Prostitution : les limites du consentement

23/04/2011

par Rhéa Jean,  doctorante en philosophie

Sur Sisyphe

« Un discours courant visant à légitimer la prostitution tend à considérer celle-ci comme un droit à la liberté de ses actes et un exemple de la pluralité des conceptions du bien. Mais peut-on analyser la prostitution comme un simple consentement à un contrat établi, comme c’est souvent le cas dans les sociétés libérales, et faire abstraction des rapports de domination symbolique sur lesquels elle se base ? De plus, n’est-il pas dangereux de fermer les yeux sur la dimension affective et spontanée de la sexualité, la rendant si impropre à un « contrat » ?

La notion de consentement est souvent invoquée lorsque l’on aborde le phénomène de la prostitution et que l’on cherche à le défendre. La prostitution serait un phénomène socialement acceptable dans la mesure où, dit-on, les personnes s’y adonnant seraient consentantes. L’on pourrait donc ainsi faire une distinction très nette entre la prostitution dite forcée et la prostitution dite libre. Dans la prostitution dite forcée, la personne ne consentirait pas aux rapports sexuels qu’on lui demande car elle serait sous l’influence d’individus cherchant à la tromper, la menacer et l’exploiter. La prostitution serait dite forcée également dans les cas impliquant des mineurs : on juge alors que le consentement n’est pas valide en raison de l’âge de l’individu. À l’inverse, dans la prostitution dite libre, les rapports sexuels rémunérés se feraient « entre adultes consentants », la personne prostituée s’exécuterait alors de son plein gré et considèrerait ce qu’elle fait comme un travail.

Ces deux conceptions de la prostitution sont commodes pour le philosophe ou le citoyen qui cherche à départager les relations sexuelles non problématiques des relations sexuelles exploitantes en se basant sur la rationalité et la notion de contrat. En effet, la question devient alors : la personne a-t-elle accepté les termes du « contrat sexuel » ou non ? Ou alors : est-elle dans une situation qui la force à accepter un rapport sexuel ou non ? Si ces deux questions peuvent sembler au départ simples, nous croyons pourtant qu’une analyse philosophique de la notion de consentement, des conditions politiques dans lesquelles il s’obtient et de la validité d’un contrat dans le domaine de la sexualité peuvent remettre sérieusement en question la distinction simple que l’on peut faire entre une prostitution libre et une prostitution forcée. « 

(…)


« On pourrait alors leur poser la question suivante : Qu’est-ce qui est le plus brimant au niveau de la sexualité d’un individu ? Est-ce le fait d’être empêché de vivre un acte sexuel désiré ou le fait de se voir imposer un acte sexuel ? Si l’on répond que la personne qui est empêchée de vivre un acte sexuel désiré est davantage brimée que celle qui se voit imposer un acte sexuel, on pourrait alors légitimer le viol. L’on nous dira alors que la personne prostituée, à l’inverse de la personne violée, est consentante. Mais comment procède le consentement dans la prostitution et doit-on y accorder de la valeur ? L’anthropologue Nicole-Claude Mathieu s’est penchée sur cette notion de consentement dans son célèbre article au titre judicieux : « Quand céder n’est pas consentir ». Elle y explique comment les groupes sociaux vivant une domination sont amenés à « consentir » à des actes non voulus. Selon l’auteure, les femmes sont traditionnellement amenées à « consentir » aux demandes des hommes à cause des pressions sociales, de la domination symbolique et de leur situation économique souvent moindre. En fait, l’auteure refuse même cette notion de consentement et parle plutôt de collaboration de la part des femmes à leur propre oppression. Selon elle, le terme « consentement » est un terme évoqué par les hommes (ou les groupes sociaux dominants) pour se déculpabiliser d’un geste oppressant envers les femmes (ou les groupes sociaux dominés) : « Ainsi, avec le terme consentement, d’une part la responsabilité de l’oppresseur est annulée, d’autre part la conscience de l’opprimé(e) est promue au rang de conscience libre. La « bonne » conscience devient le fait de tous. Et pourtant, parler de consentement à la domination rejette de fait, une fois de plus, la culpabilité sur l’opprimé(e) ».

Pour la philosophe Michela Marzano, le recours systématique à la notion de consentement est propre aux sociétés libérales qui ne cherchent pas à donner une définition unique du bien et qui conçoivent les rapports humains, y compris sexuels, comme des contrats. Cette notion de contrat dans le domaine de la sexualité – qui avait déjà, auparavant, été critiquée par Carole Pateman (4) – est dangereuse, car elle permet une manipulation des plus vulnérables. Le terme consentement sert, en effet, à justifier des situations d’exploitation : « Faire du consentement le seul critère capable de départager le légitime et l’illégitime au nom du respect des libertés fondamentales de l’être humain amène à vider de leur sens les droits de l’homme. Après avoir été valorisé comme un moyen de défense contre le pouvoir des plus forts et avoir été considéré comme l’expression de l’autonomie personnelle, le consentement se transforme en un moyen d’oppression servant à justifier des attitudes violentes et possessives qui tirent parti des fragilités et des failles des êtres humains ». (5) Selon la philosophe, on ne peut se contenter simplement de la notion de consentement lorsque l’on aborde des cas de sexualités non réciproques, comme c’est le cas de la prostitution. On ne peut nier le contexte social et politique (patriarcal ou androcentré) qui la maintient, ni la dimension inégalitaire du contrat sexuel entre la personne qui paye et la personne qui est rémunérée, ni sa dimension imprévisible. En effet, lorsque la personne prostituée consent aux demandes de son client, elle ne peut en rien prévoir la façon dont l’exécution du contrat va s’effectuer. Quels gestes seront commis ? Quelles paroles seront émises ? Comment se sentira-t-elle au moment de l’acte ? Quelles émotions seront suscitées ? En fait, la sexualité peut difficilement être conçue comme un contrat à cause de sa dimension affective et, surtout, à cause de son caractère spontané (j’y reviendrai).

Si Marzano et Mathieu rejettent la notion de consentement, ce n’est cependant pas tout à fait le cas de la philosophe Geneviève Fraisse, même si sa position demeure semblable à celle de Marzano concernant la prostitution. En fait, Fraisse, au lieu d’affirmer qu’il n’y a pas de consentement en situation d’exploitation, s’emploie plutôt à démontrer que le terme « consentement » n’est pas aussi positif qu’on le perçoit (y compris chez les féministes qui le rejettent précisément parce qu’il apparaît positif). Le consentement n’est pas un choix, mais bien une réponse à autrui. Cette réponse s’effectue en vertu des alternatives offertes à la personne. Le consentement ne serait pas nécessairement rationnel ou réfléchi et ne serait pas non plus une preuve éminente de la liberté du sujet : il serait dans le flou, quelque part entre la volonté et la soumission. Pour ces raisons, on ne peut le considérer comme un geste politique : «  ?… ? je vois au moins trois raisons de ne pas donner à l’argument du consentement une place publique, un rôle historique. La première tient à la part du corps dans le consentement, ce mélange complexe d’expression physique et de parole. La seconde relève de la possibilité de l’histoire, de la grande histoire humaine, offerte ou non, par cet argument. La troisième renvoie au problème délicat de la frontière dans la pratique sexuelle, dans nos sexualités ». « 

(…)

Source et article complet ici

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Une Réponse to “Prostitution : les limites du consentement”

  1. Euterpe Says:

    Ah ben voilà une très nécessaire mise au point sur la notion de consentement. A divulger largement !


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