Un drame burlesque qui révèle l’ampleur du sexisme antiparitaire

22/06/2012

Un drame burlesque qui révèle l’ampleur du sexisme antiparitaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Eric Fassin

Sur http://www.lemonde.fr/idees

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le scandale déclenché le 12 juin par le fameux tweet de Valérie Trierweiler, où est le problème ? Certes, nul ne peut plus l’ignorer : au moment où François Hollande rendait public son soutien à Ségolène Royal, arrivée en tête à La Rochelle au premier tour des législatives, Valérie Trierweiler s’est engagée en faveur d’Olivier Falorni, dissident socialiste qui allait l’emporter au second.

Depuis, chacun s’accorde à dénoncer la confusion entre vie publique et sphère privée dont le candidat « normal » prétendait nous délivrer : c’est d’abord le nouveau président qui, pour le seul bénéfice de la mère de ses enfants, a fait une entorse à la règle qu’il s’était fixée de ne pas intervenir dans les élections ; en retour, passions publiques et privées se sont mêlées dans la communication de la journaliste de Paris Match.

Celle que François Hollande a qualifiée de « femme de sa vie » semble en effet mettre en scène sa rivalité avec la femme politique qui a accompagné le futur président pendant plus de trente ans. N’est-ce pas un soap opera que nous impose Valérie Trierweiler ? Du coup, c’est le monde à l’envers : on se surprend à apprécier l’analyse du député UMP Eric Ciotti, pour qui « le vaudeville est entré à l’Elysée« , l’humour de Nadine Morano, quand elle ironise sur Twitter : « Vous regretterez Carla« , et la lucidité de Marine Le Pen, lorsqu’elle dénonce un « sarkozysme de gauche« …

Encore vaut-il la peine d’expliciter en quoi une telle confusion nous paraît si scandaleuse. En réalité, le problème n’est pas la « désacralisation » de la fonction, sauf à nous croire en monarchie. François Hollande n’avait-il pas été élu pour une présidence « normale », « à la scandinave » ? Le problème, ce n’est pas tant le mauvais goût d’un tel éclat, avec son mélange des genres ; ce n’est pas seulement la jouissance un peu honteuse que suscite en nous pareil spectacle, au point d’en redemander.

Le problème, c’est d’abord le sexisme auquel nous encourage ce drame burlesque. On songe à la « querelle de dentelles » dont se gausse l’avocat et député FN Gilbert Collard, ou à l’éditorialiste du Point qui s’emporte : « Que Hollande fasse taire sa femme ! » Les « Guignols de l’info » ont d’emblée donné le ton de la misogynie : une « guerre des Miss » avec crêpage de chignon (« Il faudrait que François tienne sa bourgeoise ! »), sous le regard d’un mâle réduit à une molle impuissance (« président normal, on ne sait pas encore, mais ce qui est sûr, c’est que c’est un mari normal ! »). Ainsi, l’affaire nous invite à rire d’un best of du sexisme ordinaire. Il est vrai qu’il n’est pas si facile d’échapper au piège : à l’inverse, Najat Vallaud-Belkacem nous explique sérieusement que Valérie Trierweiler s’affirmerait par son geste comme « une femme libre et moderne » ! Reste à espérer qu’une telle analyse ne nourrisse pas l’action de la nouvelle ministre des droits des femmes…

Ce sexisme d’humeur et d’humour ne doit pas en cacher un autre, qui ne se réduit pas aux « tyrannies de l’intimité » : la victoire d’Olivier Falorni est une défaite de la parité. Le PS avait réservé cette circonscription à une femme : aujourd’hui, quand un sortant laisse la place, ce ne saurait être à un autre homme. Paradoxalement, pour Olivier Falorni, le « parachutage » de Mme Royal, présidente de la région, aura donc été, non un obstacle, mais une opportunité : au départ, il aurait dû être le suppléant d’une autre femme, Patricia Friou ; à l’arrivée, celle-ci devient sa suppléante – elle a disparu de l’image !

En jugeant que l’adversaire de Ségolène Royal « n’a pas démérité« , Valérie Trierweiler ne s’est pourtant pas contentée de reprendre à son compte la rhétorique du mérite, traditionnellement opposée à la parité. Elle a en même temps légitimé l' »engagement désintéressé » d’un homme de gauche élu grâce au soutien actif de la droite. D’ailleurs, l’UMP ne semble guère s’être souciée de sa propre candidate, Sally Chadjaa, une fille d’ouvrier algérien non moins méritante, qui a riposté en refusant de rallier son rival au second tour.

Mais, si Olivier Falorni a su mobiliser les électeurs de droite et d’extrême droite contre Mme Royal, n’est-ce pas aussi qu’il opposait son enracinement local au déracinement supposé du parachutage, soit une forme de « préférence locale » dans la représentation nationale ? Ici, la comparaison avec Eric Besson prend un sens politique : lui aussi, Olivier Falorni, incarne « l’homme blanc en colère« , dont une femme empêcherait de reconnaître le considérable mérite. Le sexisme antiparitaire n’est donc pas apolitique.

 

 

 

Eric Fassin est l’auteur de « Démocratie précaire » (La Découverte, 312 pa. 21 euros) et « Le sexe politique (éd. EHESS, 2009).

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4 Réponses to “Un drame burlesque qui révèle l’ampleur du sexisme antiparitaire”

  1. Alexandra Says:

    pourquoi faire de l’audience à ce backlashiste de Fassin ? on l’entend pas déjà assez ? réquisitionner toutes nos luttes contre les violences sexuelles (renommées par lui « démocratie sexuelle », monde magique où du moment que ça se négocie, ben c’est plus de la violence !) , inviter aux troubles dans le genre quand nous avons de toute urgence besoin de grand troubles dans les rues ? !
    nb … le travail domestique, il le laisse à ses amis Kaufmann & Singly … le partage du gâteau des études genre par les gollecks… bis repetita.


  2. Alexandra,

    Je souscris évidemment totalement à votre commentaire sur le cas Fassin et puis ça :
    « inviter aux troubles dans le genre quand nous avons de toute urgence besoin de grand troubles dans les rues ? ! »
    j’adore!

    Juste, si comme vous ou avec vous j’aurais beaucoup à redire sur les positions défendues par cet apôtre du postmodernisme avec toutes les postures et impostures que cela implique, j’avais envie de relayer son analyse en ce qui concerne S Royal, elles sont rares et c’est bien le seul avec Cathy Bernheim à proposer une lecture féministe de la situation.

    C’est l’unique raison, vous ne lirez pas d’autres publications de Fassin sur ce blog

  3. supo Says:

    « renommées par lui “démocratie sexuelle”, monde magique où du moment que ça se négocie, ben c’est plus de la violence ! »

    pfff, que vous n’aimiez pas ce type parce qu’il est hyper présent partout (mais à ce propos demandez aux autres chercheuses pourquoi nombre d’entre elles refusent les sollicitations médiatiques…) , parce qu’il est un mec et donc structurellement favorisé par rapport aux femmes, c’est bien sûr compréhensible. Mais de là à caricaturer l’idée de « démocratie sexuelle », ça s’appelle de la mauvaise foi, et je ne vois pas en quoi ça aide la lutte féministe. Cette idée n’a justement rien à voir avec le féminisme, mais parle du discours hypocritement féministe des Etats européens, dans le but de durcir leur politique d’immigration (en gros, « le sexisme = les immigrés, donc qu’ils n’entrent pas chez nous », en prenant le soin de ne pas critiquer le sexisme bien national). Où avez-vous lu que si « ça » (de quoi parlez vous ?) « se négocie, ce n’est plus de la violence » ?

    Expliquez en quoi en caricaturant quelqu’un de criticable, vous montrez que vous avez raison de le critiquer ?

    au final, merci à l’auteure du blog d’avoir mis en ligne ce très bon texte, qui rappelle qu’avec le PS, la révolution féministe est loin d’être gagnée…


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