Ma rencontre avec l’homme le plus recherché – l’Affaire Assange

29/08/2012

Ma rencontre avec l’homme le plus recherché – l’Affaire Assange

 

 

 

par Hélène Bergman

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduit par Romane et Hypathie

 

Publication à l’initiative de Romane

 

 

 

 

Après la campagne médiatique négative des journalistes suédois dont Assange a souffert, j’ai été agréablement surprise quand j’ai appris la nouvelle qu’Assange voulait me voir.

 

 

 
 

J’étais à Londres pour un sujet journalistique complètement différent, et j’ai saisi ma chance. Quand ma collègue anglaise a appris que j’allais rencontrer Assange, elle s’est renfrognée puis m’a sérieusement réprimandée : « Reste loin de lui. Ne t’asseois pas trop près ! Il voit les femmes uniquement comme des objets sexuels ! »
 

 
 

Je lui demandai si elle l’avait déjà rencontré.
 

 
 

« No-oon », répondit-elle, « mais j’ai lu et entendu tant de choses à son sujet ».
 

 
 

La dernière chose qu’elle m’a dite avant de nous séparer fut : « Sois prudente ! »
 

 
 

J’ai souri en pensant « Quels hommes ne voient pas les femmes comme objets sexuels et vice-versa ! »

 

(ndlr: réflexion, de mon point de vue, pour le moins  discutable)

 

 

 

Comme je sortais sous le soleil du mois de mars sur la route de Goswell à Londres, les paroles de la femme A., sur l’acte de détention de l’affaire Assange, résonnèrent en moi.
 

 
 

 

Quand elle dit : « Putain, j’étais si fière d’avoir l’homme le plus cool du monde dans mon lit et vivant dans mon appartement ».
 

 
 

A partir de là, tout a changé pour Assange.
 

 
 

De « l’homme le plus cool du monde », il est passé au statut d’homme internationalement recherché. Un homme qui a dû demander l’asile politique à l’ambassade d’Equateur à Londres de crainte d’être extradé de la Suède vers les Etats-Unis. Cependant, il n’a pas craint de répondre aux interrogations de la police qui le soupçonnait de crimes sexuels en Suède.
 

 
 

C’est l’homme chassé et enchaîné à un boulet que je m’apprête à rencontrer à Londres, avant qu’il ne cherche refuge à l’ambassade Sud-Américaine et qu’il ne reçoive la décision de la Haute Court de Londres de son extradition vers la Suède.
 

 
 

Il est l’homme dépeint par les médias comme un démon, un coureur de jupons, errant et arrogant.
 

 
 

Pourquoi ai-je accepté de le voir ? Parce que je suis convaincue que ce n’est pas vrai. Ma longue expérience de journaliste et de féministe, des hommes et collègues journalistes me dit que cette image est fausse.
 

 
 

Mais la seule façon d’en être sûre est de le voir, le regarder dans les yeux, lui parler, d’écouter ce qu’il a à dire. C’est là la manière sérieuse du travail de journaliste.
 
 
 

J’ai adhéré dès le début à l’idéologie de Wikileaks et à son fondateur, Julian Assange, une idéologie qui se range du côté des citoyens et qui dit la vérité aux puissants. C’était en accord avec l’idéologie féministe des origines et avec le travail de journaliste que j’ai accompli durant toutes ces années.
 

 
 

Simplement : donner la parole aux faibles. Dénoncer les puissants ! C’est le coeur même du  journalisme.
 

 
 

En plus, Julian Assange voit le monde du même point de vue féministe que moi.
 

 
 

Je l’ai vu et le voit comme un collègue. Un collègue qui en quelques années est devenu une personnalité mondiale, a reçu des récompenses pour ses réussites journalistiques, mais qui a aussi subi des épreuves et eu ses fardeaux à porter. Pas exclusivement bon, pas exclusivement mauvais. Un homme tout simplement.
 

 
 

J’étais prête dans mon hôtel modeste mais bien situé, non loin de Kings Cross quand je décidai d’aller me promener dans un petit parc en dehors de l’hôtel puisque je m’ennuyais dans ma chambre. Le parc était entouré d’une haute clôture en fer forgé noir, à l’intérieur des cerisiers japonais à fleurs roses en pleine floraison. Je me suis assise sur un banc sous le soleil en me demandant comment je rencontrerais Julian. Je supposai qu’il savait qui j’étais puisqu’il était d’accord pour me rencontrer.
 

 
 

Je décidai de jouer le rôle du journaliste protecteur même s’il n’y avait pas d’interview. Cela viendrait plus tard. C’était juste une première rencontre et Julian le savait aussi.
 

J’ai reçu le mail suivant :

 
 « Chère B,
 

Hélène peut-elle rencontrer Julian à 12h30 à l’adresse suivante :
 

Christopher`s
 

18 Wellington Street
 

Covent Garden
 

London. WC2E 7DD
 

The Stand – Aldwych
 

Les deux réservés sous XX
 

Cordialement,
 

S. »

Quand j’ai lu le mail, c’est comme si j’étais dans un roman d’espionnage. J’ai googlé Christopher’s et lu qu’ils avaient un restaurant gastronomique américain. C’était presque comme une provocation de se rencontrer là !
 

 
 

L’entrée était imposante, la haute porte de verre voûtée était entourée de quatre colonnes grecques modernisées.
 

 
 

Je m’attendais à être invitée à déjeuner.
 

 
 

Le réceptionniste paskistanais de mon petit hôtel m’a appelé un taxi. Dix minutes plus tard, une voiture sans signe distinctif, mais avec un taximètre arrive. Le conducteur est  Bengladeshi et ami avec le Pakistanais.
 

Le trajet dure environ dix minutes et le chauffeur de taxi et moi avons le temps de discuter du Bangladesh et d’évoquer l’importante communauté bangladaise de Londres. J’ai un intérêt journalistique particulier pour le Bangladesh et, coïncidence, cet intérêt est la raison pour laquelle j’étais à Londres.
 

 
 

Le taxi me dépose devant l’entrée de Christopher’s juste au bon moment. Hésitante, je monte cinq larges marches de pierre avant que la porte en verre ne s’ouvre silencieusement révélant un vestibule dans lequel est assise une élégante jeune femme. Elle me sourit gentiment pendant que je me présentais.
 

 
 

Elle regarde sa liste de réservation, et d’un signe de tête me signifie de prendre place au bar et d’attendre.
 

 
 

Ce sont principalement des hommes en tenues décontractées qui sont assis aux tables du bar.
 

 
 

Je me dirige vers les canapés près de la fenêtre. Assise là, j’aurai une bonne vue de l’entrée, ce qui me permettra de voir Julian avant qu’il ne me voie.
 

 
 

Un serveur arrive et demande si je souhaite quelque chose. Je demande de l’eau.
 

 
 

Le temps passe. A chaque fois que la porte s’ouvre, je sens un coup à l’intérieur. Mais jusqu’à présent, pas de Julian.
 

 
 

Finalement, un homme grand, accompagné d’un petit homme brun, et coiffé d’un chapeau beige crème franchit la porte vitrée. Comme ils s’acheminent vers la jeune femme du vestibule, j’aperçois Julian.
 

 
 

Les deux hommes se tournent vers le bar et se dirigent aussitôt vers moi. Julian savait clairement qui j’étais, je suppose qu’il a vu ma photo sur Newsmill (NdT, journal suédois en ligne), où mes articles sont publiés.
 

 
 

Julian sourit en me voyant. Je me lève et il me salue en m’embrassant amicalement sur les deux joues. J’ai eu l’impression qu’on se connaissait depuis longtemps et j’ai laissé tomber mon rôle de journaliste. Je salue son compagnon un peu plus formellement. S porte un foulard palestinien autour du cou et un T-shirt ample : il m’a semblé agréable et sympathique.
 

 
 

Julian s’assit à côté de moi et enlève son chapeau. Ses cheveux sont tout blanc et ses yeux d’un bleu intense avec un regard intelligent et amical. Il porte un chandail tricoté, un pantalon de sport  beige et une paire de chaussures laides.
 

Le serveur arrive et Julian demande à S. combien d’argent ils ont.
 

« Assez pour de l’eau », dit S. et ils commandent un Perrier.
 

Je commence par dire que j’ai lu son livre « Memoirs are prostitution »
 

 
 

Julian répondit froidement « Ce n’est pas mon livre ! Dans tous les pays, excepté la Suède, un bandeau a été placé sur la couverture précisant que je n’ai pas autorisé ce livre. En plus, il y a plusieurs erreurs dans le livre et ma mère n’a jamais été hippie ».
 

 
 

Après cette invite à converser, Julian lui-même poursuit sans autre sollicitation. Il a tellement parlé. J’ai eu le sentiment qu’il avait un réel besoin de s’exprimer, de s’expliquer pour remettre les choses à leur place.
 

 
 

Il s’inquiétait du système juridique suédois. Pas d’aller en prison, mais au sujet de la prison. Il a entendu dire qu’il serait enfermé sans aucun contact avec l’extérieur. Avant même qu’il soit condamné, avant même qu’il soit accusé. Il a relevé son pantalon et m’a montré le bracelet électronique gris. Il n’y avait pas d’amertume, juste un peu de contrariété à avoir eu à le porter pendant si longtemps, plus de 400 jours déjà, au moment où nous nous sommes rencontrés chez Christopher’s en ce jour de printemps du mois de mars.
 

 
 

Julian ne dit pas un mot sur ce qu’il s’est passé à Stockholm il y a un an et demi, moi non plus. Cependant, il m’a demandé ce que je faisais à Londres. Quand je lui ai dit, j’ai vu une étincelle briller dans ses yeux de journaliste.
 

 
 

« Ca », dit-il. « Ca, je voudrais  le publier sur Wikileaks. Il avait l’air enthousiaste et j’ai pensé « enfin quelqu’un comprend mon histoire à propos de l’énorme scandale sur les vaccins en laboratoire où des gens du Bengladesh ont été utilisés comme des cobayes, et dans lequel la Suède est impliquée ».

 

 
 

En même temps, je m’étonnais que, dans sa situation, il puisse s’engager dans mon projet.

 

 
 

J’ai changé de sujet. Nous avons plaisanté sur la Suède, sur ceci et cela, et même sur le sexe, de cette façon dont vous pouvez le faire avec une personne de confiance, avec quelqu’un dont vous savez qu’il ne se méprendra pas sur vous.
 

 
 

L’heure qui nous était impartie fut trop brève. Je pense que nous aurions aimé continuer à discuter. Ce qui m’a le plus marquée, c’est que Julian Assange avait une grille de lecture et une analyse de la situation perspicaces. En d’autres termes, il semblait pleinement maîtriser la situation.
 

 
 

La suite logique de cette rencontre large et informelle était de faire une interview approfondie avec Julian, même s’il est profondément critique des journalistes suédois.

 

 
 

Grâce à mes contacts, j’ai eu le feu vert! Je lui envoyé environ vingt questions. Par exemple :

·         Que pense-t-il de sa transformation de héro et « rock star » en démon et violeur présumé dans les médias ?

·         Qu’en est-il des médias qui l’ont dépeint comme un macho arrogant ?

·         Comment sont ses relations avec les femmes ? Que pense-t-il du mouvement féministe ?

·         Regrette-t-il d’avoir créé Wikileaks, sachant tout ce qui lui est arrivé ? A-t-il peur d’être extradé au Etats-Unis? Et bien plus encore.

Et bien, Assange était prêt à répondre à toutes ces questions, mais aucun des journaux suédois que j’ai approchés (Dagens Nyheter, Svenska Dagbladet, or Aftonbladet) n’ont voulu publier l’interview. Je n’ai reçu aucune réponse sur les raisons de leur désintérêt. Pourtant, je n’étais pas surprise. Pendant plus d’un an, j’ai essayé de publier mes articles sur Julian Assange et le féminisme d’Etat en Suède dans les principaux grands médias suédois. Je n’ai pas réussi et je ne comprends pas pourquoi. A contrario, j’ai lu beaucoup d’articles et de chroniques avec peu de faits mais beaucoup de diffamation sur Assange. Même la télévision suédoise n’est pas objective, bien qu’elle le devrait, comme ses règles le stipulent.
 

 
 

Le triste et horrible résultat est que le public en Suède ne sait toujours pas ce que pense Assange, mais uniquement ce que pensent ses détracteurs.

 

 

 

 

 

Hélène Bergman, journaliste et ancienne animatrice radio du programme légendaire des femmes de Radio Ellen sur Radio Suédoise.

 

 

 

 

 

 

 

 

Article original : http://khelenebergman.blogspot.fr…

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6 Réponses to “Ma rencontre avec l’homme le plus recherché – l’Affaire Assange”

  1. Euterpe Says:

    Cela voudrait-il dire que l’on a voulu se servir du viol, en voyant l’impact que cela a eu sur l’image de DSK pour discréditer Assange et en même temps minimiser les actes de DSK (genre il n’est pas le seul) ?
    En tout cas, cet interview est éminement troublant.


  2. Bonjour Euterpe :-)
    Heureuse de te lire

    « Cela voudrait-il dire que l’on a voulu se servir du viol… »

    C’est exactement ce que dénonce Naomi Wolf dans son texte « j’accuse »

    Ceci dit tu remarqueras que DSK qui lui est vraiment coupable de viol, s’en sort tout de même beaucoup mieux qu’Assange

  3. Hypathie Says:

    Ce qui est insupportable dans cette affaire, c’est l’intrumentalisation du viol, des victimes (dont les mêmes états se fichent habituellement) y compris les deux victimes présumées d’Assange, et finalement du féminisme ! En tant que féministe, je refuse l’instrumentalisation. Sur le modèle du greenwashing, cela s’appelle du feministwashing : comment avoir l’air dans le zeitgeist de l’époque en servant ses intérêts de basse politique, en dissimulant les turpitudes commises dans des guerres extérieures tout en muselant la presse. Si le féminisme doit servir à ça, franchement, c’est lamentable. Et effectivement, DSK jusqu’à maintenant s’en sort plutôt bien en comparaison. Mais lui ne menace pas de puissants états de divulguer leurs méfaits de guerre.

  4. Antisexisme Says:

    J’avoue être un peu perplexe face à cet article.

    Autant je suis vraiment, mais vraiment, dégoûtée par l’instrumentalisation du viol… autant je n’aime pas trop le fait que Helene Bergman semble dire que, parce qu’il est sympathique est intéressant, il ne PEUT pas avoir violé.


  5. Antisexisme,

    Je suis assez d’accord avec vous, je ne suis pas toujours très convaincue par les arguments avancés par Hélène Bergman, pire je les trouve même parfois douteux

  6. Romane Says:

    @antisexisme

    « je n’aime pas trop le fait que Helene Bergman semble dire que, parce qu’il est sympathique et intéressant, il ne PEUT pas avoir violé ».

    peux-tu me citer le passage de son article qui t’a laissé une telle impression? parce que j’ai pas du tout ressenti çà à la lecture de cet article.

    Dans cette affaire, mon impression est que non seulement le viol est instrumentalisé mais le féminisme également. Sans parler de la cause des femmes.
    Je suis plutôt raccord avec les propos d’Hypathie « si le féminisme doit servir à çà » etc.
    Les féministes suédoises sont elles complices de cette instrumentalisation ou captives d’intérêts et objectifs politiques « supérieurs »? C’est quand même un crève-coeur que des féministes sont embarquées dans une instrumentalisation pareille qui représente absolument tout ce que le féminisme combat.
    La Suède est un petit pays et il est avéré qu’il est sous la coupe des Etats-Unis. Le poids des féministes est alors nul, non?
    Il doit s’en passer des choses en arrière-plan…


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