Un mal qui ronge la société

07/11/2013

Un mal qui ronge la société

 

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/07/un-mal-qui-ronge-la-societe_3510064_3232.html

 

 

Le Monde.fr | 07.11.2013 à 14h20 • Mis à jour le 07.11.2013 à 15h01 |

 

Par Jennifer Lempert (militante féministe)

 

 

 

 

De mauvais spasmes agitent le débat qui s’ouvre sur la prostitution. Ils mettent en lumière un mal qui ronge le corps social. Son remède se trouve dans une entreprise de dévoilement. Elle est suscitée par le dépôt de la proposition de loi renforçant la protection des personnes prostituées et la lutte contre le système prostitutionnel. Elle donnera à voir l’ampleur de la plaie dont se nourrit la fièvre.

Il était temps qu’un échange sans concession se tienne sur le sujet : un ménage en grand remettra les choses en place et démontera les schémas mortifères. Les défenseurs du « droit à la prostitution » doivent ainsi se rendre compte du parti qu’ils ont choisi. La puissance de la machinerie du système qu’ils cautionnent est huilée aux idéologies, aux raccourcis faciles et aux préjugés. C’est un vrai système d’armes. Le défendre n’est pas neutre.

 

 Aucun courant mainstream parlant de liberté sans en reconnaître les grandeurs ni les radicales exigences et conditions d’exercice n’en masquera le coût. La nécessité d’éclairer ceux qui se pensent prêts à assumer cette position et de navrants manifestes s’impose : ce n’est pas vous qui êtes subversifs, messieurs !

 

 Votre politiquement incorrect n’est qu’une resucée de représentations anciennes appartenant à un passé ranci. La subversion est du côté des féministes abolitionnistes. Elles s’attaquent aux vieux systèmes persécuteurs dont la violence est niée par ceux qui refusent de s’exposer à la penser. Mais les abolitionnistes sont brocardées comme défenderesses des bonnes mœurs. On laisse entendre qu’elles tremperaient dans le bain ennuyeux d’un moralisme qu’on imagine inquisiteur.

 

 Nos choix moraux demeurant quand même une question un peu personnelle, on n’aime pas trop en général que des tiers viennent s’en mêler. L’intrusion est vite dénoncée. La figure de l’abolitionniste moralisatrice n’est pas sexy. On a vite fait de se placer loin de ce ferment de sinistrose. Quel délice en revanche de se faire le mol ou vigoureux défenseur de la « petite vertu », de l’idéologie des « filles de joie » et des « bordels », des « lupanars » et des « maisons de passes ». C’est un bon moyen de se parer par effet miroir des voiles troubles de la licence érotique. On se place du côté de la transgression. On pense rejoindre le camp du plaisir contre des militantes que l’on se représente sous les traits peu aguichants de vieilles filles puritaines.

 

 

REPOUSSOIR, LES FEMINISTES ?

 

 

Comme d’ailleurs il est troublant de se rendre compte, Ô hasard, que la caricature que l’on fait de ces abolitionnistes se superpose presqu’exactement au repoussoir traditionnel que serait LA féministe, créature desséchée, déprimante virago que toute sève a déserté. Il y a bien une raison à cette identité de représentation : c’est que l’abolitionnisme est effectivement LE combat féministe par excellence, une lutte politique qui a pour objet de démanteler l’un des pans les plus sordides du système patriarcal, le système prostitutionnel.

 

 

 Ce système achève de faire du corps de la femme une marchandise. Pour dissimuler son œuvre de destruction, il pose un principe délirant. Les expériences sexuelles répétées en l’absence de partage et de désir réciproque, placées sous l’égide d’un contrat tacite ou non, ne seraient pas la réalisation d’un projet d’appropriation par la destruction de la psyché des femmes et l’avilissement de leur corps. Non, ce serait… autre chose – on se demande quoi. La prostitution brise les femmes – les témoignages des survivantes en attestent ainsi que le travail du Mouvement du Nid ou de la Fondation Scelles .

 

 

Lorsque l’on est en mille morceaux, parfois marquée par un passé tout cassé, on oppose peu de résistance aux stratégies de domination – on ne peut pas. Ce que je casse, je le possède assez sûrement. Les femmes victimes de la prostitution sont des exutoires qui servent de message aux autres et leur calvaire renvoie à un projet de société organisé autour de la soumission absolue de la femme – de sa négation. Des idéologies pareilles, on les retrouve chez les Frères musulmans. Et j’aimerais bien que l’on m’explique que ces derniers n’ont pas un projet politique pour les sociétés humaines.

 

 

 

 Jennifer Lempert (militante féministe)

 

 

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6 Réponses to “Un mal qui ronge la société”

  1. babeil Says:

    Enfin quelqu’un qui dit ce que je pense dans l’article suivant. Il était temps de dénoncer l’insuffisance et l’imposture du futur projet de loi de consensus, qui consiste à faire en sorte que les clients ne soient quasiment jamais poursuivis, ou du moins quasiment jamais inquiétés.

    Je vous invite donc à lire le lien suivant :

    http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/11/09/penalisation-des-clients-le-projet-de-loi-ne-va-pas-assez-loin_945871


  2. Je suis absolument d’accord avec vous Babeil en ce qui concerne l’insuffisance de cette loi, mais le premier principe est posé : on achète pas une femme ni des « services sexuels »
    C’est un premier pas, et vu la difficulté pour le poser je me réjouis de ce que je considère comme une première victoire.

    La pression médiatique n’était pas de notre côté, et je ne m’étendrai pas sur les prises de position de la plupart des personnalités, intellectuels… dits de gauche (comme vous l’avez d’ailleurs parfaitement souligné dans votre brillant commentaire sur le blog de C Delphy)

  3. babeil Says:

    Je reviens ici pour les nouvelles à propos de la ppl sur la prostitution, vous êtes probablement au courant que le sénat vient de tout chambouler.

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/03/27/prostitution-exit-la-penalisation-des-clients-le-senat-veut-retablir-le-delit-de-racolage_4602689_3224.html

    Je ne suis pas étonnée, mais ça ne m’empêche pas d’être enragée. Et cette fois ça n’est plus contre le gouvernement mais contre toutes ces associations pseudo féministes de merde notamment « abolition 2012 » qui ont donné un chèque en blanc et ont accepté de servir de caution féministe au gouvernement. J’en ai vraiment ras le bol de ces magouilles donc maintenant je ne mâche plus mes mots.

    Vous m’aviez déjà parlé de votre scepticisme notamment envers « osez le féminisme ». A l’époque ça ne m’avait pas plus interpellé que ça mais aujourd’hui je vous rejoins.

    J’ai vaguement deviné la magouille. En fait, les assoces pourries reçoivent des subventions si elles acceptent de servir les intérêts du gouvernement. Leur mission est de soutenir des ppl féministes de façade dont le contenu consiste à entretenir les privilèges des hommes, à ne rien apporter aux femmes tout en donnant l’impression inverse. Les organisations de connivence ont donc un bon prétexte afin d’appeler à voter à chaque élection pour le parti politique, en général le PS, qui les enrichit ou promet de les enrichir grassement une fois au pouvoir si elles acceptent de jouer le jeu.

    J’avais prévenu que si les associations ne se montraient pas plus fermes sur la pénalisation du client – par exemple en exigeant une peine de prison ferme dès la première infraction – la ppl finirait pas être enterrée. J’avais raison, c’était tellement prévisible.

    Tant qu’on n’attaquera pas frontalement ce féminisme d’état ou féminisme institutionnel qui trahit les femmes, rien ne s’améliorera.


  4. En même temps de la part du sénat on ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Quel est le pourcentage de mâles blancs très certainement majoritairement prostitueurs ?

    Evidemment je n’peux que partager l’esprit de votre commentaire Babeil. Quant au féminisme français qu’il soit institutiionnel ou pas j’ai de plus en plus de mal à me sentir représentée. Je suis de plus en plus mal à l’aise avec ce qui est présenté comme les deux seuls principaux courants, une ligne abolitionniste et anti voile d’un côté contre une ligne dite pro-voile et pro-prostitution de l’autre.

    Ici je partage les positions de C Delphy et je regrette que ces positions soient si peu représentées parmi les associations féministes françaises. Même si par ailleurs je m’interroge aussi sur l’attitude de C Delphy quand elle me censure sur son blog lorsque j’interroge son soutien à Rokhaya Diallo qui défend activement le système prostitutionnel

  5. babeil Says:

    Le blog delphysyllepse est un blog dédié, je ne suis pas sûre que Christine Delphy en soit l’auteure donc ce n’est peut être pas elle qui censure (il faudrait envoyer un mail pour en avoir le coeur net). Quant à son soutien à Rokhaya Diallo, c’est surtout pour ses positions en faveur des musulmanes voilées. Concernant la prostitution, Delphy est abolitionniste, je vous avais d’ailleurs envoyé un lien url d’une interview récente des années 10 le confirmant.

    Il faut bien comprendre qu’il n’est pas possible de militer uniquement aux côtés de gens qui sont sur la même ligne sur tous les sujets. J’étais moi même intransigeante il y a quelques années avant de me rendre compte que ça ne peut conduire qu’à l’isolement. Delphy a milité contre le racisme avec des gens sexistes, contre le sexisme avec des gens racistes, avec des homosexuels racistes et misogynes, pour le voile avec des gens défenseurs de la prostitution libérale et contre la prostitution avec des gens opposés au voile. Elle ne peut pas faire autrement que s’allier ponctuellement ou durablement avec des gens dont elle ne partage pas toutes les idées. Mais s’allier ne signifie pas renier ses propres convictions.

    En revanche, il existe des gens qui défendent le même courant de pensée que le vôtre, pro-voile et anti-prostitution. Vous avez cité Christine Delphy qui est un exemple, vous même, j’en suis aussi, et je crois que la journaliste du monde diplomatique Mona Chollet en fait partie et il y en a peut être d’autres mais nous ne les connaissons pas. Les médias tentent de nous faire croire à des logiques débiles associant voile et prostitution afin de nous ranger dans des cases et mieux nous caricaturer. Mais il ne faut surtout pas suivre leur raisonnement qui n’a de cohérence que dans leur esprit tordu. Nous sommes peut être peu nombreuses parmi ces féministes que je définirai comme anti-nationalistes, nous sommes dispersées dans la france entière mais nous existons. Donc nous ne devons pas nous décourager et continuer à lutter avec nos propres moyens. Des articles de blogs, des twitts, des commentaires ne sont que des petites choses mais ça peut parfois donner des idées, des arguments que d’autres vont reprendre.


  6. « Elle ne peut pas faire autrement que s’allier ponctuellement ou durablement avec des gens dont elle ne partage pas toutes les idées. Mais s’allier ne signifie pas renier ses propres convictions. »

    Je ne suis pas certaine d’être tout à fait d’accord avec vous là dessus, vous montreriez vous aussi compréhensive avec la publication d’un texte de soutien à C Fourest par ex ?

    Pour ma part j’en serais tout autant embarrassée.

    Et à mon avis c’est bien ce manque d’intransigeance avec ce que je considère comme les fondamentaux de la lutte qui brouille les pistes et participe à leur euphémisation.

    Alors oui je connais les positions de C Delphy sur la prostitution, positions qu’elle a d’ailleurs reprécisées récemment, mais justement comment peut-elle cautionner, même valider par son soutien, cette posture pseudo-féministe du courant pro-prostitueurs ? (courant d’ailleurs également et très logiquement pro GPA )

    Encore une fois pour ce qui concerne R Diallo, nous parlons d’un militantisme actif en faveur de la prostitution. Cette dernière est très liée à Morgane Merteuil présidente du strass.

    Alors non et définitivement je n’ai ni envie de transiger avec les racistes, ni avec les défenseurEs des prostitueurs ou de la GPA, que pour ma part je mets dans le même sac : des imposteurEs sans doute les plus nuisibles à nos luttes


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