Affaire Polanski: combien de fois faut-il dire «non»?

21/07/2010

A la lueur de l’affaire Polanski, une question: n’aurions-nous pas dit «non» assez fort?

Par Lola Lafon et Peggy Sastre

Sur http://www.slate.fr/story

Certains refrains ne s’usent jamais et s’entonnent à plusieurs d’une voix forte et assurée, bras dessus, bras dessous, comme un seul homme.

Et depuis des mois, une chanson inaltérable répète encore et encore l’histoire d’un Tout (puissant), «au-dessus de ça», «grand artiste», un «bienfaiteur de l’humanité», assigné à résidence dans cette «prison» qu’est son chalet suisse de 1.800m². Face à Rien, quelques tristes gueuses à la recherche de leurs «trente deniers».

Évidemment, tout ça n’a rien d’un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce grésillement permanent renouvelé sans arrêt au gré des relais médiatiques. C’est une histoire «idiote», «sans importance», une accusation qui «n’a pas de sens», «absurde» et «infâme», à peine un «délit», cette affaire vieille de «trente-trois ans», «ridicule»!

Avec d’un côté, ceux qui, comme un seul homme, s’insurgent, font signer des pétitions et se soulèvent, prennent la plume et l’audience à témoin: c’est intolérable, ça leur «soulève le cœur» qu’on puisse ainsi s’attaquer à un des leurs, déjà traqué, diminué, diffamé. De cocktail en interview, à la une de partout, comme un seul homme, la mine offusquée et le verbe vibrant, les voilà qui se font juges, parce que c’est ainsi, ils SAVENT: cette «pure et simple opération de chantage» est «vraisemblablement» un mensonge…


Alors nous l’écoutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serrés, bien rangés, avec l’aplomb de leur rang, cette auto-proclamée élite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d’être mise en cause contre des pas grand-choses, bien dispensables. Une élite mâle qui s’arroge le droit du corps de quelques interchangeables et désobéissantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.

Ceux pour qui elle était toujours habillée trop court, trop moulant, trop transparent, pour qui elle le voulait bien, faisait déjà femme, était une pute, ce n’était pas le premier, et ça l’arrangeait bien, qu’il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle – et si ce n’est pas elle, c’est donc sa mère qui l’a laissée aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu… Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirpées du silence où elles étaient rangées soigneusement après utilisation? A cette question, comme un seul homme, il nous est répondu qu’il n’y a rien à voir, allez, les plaignantes ne sont: Rien.

Rien, à peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avariée de «mère de famille» pour l’une et «prostituée peut-être» «en mal de publicité» pour l’autre, petite chose oubliée, fille de rien, une petite voix sortie du passé et une photo trimballée sur le Net, l’histoire d’une nuit dégueulasse commentée à l’infini.


Nous, nous passons des nuits blanches à nous retourner dans les échos de leurs précisions sordides «
ce n’était pas un viol, c’était une relation illégale avec une mineure». A nous demander, nous aussi, ce qui se passe là, ce qui se déroule sous nos yeux pour qu’ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d’une adolescente de 13 ans, droguée, sodomisée, ayant dit non à dix-sept reprises, ayant porté plainte le soir même puisse être défini en ces termes légers. Cette histoire, nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons déjà entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les mêmes mots pour les mêmes histoires, encore, toujours, encore.

Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l’avons été.

Nous, filles de rien, ne savons plus avec combien d’hommes nous avons couché.

Nous avons dit non, mais pas assez fort sans doute pour être entendues.

Nous n’avons réussi à mettre des mots sur cette nuit-là qu’un an, dix ans, vingt ans plus tard mais nous n’avons jamais oublié ce que nous n’avons pas encore dit.

Nous, filles de rien, avons été ou serons un jour traitées de «menteuse», de «mythomane», de «prostituée», par des tribunaux d’hommes.

Nous avons été ou serons accusées de «détruire des vies de famille» quand nous mettrons en cause un homme insoupçonnable.

Nous, filles de rien, avons été fouillées de mains médicales, de mots et de questions, expertisées, interrogées, tout ça pour en conclure que nous n’étions peut-être pas des «innocentes victimes». (Il existe donc des victimes coupables…)

Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup à l’être ou à l’avoir été. Certaines encore emmurées vivantes dans des silences polis.


Et nous les détectons ces droits de cuissage revenus à la mode, ces amalgames défendant la révolution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commodément un «moralisme» «sectaire» et «haineux», faisant les gros yeux parce qu’une de ces innombrables, anonymes, utilitaires, sort de son «rang», oublie de se taire et parle de justice. Relents de féodalité drapée dans «l’honneur» des «citoyens» «de gauche», éclaireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d’accord, riant à gorge déployée à la bonne blague des
«moi aussi Polanski m’a violé quand j’avais 16 ans» —en être, entre soi, cette connivence des puissants. A la suivante.


Nous la voyons cette frousse qu’on vienne, à eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus près dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces stratégies de pouvoir criminels, se font passer, sans l’ombre d’un doute, pour de la sexualité normale, joyeuse et libre, une sexualité avec sa «complexité» et ses «contradictions». Nous l’avons vue, cette peur de l’effet «boule de neige»: et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles à qui il arrive, aujourd’hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Greismer en 1977, si toutes ces quantités négligeables se mettaient à avoir un visage, une voix, une identité, une valeur ? Et si elle se mettaient à parler, à l’ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en cœur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d’alcôve? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d’exception, ces au-dessus de la mêlée, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d’ivoire, ces êtres si sensationnels et précieux?

Ils se rendraient compte que tout cela n’a rien à voir avec cette «affaire politique» ou encore ce «choc des cultures» qu’ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble à tous les viols de toujours où la victime n’est jamais assez victime: où on n’est jamais assez sûr qu’elle ait bien dit non.

Car ce qui se joue là ,c’est bien Ceux-là contre Rien, comme ils disent, tant il est entendu qu’il faut être Quelqu’Un(e) pour être entendue d’Eux.


Lola Lafon et Peggy Sastre


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4 Réponses to “Affaire Polanski: combien de fois faut-il dire «non»?”

  1. Béatrice Says:

    Je suis une femme comme vous. Même si je ne cautionne absolument pas ce que Polanski a pu fair en 1977, je suis loin d’être d’accord avec vous. Votre prose me fait peur! Pourquoi tant de haine? Cela ne mène à rien.
    Samantha Geimer réclame à cor et à cri qu’on classe cette affaire et elle a ajouté même que tout ce tapage médiatique autour de cette affaire est en train de lui faire plus de mal que ce qu’elle a vécu avec Polanski en 1977! Samantha Geimer a même remercié la Suisse qui a décidé de ne pas extrader Polanski!
    Charlotte Lewis raconte maintenant qu’elle a été malmenée de la plus odieuse des façons à 16 ans par Polanski. Cela ne l’a pourtant pas empêché ensuite de tourner un film avec lui «les Pirates»! Pourquoi ses déclarations actuelles sont-elles en contradiction flagrante avec celles faites il y a quelques années? Sincèrement je ne peux pas adhérer à ses déclarations actuelles…
    Pourquoi vouloir à tout prix faire de Polanski un pédophile pervers? Actuellement il est marié depuis plus de 20 ans avec la même femme, avec qui il a eu deux enfants. Il ne fait courir aucun risque à la société.
    Je ne suis ni écrivain, ni artiste, je ne suis qu’une simple citoyenne mais je ne comprends pas tout ce déferlement de haine contre Polanski.
    Pourquoi cela vous ferait-il plaisir qu’il croupisse en prison? Quand je constate toute cette haine populiste contre Polanski cela me fait peur.
    Et même j’ajouterai, au risque de m’attirer vos foudres, que j’ai fort apprécié que la Suisse ne veuille pas l’extrader.

  2. macdougal Says:

    Excellent article qui donne une voix aux silencieuses, aux invisibles.
    Etonnant que Libe l’ait publié, remettre en question le pouvoir de l’homme sur le corps des femmes n’a jamais été légitime.

  3. Theo Says:

    Polanski a avoué les faits non seulement devant les juges mais aussi à la télévision.
    Il disait que ce qu’il avait fait à Geimer « tout le monde le faisait à cette époque (sous entendu pratiquer des abus sur mineures )et qu’il n’y voyait donc pas d’objection »
    C’est donc un viol et abus sur mineure conscient,
    il a a fait exactement ce qu’il voulait.

  4. Theo Says:

    et ici Charlotte Lewis
    Témoigne à son tour
    http://abcnews.go.com/gma/video/thursday-gma-11223004&tab=9482931&section=4765066

    et on le sait tous : durant les années 70 travailler dans le cinéma pour une jeune fille était synonyme de « passer à la casserole ».
    les réalisateurs et les producteurs ont largement abusé de leur pouvoirs …


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