Dur à avaler

28/02/2013

Dur à avaler

Par Virginie Despentes, écrivain

Sur http://www.lemonde.fr/livres/article

Qu’il y ait des meufs dans le 6earrondissement de Paris qui s’agitent volontiers sur les queues qui peuvent leur rapporter de l’argent : rien de neuf. S’il ne s’agissait que de désir, elles sortiraient de leur quartier. Qu’on vienne demander encore un effort aux citoyens, la classe moyenne aura bien quelques euros à débourser pour l‘Obs, pour Libé et pour Stock – le gogo, on le sait, s’attrape bien par la libido : rien de neuf. On ne donne jamais assez aux riches. La sensation pénible d’assister à la débâcle d’une cour en folie, toujours rien de neuf. L’ironie du sort, qui veut que l’homme mis en scène soit celui qui dirigea longtemps l’organisation qui a orchestré la dette, ce trait qu’on veut tirer sur toute utopie en hypothéquant nos futurs, n’a rien de neuf non plus.

Du côté de l’Obs, rien de bien neuf non plus, cette gauche-là tutoie les sommets. Et quand Joffrin consacre la « une » de son journal au livre de Iacub, ce n’est pas qu’il vient de découvrir les vertus de la presse façon Closer, c’est la littérature qui l’appelle. Il s’explique dans son petit édito : « Les qualités littéraires du livre étaient indiscutables. » Joffrin, on ne savait pas qu’il avait la faculté de trier ce qui entre en bibliothèque de ce qui part à la poubelle. On devrait faire appel à lui plus souvent, on s’épargnerait un tas de discussions oiseuses.

La littérature, pas la peine de s’en faire pour elle, en a vu d’autres, elle a toujours aussi servi les intérêts des boutiquiers et, si elle doit continuer d’avoir un sens, elle s’en remettra. Puisque le propre de la littérature, justement, est de prendre avec le temps une force que les plus calamiteuses entreprises de négoce ne devraient pouvoir saccager.

GARDES-CHIOURMES

Un parallèle, cependant, m’intrigue : qu’on se souvienne du silence pour le moins poli qui suivit quasi unanimement la publication du texte de Tristane Banon Le Bal des hypocrites (Au Diable Vauvert, 2011). A cette époque, les critiques littéraires se drapaient dans la dignité la plus offensée : ah non, ça, ce n’était pas de la littérature. Elle, ils l’ont vue venir et ils nous ont prévenus : voyeurisme, volonté pathétique de faire parler d’elle, petit texte sans importance. Les gardes-chiourmes étaient là, la pudeur brandie en bandoulière, pour s’assurer que la jeune auteure ne tirerait aucun bénéfice critique de son entreprise d’écriture. Mais, quand il s’agit des errements érotico-neuneus d’une bourgeoise mollement masochiste, on fait le tour des plateaux télé pour ameuter le chaland. Quand je lis dans Libé, sous la plume de Lançon, que Iacub, c’est un peu Sade qui rencontre Guibert, je demande quand même à ce qu’on m’explique pourquoi Banon n’a été pour personne Bret Easton Ellis qui rencontrait Joan Didion. Son texte à elle posait pourtant quelques questions intéressantes.

Par exemple, ce refus atypique du droit de cuissage, cette histoire de petite fille qui se débat quand on veut la prendre de force. Qui non seulement se sauve, mais encore décide de ne pas se taire, contre les conseils avisés de son milieu. Il y avait une petite transgression, là-dedans, un joli refus de se laisser faire, par deux fois. Ce courage-là, hors de question de le saluer. Banon, c’était le texte anecdotique d’une pauvre fille. Alors pourquoi Iacub est l’égérie féministe de la presse de gauche d’aujourd’hui ? De l’oeuvre de Iacub, on avait peine à retenir grand-chose, jusqu’alors, si ce n’est une obsession du genre : le viol ne serait qu’une vue de l’esprit, une confusion mentale, une soumission à la propagande féministe.

On sait que, vu du côté des hommes, les auteures ne sont jamais aussi intéressantes que quand elles décrivent ce qui leur passe entre les cuisses. On découvre aujourd’hui que c’est encore mieux si elles se soumettent aux diktats patriarcaux les plus éculés. Tant il est vrai que, vu d’une certaine gauche, qualifier l’immigrée de laide et de vulgaire, on ne s’en lassera jamais. Comme rappeler qu’une femme de pouvoir, telle Sinclair, émascule toujours l’homme qu’elle épouse. La gauche, elle aussi, est en passe de se décomplexer. Iacub est bien utile pour redire aux femmes quelle est leur place légitime : sous les reins des puissants, et aux pauvres, dans le même mouvement : la main au portefeuille, pour assister de loin aux partouzes des élites.

Ça aurait été plus direct et marrant, les gars, si vous vous étiez fait imprimer des tee-shirts « on est tous des trousseurs de domestiques » puisqu’au final c’est là que vous paraissez vouloir en venir, à tout prix. Une femme de chambre, ça ne devrait pas coûter aussi cher, le fond du problème c’est ça. La parole des pauvres, la gueulante des opprimés, même entendues de loin, visiblement vous gênent pour dîner entre vous, tranquilles. L’enthousiasme avec lequel vous venez nous dire qu’on devrait trouver tout ça formidable est quand même dur à avaler. Vous êtes peut-être tous des trousseurs de domestiques, mais vous devriez vous méfier du pénible arrière-goût que nous laisse, à la longue, l’impression d’être toutes vos femmes de ménage.

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L’homme à abattre

Mise en ligne le mardi 11 décembre 2012


par Marie de Cenival

 

 

 

 

 

 

Sur http://multitudes.samizdat.net/L-homme-a-abbatre

 

 

 

Rue des Pyrénées, Paris, avril 2007. Sur notre passage, les insultes sexistes pleuvent : «  Salope ! T’es une salope, comme ta candidate ! », « Sale pute ! », « Cette conne ? » La violence est incroyable. Les mots qui font le plus mal sont ceux que des femmes nous murmurent, sans songer à mal : «  Surtout, ne dîtes pas que c’est une femme, justement ! C’est vous qui allez nous faire perdre !  ». Bravant l’opprobre, socialistes ou non, nous déclamons à voix haute en distribuant des tracts rue de Passy : «  Pour la première fois, une femme brigue la Présidence ! ». Les regards nous fusillent. La perle revint à une jeune femme qui tentera de nous convaincre que notre propos est «  anti-féministe, justement !  ».

Si la portée symbolique de l’accession d’une femme à la Présidence dans la France de 2007 fut niée par les femmes elles-mêmes, elle n’échappa pas aux hommes qui couvraient la candidate de jurons sexistes jusque dans son propre camp. Sur le trottoir et dans les cafés de la rue des Pyrénées, les hommes qui nous insultaient ne nous laissaient pas oublier une seconde que notre candidate était une femme. Les médias nous le rappelaient chaque jour, lisant dans la couleur de son corsage comme dans un grimoire pour interpréter son humeur politique du jour – au point qu’elle choisit de brandir le drapeau de sa « féminitude » comme argument de campagne. Un sacrilège – et sans doute une erreur tactique – que les françaises ne lui pardonneraient jamais !

Les françaises cette année-là rêvaient d’un monde parfait dont le sexisme aurait été banni de longue date. Elles voulaient que la candidate soit traitée comme une personne, et non comme une femme, bref, que son genre ne fasse pas débat, un rêve bien légitime. Mais la cause était perdue d’avance. Nous avons beau faire comme si de rien n’était, la femme en nous – qui souhaitons qu’on l’oublie – se révèle malgré nous et se sent visée dès qu’une femme politique monte sur la tribune. A l’heure du grand débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, toutes les femmes de France étaient sur le gril. Elles ont sans doute eu la nausée à chaque bourde de Madame Royal, se sentant exposée sur la place publique, jugées à travers cette image imparfaite de la femme politique, livrée en pâture au jugement de l’Universel. Les hommes se sont-ils sentis concernés par les bourdes de Monsieur Sarkozy ? Ont-ils un seul instant eu honte d’être représentés par lui en tant qu’hommes ? Sans doute pas, car l’Homme Politique est un Etre Universel, quelque soit son degré de machitude.

En 2007 il fallait cacher la femme derrière la candidate ou se rendre coupable de sexisme, un sexisme qu’on l’accusait parfois de s’infliger elle-même. Ce phénomène d’aliénation est bien connu : aux lesbiennes par exemple on dit souvent de faire preuve de modestie, de ne pas fabriquer l’homophobie en affichant leurs amours et leur identité… Une identité qui se rappelle à nous avec force, qu’on le veuille ou non, chaque jour de notre vie. Une identité communément synonyme d’insulte, forgée par l’homophobie ambiante, que l’on peut choisir de subir passivement ou arborer avec fierté, mais que l’on ne peut pas ignorer. En 2007, entre les deux tours, il est devenu presque plus facile d’être une lesbienne que d’être une femme.

« Je suis une femme, je voudrais mourir » (Tony Curtis dans le film Certains l’aiment chaud)

Dans les années 70, Women Is Beautiful ! Le « Peuple des femmes » est mû par une vraie fierté identitaire. Quarante ans plus tard, il n’est plus question de se réclamer de cette identité. Il convient au contraire de rejeter la figure de la femme qui n’est qu’un piège dans lequel on nous a enfermées pour mieux nous asservir. Se revendiquer comme femme, c’est risquer de tomber dans un essentialisme dont on connaît trop les travers : exaltation de qualités soit disant spécifiques, justifiant finalement notre condition ; trahison des minorités sexuelles, morcellement du mouvement social et exclusion d’autres catégories opprimées, etc.

A raison ou a tord, nous avons abandonné la femme comme identité, et même le peuple des femmes comme classe opprimée, contrairement à d’autres populations discriminées qui marchent encore chaque année pour dire leur fierté identitaire et sont rejoint par des foules hétérosexuelles. Mais alors, le masque une fois tombé, au nom de qui faut-il nous libérer du sexisme ? Avec quel visage faut-il se battre contre la domination masculine si les revendications catégorielles menacent ainsi de nous enfermer dans une identité que nous n’avons pas choisie mais subie, que nous renions aujourd’hui, alors qu’on nous y enferme toujours ?

« Nos identités sont plurielles ! » dit-on dans les séminaires féministes, en référence à la poète féministe Audrey Lorde qui introduisait chacun de ses discours par cette entête : « I am black, lesbian, mother, warrior, poet ». Oublions les femmes, soyons Queer ! Le mouvement Queer veut vider les classifications sexuées de leur substance en brouillant les frontières en apparence comme dans la pratique entre les sexes biologiques et les genres socio-culturels, jusqu’à se débarrasser de la notion même de sexe, elle aussi produit d’une construction sociale et linguistique. Nombre d’entre nous, lesbiennes, bi, trans F to M [1], profitent des nouveaux espaces d’expression et de liberté créés par ce mouvement ; d’autres, des femmes surtout, revendiquent la position Queer sans être pratiquantes pour autant d’une sexualité hors normes. Pour les jeunes militantes françaises cette identité est devenue plus facile à porter que celle de femme, de féministe ou de lesbienne. Une nouvelle génération de femmes engagées adoptent la Queer attitude et fustigent l’essentialisme de leurs ainées, cause de tous les maux, auquel le féminisme dans son ensemble est désormais assimilé.

Le Queer rêve d’un monde ou les genres n’existeraient pas, un monde au-delà des sexes, et du sexisme. Symbolique du succès de ce nouveau paradigme dans les milieux militants, le 8 mars 2009, les Panthères Roses qui incarnaient la branche activiste du mouvement Queer en France, s’attaquaient au symbole républicain. En cette journée des droits des femmes, elles placardèrent un drapeau bleu, blanc, rouge, au pied de la Statue de la République, sur lequel on pouvait lire les mots suivant « RACISTE, CAPITALISTE, HETEROCENTRISTE ». Quelque chose y manquait, mais quoi ? Il y manquait la femme. Elle n’avait qu’un seul jour, le 8 mars 2009 elle l’avait perdu.

Comment mieux s’échapper de sa condition qu’en reniant l’identité qui fait l’objet de l’oppression ?Retenons notre respiration, fermons les yeux… Cessons d’exister. C’est si bon.

 

 

 

 

 

L’ARTICLE INTÉGRAL ICI

Comment le genre trouble la classe

 

Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme

 

 

 

 

sur http://revueagone.revues.org/902#ftn8

 

 

 

 

 

Le féminisme (?) postmoderne et le mouvement queer croient pouvoir changer une roue, mais la pente est savonneuse. Et, à chaque fois que chez moi je lave les vitres (tâche demeurée féminine, sauf quand elle est payée : il n’y a que des hommes pour laver les vitrines de magasins), je me dis que je préfère clarifier l’économie politique du genre que la « troubler » à l’économie.

Nicole-Claude Mathieu, « Dérive de genre / stabilité des sexes », 1994

 

 

 

 

 

Le féminisme matérialiste est une démarche intellectuelle dont l’avènement est crucial, et pour les mouvements sociaux, pour la lutte féministe, et pour la connaissance. Cette démarche ne saurait – ne pourrait, même si elle le voulait – se limiter à la seule population, à la seule oppression des femmes.

 
Christine Delphy, « Pour un féminisme matérialiste », 1975

 

 

 

 

 

 

……….

 

 

 

À l’origine de ce numéro de revue se trouvent quelques perplexités de béotien-ne-s devant ce qu’on nous propose comme les dernières métamorphoses du féminisme. D’une part un certain succès médiatique des franges les plus radicales de cette contestation – dont on devrait, a priori, se féliciter. De l’autre le recul général de l’intérêt pour les rapports de classe (parfois au profit des rapports de race1) en même temps que pour les classes populaires (notamment au bénéfice des classes moyennes). Du côté des médias au moins, il est difficile de ne pas partager ce dernier constat. Et, du côté des études féministes, on doit pouvoir faire confiance à l’une de ses représentantes éminentes, qui remarquait récemment, à propos des recherches insistant sur la « nécessité de croiser les rapports de genre avec les rapports de classe et les rapports Nord-Sud », que « ces travaux ont été minorés dans l’université » et que les inégalités de classe ont « plus fait l’objet de pratiques conjuratoires que d’analyses approfondies » ; que « le croisement privilégié est celui entre race et genre tandis que la classe sociale ne reste qu’une citation obligée » ; enfin, que « bien peu d’études ont été consacrées, en termes de rapport de genre, aux pratiques des femmes populaires […] ; l’impasse sur les classes sociales continuant dans la période actuelle »2.

On voit mal comment le féminisme, comme tous les autres mouvements (intellectuels, politiques, artistiques, sociaux, etc.), existant dans ce monde-ci, aurait pu échapper complètement, d’une part aux effets de l’effondrement de représentativité du monde ouvrier ; d’autre part à l’« esprit du temps ». Et au sein de ce dernier, la nébuleuse postmoderne fait et défait certaines modes depuis plus d’une vingtaine d’années, notamment sous les bannières du « poststructuralisme » et de la French Theory. La France joue donc un rôle singulier dans cette partition, du fait que le postmodernisme résulte d’un import-export entre deux arrondissements parisiens et quelques universités étatsuniennes ; et qu’au moment où celui-ci reflue de l’autre côté de l’Atlantique il se montre de ce côté-ci3. De plus, le féminisme est peut-être, comme activisme et mouvement de pensée, celui qui a été le plus profondément marqué par les influences postmodernes – avec un certain retard en France et sans doute moins profondément qu’aux États-Unis4.

En revanche, il ne fait pas de doute que si le féminisme français s’est renouvelé via l’exportation anglo-saxonne du postmodernisme, au rang des origines françaises de la French Theory ne figure pas le féminisme matérialiste, pourtant à peu près contemporain des auteurs français importés par les universités américaines5. Ne doit-on pas se demander pourquoi un quarteron d’intellectuels très en vue a eu plus d’influence dans la constitution de la pensée féministe sur le continent américain que sur ses plus proches voisin-e-s ? Par ailleurs, ce n’est pas le moindre paradoxe que ces mêmes noms français à l’origine du postmodernisme soient surtout des hommes et que leurs grandes références, également masculines, soient, pour le moins, aussi peu progressistes que féministes : sans parler du recteur nazi Heidegger, un Nietzsche n’a-t-il pas décrit sa pensée comme étant en général « hostile à tout le féminisme »6 ?

Il n’est pas acquis qu’on puisse suivre sans discernement le conseil, donné par la poétesse noire lesbienne Audre Lorde, selon lequel « On ne démolira pas la maison du maître avec les outils du maître7 ». Mais on doit constater qu’avec pareilles références le féminisme postmoderne s’est choisi de bien curieux outils – sans parler des maîtres…8

 

 

(…)

L’ARTICLE INTÉGRAL ICI

Un drame burlesque qui révèle l’ampleur du sexisme antiparitaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Eric Fassin

Sur http://www.lemonde.fr/idees

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le scandale déclenché le 12 juin par le fameux tweet de Valérie Trierweiler, où est le problème ? Certes, nul ne peut plus l’ignorer : au moment où François Hollande rendait public son soutien à Ségolène Royal, arrivée en tête à La Rochelle au premier tour des législatives, Valérie Trierweiler s’est engagée en faveur d’Olivier Falorni, dissident socialiste qui allait l’emporter au second.

Depuis, chacun s’accorde à dénoncer la confusion entre vie publique et sphère privée dont le candidat « normal » prétendait nous délivrer : c’est d’abord le nouveau président qui, pour le seul bénéfice de la mère de ses enfants, a fait une entorse à la règle qu’il s’était fixée de ne pas intervenir dans les élections ; en retour, passions publiques et privées se sont mêlées dans la communication de la journaliste de Paris Match.

Celle que François Hollande a qualifiée de « femme de sa vie » semble en effet mettre en scène sa rivalité avec la femme politique qui a accompagné le futur président pendant plus de trente ans. N’est-ce pas un soap opera que nous impose Valérie Trierweiler ? Du coup, c’est le monde à l’envers : on se surprend à apprécier l’analyse du député UMP Eric Ciotti, pour qui « le vaudeville est entré à l’Elysée« , l’humour de Nadine Morano, quand elle ironise sur Twitter : « Vous regretterez Carla« , et la lucidité de Marine Le Pen, lorsqu’elle dénonce un « sarkozysme de gauche« …

Encore vaut-il la peine d’expliciter en quoi une telle confusion nous paraît si scandaleuse. En réalité, le problème n’est pas la « désacralisation » de la fonction, sauf à nous croire en monarchie. François Hollande n’avait-il pas été élu pour une présidence « normale », « à la scandinave » ? Le problème, ce n’est pas tant le mauvais goût d’un tel éclat, avec son mélange des genres ; ce n’est pas seulement la jouissance un peu honteuse que suscite en nous pareil spectacle, au point d’en redemander.

Le problème, c’est d’abord le sexisme auquel nous encourage ce drame burlesque. On songe à la « querelle de dentelles » dont se gausse l’avocat et député FN Gilbert Collard, ou à l’éditorialiste du Point qui s’emporte : « Que Hollande fasse taire sa femme ! » Les « Guignols de l’info » ont d’emblée donné le ton de la misogynie : une « guerre des Miss » avec crêpage de chignon (« Il faudrait que François tienne sa bourgeoise ! »), sous le regard d’un mâle réduit à une molle impuissance (« président normal, on ne sait pas encore, mais ce qui est sûr, c’est que c’est un mari normal ! »). Ainsi, l’affaire nous invite à rire d’un best of du sexisme ordinaire. Il est vrai qu’il n’est pas si facile d’échapper au piège : à l’inverse, Najat Vallaud-Belkacem nous explique sérieusement que Valérie Trierweiler s’affirmerait par son geste comme « une femme libre et moderne » ! Reste à espérer qu’une telle analyse ne nourrisse pas l’action de la nouvelle ministre des droits des femmes…

Ce sexisme d’humeur et d’humour ne doit pas en cacher un autre, qui ne se réduit pas aux « tyrannies de l’intimité » : la victoire d’Olivier Falorni est une défaite de la parité. Le PS avait réservé cette circonscription à une femme : aujourd’hui, quand un sortant laisse la place, ce ne saurait être à un autre homme. Paradoxalement, pour Olivier Falorni, le « parachutage » de Mme Royal, présidente de la région, aura donc été, non un obstacle, mais une opportunité : au départ, il aurait dû être le suppléant d’une autre femme, Patricia Friou ; à l’arrivée, celle-ci devient sa suppléante – elle a disparu de l’image !

En jugeant que l’adversaire de Ségolène Royal « n’a pas démérité« , Valérie Trierweiler ne s’est pourtant pas contentée de reprendre à son compte la rhétorique du mérite, traditionnellement opposée à la parité. Elle a en même temps légitimé l' »engagement désintéressé » d’un homme de gauche élu grâce au soutien actif de la droite. D’ailleurs, l’UMP ne semble guère s’être souciée de sa propre candidate, Sally Chadjaa, une fille d’ouvrier algérien non moins méritante, qui a riposté en refusant de rallier son rival au second tour.

Mais, si Olivier Falorni a su mobiliser les électeurs de droite et d’extrême droite contre Mme Royal, n’est-ce pas aussi qu’il opposait son enracinement local au déracinement supposé du parachutage, soit une forme de « préférence locale » dans la représentation nationale ? Ici, la comparaison avec Eric Besson prend un sens politique : lui aussi, Olivier Falorni, incarne « l’homme blanc en colère« , dont une femme empêcherait de reconnaître le considérable mérite. Le sexisme antiparitaire n’est donc pas apolitique.

 

 

 

Eric Fassin est l’auteur de « Démocratie précaire » (La Découverte, 312 pa. 21 euros) et « Le sexe politique (éd. EHESS, 2009).

Elisabeth Badinter nous refait le coup de la chasse aux sorcières

Par Euterpe

Sur ANgrywOmeNYMOUS

 

 

Voilà Elisabeth Badinter, la 56e fortune de France, repartie à la chasse aux sorcières : ces insufférables féministes.
Nombre de sorcières ont été les dernières chamanes qui transmettaient un savoir issu de cultures pré-chrétiennes. Il fallait s’en défaire pour asseoir le pouvoir de Rome. Ici, il faut se défaire des penseuses qui s’inscrivent dans l’histoire du féminisme international pour instaurer un féminisme compatible avec la ploutocratie en place en France et représenté, entre autres, par Madame Badinter.

La presse de Jean-Francois Kahn ne va pas nommer cela « chasse aux sorcières » bien évidemment. Elle choisit un terme éminemment plus poétique : « féminisme à contre-courant », un euphémisme qui malgré ses allures de grande rebelle échevelée portant drapeau telle la Liberté guidant le peuple de Delacroix, n’en signifie pas moins très prosaiquement : « antiféminisme ».

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Le féminisme à la française: ce qui coince

par Héloïse

Je ne sais pas dire si Libé a enfin réalisé sa prise de conscience féministe ou si sa ligne éditoriale est définitivement floue mais le fait est qu’il publie un article fort éclairant de Didier Eribon sur ce qui se joue réellement dans ce féminisme à la française dont j’avais épinglé certains aspects dans ce billet.

Je n’en copie ici que quelques extraits, ceux qui permettent de comprendre que nous sommes en présence d’un néoconservatisme qui non content de ne pas dire son nom se réclame d’une idéologie subversive (!).

Mais avant, je voudrais apporter une précision qui à ma connaissance a rarement été mise en exergue: le féminisme à la française n’est pas le féminisme français. Si le premier est un antiféminisme avéré et hypermédiatisé dont la figure de proue est Elisabeth Badinter, le second correspond à la réalité idéologique et sur le terrain d’un féminisme plutôt radical et dont les différents mouvements attestent d’une vigueur insoupçonnée car largement censurée.

[Joan Scott] nous invite à reconstituer la cohérence d’une entreprise idéologique qui a marqué de son emprise toute une séquence de la vie intellectuelle française et qu’on peut sans exagération décrire comme une révolution conservatrice, un spectaculaire déplacement vers la droite de la pensée politique au cours des années 1980 et 1990.
[…]

Ce qui apparaît ici au grand jour, c’est que des gens qui se présentaient comme étant toujours de gauche ont fabriqué avec des gens qui se présentaient comme étant depuis toujours de droite un discours foncièrement réactionnaire, dont l’objectif aura été d’éradiquer tout ce qui ressortissait de l’héritage de la critique sociale et culturelle des années 1960 et 1970.

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«Féminisme à la française»

Par JOAN W. SCOTT

sur http://www.liberation.fr

Dans les débats qu’a ouverts l’affaire DSK, celles et ceux qui ont pris le parti de ce dernier ont insisté (une fois de plus) sur le fait que les Américains confondaient les charmes de la séduction et la violence du viol. Bernard-Henri Lévy, par exemple, a dit de Dominique Strauss-Kahn qu’il était «un séducteur, un charmeur», pas un «violeur». Parmi les spéculations sur le déroulement exact des faits eux-mêmes, le doute a été jeté sur la véracité du témoignage de la femme qui s’est déclarée être la victime : l’a-t-on payée pour qu’elle porte plainte ? A-t-elle mal interprété – il s’agit après tout d’une musulmane – les signaux qui montraient la nature du manège ? Ou, après y avoir consenti, a-t-elle changé d’avis ? Certains commentaires émis par la défense suggèrent que Dominique Strauss-Kahn plaidera le caractère consensuel de la relation sexuelle : pour des raisons que nous ignorons, cette femme aurait changé d’avis et ensuite menti sur ce qui s’était réellement produit. Dans cet ordre d’idées, Irène Théry s’est inquiétée de ce que la parole de la victime compterait davantage que la présomption d’innocence de l’accusé. «Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de la véracité comme un véritable droit ?»

Le souci que manifeste Irène Théry pour le respect des droits de l’accusé va au-delà de sa sollicitude pour un personnage politique puissant, au-delà aussi de sa méfiance à peine voilée concernant les motifs d’une femme immigrée, de couleur, issue de la classe ouvrière. Elle a également voulu défendre l’idée que la séduction tient une place particulière dans la culture française ; pour elle, il s’agit d’un aspect unique et singulier de l’identité nationale française, une des caractéristiques de sa propre version du «féminisme à la française».

«Il (ce féminisme) est fait d’une certaine façon de vivre et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés.»

Ce n’est pas là un féminisme dans lequel toutes les féministes françaises se reconnaîtront. (Les fondatrices du Mouvement pour la parité, les militantes du groupe «la Barbe», les femmes politiques qui ont rendu compte de leurs démêlés dans Libération du 31 mai, et bien d’autres). On pourrait trouver que l’idée de l’égalité des droits infirme la notion de «plaisirs asymétriques de la séduction», on pourrait encore déceler une contradiction entre le consentement et «la surprise des baisers volés». Beaucoup, même, verront dans la définition qu’en donne Irène Théry une caractérisation fausse du féminisme, quelle que soit la forme de celui-ci, puisque celles et ceux qui ont formulé ce que j’appelle «la théorie française de la séduction» ont clairement posé que le «consentement amoureux» et le jeu de la séduction se fondent, en soi, sur l’inégalité des femmes et des hommes.

Depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, on a beaucoup écrit sur «l’art de la séduction» des Français. Avec des origines remontant aux pratiques aristocratiques de l’époque de la monarchie absolue et de Louis XIV, l’idée de ce que Philippe Raynaud appelle «une forme particulière d’égalité» (le Débat, numéro 57, p.182) s’est transmise de génération en génération pour devenir une composante importante du caractère national. Ce point de vue, que développent (entre autres) les écrits de Mona Ozouf (les Mots des femmes : essai sur la singularité française) et ceux de Claude Habib (le Consentement amoureux et Galanterie française) avance que la sujétion des femmes au désir des hommes est la source de leur influence et de leur pouvoir. Claude Habib cite le livre d’Honoré d’Urfé, l’Astrée, pour écrire en approuvant son propos : «Non seulement la soumission totale est un bien, mais c’est presque une condition de l’amour féminin.». Elle ajoute que la quête de l’égalité des droits individuels pour les femmes a conduit à la «brutalisation des mœurs».

Mona Ozouf estime, et s’en félicite, qu’en France (contrairement aux Etats-Unis) «les différences sont… dans un rapport de subordination – et non d’opposition – à l’égalité.» Elle note également (citant Montesquieu) que les mœurs ont bien plus d’importance que les lois. Ceci, écrit-elle, a permis aux femmes de comprendre, à travers les âges, «l’inanité de l’égalité juridique et politique» qu’il faut comparer à l’influence et au plaisir qu’elles tirent du jeu de la séduction. Pour les deux intellectuelles, un féminisme qui réclame l’égalité des droits s’apparente au lesbianisme, une déviation par rapport à l’ordre naturel des choses.

Il s’agit là d’une idéologie qu’on pourrait qualifier de républicanisme aristocratique dont les implications dépassent largement les relations entre les sexes. Elle suggère que les différences doivent être comprises de façon hiérarchique (le féminin par rapport au masculin), que les efforts visant à instaurer l’égalité juridique sont non seulement stériles (puisque les différences – comme la différence des sexes – font partie de «l’ordre naturel des choses» mais qu’ils sont également la cause de perturbations. Le «consentement amoureux» implique la soumission à son supérieur dans l’intérêt de l’harmonie nationale. La vision politique que porte, selon Mona Ozouf, le langage de la séduction est celle-ci : «La menace que faisaient peser les réelles différences répandues sur le territoire français n’a été si aisément vaincue que parce que l’enracinement affectif se soumettait à la certitude d’une essence commune à tous les Français… Tous pouvaient du même coup cultiver des différences locales, en sentir le charme, le prix, en avoir la coquetterie ou même l’orgueil, mais sans esprit de dissidence : différences sans anxiété et sans agressivité, contenues dans l’unité abstraite, et d’avance consentant à lui être subordonnée.»

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le cas de Dominique Strauss-Kahn ait autant troublé les partisans d’une idéologie dans laquelle la séduction tient une place aussi déterminante. Car il ne s’agit pas seulement de la sexualité ou de la vie privée, ni même de ce qui compte en matière de consentement ; il ne s’agit pas seulement du droit des hommes et de la soumission des femmes. Ce qui se joue dans cette affaire est la question de savoir comment la différence et l’égalité sont appréhendées dans le contexte de l’identité nationale française.

Traduit de l’américain par Claude Servan-Schreiber

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Lire aussi sur le sujet cet excellent billet de Mademoiselle S:

 

La morale de ces morales…

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