Naomi Wolf : J’accuse

06/08/2012

Naomi Wolf : J’accuse

 

 

 

par Hypathie

 

Sur   http://hypathie.blogspot.fr

Un excellent article des Nouvelles news « Wikileaks et le viol devient grave » ICI  fait état de la façon dont le fondateur de Wikileaks, Julian Assange a été emprisonné au secret sur des allégations de « sexe par surprise » par une jeune femme, partenaire sexuelle ; cet article réfère à un billet de Naomi Wolf publié sur le site du Huffington Post. Naomi Wolf est une militante des droits des femmes et elle travaille nationalement aux USA et internationalement auprès de femmes victimes de viols.
Je vous propose ci-dessous une traduction de son article paru sur le blog du Huffington Post. Nous ne savons rien de Julian Assange (Robin des Bois de l’information ou hacker malfaisant) et pas grand chose de son site Wikileaks , Objet internet d’Information Non Identifié ; l’avenir nous dira si son projet tient la route et bouleverse l’information. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il gêne le gouvernement des États-Unis et qu’il a été emprisonné sans liberté conditionnelle pour un motif d’agression sexuelle, fait totalement inhabituel de la part d’un état.

Voici donc l’article de Naomi Wolf traduit en français :

« J’accuse : la Suède, la Grande Bretagne et Interpol insultent les victimes de viols du monde entier.
Comment est-ce que je sais que le traitement qu’Interpol, la Grande Bretagne et la Suède infligent à Julian Assange est une forme de théâtre ? Parce que je sais ce qu’il advient des plaintes contre des hommes pour viol : elles n’embarrassent ni n’impliquent jamais ces puissants gouvernements. Le fondateur de Wikileaks Julian Assange est maintenu à l’isolement dans la Prison de Wandsworth (l’article a été écrit le 13/12/10 -c’est moi qui note) en attente d’interrogatoire pour accusation d’agression sexuelle. Des tas de gens ont une opinion sur ces accusations. Mais je commence à croire que seuls ceux d’entre nous qui ont passé des années de travail avec les survivantes de viols et d’agressions sexuelles du monde entier comprennent quelle comédie se joue contre celles qui ont vécu la façon dont les crimes sexuels sont ordinairement traités – et quelle profonde et nauséeuse insulte cette situation implique pour ces survivantes des crimes sexuels.

Voici ce que je veux dire : les hommes ne sont jamais traités comme Julian Assange a été traité quand ils ont commis des crimes sexuels. J’ai commencé à travailler comme conseillère dans les centres de victimes d’agression sexuelles en Grande Bretagne vers l’âge de 25 ans. J’ai aussi travaillé comme conseillère dans un refuge pour femmes battues aux États-Unis, où la violence sexuelle était souvent une forme de maltraitance. J’ai depuis passé deux décennies à voyager dans le monde entier à interviewer des survivantes d’agressions sexuelles, leurs défenseurs et ce, dans des pays comme la Sierra Leone, le Maroc, la Norvège et la Hollande, Israël, la Jordanie et les Territoires occupés, la Bosnie, la Croatie, l’Angleterre, l’Irlande et les États-Unis.

Je vous dis ceci en qualité de témoin de première main : des dizaines de milliers de jeunes filles kidnappées sous la menace d’une arme et détenues comme esclaves sexuelles en Sierra Leone pendant la guerre civile. Elles étaient attachées à des arbres et à des piquets et violées par des douzaines de soldats en même temps. Plusieurs d’entre elles avaient seulement 12 ou 13 ans. Leurs violeurs sont libres.
J’ai rencontré une jeune fille de 15 ans qui a risqué sa vie en échappant à son geôlier au milieu de la nuit en prenant son bébé résultat de viols par des centaines d’hommes. Elle a marché du Liberia jusqu’à un camp de réfugiés en Sierra Leone, pieds nus et saignant, vivant de racines dans le bush. Son violeur dont elle connait le nom est libre.

Des enquêtes ont été menées sur des généraux à propos de ces agressions sur une génération de filles dans ce pays. Leurs noms sont connus : ils sont libres. En Sierra Leone et au Congo, les violeurs utilisaient des objets pointus ou contondants pour pénétrer le vagin de leurs victimes. Il en résulte des blessures vaginales appelées fistules, les travailleurs de santé en attestent, mais les soins sont souvent indisponibles. Les femmes qui ont été violées de cette façon souffrent d’infections laissant échapper des odeurs et qui pourraient être traitées avec des antibiotiques peu coûteux. A cause de leurs blessures, elles sont souvent éloignées de leurs communautés et rejetées par leurs maris. Leurs violeurs sont libres.

Des femmes et des filles sont kidnappées, droguées et nourrissent le trafic de femmes par dizaines de milliers pour nourrir l’industrie du sexe en Thaïlande et en Europe de l’Est. Elles sont détenues par des proxénètes. Si vous interviewez les femmes qui passent leur vie à les sauver et les réhabituer à la vie normale, elles attestent que les kidnappeurs et les violeurs de ces femmes sont bien connus des autorités locales et nationales, mais que ces hommes ne sont jamais mis en accusation.
Ces violeurs sont libres.

Pendant le conflit Bosniaque, le viol a été utilisé comme arme de guerre. Des femmes emprisonnées dans des baraques étaient utilisées pour cela, violées pendant des semaines sous la menace d’une arme à feu. Elles ne pouvaient pas s’échapper. Après le conflit, des jugements minimalistes ont résulté en sentences « tapes sur le poignet » pour une minorité de violeurs. La vaste majorité des agresseurs, dont les noms sont connus, n’ont pas été jugés. Les militaires qui ont toléré ces agressions et dont les noms sont connus sont libres.

Des femmes qui témoignent avoir été violées en Arabie Saoudite, en Syrie ou au Maroc, sont menacées d’emprisonnement et de coups, d’être abandonnées par leurs familles. Leurs violeurs ne sont jamais condamnés et sont libres. Des femmes qui témoignent de viols en Inde et au Pakistan ont été victimes de meurtres d’honneur et d’attaques à l’acide. Leurs agresseurs ne sont jamais arrêtés ni condamnés, ils sont libres. Le cas très connu d’un play-boy bien-né, accusé de viol avec violence par une domestique qui voulait témoigner contre lui a résulté en l’étouffement de l’affaire par les plus hauts gradés de la police : il est libre.

Qu’en est-il de cas typiques plus proches de chez nous ? Dans les pays de l’Ouest comme la Grande Bretagne et la Suède qui se sont unies pour détenir Assange sans caution, si vous interrogez des femmes travaillant dans les centres pour victimes de viols, vous allez entendre ceci : c’est désespérément difficile d’obtenir une condamnation pour crime sexuel ou même un procès sérieux. Ces travailleuses de refuges pour femmes violées vous diront qu’elles ont des quantités de femmes violées pendant des années par des pères ou des beaux-pères qui ne peuvent obtenir justice. Les femmes violées en réunion par de jeunes hommes sous l’emprise de l’alcool et jetées sur des banquettes arrières de voiture, abandonnées après un viol collectif ne peuvent obtenir justice. Les femmes violées par quelqu’un de connaissance ne peuvent obtenir de procès.

Aux États Unis, j’ai entendu parler de douzaines de jeunes femmes droguées et violées dans des Universités à travers le pays. Il y a presque inévitablement un black out par l’université -garanti si les assaillants sont des athlètes connus ou influents sur le campus- leurs violeurs sont libres. S’il y a enquête de police, cela va rarement plus loin. S’agit-il d’un viol lors d’un rendez-vous avec un ami ? Oubliez. Si la femme a bu ou a eu des relations sexuelles consentantes préalables avec son agresseur, ou s’il y a la moindre ambiguïté sur la question du consentement, il n’y aura presque jamais d’investigation sérieuse.

Si quelque (rare) femme de la classe moyenne se plaint de viol par un étranger -ceux-ci sont les rares cas sur lesquels l’état enquête- et est traitée sérieusement par le système judiciaire, elle va néanmoins être confrontée aux inévitables ennuis de toute enquête, sans parler de la condamnation : soit on « manquera de témoins », il y aura des problèmes de preuves ou alors il y aura discussion sur la réalité de l’attaque. Si, encore plus rare, un homme est réellement accusé il aura inévitablement une sentence minimale, insultante par sa banalité, parce que « personne ne veut ruiner la vie » de l’homme souvent jeune et qui a « commis une erreur ». (Quelques exceptions tendent à montrer une disparité raciale – les hommes noirs sont plus facilement condamnés pour attaques contre des femmes à plus haut statut social, qu’ils ne connaissent pas).

En d’autres termes : jamais en 23 ans de rapports et de support aux victimes d’agressions sexuelles autour du monde je n’ai entendu parler du cas d’un homme recherché par deux nations et retenu au secret sans caution avant d’être interrogé pour aucune allégation de viol, même le plus brutal et facile à prouver. En cas d’ambiguïté et de complexité de la plainte de la victime -rapport sexuel commencé consensuellement qui devient non consensuel autour du port d’un préservatif, s’il vous plaît trouvez-moi n’importe où dans le monde un autre homme en prison aujourd’hui, incriminé de la même manière.

Naturellement « non, veut dire non », même après un consentement, que vous soyez homme ou femme ; et naturellement les préservatifs doivent être utilisés selon les termes de l’accord. Et comme ajouterait mon enfant de 15 ans, évidemment imbécile !

Mais pour les dizaines de millions de femmes enlevées et violées, violées sous la menace d’une arme à feu, violées avec des objets tranchants, battues et violées, violées enfants, violées par des familiers, qui attendent toujours le moindre signe de la justice, la hautement improbable et inhabituelle réaction de la Suède et de la Grande Bretagne à cette situation est une claque en plein visage ! Elle semble envoyer aux femmes anglaises et suédoises le message que si elles veulent que quelqu’un prenne au sérieux le crime sexuel, il vaut mieux qu’elles soient sûres que l’homme qu’elles accusent de méfait soit aussi celui qui a mis dans l’embarras le plus puissant gouvernement sur terre.

Détenir Assange en prison sans caution jusqu’à son interrogatoire, par tous moyens, c’est comme si nous étions soudain dans l’épiphanie d’un monde féministe au sujet des crimes sexuels : si Interpol, la Grande Bretagne et la Suède ne veulent pas être accusés de manipulation haineuse sur une épineuse question concernant les femmes pour des raisons cyniquement politiques, ils doivent emprisonner sur le champ les centaines de milliers d’hommes, en Grande Bretagne, Suède et dans le monde entier, hommes accusés dans des termes moins ambigus de plus grossières formes d’agression.

Toute personne qui soutient les femmes qui ont été violées sait que par cette réponse grossièrement disproportionnée, la Grande Bretagne et la Suède certainement sous la pression des États-Unis, utilisent cyniquement la très sérieuse question du viol comme feuille de vigne pour couvrir une question mafieuse de collusion globale d’une chape de silence. Ce n’est pas l’État embrassant le féminisme, c’est l’Etat proxénète du féminisme. »

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4 Réponses to “Naomi Wolf : J’accuse”

  1. Hypathie Says:

    Merci pour les rétroliens. Ce texte qui ne se prononce pas sur le cas Assange car ce n’est pas son but, est important par le fait qu’il met en lumière le double standard avec lequel sont traités les agresseurs sexuels ou supposés tels. Quand ils ne dérangent pas les puissants ou quand ils disposent de ressources dont nous avons besoin pour nos économies (uranium, pétrole, terres…), ils peuvent continuer à couler des jours heureux à l’abri des tribunaux, voire à perpétrer leurs crimes monstrueux ; il en va autrement d’un mec sans doute arrogant mais qui surtout dérange les puissants USA, leur administration et leurs alliés.


  2. Merci pour ton intervention Hypathie mais aussi et surtout pour ce travail de traduction :-)

    Pour le reste tu as raison difficile de se prononcer sur Assange et cette affaire en particulier, mais la manipulation politique en revanche apparait assez évidente.

  3. Romane Says:

    Naomi Wolf ne se prononce pas sur le cas Assange? Même pas en filigrane? hum, c’est pas exactement mon ressenti ni ma compréhension à la lecture de son article. Le fait qu’elle déclare que les hommes accusés de viol ne sont jamais traités comme Julian Assange en dit déjà assez sur la manipulation politique de cette affaire. Et sa conclusion est sans concession. Imparable. Il me semble qu’elle dénonce l’instrumentalisation du viol en énumérant par l’illustration de multiples affaires de viol et leur différent cas de figure dans le monde où on laisse libres tous les violeurs. Elle dénonce ainsi l’hypocrisie pire le cynisme des UK/Suède/USA + sans oublier Interpol dont le but est de canaliser un journaliste qui révèle des informations dévastatrices pour ces pays, USA en 1er lieu, qui veulent empêcher la divulgation d’informations très compromettantes. L’affaire Assange implique outre le viol mais aussi le politique, le journalisme et les médias mais aussi le féminisme…

  4. Romane Says:

    Naomi Wolf a écrit d’autres articles sur l’affaire Assange, en voici deux:

    A press without principles – By Naomi Wolf

    http://www.chinadaily.com.cn/opinion/project/2011-02/09/content_11967863.htm

    Something Rotten in the State of Sweden: 8 Big Problems with the ‘Case’ Against Assange
    by Naomi Wolf – February 11, 2011

    http://markcrispinmiller.com/2011/02/eight-big-problems-with-the-case-against-assange-must-read-by-naomi-wolf/


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