La mâle assurance de l’ordre social par Nicole lapierre : George L. Mosse analyse l’évolution de l’un des plus résistants stéréotypes de l’ère moderne : la virilité

15/04/2011

Article publié sur ce blog le 26 novembre 2007

La mâle assurance de l’ordre social

par Nicole Lapierre sur http://www.europrofem.org/start_fr.htm

George L. Mosse analyse l’évolution de l’un des plus résistants stéréotypes de l’ère moderne : la virilité

Prédominance trop aveuglante ? La masculinité n’a guère fait l’objet d’études historiques ou anthropologiques systématiques. Comme le déplore Françoise Héritier : « Il va tellement de soi que c’est le référent ultime qu’il est inutile d’en parler. » (1) Ignorance ou négligence ? Hormis un livre écrit avec H. G. Koenigsberger sur L’Europe au XVIe siècle paru en 1970 (2) et désormais épuisé, aucun autre ouvrage de l’historien américain George L. Mosse n’a été publié en français. Or son dernier livre, qui nous arrive traduit avec une célérité à laquelle on n’est peu accoutumé, grâce à l’initiative d’un petit éditeur entreprenant, traite justement de la construction et de l’évolution du stéréotype masculin dans l’histoire occidentale moderne.

Mosse a été confronté à la promotion symbolique et à l’instrumentation politique de la virilité dans l’Allemagne des années 30 et, par la suite, au fil de son oeuvre, il a souvent rencontré cette thématique. Né en 1918 à Berlin, dans une famille très connue d’éditeurs appartenant à la grande bourgeoisie juive, chassé par le nazisme en 1937, parti aux Etats-Unis après des études à Cambridge, il a consacré l’essentiel de sa carrière d’universitaire et de chercheur à l’histoire culturelle du nationalisme européen. Profondément marqué, comme bien d’autres intellectuels judéo-allemands devenus américains, par la montée du fascisme dont il a été le témoin, il n’a cessé, de livre en livre, d’en analyser les racines historiques et les mécanismes idéologiques. Dans ses diverses études sur les représentations du racisme et de l’antisémitisme, sur la symbolique politique des mouvements de masse en Allemagne, sur la figure du guerrier patriote dans la mémoire de la Grande Guerre, ou encore sur l’articulation de l’ordre nationaliste et de la normativité sexuelle (3), le stéréotype masculin réapparaît, insistant, mais en arrière-plan. Changeant de focale, Mosse met donc cette fois l’image du mâle occidental au centre de la scène sociale.

Au risque d’user d’un vocabulaire connoté de masculinité, on est tenté de dire que l’entreprise de cet honorable professeur émérite à l’Université du Wisconsin et à l’Université hébraïque de Jérusalem, codirecteur avec Walter Laqueur du Journal of Contemporary History, ne manque ni de bravoure ni de vigueur. Elle s’attaque résolument à « l’un des symboles les plus fondamentaux et les plus durables de la vie moderne ». Car l’idéal masculin, certes particulièrement exalté dans le nationalisme ou le fascisme, se déploie bien au-delà de ces idéologies réputées « viriles ». Il résiste aux mutations structurelles de la modernité, transcende les systèmes politiques, et on le retrouve, diversement accentué, en « l’homme bolchévique » comme dans les valeurs et les normes de la société bourgeoise.

C’est d’ailleurs cette dernière qui promeut le stéréotype masculin à la fin du XVIIIe siècle. Contre les modèles aristocratiques de l’honneur et des règles chevaleresques fondés sur le lignage, la bourgeoisie, dans son essor, génère alors une figure de l’homme de bien, non plus bien né mais solidement constitué, doté de vertus courage, tempérance et sens de la justice manifestes dans sa prestance. L’image a de l’importance en cette ère nouvelle qui accorde une part prépondérante au visuel.

L’Allemand Johan Joachim Winckelman, archéologue et historien d’art, célèbre la « noble simplicité et la sereine grandeur » de la statuaire grecque, tandis que le Suisse Johann Kaspar Lavater, dans son Essai sur la physiognomonie, cherche dans les lignes du visage les traits du caractère.

Pour l’art comme pour les sciences, corps et esprit sont liés et culminent dans une beauté masculine magnifiée. Cet idéal esthétique et moral de la virilité, associé à la respectabilité bourgeoise, rayonne durablement. Au début du XIXe siècle, il répond aux besoins profonds d’une société en pleine mutation, où l’ordre doit être assuré et l’énergie canalisée.

Encore faut-il que les images prennent chair et que les hommes deviennent conformes au modèle. D’où le rôle donné à la culture physique, conçue comme formation corporelle et spirituelle : l’Angleterre met en place un système éducatif donnant une large part à l’athlétisme et au sport d’équipe, la France et l’Allemagne développent la gymnastique dans l’instruction scolaire et militaire et la généralisation de la conscription donne à la virilité l’arme et l’aura du soldat. A travers de nombreux exemples européens, Mosse montre comment l’école, l’armée, les confréries étudiantes et les organisations ouvrières favorisent la diffusion d’un stéréotype qui grandit en même temps que les consciences nationales et donne à chacune son incarnation particulière.

Stéréotype conforté, évidemment, par la comparaison avec une féminité caractérisée par la faiblesse et l’inaptitude à gouverner les sentiments, mais fortifié également dans l’opposition à des « contretypes » : parias nerveux et agités, homosexuels et juifs notamment, dont les effrayantes figures fantasmatiques trahissent tous les désordres de la perversité et du vice. Mosse rappelle combien la période dite « fin de siècle », des années 1870 à la Grande Guerre, voit se renforcer à la fois l’idéal masculin et son envers. Les « ennemis de la virilité normative » attaquent de toutes parts, les femmes cherchent à quitter leur place assignée, l’homosexualité gagne en visibilité, alors qu’en même temps l’agitation ouvrière menace, le dépeuplement fait peur et les maladies (syphilis, turberculose et hystérie) obsèdent. Plus que jamais, il faut « durcir la division entre sains et malades, citoyens respectables et réprouvés », dénoncer la décadence, médicaliser la déviance et défendre la mâle assurance de l’ordre social.

La critique cependant s’aiguise, profilant un autre idéal : l’humanité nouvelle imaginée par le socialiste autrichien Max Adler en 1923 est libre, raisonnable et bonne, dénuée de bellicisme et fondée sur l’égalité entre femmes et hommes. Mais cela reste un horizon lointain et les partis socialistes se bornent à « adoucir les contours de la virilité traditionnelle », qui, y compris dans leurs rangs, se perpétue solidement. Quant au jeune Etat bolchévique, il rompt avec la morale ancienne, décriminalise l’homosexualité, dépénalise l’avortement, admet le concubinage et garantit l’égalité entre les sexes, mais il conserve, sous les traits du travailleur, une masculinité énergique et disciplinée qui n’est pas sans ressemblance avec le vieux modèle. Et c’est finalement ce dernier qui finit par l’emporter dans l’URSS stalinienne.

Le national-socialisme a « démontré les effrayantes possibilités de la virilité moderne », portée à l’extrême. Le communisme a échoué à inventer un homme nouveau. Reste à savoir si le « mâle bourgeois » a encore de beaux jours devant lui. En fin de parcours, Mosse s’interroge sur le devenir d’un modèle défié comme jamais par le mouvement des femmes, l’évolution des moeurs, la diffusion d’une culture juvénile et les revendications des homosexuels. Sa conclusion est prévisible : si l’érosion de l’idéal masculin est un phénomène sans précédent, la force du stéréotype et son rôle structurant ne sont pas défaits pour autant. Bref, « la question n’est pas de savoir si la virilité sera renversée, mais jusqu’où elle pliera ».

NICOLE LAPIERRE

L’IMAGE DE L’HOMME

L’invention de la virilité moderne de George L. Mosse.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michèle Hechter, éd. Abbeville (6, rue Casimir-Delavigne, 75006 Paris) 215 p., 139 F.

(1) Masculin/féminin. La Pensée de la différence (Odile Jacob, 1996, p. 303).

(2) Ed. Sirey.

(3) The Nationalization of the Masses : Political Symbolism and Mass movements in Germany, from the Napoleonic Wars through the Third Reich (Howard Fertig, 1975). Toward the Final Solution : a History of European Racism (Howard Fertig, 1977). Masses and Man : Nationalist and Fascist Perceptions of Reality (Howard Fertig, 1980). Nationalism and Sexuality. Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe (Howard Fertig, 1985). Fallen Soldiers, Shaping the Memory of the World Wars (Oxford University Press, 1990). Ceci n’est qu’une bibliographie indicative, parmi une vingtaine de livres.

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Une Réponse to “La mâle assurance de l’ordre social par Nicole lapierre : George L. Mosse analyse l’évolution de l’un des plus résistants stéréotypes de l’ère moderne : la virilité”

  1. Héloïse Says:

    Finalement, on s’en rend compte avec amertume, la virilité (et le machisme qui en découle) est une constante peu importe l’idéologie politique. Ce sont juste les moyens de l’exprimer qui varient.

    Texte très intéressant qui donne envie de lire l’ouvrage. J’aime particulièrement ce passage parce qu’on tend à minimiser encore la formidable révolution (et ses répercussions) du mouvement des femmes:

    « En fin de parcours, Mosse s’interroge sur le devenir d’un modèle défié comme jamais par le mouvement des femmes, l’évolution des moeurs, la diffusion d’une culture juvénile et les revendications des homosexuels. »


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