-au-proxenetisme-Lettre

    et la fameuse polémique autour de l’article de Christine Le Doaré dans Têtu

    http://blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/2010/03/03/non-votre-feminisme-n%E2%80%99est-pas-nouveau/

    Et sa réponse suite aux attaques virulentes qui ont suivi l’article

    « Putophobe » ou STRASSphobe ?
    Brisons le tabou d’une mixité d’apparence !

    http://blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/2010/03/17/putophobe-ou-strassphobe/


  5. Merci Ash ;-)

    Je vais poser ici le texte De Christine Le Doaré. Plutôt réconfortant de lire une position aussi tranchée sur la question au sein d’LGBT, il était temps !

  6. Ash Says:

    Oui je trouve sa position très courageuse au regard de sa fonction de présidente du centre LGBT de Paris, connaissant la complaisance sinon le soutien actif de nombre de gays au système d’exploitation prostitutionnelle. On vient de me faire suivre également l’interessant article dans le Monde de Patric Jean , réalisateur du film La domination masculine
    http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/20/prostitution-hypocrisie-et-lobbying-par-patric-jean_1321802_3232.html


  7. Courageuse oui c’est le moins qu’on puisse dire, surtout que sauf erreur de ma part LGBT ne s’est pas du tout associé à sa démarche et d’ailleurs il me semble que Christine Le Doaré a eu besoin de préciser son indépendance par rapport au mouvement pour ce texte.

    Je viens de lire le texte de Patric Jean, on peut effectivement se réjouir qu’un tel texte soit publié sur « le monde » même si je ne peux pas m’empêcher de préciser qu’hélas ce qui est exprimé dans ce texte a depuis longtemps été largement détaillé, énoncé, expliqué par nombre d’intellectuelles féministes radicales sans toutefois profiter des colonnes du monde ou tout autre organe de presse nationale.

  8. Mistral Says:

    Je ne suis pas d’accord avec vous.

    La prostitution explose avec ses « salons de massages » etc.

    L’interdiction de la prostitution sur la voie publique et l’encadrement de cette activité permettrai certainement de protéger les prostitué(e)s. Les temps ont changé depuis Zola.

    Quand aux « clients », ils pourraient recevoir une information à l’entrée par des associations ou autres qui leur permettraient de prendre conscience de l’ignominie de leurs actes.

    Le débat peut exister, non ?

    PS : Pas un mot sur tous ces hommes blanc et agés président de régions ? Ou sont les femmes ????

  9. Ash Says:

    Moi perso, quand j’entends tant de bêtises et d’ignorance je préfère me taire. Cultives toi Misteub et après on en reparle.
    http://www.prostitutionetsociete.fr/
    Et c’est qui qui va aller distribuer tes petits dépliants à l’entrée des bordels? Hein? Les mêmes qui pansent tous les jours pour un salaire de merde les plaies de votre société patriarcale pourrie. Désolée Mauvais Herbe, j’ai pas la patience. Quel courage d’ouvrir sa tribune au « Tout venant »!!


  10. Et puis je suis sure que les proxo à l’entrée de leurs bordels vont ouvrir grand leurs bras à ces gentils distributeurs de dépliants.

    N’hésite pas à te lâcher Ash, ne sois surtout pas désolée ;-) « mistral » et ses acolytes sont un peu là pour ça

    Je n’sais pas si tu as lu les commentaires de l’article de Patric jean, quasi que des mecs qui commentent et évidemment entre le discours sur le pauvre handicapé (je n’ai pas pu lui répondre sinon je lui aurais bien proposé dans sa grande miséricorde de lui donner lui même son cul), celui sur la misère sexuelle de ces pauvres hommes esseulés, et enfin celui des bonnes âmes qui considèrent que quand même le cadre des maisons closes est idéal pour la protection de ces pauvres filles… Bref, pas un pour regarder plus loin que le bout de sa…

  11. Romane Says:

    hors sujet certes, mais je mets en lien un article que j’ai trouvé intéressant sur libé, pour lecture http://www.liberation.fr/societe/0101623328-danielle-bousquet-des-forces-conservatrices-bloquent-les-avancees-des-droits-des-femmes


  12. Romane,

    Pas si hors sujet non. Je pose ici un extrait :

    « Vous vous êtes également engagée sur le thème de la prostitution, avec une proposition de loi-cadre en 2006 qui visait la pénalisation du client. Où en est-elle aujourd’hui ?

    Nous l’avions rédigée à l’occasion du Mondial de Football en Allemagne. Il avait alors été annoncé que d’immenses bordels se créaient aux alentours des stades pour permettre aux hommes qui allaient voir les matchs de pouvoir consommer de la chair fraiche. Plusieurs d’entre nous avaient été assez révulsées et nous avions lancé ce texte de protestation. Les clients des prostituées mesurent-ils à quel point ils participent à la traite des femmes ? La prostitution n’est évidemment pas un acte libre, contrairement à ce que certains essaient de faire penser.

    J’envisage de reprendre ce texte avec plusieurs collègues et de le réécrire dans le sens d’une responsabilité absolue des clients. Ils doivent se rendre compte qu’ils sont complices. A chaque fois qu’un homme utilise les services d’une femme prostituée, il doit savoir que cette femme n’est pas une fille de joie, mais une fille qui a été enlevée, violée, battue, qu’on lui a enlevé ses papiers pour être mise sur le trottoir. Il ne faut pas laisser la naïveté et la mauvaise foi continuer à jouer dans ce domaine.

    Comment jugez-vous la politique actuelle en matière de prostitution, si politique il y a ?

    Il n’y aucune politique. 2003 a marqué la pénalisation du racolage passif qui a conduit les prostitués à vivre dans des conditions encore plus difficiles : elles ont quitté les trottoirs des villes pour les bois. Il faut mettre fin à cet article de sécurité intérieure pour envisager une politique de dignité des personnes concernées : une pénalisation du client et une réinsertion des prostitués. »

  13. Mistral Says:

    La ou le débat s’arrête la dictature et la bétise commence.

    @Ash,la prostitution concernent aussi les hommes.

    Je ne vois donc pas le rapport avec  » votre société patriarcale pourrie ».
    C’est aussi la tienne cette société, ou tu es née ou tu vis et qui te permet de t’exprimer librement sur ce blog.

    La ou il y a de la colère voir de la haine, il y a de la soufrance. Je suis désolé qu’une simple opinion suscite cette réaction.

    Et toujours pas un mot sur tous ces hommes président de région ? S’agit iol de la société dont parle Ash ? :)


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