Comment la politique de l’orgasme a détourné le mouvement des femmes.

15/07/2010

 

Par Sheila Jeffreys.

 

Traduit par Monique Louicellier

sur http://lesboseparatiste.canalblog.com/archives/p1-1.html

 
Sheila Jeffreys enseigne dans le département des sciences politiques de l’Université de Melbourne. Elle écrivit cet article pour le magazine On The Issues en puisant des idées développées dans ses livres Anticlimax (New York University Press, 1991) et l’Hérésie Lesbienne (The Lesbian Heresy, Melbourne: Spinifex, 1993, distribué par Login/Inbook Publishers Consortium, 1-800-243-0138).

Sheila Jeffreys est également coordinatrice de la CATW, Coalition contre le Traffic des Femmes, en Australie (http://www.catwinternational.org/contact.php).

Pourquoi le grand O a-t-il fourvoyé tant de féministes – même Ms. (Mlle) – dans une contre-révolution intestine ?

 

L’édition de novembre/décembre 1995 du magazine Ms. (Mlle) avec SEXE TORRIDE A L’IMPROVISTE en page de couverture, montrait un gros-plan d’une femme afro-américaine léchant ses lèvres peintes au rouge à lèvres. En dépit de tout le travail féministe qui a été founi au cours du quart de siècle dernier pour critiquer et défier la construction mâle suprémaciste du sexe, aucun des quatres articles à l’intérieur du magazine ne se référait au pan entier restant des vies et du statut des femmes. Présentée bien en évidence au dessus d’un article, il y avait une ligne du livre écrit en 1972 par Barbara Seaman, Free and Female (Libre et Femelle) : « L’orgasme libéré est un orgasme que vous aimez dans n’importe quelle circonstance. » A en juger par cette édition de Mlle et par les étagères des librairies féministes au rayon « littérature érotique » pour les femmes, une politique irréfléchie de l’orgasme semble avoir remporté la mise.

A la fin des années 1960 et au début des années 1970, on répandait largement que la révolution sexuelle, en libérant l’énergie sexuelle, rendrait libre tout un chacun. Je me rappelle Maurice Girodias, dont Olympia Press à Paris publia Histoire D’O, dire que la solution aux régimes politiques répressifs était de poster de la pornographie dans toutes les boîtes-aux-lettres. De meilleurs orgasmes, proclamait le psychoanalyste autrichien Wilhelm Reich, créeraient la révolution. Au cours de ces jours enivrants, beaucoup de féministes crûrent que la révolution sexuelle était intimement liée à la libération des femmes, et elles écrivirent comment les orgasmes puissants donneraient le pouvoir aux femmes.

Dell Williams est cité par Mlle, comme ayant ouvert un sex-shop en 1974 avec précisément cette idée en tête, vendre des jouets sexuels aux femmes : « Je voulais transformer les femmes en êtres sexuels puissants…. J’avais cette vision que des femmes orgasmiques pourraient transformer le monde. »

Toujours et depuis les années 60, les sexologues, les sexuelles libérales, et les entrepreneurs de l’industrie du sexe ont cherché à discuter du sexe comme s’il était entièrement séparé de la violence sexuelle et n’avait aucun lien avec l’oppression des femmes. Les théoriciennes féministes et les militantes contre la violence, ont appris pendant ce temps à considérer le sexe d’un point de vue politique. Nous avons observé que l’appropriation par les mâles du corps des femmes, sexuellement et reproductivement, est la fondation même de la suprématie masculine et que l’oppression dans et par la sexualité fait la différence entre l’oppression des femmes et celles des autres groupes opprimés.
Si nous voulons avoir une petite chance de libérer les femmes de la peur et de la réalité de l’abus sexuel, une discussion féministe sur la sexualité doit être intégrée à tout ce que nous pouvons comprendre de la violence sexuelle dans la façon à laquelle nous pensons au sexe. Mais ces temps-ci les conférences féministes ont des ateliers séparés, dans des espaces différents, sur la manière d’accroître le « plaisir » sexuel et sur celle pour survivre à la violence sexuelle – comme si ces phénomènes pouvaient être plaçés dans des boîtes différentes. Des femmes se nommant elles-mêmes féministes soutiennent actuellement que la prostitution peut être une bonne chose pour les femmes, afin qu’elles expriment leur « sexualité » et fassent des choix de vie gratifiants et libérateurs. D’autres promeuvent les pratiques et les produits de l’industrie du sexe auprès des femmes pour en faire de l’argent, sous forme de strip-tease lesbien et de l’attirail du sado-masochisme. Il y a maintenant des communautés entières de femmes, de lesbiennes et de gays où toute analyse critique de la pratique sexuelle est traitée comme sacrilège et stigmatisée comme « conformisme politique ». La liberté est représentée par l’obtention de plus gros et de meilleurs orgasmes par tous les moyens imaginables, y compris des ventes d’esclaves aux enchères, l’utilisation des femmes et des hommes prostitués, et des formes de dommage corporel permanent comme des marques au fer rouge. La forme traditionnelle de la sexualité masculine suprémaciste basée sur la dominance et la soumission, l’exploitation et l’objectification d’une classe de femmes esclaves est célébrée pour ses potentialités émoustillantes et « transgressives ».

 

 

 

Eh bien, la pornographie est dans les boîtes-aux-lettres, et la machine à fabriquer de plus en plus de puissants orgasmes est disponible immédiatement grâce aux bons offices de l’industrie mondiale du sexe. Et au nom de la libération des femmes, beaucoup de féministes sont aujourd’hui en train de promouvoir des pratiques sexuels qui – loin de révolutionner et de transformer le monde – sont profondément mêlées aux pratiques du bordel et de la pornographie.

 
Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment la révolution des femmes a-t-elle pu être court-circuitée si complètement ? J’affirme qu’il existe quatre raisons.

Raison No. 1

Les victimes de l’industrie du sexe sont devenues des « experts sexuels ».

 

Le capitalisme sexuel, qui a trouvé un moyen de banaliser à peu près tout acte imaginable de subordination sexuelle, a même trouvé un moyen de reconditionner et de recycler certaines de ses victimes. Comme résultat, un petit effectif de femmes qui ont eu une vie entière faite d’abus et qui apprirent leur sexualité dans l’industrie du sexe pour être utilisées par les hommes sont maintenant capables, souvent avec le support de capitaines d’industrie de sexe masculin, de se promouvoir elles-mêmes comme éducatrices sexuelles dans les communautés lesbiennes et féministes. Quelques unes de ces femmes bien en vue – qu’on a de la peine à imaginer pouvoir représenter la plupart des victimes de l’industrie du sexe – se sont débrouillées pour lancer des magazines sexuels comme On Our Backs (pour les pratiquantes de sado-masochisme lesbien) ainsi que des sociétés de strip-tease et de pornographie. Beaucoup de femmes ont par erreur accepté ces prostituées du passé comme des expertes sexuelles. Annie Sprinkle et Carol Leigh notamment, ont fait recirculer dans les communautés de femmes les pratiques haineuses de l’industrie du sexe. Ces femmes ont mené l’ironie et les moqueries dirigées contre celles d’entre nous qui ont affirmé que le sexe peut et doit être différent.

Au même moment, quelques femmes qui avaient profité de l’économie de marché capitaliste des années 80 ont demandé l’égalité sexuelle et économique avec les hommes. Elles ont pu s’en sortir et maintenant elles aimeraient utiliser les femmes de la même manière que les hommes le font, donc elles demandent de la pornographie, des clubs de strip-tease et des bordels dans lesquels elles vont pouvoir se faire servir par des femmes. Ce n’est pas une stratégie révolutionnaire. Il n’y a aucune menace aux privilèges des hommes là, aucune chance de libérer d’autres femmes de leur statut de subordinées sexuelles. Et une fois encore les hommes sont devenus la mesure de tout ce qui touche au sexe.

Des prostituées d’autrefois qui promeuvent le sexe de la prostitution — mais qui maintenant sont payées pour enseigner et publier – nous font passer un message que même quelques féministes ont trouvé plus acceptable que tous les projets et idées que nous avions partagées sur la façon de transformer le sexe, de s’aimer entre nous dans une égalité passionnée en tant que base pour un futur dans lequel les femmes pourraient réellement être libres.

Raison No. 2

Le sexe de la prostitution est devenu le modèle du sexe.

 

 

On ne peut pas construire une sexualité qui permettra aux femmes de vivre libre du terrorisme sexuel sans mettre fin aux abus des hommes sur les femmes qui s’exercent au travers de la prostitution. A l’intérieur du mouvement des femmes cependant, le modèle sexuel présenté par la prostitution a été explicitement défendu et mis en avant. Shannon Bell dans son livre Lire, écrire et ré-écrire le corps prostitué (Reading, Writing and Rewriting the Prostitute Body 1994) prétend que les femmes prostituées devraient être considérées comme des « travailleuses, des guérisseuses, des promotrices du sexe, des enseignantes, des thérapeutes, des éducatrices, des militantes des minorités sexuelles et politiques. » Dans ce livre Veronica Vera, la porte-parole des prostituées de New-York, est citée pour avoir dit que nous devrions reconnaitre les travailleuses du sexe comme des « praticiennes d’un métier sacré » tout comme pour affirmer que le sexe (sans doute toute sorte de sexe incluant le sexe de la prostitution) est un « outil revigorant de guérison. » Mais en fait le plus puissant moteur de la construction de la sexualité masculine aujourd’hui est l’industrie du sexe.
La prostitution et sa représentation dans la pornographie est une sexualité agressive réclamant la transformation d’une femme en objet. La femme est transformée en une chose qui ne mérite pas le respect dû à un autre individu égal et sensible. La prostitution encourage une sexualité dans laquelle c’est acceptable pour le client de prendre son « plaisir » sur et dans le corps d’une femme qui se déconnecte de son corps. C’est le modèle pour lequel le sexe est conçu dans une société suprématiste mâle, et les sexologues ont construit des carrières là dessus. Masters et Johnson, par exemple, développèrent leurs techniques de thérapie sexuelle à partir des pratiques de femmes prostituées qui fûrent payées pour faire avoir des érections à des hommes agés, alcooliques, ou juste des hommes basiques et indifférents et les amener à les pénétrer. Comme Kathleen Barry l’a noté dans Prostitution of Sexuality (La prostitution de la sexualité), la prostitution construit une sexualité mâle-dominant / femme-soumise dans laquelle le comfort de la femme, ce qui fait d’elle une personne, et encore plus son plaisir sont considérés comme ridicules et indésirables.
La prostitution est une affaire énorme tournant rapidement à la globalisation et l’industrialisation. Par exemple, plus de la moitié des femmes prostituées à Amsterdam, sont traffiquées, j’entends sont amenées là, souvent par ruse, depuis d’autres pays et la plupart du temps sont prisonnières de conditions d’esclavage sexuel. Les femmes australiennes sont traffiquées en Grèce, les femmes russes à Melbourne comme danseuses de cabaret, les femmes birmanes en Thaïlande et les femmes népalaises en Inde. Des millions de femmes dans le monde riche et bien plus de millions dans le monde pauvre sont soumises à l’abus de devoir supporter des mains d’hommes non désirées sur leur corps et des pénis d’hommes non désirés dans leur corps. Les femmes prostituées n’aime pas plus que n’importe quelle autre femme l’expérience de cet abus sexuel. Elles ne sont pas différentes.

 

 

Les femmes et les enfants prostitués sont tenus d’endurer de multiples formes de violence sexuelle que les féministes considèreraient comme inacceptables sur le lieu de travail ou à la maison. Le harcèlement sexuel et le coït non désiré sont les bases de l’abus, mais les femmes prostituées doivent aussi recevoir des appels téléphoniques sexuels obscènes. Elles travaillent poitrine nue dans les commerces de détail, de lavage de voitures et dans les restaurants. Même si d’autres femmes cherchent à désexualiser leur travail pour qu’elles puissent être considérées comme quelque chose de plus que des objets sexuels, les femmes dans la prostitution et les « divertissements » sexuels sont de plus en plus demandées. La prostitution des femmes par les hommes réduit les femmes qu’ils abusent et toutes les femmes au statut de corps à vendre et à utiliser. Comment les féministes peuvent-elles jamais espérer un jour éliminer les pratiques abusives de leurs chambres à coucher, de leurs lieux de travail et de leur enfance si les hommes peuvent simplement continuer à acheter le droit à ces pratiques dans les rues, ou, comme à Melbourne, dans des bordels patentés par l’état ?
La danse de cabaret (tabletop dancing) est une forme de prostitution devenue maintenant acceptable dans les pays riches comme « divertissement. » (Dans les pays pauvres dépendants du tourisme sexuel, toute la prostitution est appelée divertissement.) Avec d’autres femmes de la Coalition contre le traffic des femmes (Coalition Against Trafficking in Women), j’ai récemment visité un club de strip-tease à Melbourne appelé La Gallerie des Hommes. Quelques 20 ou 30 femmes « dansaient » sur les tables. Un échantillon d’hommes – adolescents venus des banlieues, hommes à l’air de professeurs d’universités, grands-pères, touristes – étaient assis avec leurs genoux sous les tables. Une fois sur deux, ces hommes vont demander à une femme de se déshabiller. En s’exécutant, elle va mettre ses jambes par dessus les épaules des hommes, en leur montrant avec l’acrobatie nécessaire son sexe rasé dans différentes positions depuis le haut jusqu’en bas pendant 10 minutes pendant que les hommes mettront de l’argent dans son porte-jarretelles. Les organes sexuels de la femme seront à quelques centimètres des visages des hommes, et les hommes vont regarder, leurs visages enrégistrant des expressions de plaisir étonné et coupable comme s’ils ne pouvaient pas croire qu’on leur alloue un tel territoire. Les hommes étaient-ils sexuellement excités par la provocation de leur statut phallique dominant ? Cette simple exhibition des organes génitaux femelles, qui dénote le statut subordonné des femmes, était-elle en elle-même excitante ? Pour nous, les femmes observatrices, c’était difficile de comprendre l’excitement des hommes. Beaucoup doivent avoir des filles adolescentes, de manière non différente des hommes, pas mal d’étudiantes, dont les sexes ont dansé devant ces yeux hypnotisés.

La « danse » de cabaret nous dit quelque chose que nous devons comprendre à propos du « sexe » construit dans la suprémacie mâle : Les hommes tissent des liens à travers le partage de la souillure des femmes. Les hommes qui fréquentent de tels clubs apprennent à croire que les femmes aiment leur statut d’objet sexuel et aiment être sexuellement mises à nue pendant qu’elles sont examinées comme des esclaves sur un marché. Et les femmes, comme elles nous le dirent, se déconnectent juste de ce qu’elles sont en train de faire.

Raison No. 3

Les lesbiennes ont pris les hommes gais comme modèles.

 
La résistance féministe au modèle prostitutionnel de la sexualité a été spécifiquement rejetée par beaucoup d’hommes gais et par des lesbiennes qui ont pris les gais comme modèles. Comme Karla Jay l’écrit, naïvement apparemment, dans Dyke Life (La vie de gouine) :

Aujourd’hui, les lesbiennes sont à l’avant-garde de l’extrêmisme sexuel …. Quelques lesbiennes réclament maintenant le droit à une liberté érotique qui fût un temps associée aux hommes gais. Quelques grandes villes ont leur clubs sexuels et bars SM pour lesbiennes, pendant que la presse pornographique et les vidéos produites par des lesbiennes pour d’autres femmes ont proliféré à travers les Etats-Unis. Notre sexualité est devenue aussi publique que nos tatouages et nos corps couverts de piercings.
Dans la culture gaie, on voit le phénomène d’une sexualité d’auto-mutilation et d’esclavage, de tatouages, de piercings, et de sadomasochisme, transformée en le symbole même de ce que c’est d’être gai. Les intérêts commerciaux gais ont été investis en puissance en exploitant cette sexualité de l’oppression comme constitutive de l’identité gaie. Beaucoup du pouvoir du dollar rose (gai) se développa à partir de la profusion de lieux, de bars et saunas, dans lesquels la sexualité de la prostitution pouvait être demandée comme forme de paiement, quoique maintenant la plupart du temps non payée. L’influence culturelle de la résistance mâle gaie aux combats féministes contre le porno et la prostitution a été considérable, finançée lourdement dans les médias gais par les publicités venant de l’industrie gaie du sexe.

Quelques hommes gais ont luttés contre la sexualité dominant/soumis qui prédomine dans la communauté gaie, mais peu jusqu’à maintenant se sont aventurés à le coucher sur papier de peur d’encourir la colère de leurs frères. Les hommes gais, élevés dans la suprématie mâle, éduqués à vouer un culte à la masculinité, ont aussi à batailler pour vaincre leur érotisation des hiérarchies dominant/soumis s’ils veulent devenir des amis du féminisme.

Le sexe de la prostitution a été central pour la construction de l’identité gaie à cause du rôle de la prostitution dans l’histoire gaie. Traditionnellement l’homosexualité mâle était exprimée, en ce qui concerne les hommes des classes moyennes, dans l’achat d’hommes ou de garçons plus pauvres – comme l’ont fait Oscar Wilde, André Gide, Christopher Isherwood. Ce n’était pas le modèle de comportement à adopter pour les lesbiennes.

 

Dans les années 1980, alors que les lesbiennes perdirent leur confiance dans leurs propres visions, forces et possibilités – parce que le féminisme fût l’objet d’attaques et que l’industrie du sexe devint de plus en plus puissante – beaucoup se tournèrent vers les hommes gais pour trouver leurs modèles et commençèrent à se définir elles-mêmes comme « déviantes sexuelles. » Elles développèrent une identité en contradiction totale avec celle du féminisme lesbien. En effet, les lesbiennes féministes célèbrent le lesbianisme comme l’apogée de l’amour de la femme, comme une forme de résistance à tous les comportements et valeurs de la culture mâle suprémaciste qui inclue la pornographie et la prostitution. Les lesbiennes libertaires s’insurgèrent pour condamner le féminisme dans les années 80, elles attaquèrent les lesbiennes féministes pour avoir « désexualisé » le lesbianisme et choisirent de se considérer elles-mêmes comme « pro-sexe. » Mais les comportements de cette tribune « pro-sexe » tourna à la réplique de la version du lesbianisme qui avait été traditionnellement offerte par l’industrie du sexe. Les courageuses nouvelles lesbiennes « transgressives » avaient les mêmes constructions sadomasochistes et butch/fem qui ont longtemps été les aliments de base de la pornographie des hommes hétérosexuels.
De telles lesbiennes embrassèrent les pratiques de l’industrie sexuelle comme constituantes de ce qu’elles étaient vraiment, la source de leur identité et de leur être. Mais tout le temps, elles se sentaient déficitaires car leur envie d’une sexualité extrêmiste, corsée, celle pratiquée par quelques hommes gais, leur semblaient toujours hors de leur portée. Dans des publications telles que Wicked Women à Sydney, dans le travail de Cherry Smyth et Della Grace au Royaume-Uni et Pat Califia aux Etats-Unis, ces lesbiennes pleurèrent sur leur inaptitude à aimer le sexe dans les toilettes, les aventures d’un soir, ou à parvenir à être attirées par des enfants. Des thérapeutes sexuelles lesbiennes, comme Margaret Nicholls, devinrent une partie importante d’une nouvelle industrie lesbienne du sexe.

Maintenant il y a une tendance dans les magazines traditionnels féminins et féministes à présenter cette sexualité lesbienne de la prostitution comme un hors d’oeuvre appétissant à goûter et à consommer pour les femmes hétérosexuelles. Le lesbianisme « transgressif », dérivé de l’industrie du sexe et parodiant la culture gaie mâle, est maintenant présenté comme une sexualité « de la femme » progressive, un modèle pour ce que les femmes hétérosexuelles pourraient et devraient être.

Raison No. 4

Etre subordonné peut être ressenti comme sexuel.

 
Le plaisir « naturel » qui peut être libéré n’existe pas. Ce qui donne aux hommes ou aux femmes des sensations sexuelles est socialement construit depuis la relation de pouvoir entre les hommes et les femmes, et ça peut être changé. Dans le « sexe » la différence même prétendument si « naturelle » entre les hommes et les femmes, est en fait créée. Dans le « sexe » les catégories mêmes « hommes, » en tant que personnes détenant le pouvoir politique, et « femmes, » en tant que personnes de la classe des inférieures, sont traduites dans la chair.

Le sexe n’est pas non plus une affaire purement privée. Dans la pensée mâle libérale, le sexe a été relégué dans la sphère privée et considéré comme un bastion de la liberté personnelle où les gens peuvent exprimer leurs désirs et fantaisies individuelles. Mais la chambre à coucher est loin d’être privée, c’est une arène dans laquelle la relation de pouvoir entre les hommes et les femmes s’exprime de la manière la plus révêlatrice. La liberté à cet endroit est habituellement celle des hommes de se réaliser sur et dans le corps des femmes.

Les émotions sexuelles sont apprises et peuvent être désapprises. La construction de la sexualité autour de la domination et de la soumission a été considérée être « naturelle » et inevitable parce que les hommes apprennent à faire fonctionner le symbole de leur classe dominante, le pénis, en relation avec le vagin, d’une façon qui garantisse le statut inférieur des femmes. Nos émotions et comportements autour du sexe ne peuvent pas être immunisés de cette realité politique. Et je dis que c’est l’affirmation de cette relation de pouvoir, l’affirmation de la distinction entre « les sexes » au moyen du comportement dominant/soumis, qui donne au sexe son intérêt et l’excitement de tension qui y est généralement associé dans la suprématie mâle.

 

Depuis les années 70, les théoriciennes et chercheuses féministes ont révêlé l’étendue de la violence sexuelle et comment son expérimentation et la peur de cette violence entrave les vies et les opportunités des femmes. L’abus sexuel de l’enfance mine la capacité des femmes à développer des relations fortes et aimantes envers leurs propres corps et celui des autres, et leur confiance pour agir sur le monde. Le viol pendant l’age adulte, y compris le viol marital et lors d’un flirt, a des effets similaires. Le harcèlement sexuel, le voyeur-isme, la mise en vitrine, la filature sapent les opportunités des femmes d’égalité dans l’éducation, au travail, dans leurs maisons, dans la rue. Les femmes qui ont été utilisées dans l’industrie du sexe développent des techniques de dissociation pour survivre, une expérience partagée par les victimes de l’inceste, et ont à gérer les dommages opérés à leur sexualité et leurs relations. La conscience de l’ultime menace assombrissant les vies des femmes, la possibilité de meurtre sexuel, nous est communiquée régulièrement par les grandes lignes des journaux qui relatent les morts des femmes.
Les effets cumulatifs d’une telle violence créent la peur qui oblige les femmes à limiter où elles vont et ce qu’elles font, à faire attention à regarder dans le siège arrière de leur voiture, à fermer les portes, à porter des habits « sûrs », à tirer les rideaux. Comme des recherches féministes tellent que celles d’Elizabeth Stanko dans Everyday Violence (Violence de tous les jours, 1990), le montrent, les femmes sont conscientes de la menace de la violence des hommes et changent leurs vies en réponse à cette peur même si elles n’ont pas connu des attaques graves. Contre cette réalité de tous les jours de la vie ordinaire des femmes, la notion qu’un orgasme « sous n’importe quelle circonstance » pourrait gagner sur cette peur et sur la vulnérabilité qu’elle rappelle est peut-être farce la plus cruelle des pseudo-féministes.

La violence sexuelle des hommes ne consiste pas dans les actes d’individus psychotiques mais est le produit de la construction normale de la sexualité mâle dans des sociétés comme les Etats-Unis ou l’Australie actuellement – en tant que comportements qui définissent leur statut supérieur et soumettent les femmes. Si nous voulons sérieusement mettre fin à cette violence, nous ne devons pas accepter cette construction comme le modèle de ce qu’est vraiment le « sexe ».

Le plaisir sexuel est une construction politique pour les femmes aussi. La sexualité des femmes comme des hommes a été forgée à l’intérieur du modèle dominant/soumis, comme une ruse pour calmer et servir la sexualité construite chez les hommes et pour les hommes. Tandis que les garçons et les hommes ont été encouragés à diriger toute émotion vers l’objectification d’un autre être et en sont gratifiés avec du « plaisir » pour cette dominance, les femmes ont appris leurs émotions sexuelles dans une situation de subordination. Les filles sont entraînées à travers l’abus sexuel, le harcèlement sexuel et les rencontres sexuelles précoces avec les garçons et les hommes à un rôle sexuel qui est passif et docile. Nous apprenons nos sensations sexuelles comme nous apprenons d’autres émotions, dans les familles dominantes par les mâles et dans des situations dans lesquelles nous manquons de pouvoir, entourées d’images de femmes objets dans la publicité et les films.
En 1994, le fantastique livre de Dee Graham Loving to Survive (Aimer pour Survivre) examine l’hétérosexualité féminine et la féminité en tant que symptômes de ce qu’elle appelle le syndrôme de Stockolm sociétal. Dans le syndrôme de Stockolm classique, des otages créent des liens avec leurs ravisseurs dans la terreur et développent une coopération docile dans le but de survivre. Les manuels à l’adresse de ceux qui pourraient être détenus comme otages, tels que ceux que l’on m’avait donnés une fois quand je travaillais dans une prison, décrivent des tactiques de survie qui ressemblent aux conseils offerts dans les magazines féminins pour séduire les hommes. Si jamais un jour vous êtes détenu comme otage, disent ces manuels, vous devriez essayer de parler des goûts de l’homme et de sa famille pour lui faire réaliser que vous êtes une personne et pour faire appel à son humanité. Le syndrôme de Stockholm se développe parmi ceux qui craignent pour leur vie mais sont dépendants de leurs ravisseurs. Si le ravisseur montre la moindre gentillesse, peu importe combien, un otage a des chances d’éprouver de l’attachement jusqu’au point même de protéger le ravisseur et d’adopter entièrement son point de vue sur le monde. Graham définit la violence sexuelle qu’une femme affronte habituellement comme du « terrorisme sexuel. » Face à ce contexte de terreur, Graham explique que les femmes développent un syndrôme de Stockolm et s’attachent aux hommes.
Parce que la sexualité des femmes se développe dans ce contexte de terrorisme sexuel, nous pouvons érotiser notre crainte, nos liens terrifiés. Toutes les excitations et soulagements sexuels ne sont pas nécessairement positifs. Les femmes peuvent éprouver des orgasmes en étant abusées sexuellement dans l’enfance, pendant un viol, ou dans la prostitution. Notre language a seulement des mots comme plaisir et jouissance pour décrire les émotions sexuelles, aucun mot pour décrire ces sensations qui sont sexuelles mais que nous n’aimons pas, ces sensations qui viennent de l’expérience, des rêves, ou des fantasmes tournant autour de l’avilissement ou du viol et qui cause de la détresse malgré l’excitation.

Le « sexe » promu par les magazines féminins et même féministes, comme si c’était en fait séparé du statut et de l’expérience de la violence sexuelle dans la vie réelle des femmes, n’offre aucun espoir de déconstruire et de reconstruire la sexualité que ce soit celle des hommes ou celle des femmes. Le sadomasochisme et les scenarios de « fantasmes », par exemple, dans lesquels les femmes essaient de se « perdre » elles-mêmes, sont souvent utilisés par des femmes qui ont été sexuellement abusées. L’excitation orgasmique éprouvée lors de ces scenarios ne peut tout simplement pas être ressentie dans ces corps de femmes si et quand ces femmes restent ancrées dans la conscience de qui elles sont vraiment. L’orgasme de l’inégalité – loin d’encourager les femmes à chercher à créer une sexualité à la mesure de la liberté que les féministes imaginent – gratifie tout juste les femmes avec le « plaisir » de la dissociation.

Tellement de femmes, y compris des féministes, visèrent plus bas que le projet de libérer les femmes et décidèrent de rester bloquées dans la recherche de tout orgasme plus important par tous les moyens qui marcheraient. La recherche de l’orgasme de l’oppression sert de nouvel « opium du peuple. » Il dérive nos énergies des batailles qu’il est nécessaire d’entreprendre ici et maintenant contre la violence sexuelle et l’industrie globale du sexe. Se demander comment on ressent ces orgasmes, ce qu’ils veulent dire politiquement, s’ils sont obtenus à travers la prostitution des femmes dans la pornographie, n’est pas facile, mais n’est pas non plus impossible. Une sexualité de l’égalité adaptée à notre vision de la liberté a encore a être forgée et que l’on se bagarre pour, si nous voulons dégager les femmes de l’assujetissement sexuel.

La capacité des femmes d’érotiser leur propre subordination et de prendre du « plaisir » à partir de l’avilissement d’elles-même et d’autres femmes au statut d’objet pose un obstacle sérieux. Aussi longtemps que les femmes ont un intérêt dans le système sexuel comme il est fait – aussi longtemps qu’elles prendront leur pied de cette façon – pourquoi voudront-elles changer ?

J’affirme qu’il n’est pas possible d’imaginer un monde dans lequel les femmes sont libres tout en protégeant en même temps une sexualité basée précisément sur leur manque de liberté. Nos passions sexuelles doivent correspondre aux passions de notre imagination pour la fin d’un monde basé sur toutes ces hiérarchies abusives, incluant la race et la classe. Seule une sexualité de l’égalité et notre capacité d’imaginer et de travailler à une telle sexualité, rend la liberté des femmes envisageable.

 

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Les commentaires sont provisoirement modérés

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3 Réponses to “Comment la politique de l’orgasme a détourné le mouvement des femmes.”

  1. Theo Says:

    Bravo !
    superbe article

  2. Euterpe Says:

    Et les hommes s’étonnent que tant de femmes se soustraient complètement à la sexualité !
    L’identité sexuelle de la femme est aussi brisée que son image.
    Très impressionnante note. Merci mauvaise herbe.


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