Formes de résistances et d’expression lesbiennes dans les années cinquante et soixante en France

06/04/2011

Par Claudie Lesselier

sur http://semgai.free.fr/contenu/textes/Lesselier_Resistance.html

Entre l’épanouissement d’une culture lesbienne au début du XXème siècle et l’affirmation des mouvements féministes et homosexuels dans les années soixante-dix s’étend une période répressive d’invisibilisation et de silence. Étudier cette période, et en particulier les années cinquante et soixante, en recherchant des textes écrits et en recueillant des témoignages, permet de réfléchir à la façon dont se sont construits des identités, des modes d’expression et de résistance dans un temps où domine une vision stigmatisante et réductrice du lesbianisme. Les lesbiennes, comme tout groupe minoritaire dans une structure sociale et discursive modelée par les dominants, s’affirment et se nomment à la fois dans et contre ce cadre conceptuel et ces systèmes de représentations. Soit niées et invisibilisées, soit assignées à une catégorie marginalisée et stigmatisée, elles vivent, et expriment plus ou moins explicitement, une contradiction entre cette inscription dans les structures de catégorisation et d’étiquetage produits par les dominants, et la contestation de ces structures oppressives.

Discours dominants, discours lesbiens

Les discours dominants des années cinquante et soixante en France, qu’ils soient médicaux, psychiatriques et psychanalytiques, ou encore religieux, rejettent l’homosexualité dans le domaine de l’anormalité (le Code Pénal nomme « actes contre nature» les relations sexuelles entre personnes du même sexe, dans un article traitant des relations mineurs-majeurs), du vice ou du péché, du danger (l’homosexualité est déclarée au Parlement en 1960 «fléau social» ) , enfin de plus en plus du malheur : «l’homosexualité, ce douloureux problème…» tel est le titre d’une émission de télévision en 1971. Le lesbianisme, plus que l’homosexualité masculine, est invisibilisé, et c’est de cette façon qu’il est particulièrement réprimé. Le lesbianisme apparaît dans les représentations érotiques ou pornographiques, ou comme un «cas» individuel. Dans le cinéma ou la littérature, le personnage lesbien est voué à la solitude ou au malheur. Les études à prétention «scientifiques» comme celle du psychiatre américain Frank Caprio, traduit en 1959, délaissent le thème de l’anormalité physique ou du «troisième sexe» – bien que l’image de la lesbienne comme femme masculine demeure – pour celui de la construction névrotique de la personnalité, de l’immaturité, de l’inadaptation.

Cette réduction à l’insignifiance peut aussi être relevée dans la presse homosexuelle, dans la mesure, limitée, ou elle en parle. Dans Arcadie, le lesbianisme est considéré « plus toléré » car « plus discret » que l’homosexualité masculine. Dans Futur, en 1952 on peut lire cette réponse à une lectrice : «L’homosexualité féminine est une chose essentiellement différente de l’homosexualité masculine. Elle a un caractère passager et extrêmement flou en général. Les feux de cet amour sont pâles. Le désir n’a pas la même symétrie. D’une manière générale on l’admet ou on l’excuse. L’intérêt du problème est donc secondaire». Bien entendu on peut trouver des références moins négatives, notamment le chapitre que Simone de Beauvoir consacre à la lesbienne, dans Le deuxième sexe (1949), où elle reconnaît le lesbianisme comme un choix de vie légitime où des femmes « peuvent s’aimer dans l’égalité », et réfute les stéréotypes et les interprétations psychanalytiques classiques « qui acceptent les catégories masculin-féminin telles que la société les définit ». Cependant S. de Beauvoir situe l’amour lesbien dans « l’immanence », le refus de l’altérité, et à plusieurs reprises le voit comme « une mutilation », un « enfermement » et elle critique « les lesbiennes qui s’affichent ».

Aussi pour étudier non seulement les discours sur ou les représentations des lesbiennes mais les points de vue et l’expérience des lesbiennes on se trouve confrontés à la rareté des sources. Il est donc nécessaire de recueillir des témoignages. Malgré le biais de la mémoire et l’inscription des récits dans des modèles narratifs, les entretiens que j’ai réalisés (vingt-cinq environ, en 1986 et 1987) donnent une possibilité de saisir le processus de construction des identités et la façon dont l’expérience vécue est dotée de significations. Il est intéressant aussi de rechercher des oeuvres littéraires écrites par des femmes mettant en scène des personnages de lesbiennes ou des relations amoureuses entre des femmes. Une vingtaine d’oeuvres romanesques m’ont paru donner accès au vécu du sujet individuel et à la façon dont il se confronte avec la répression, les catégorisations et les normes produites par la société. Ces oeuvres expriment les difficultés propres à l’écriture et à la pensée de l’existence lesbienne, nécessitant d’articuler l’expression de sa singularité avec sa constitution comme part de l’expérience humaine universelle.

Pour recueillir et traiter ces documents et analyser les identités lesbiennes et l’expérience lesbienne, c’est la notion de construction historique, sociale et discursive qui est pertinente. Ces problématiques aident à comprendre qu’au coeur des identités, des consciences et des politiques lesbiennes existe une contradiction : le lesbianisme est une manifestation de résistance de femmes aux rapports de pouvoir entre les sexes, à l’institution et à la norme hétérosexuelles, à la construction du genre féminin comme subordonné et complémentaire par rapport au genre masculin. Mais il est en même temps une catégorie de l’ordre socio-sexuel, du «dispositif de sexualité», élaborée et reproduite par les pratiques et discours dominants, et qui fonctionne comme instrument de mise en marge de ces résistances. A ces analyses en termes de construction sociale peuvent être associées celles qui démontent les mécanismes de stigmatisation et d’  « étiquetage » d’un groupe opprimé par un groupe dominant. C’est le dominant qui catégorise et nomme, qui assigne à une catégorie, et qui élabore les significations qui s’imposent aussi aux dominés. Quand des lesbiennes s’identifient comme telles ou s’expriment, elles le font à l’intérieur d’un cadre sémantique et conceptuel produit par les dominants. En même temps qu’elles l’utilisent pour se nommer et se reconnaître, éventuellement pour agir, la plupart le considèrent comme inadéquat et oppressif et tentent de le modifier dans un travail de redéfinition. Enfin quand un groupe est ainsi stigmatisé, les relations entre l’individu et le groupe auquel il est assigné ou auquel il s’identifie ne peuvent être que très ambivalentes ce qui rend difficile la formation d’une conscience collective.

Répression et résistance

Violette Leduc a été contrainte par son éditeur Gallimard de supprimer de son roman Ravages (1955) les passages ultérieurement publiés sous le titre Thérèse et Isabelle (1966). Elle parle de ces années-là dans son autobiographie La folie en tête (1970). Elle dit la difficulté d’écrire l’amour lesbien et de lui donner sens dans un champ tellement codé et occupé par des discours masculins, qui renvoient le lesbianisme à l’insignifiant, à l’érotisme pour voyeurs, ou au répugnant ; elle dit l’audace nécessaire à cette entreprise : « Pourquoi une femme avec une femme ? Pourquoi Thérèse avec Isabelle ? Pourquoi l’ai-je aimée, adorée ? Je devrai tout dire si je parle d’elles. Notre lit. Nos avalanches, nos paroxysmes. Je n’oserai pas. J’ai peur à l’avance. Ce sera dégoûtant sans que je le veuille. Le corps est secret (…). Pourquoi effaroucher ? Pourquoi scandaliser ? (…) Oserai-je l’écrire, le début de mon prochain livre ? »

V. Leduc parle aussi à plusieurs reprises de son besoin de trouver des traces et des signes de l’amour lesbien dans la culture et la littérature. Cette quête, cet effort pour trouver et garder des traces, matérielles et mémorielles, interpréter des signes et des indices, quête qui se heurte à la destruction, à la dissimulation, au mensonge est une structure narrative fondamentale dans la littérature à thème lesbien des années cinquante et soixante. Une femme cherche à connaître et comprendre une autre femme qui lui parait mystérieuse (Présence, de Simone Marigny, 1954, Une tragédie superflue, d’Irène Monési, 1968) ; les lectrices sont conduites à percer un secret qu’une famille garde jalousement (La dernière innocence, de Célia Bertin, 1953). Une famille détruit une lettre d’amour (La lettre, de Clarisse Francillon, 1958), un mari ridiculise un souvenir que l’héroïne tente de conserver de la femme aimée (Les Stances à Sophie, de Christiane Rochefort, 1963). La mort, dénouement fréquent de ces romans, est à la fois réelle et métaphorique : elle est la victoire de l’oubli ou du mensonge, l’effacement de toute trace, l’ordre rétabli. Il est fait en sorte que ces amours, ces tentatives de vivre autrement, souvent à peine ébauchées, n’aient jamais existé (L’heure des jeux, de Nicole Louvier, 1955). Les passages qui développent cette thématique émeuvent encore aujourd’hui par leur accent de vérité et sont parmi les plus attachants de ces oeuvres.

Les récits recueillis lors des entretiens donnent eux aussi de nombreux exemples de violence et de répression et en même temps témoignent des résistances face à l’oppression. Répression familiale (amies séparées, chantage affectif, examen médical forcé…), contrainte à maintenir le secret vis-à-vis des proches : «s’ils avaient su cela, ils m’auraient salie, ils allaient salir la seule chose extraordinaire qui existait pour moi» ; vis-à-vis des amies : «je savais que pour elles, ce qui pour moi était bien, était l’horreur… J’ai eu peur de les perdre ». Des femmes disent avoir eu peur d’ un avenir incertain, sans repères ni modèles, de la marginalisation, de la folie. Nous ne rencontrons aujourd’hui, écrit Geneviève Pastre en 1980, que «les rares survivantes d’une foule de femmes résignées, ou désespérées, prises de doutes et rentrées dans la norme».

Ces récits témoignent aussi d’une résistance aux normes et au rôle assignés aux femmes, notamment ceux qui sont formulés à l’adolescence. Ce sentiment si souvent exprimé de «différence» peut aussi être vécu avec un certain plaisir : «Je croyais que j’étais la seule. Un phénomène. Et tout de même j’adorais cette différence. Je n’aurais pas voulu âtre autrement…». Et la conscience d’un décalage entre soi et le monde extérieur peut être l’origine d’un regard critique, lucide, sur les gens, les moeurs, le social : «J’ai senti une espèce d’étrangeté de ce système social, non pas d’étrangeté de moi par rapport au système social, mais une espèce d’étrangeté du monde qui m’entourait …».

Le plus souvent ces résistances demeurent individuelles et ne s’inscrivent pas dans l’espace public. Au contraire, les relations lesbiennes sont pensées comme un domaine privé, un espace à protéger. La répression et le voyeurisme imposent le secret, et ce secret imposé manifeste d’autant plus la valeur et la beauté de ce qu’il enclos : «J’ai farouchement défendu ce secret contre le monde entier, et c’est comme cela que je le pensais ; pour moi c’était mon ancre de vie (…) ; c’était à moi, la seule chose qui était à moi, et il n’était pas question que qui que ce soit puisse le savoir (…). C’était mon aire de liberté à moi, contre le monde entier». Le secret peut aussi être vécu dans sa dimension initiatique permettant aux personnes qui le partagent de s’identifier entre elles et de se distinguer de celles qui l’ignorent. Mais en même temps grandit le désir de briser ces séparations entre les diverses sphères de la vie : «Cela m’amusait beaucoup d’avoir mes lieux de nuit que personne ne connaissait. Mais j’étais toujours hantée par l’idée de réunir ces deux mondes… Il y avait quelque chose de séduisant là, mais en fait je n’étais pas aussi bien que j’aurais cru».

Même si elle s’est trouvée paradoxalement valorisée, cette exclusion du social et du public est un effet de la répression. Cette répression est aussi contrainte à la négation : un des romans étudié, La lettre, évoque la participation de l’héroïne à la Résistance, où elle devait cacher son homosexualité, car, disaient ses camarades, «les homosexuels sont des traîtres potentiels». Mais ce silence s’explique aussi par le poids des représentations masculines, des théories dominantes qui occupent et codent à ce point le terrain que, pense-t-on, on ne pourrait pas produire une parole non intégrable ou récupérable dans ces divers discours médicaux ou pornographiques.

Penser et légitimer le lesbianisme

On peut ainsi expliquer la rareté et la timidité des écrits homosexuels et lesbiens d’ordre théorique ou politique. Les articles publiés dans la revue Arcadie cherchent à faire accepter l’homosexualité et le lesbianisme dans la société en tant que réalité privée qui ne remet pas en question l’ordre social, et accordent une très grande attention aux points de vue des «experts» (psy, sexologues, religieux, éducateurs, etc.) en les reconnaissant comme leurs interlocuteurs privilégiés et en s’inscrivant dans leur cadre conceptuel.

Les témoignages oraux en revanche manifestent bien davantage l’ignorance ou le rejet des discours que l’on sait ou devine hostiles. Typique est cette réponse : «Je ne savais même pas qu’ils existaient…de toute façon je suis un peu dans mon univers à moi. Les psychiatres, les psychologues, c’est le dernier de mes soucis. J’ai ma conviction profonde, cela me suffit ».

Et donc loin de vouloir s’engager dans un débat et de vouloir justifier ou expliquer le lesbianisme face aux argumentaires hostiles et aux curiosités suspectes, la très grande majorité des femmes interrogées affirme simplement le caractère «naturel» du lesbianisme, «l’évidence», leur «certitude», leur «conviction». «Je suis certaine d’une chose, c’est que mon désir à moi ne m’a jamais paru anormal. Il m’a toujours paru aller de soi», dit l’une d’elle.

Cette attitude a une force que n’ont pas les discours justificateurs et la révérence pour les «experts». Mais en même temps elle n’incite pas à une analyse critique de la répression et donc de la situation sociale des lesbiennes. Une femme interrogée rappelle que parmi les lesbiennes, dans les années soixante, le lesbianisme n’était pas pris comme «objet» de discussion : «On ne parlait jamais de lesbianisme, et moi non plus, parce que j’étais d’emblée … enfin c’était clair pour moi, être lesbienne (…). L’analyse restait par rapport à soi… Il y a la possibilité de constitution d’une force ‘dans le contre’ mais cela n’a pas été à ce moment là le cas des lesbiennes et, sans sombrer dans la justification, un ‘discours contre’ aurait pu permettre déjà de se clarifier les idées, de mieux analyser».

La légitimation en terme de nature n’échappe pas aux problématiques dominantes, c’est-à-dire aux idéologies naturalistes. Mais les discours lesbiens opèrent un déplacement car la notion de nature vient en fait appuyer la notion plus centrale d’ «évidence» ou d’ «allant de soi» et vient s’opposer à la notion d’anormalité et surtout à la notion, plus répandue encore, selon laquelle le lesbianisme ne serait du qu’aux influences, aux circonstances, ne serait qu’une «étape», ou qu’un «rôle», donc quelque chose de modifiable ou de «curable». Penser le lesbianisme à la fois comme fait de nature et acte de révolte et de résistance n’apparaît dans cette logique pas contradictoire : la résistance face aux pressions et aux normes sociales et familiales, face à des obstacles pensés comme extérieurs, est légitimée par cette exigence qui s’origine au plus profond de soi-même. L’argument du caractère «naturel» du lesbianisme apparaît surtout une façon d’affirmer son droit à vivre ainsi, sans entrer dans le débat piégé sur les «causes» du lesbianisme ni donner prise aux curiosités ambiguës.

Dans un nombre significatif d’oeuvres du corpus littéraire que j’ai étudié, le désir ou le sentiment amoureux apparaissent aux personnages avec l’éclat de l’évidence, de la nécessité. L’amour lesbien ou l’existence lesbienne n’ont pas à être justifiés, expliqués ; ces textes évitent de tomber dans le genre du « roman à thèse ». C’est leur force, mais aussi leur faiblesse, dans la mesure où, refusant même de nommer, marquant la plupart du temps la catégorisation de façon négative (c’est un personnage hostile qui nomme et identifie, pas les héroïnes elles-mêmes), ils font une concession à l’invisibilisation des lesbiennes et à leur marginalisation.

En fait c’est le rapport que les individues entretiennent avec le groupe nommé « les lesbiennes » et les représentations de ce groupe qui est problématique.

L’individu et le groupe : une relation difficile

La plupart des lesbiennes rencontrées dans le cadre de mon enquête vivaient dans des relations de couple ou dans un cercle d’amies et ne fréquentaient pas un «milieu lesbien» et notamment pas les bars ou boites de nuit dits lesbiens ou homosexuels, ou en avaient une vision négative. C’est cette image négative que développe le plus souvent la littérature. La «scène du bar» fonctionne comme le moment où l’héroïne, confrontée au «groupe», va ou non se reconnaître en lui, comme par exemple dans Le rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris (1951). A travers la réalité, et surtout en fait l’image, le fantasme, de ces lieux, c’est la représentation des lesbiennes comme catégorie qui fonctionne de façon très stigmatisante et vis-à-vis de laquelle beaucoup de femmes expriment une profonde ambivalence.

Dans le corpus romanesque étudié, si les femmes qui s’aiment n’hésitent guère à reconnaître leur désir, ne se posent pas la question de son caractère interdit ou anormal, en revanche la réticence à se nommer et à se reconnaître comme part d’un groupe est considérable. Dans le roman Christiane Rochefort, Les Stances à Sophie, Céline et Julia vivent avec intensité une relation amoureuse qui contraste avec la médiocrité et l’oppression qu’elles connaissent dans leur mariage respectif. Mais elles disent cette relation comme un «luxe», du «loisir» : «ce n’est pas parce qu’on fait un extra qu’il faut se mettre au catalogue». «On n’est pas lesbiennes. On fait du luxe. Point.» Cette oeuvre rend sensible la peur extrême qu’ont pu avoir des femmes de cette «étiquette» de «lesbienne». C’est ainsi que Christiane Rochefort analyse ultérieurement son roman, dans un texte de 1979 paru dans un ouvrage sur la littérature française et l’homosexualité : «il faut se remettre dans la situation de cette époque, le début des années soixante (…). C’est la rencontre de deux opprimées et une soudaine prise de conscience de leur condition (…). Elles ont peur car partout il y a cette étiquette de «lesbienne» produite par les hommes (…). Voyant cette étiquette comme une étiquette pour les autres, pas pour elles, «pas moi» (…). Passer d’une catégorie à une autre. Elles ont peur être condamnées, montrées du doigt».

De nombreux témoignages évoquent d’une façon ou d’une autre la réticence à s’identifier et se nommer, ou bien la difficulté à se reconnaître dans le groupe lesbien tel qu’il apparaît. Parlant de son hésitation à entrer dans un bar lesbien, à la fin des années soixante, une femme dit : «des lesbiennes j’en connaissais et c’était… c’était très différent de moi. Elles étaient très très différentes. Je n’arrivais pas à me retrouver en elles ». Une autre se dit surtout gênée par la signification souvent pornographique de ce terme et par les processus de catégorisation eux-mêmes : «Je veux bien faire le détour par une périphrase, dire que j’aime les femmes, je préfère cela à une catégorie, parce que ca fait une catégorie par rapport à d’autres, je me méfie des cloisonnements, je ne suis pas à l’aise dans l’appellation».

Le non usage du mot lesbienne peut donc avoir plusieurs significations : le refus du principe de catégorisation lui-même, ou la difficulté à se concevoir membre de cette catégorie telle qu’elle est construite dans les imaginaires et les représentations, avec le sens péjoratif du mot «lesbienne». Mais le non-usage du mot peut dire aussi l’évidence de l’appartenance au groupe dans une situation de communication entre membres du groupe, étant donné qu’il est rare d’en parler à l’extérieur. Les deux motifs se combinent pour favoriser des formules allusives, euphémiques ou auto-référentielles («comme ca», «comme nous»), et des formes verbales telles que «aimer les femmes» au lieu des substantifs.

L’ambivalence du rapport entre l’individu et le groupe minoritaire auquel il ou elle est assigné(e) est un des indices du pouvoir des dominants qui favorise l’intériorisation de l’oppression. Un exemple de l’intériorisation de l’oppression est le discours de celles et ceux qui craignent que le comportement ou la conduite d’autres lesbiennes ou homosexuels «discréditent» le groupe tout entier ou qui renvoient aux lesbiennes et homosexuels elles/eux-mêmes la responsabilité de leur oppression : «si nous voulons faire accepter par la société le bien fondé d’une égalité des droits sexuels et sociaux, il est indispensable que notre attitude morale soit inattaquable. C’est à nous, homosexuels des deux sexes, qu’il incombe de mener une vie extérieure irréprochable. C’est par l’exemple d’une dignité sociale et morale que nous parviendrons à attirer la sympathie », écrit une femme, Susan Daniel, dans Arcadie en 1954.

Dans les deux décennies qui précèdent l’émergence des mouvements féministes et homosexuels d’après 1968, un sens très fort de la légitimité individuelle, du droit au bonheur, une affirmation du courage face aux pressions sociales contrastent de façon aiguë avec la fragilité des constructions collectives, des prises de parole publiques et des identifications à un groupe social. En un sens peut-être la faiblesse des constructions identitaires offre-t-elle la potentialité d’analyses et de pratiques plus radicales, remettant en cause les catégories de la sexualité et la société dans son ensemble.

Mais les réticences à l’auto-affirmation et à l’organisation sont avant tout l’effet de la répression et de son intériorisation et elles ont produit une situation ou les lesbiennes demeurent largement marginalisées et invisibles socialement. Les groupes de lesbiennes qui s’affirment dès le début des années soixante-dix auront comme premier objectif de briser le silence et d’en finir avec l’invisibilité et l’invisibilisation : «l’heure est venue, du fond du silence il nous faut parler», «sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour», proclament des tracts des « Gouines rouges ». En même temps ces mouvements de lesbiennes travaillent à redéfinir et réinterpréter le lesbianisme, en rupture avec les discours dominants, et dans le cadre d’une critique du système hétéropatriarcal, de ses institutions et de sa vision du monde.

Communication au Colloque d’études gaies et lesbiennes : « Homosexualités : Expression /Répression », 3-5 décembre 1998.
Publiée dans : Homosexualités expression/répression, sous la direction de Louis-Georges Tin et avec la collaboration de Geneviève Pastre, Paris, Editions Stock, 2000, pp.105-116

Bibliographie

Sources (littérature, essais, mémoires)

Arcadie, revue mensuelle, 1954-1982
Azénor, Hélène (1989). Histoire d’Une. Paris : Les Octaviennes.
Aurivel, Rolande (1989). A l’ombre et au soleil de Lesbos. Paris : Editions Walter Rauschenbusch.
Barney, Nathalie (1960). Souvenirs indiscrets. Paris : Flammarion
Barney, Nathalie (1963). Traits et portraits. Paris : Mercure de France.
Beauvoir, Simone de (1949). Le deuxième sexe. Paris : Gallimard.
Bertin, Célia (1946). La parade des impies. Paris : Grasset
Bertin, Célia (1953). La dernière innocence. Paris : Corrèa.
Colette (1932). Ces plaisirs… Paris : Ferenczi (ultérieurement réédité sous le titre Le pur et l’impur).
Daniel, Susan (1954). « La femme homophile dans la société actuelle », Arcadie, n°2, février 1954.
Delarue-Mardrus, Lucie (1951). Nos secrètes amours. Paris : Les Isles.
D’Eaubonne, Françoise (1970). Eros mioritaire. Paris : Balland
Futur, Pour un nouveau comité scientifique humanitaire, 1952
FHAR (1971). Rapport contre la normalité. Paris : Champ Libre
Francillon, Clarisse (1958). La Lettre. Paris : Pierre Horay.
Galzy, Jeanne (1969). La surprise de vivre. Paris : Gallimard
Un Groupe de Lesbiennes (1972). « Femmes qui refusons les rôles d’épouse et de mère, l’heure est venue, du fond du silence il nous faut parler ». Tract reproduit dans le Bulletin des Archives, recherches et cultures lesbiennes, n¯ 6, décembre 1987.
Juventus, revue, 1956
Leduc, Violette (1955). Ravages. Paris : Gallimard.
Leduc, Violette (1966). Thérèse et Isabelle. Paris : Gallimard.
Leduc, Violette (1970). La folie en tête. Paris : Gallimard.
Des Lesbiennes du mouvement de libération des femmes et du front homosexuel d’action révolutionnaire (1971). « Lesbienne, la bourgeoisie te fait ta fête, désormais faisons la nôtre », Tract reproduit dans le Bulletin des Archives, recherches et cultures lesbiennes, n¯ 6, décembre 1987.
Louvier, Nicole (1954). Qui qu’en grogne. Paris : La Table ronde
Louvier, Nicole (1955). L’heure des jeux. Paris : La Table Ronde.
Louvier, Nicole (1967). Les dialogues de la nuit blanche. Paris : La jeune Parque
Evelyne Mahyère (1958). Je jure de m’éblouir. Paris : Buchet-Chastel
Mallet-Joris, Francoise (1951). Le rempart des Béguines. Paris : Julliard.
Marigny, Simone (1954). Présence. Paris : Julliard.
Monesi, Irene (1957). Althia. Paris : Seuil
Monesi, Irene (1968). Une tragédie superflue. Paris : Mercure de France.
Pastre, Geneviève (1980). De l’amour lesbien. Paris : Pierre Horay.
Querlin, Maryse (1932). Femmes sans hommes ; choses vues. Paris : Les Editions de France.
Rochefort, Christiane (1963). Les Stances à Sophie. Paris : Grasset.
Rochefort, Christiane (1979). « The privilege of consciousness », in : G.Stambolian and E.Marks (eds), Homosexualities and french literature. London : Cornell University Press, pp. 101-113
Wittig, Monique (1964). L’Opoponax. Paris : Editions de Minuit

 


Etudes (histoire, théorie)

 

Benstock, Shari (1987). Femmes de la Rive gauche, 1900-1940. Paris : Editions des femmes
Bonnet, Marie-Jo (1981). Un choix sans équivoque. Paris : Denoel-Gonthier. Réédition (1995) : Les relations amoureuses entre femmes. Paris : Odile Jacob
Chamberland, Line (1996). Mémoires lesbiennes. Montréal : Les éditions du remue-ménage.
Faderman, Lilian (1981). Surpassing the love of men. London : Jonction Books.
Foucault, Michel (1976). La volonté de savoir, Histoire de la sexualité, vol. I. Paris : Gallimard.
Goffman, Erving (1975). Stigmate. Paris : Editions de Minuit, 1975.
Guillaumin, Colette (1992) : Sexe, race et Pratique du pouvoir. Paris : Côté-femmes éditions.
Lesselier, Claudie (1987). « ‘Pourquoi une femme avec une femme ?’ Ecrire l’amour lesbien, 1945-1968 », Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, vol.18, mars 1987.
Lesselier, Claudie (1993). « Silenced resistances and conflictual identities », in : Mendes-leité R. et de Busscher P.O. (eds.), Gay studies from the french cultures, New York : The Haworth Press.
Lhomond, Brigitte (1993). « Between Man and Woman : the character of the Lesbian » in : Mendes-leité R. et de Busscher P.O. (eds.), Gay studies from the french cultures, New York : The Haworth Press.
Mossuz-Lavau, Janine (1991). Les lois de l’amour. Les politiques de la sexualité en France 1950-1990. Paris : Payot
Wittig, Monique (1980). « La pensée straight », Questions Féministes, n¯7, février 1980.
Wittig, Monique (1980). « On ne nait pas femme », Questions Féministes, n¯ 8, mai 1980.

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2 Réponses to “Formes de résistances et d’expression lesbiennes dans les années cinquante et soixante en France”


  1. @joan

    Merci…


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