La femme en version DNB (Brevet des collèges)

03/07/2010

Par L’Hérétique sur http://heresie.hautetfort.com

Décidément, c’est marrant comme on ne se refait pas, dans notre société encore patriarcale, et ce, jusque dans ce temple de l’égalité que se veut l’Éducation Nationale. Il y avait mardi matin dans l’Académie de Versailles une épreuve de français du Brevet des Collèges. D’après mes informations, un texte de Colette dans lequel une mère se fâche avec son fils (un petit de quelques années) parce que ce dernier est venu lui annoncer que sa petite soeur s’était probablement noyée (en fait, elle avait disparu derrière un tas de sable). Mon objet n’est pas de faire l’analyse littéraire du texte (les Vrilles de la Vigne, en baie de somme), encore que cela serait certainement intéressant.

Non, ce qui est édifiant, c’est le sujet de rédaction qui a été donné aux collégiens :

«un peu plus tard, le père rejoint sa famille à la plage. Un dialogue s’engage entre les trois personnages : la mère explique à son époux ce qui vient de se passer ; Jojo proteste ; le père tente de les réconcilier. Écrivez le dialogue».

Dans le texte, en fait, la mère lit un livre, et elle est surprise, évidemment, par l’interpellation de son petit. L’enfant, logique et naïf, voit dans la noyade la cause de la disparition de sa soeur. La mère, quant à elle, juge l’enfant sévèrement en raison son insensibilité apparente. Elle médite alors sur l’abîme qui sépare le jeune enfant, encore sauvage, de l’adulte, civilisé. C’est sommairement ce qu’il y a dans le texte.

Je sais que l’on va me dire que je chipote, que je tire le sujet par les cheveux, mais tant pis : je dis ce que je pense. Lisons bien le sujet : que comprenons-nous ? que la mère crée le conflit et que le père apporte l’harmonie. Mieux, non seulement il apporte l’harmonie, mais en plus il arbitre le conflit.

Il y a, à mon avis, une vision de la femme qui s’exprime dans le sujet. Et sur un texte intéressant comme celui-là, qui interroge sur la notion de responsabilité, qui permet vraisemblablement plusieurs niveaux de lecture, ça me scie que les huiles de l’Éducation Nationale n’aient trouvé comme matière à réflexion pour nos jeunes âmes que ce tissu de  banalités empreint d’idées préconçues.

Je sais : le Diable vient se nicher jusque dans le détail…

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2 Réponses to “La femme en version DNB (Brevet des collèges)”

  1. Euterpe Says:

    Bonjour, je ne connaissais pas votre blog que je viens de découvrir par hasard et j’apprécie de lire ce billet parce que j’ai moi-même souvent levé les bras au ciel devant les insanités inculquées à ma fille en matière de relation homme/femme et les moyens sournois utilisés pour ce faire. C’est en effet dans les détails que vient se nicher maintenant l’idée martelée dans nos société de très longue date que l’humain de sexe mâle est le représentant de Dieu sur terre. Personnellement, j’ai un peu tendance à croire que ce n’est pas innocent et qu’il faudrait systématiquement réagir mais comme un parent sur cent cinquante s’apercoit de quelque chose, ce sont toujours les mêmes qui passent pour des râleuses prefessionnelles. Le machisme c’est un peu comme le pétrole sur les plages, on a beau nettoyer, ca s’inscruste. Merci pour ce billet.

  2. BLABLABLA Says:

    COPIÉ-COLLÉ D’UNE LETTRE ÉCRITE PAR UNE ENSEIGNANTE SUR CE MÊME SUJET DE BREVET DES COLLÈGES.

    =====================

    Si Christine Boutin lisait Colette, cela donnerait peut-être : le sujet de brevet 2010

    Coïncidence étrange : le jour où sortait en salle le dernier film de Mathieu Amalric « Tournée » inspiré du texte de Colette « l’envers du Music-hall », les élèves de troisième de la série collège planchaient sur leur épreuve de français du brevet, extrait d’un texte de Colette, « Les vrilles de la vigne » publié en 1908.
    J’ai vu « Tournée » le mercredi soir, puis me suis attelée aux corrections des copies le jeudi matin au collège …
    L’objet de ce quelques lignes n’est pas une critique cinématographique, mais tout de même me faut-il évoquer le plaisir pris à regarder « Tournée » qui rend hommage aux femmes, à la beauté émouvante des corps et des visages non formatés, à la liberté de ces girls adeptes du new burlesque défini par elles-mêmes comme de l’érotisme conçu par des femmes, pour le plaisir des femmes, et remettant à sa place le producteur (interprété par Amalric) lorsque celui-ci interfère dans leur spectacle et projette sur elles des fantasmes érotiques masculins.
    A l’origine du projet, Colette donc.
    Peut-être s’arrêter et dire quelques mots de la vie mouvementée de cette femme : rappeler qu’elle s’est mariée trois fois, chose peu banale pour une femme née en 1873, rappeler encore qu’on lui prête des amitiés féminines scandaleuses et qu’elle ne cesse de choquer en se produisant au Moulin Rouge en 1907, aux côtés de Mathilde de Morny, surnommée Missy, déguisée en homme ; rappeler enfin qu’elle affirme et revendique sa liberté en publiant « ces plaisirs » en feuilleton , rebaptisés plus tard « Le pur et l’impur » en 1932.
    J’en viens au fait. Je suis agrégée de Lettres modernes et enseigne dans un collège « Ambition réussite » des hauts de Montreuil.
    Ce mercredi 30 juin, je suis donc convoquée à la réunion d’harmonisation qui précède la correction des copies : une feuille est distribuée aux correcteurs avec des réponses rédigées et un barème précis.
    Je découvre avec plaisir le texte de Colette. Il y est question d’une « jeune maman » qui « oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux » pendant que les enfants sont mis « à cuire ensemble sur la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes ». L’extrait est bref (environ 25 lignes), empli d’ironie, et il y est question du plaisir de la lecture qui suscite l’évasion.

    Les choses se compliquent lorsque la « jeune maman » est dérangée par son « gros petit garçon » qui vient lui raconter très calmement que sa sœur s’est noyée. La maman, absorbée par sa lecture et qui n’a d’abord pas prêté attention aux appels de son enfant, se lève en panique pour constater que sa fille joue tranquillement dans le sable.
    Voilà pour le texte.
    Venons-en aux questions : après avoir invité les élèves à constater que les enfants étaient comparés à de la nourriture, la question 3 annonce la couleur :

    A) Que fait la mère dans le premier paragraphe ? Réponse attendue : elle lit. B) Par rapport à ses enfants quelle est la conséquence ? Réponse attendue : elle ne les surveille pas et ne s’occupe pas d’eux.

    Je sens que vous commencez à voir où je veux en venir, mais ne tirons pas de conclusion hâtive. Pour l’instant nous en sommes seulement à : une femme qui lit ne peut être une bonne mère.
    Poursuivons.

    Arrivés au IV, quelle n’est pas notre stupeur à nous correcteurs (très majoritairement correctrices) de lire : « En vous appuyant sur l’ensemble de vos réponses, indiquez si la mère vous paraît correspondre totalement à l’expression « grande personne civilisée » et l’enfant à l’expression « petit enfant sauvage ». Justifiez votre réponse ». Réponse attendue : Non, la mère n’est pas une grande personne civilisée car non seulement elle ne surveille pas ses enfants mais en plus elle se permet de faire des reproches à son fils. Et non, le petit garçon n’a rien de sauvage puisqu’il est responsable et fait preuve de maturité en venant prévenir sa mère.
    Ne rigolez pas, vous qui avez tous reconnu dans ce petit morveux un gamin qui ne supporte pas de foutre la paix à sa mère trente secondes sur la plage !

    Les réactions ne tardent pas. Pugilat collectif : il est hors de question de mettre des points à un gamin expliquant que cette femme n’est pas civilisée alors qu’au contraire il serait aisément défendable d’expliquer que lire est une entrée dans la « civilisation », terme polémique s’il en est.

    Le débat s’engage, rapidement coupé par une voix évidemment masculine – rendons hommage malgré tout à cet être courageux qui s’exposait à la fougue de ses pairs : « Ecoutez, je m’excuse auprès de toutes les jeunes mamans, mais on n’est pas là pour discuter du sujet, on est là pour corriger », le mot « féminisme » a dû être lâché. Ecoutons-le. Ne réfléchissons pas, soyons bourrins. Et surtout ne demandons pas à nos élèves de réfléchir non plus.

    Reste le meilleur. Le sujet de rédaction : « Un peu plus tard, le père rejoint sa famille à la plage. Un dialogue s’engage entre les trois personnages : la mère explique à son époux ce qui vient de se passer ; Jojo proteste ; le père tente de les réconcilier »
    La perche est donc tendue : Avec l’arrivée de la virilité pacificatrice ont lieu tous les débordements. Le père s’adresse à sa femme et à son fils sur le même ton infantilisant et moralisateur ; il s’offusque « mais qu’est-ce qui est plus important, ton bouquin ou tes gosses ? Un livre tu peux en racheter mais tes gosses ? » ; il menace « je ne te payerai plus jamais de vacances et dés qu’on sera à la maison tu iras dans ta chambre » (à la mère, bien sûr ». La « jeune maman » « baisse les yeux et prend conscience de sa faute. Elle promet qu’elle ne lira plus ».

    Dans les meilleurs cas, puisque l’on trouve aussi : « il lui mis une gifle et l’obligea à demander pardon à son fils ».
    Je ne blâme pas ces élèves de Seine Saint Denis avec lesquels toute l’année les équipes s’attachent à travailler sur l’égalité des sexes, à lutter contre toutes les formes de sexisme.
    Je m’insurge contre un sujet de brevet dont on pourrait penser qu’il a été conçu par Christine Boutin et qui incitent les élèves à s’interroger sur la moralité d’une femme là où l’enjeu de l’extrait est tout autre : évoquer le plaisir hallucinatoire provoqué par la lecture de romans, l’ivresse de tels moments.

    Sûr que nos élèves filles n’en connaîtront rien elles qui ont bien retenu la leçon : elles ne liront pas puisqu’elles seront de bonnes mères.
    Colette, retourne-toi dans ta tombe !
    Amalric, réalise nous un autre petit film !


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