Un drame burlesque qui révèle l’ampleur du sexisme antiparitaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Eric Fassin

Sur http://www.lemonde.fr/idees

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le scandale déclenché le 12 juin par le fameux tweet de Valérie Trierweiler, où est le problème ? Certes, nul ne peut plus l’ignorer : au moment où François Hollande rendait public son soutien à Ségolène Royal, arrivée en tête à La Rochelle au premier tour des législatives, Valérie Trierweiler s’est engagée en faveur d’Olivier Falorni, dissident socialiste qui allait l’emporter au second.

Depuis, chacun s’accorde à dénoncer la confusion entre vie publique et sphère privée dont le candidat « normal » prétendait nous délivrer : c’est d’abord le nouveau président qui, pour le seul bénéfice de la mère de ses enfants, a fait une entorse à la règle qu’il s’était fixée de ne pas intervenir dans les élections ; en retour, passions publiques et privées se sont mêlées dans la communication de la journaliste de Paris Match.

Celle que François Hollande a qualifiée de « femme de sa vie » semble en effet mettre en scène sa rivalité avec la femme politique qui a accompagné le futur président pendant plus de trente ans. N’est-ce pas un soap opera que nous impose Valérie Trierweiler ? Du coup, c’est le monde à l’envers : on se surprend à apprécier l’analyse du député UMP Eric Ciotti, pour qui « le vaudeville est entré à l’Elysée« , l’humour de Nadine Morano, quand elle ironise sur Twitter : « Vous regretterez Carla« , et la lucidité de Marine Le Pen, lorsqu’elle dénonce un « sarkozysme de gauche« …

Encore vaut-il la peine d’expliciter en quoi une telle confusion nous paraît si scandaleuse. En réalité, le problème n’est pas la « désacralisation » de la fonction, sauf à nous croire en monarchie. François Hollande n’avait-il pas été élu pour une présidence « normale », « à la scandinave » ? Le problème, ce n’est pas tant le mauvais goût d’un tel éclat, avec son mélange des genres ; ce n’est pas seulement la jouissance un peu honteuse que suscite en nous pareil spectacle, au point d’en redemander.

Le problème, c’est d’abord le sexisme auquel nous encourage ce drame burlesque. On songe à la « querelle de dentelles » dont se gausse l’avocat et député FN Gilbert Collard, ou à l’éditorialiste du Point qui s’emporte : « Que Hollande fasse taire sa femme ! » Les « Guignols de l’info » ont d’emblée donné le ton de la misogynie : une « guerre des Miss » avec crêpage de chignon (« Il faudrait que François tienne sa bourgeoise ! »), sous le regard d’un mâle réduit à une molle impuissance (« président normal, on ne sait pas encore, mais ce qui est sûr, c’est que c’est un mari normal ! »). Ainsi, l’affaire nous invite à rire d’un best of du sexisme ordinaire. Il est vrai qu’il n’est pas si facile d’échapper au piège : à l’inverse, Najat Vallaud-Belkacem nous explique sérieusement que Valérie Trierweiler s’affirmerait par son geste comme « une femme libre et moderne » ! Reste à espérer qu’une telle analyse ne nourrisse pas l’action de la nouvelle ministre des droits des femmes…

Ce sexisme d’humeur et d’humour ne doit pas en cacher un autre, qui ne se réduit pas aux « tyrannies de l’intimité » : la victoire d’Olivier Falorni est une défaite de la parité. Le PS avait réservé cette circonscription à une femme : aujourd’hui, quand un sortant laisse la place, ce ne saurait être à un autre homme. Paradoxalement, pour Olivier Falorni, le « parachutage » de Mme Royal, présidente de la région, aura donc été, non un obstacle, mais une opportunité : au départ, il aurait dû être le suppléant d’une autre femme, Patricia Friou ; à l’arrivée, celle-ci devient sa suppléante – elle a disparu de l’image !

En jugeant que l’adversaire de Ségolène Royal « n’a pas démérité« , Valérie Trierweiler ne s’est pourtant pas contentée de reprendre à son compte la rhétorique du mérite, traditionnellement opposée à la parité. Elle a en même temps légitimé l' »engagement désintéressé » d’un homme de gauche élu grâce au soutien actif de la droite. D’ailleurs, l’UMP ne semble guère s’être souciée de sa propre candidate, Sally Chadjaa, une fille d’ouvrier algérien non moins méritante, qui a riposté en refusant de rallier son rival au second tour.

Mais, si Olivier Falorni a su mobiliser les électeurs de droite et d’extrême droite contre Mme Royal, n’est-ce pas aussi qu’il opposait son enracinement local au déracinement supposé du parachutage, soit une forme de « préférence locale » dans la représentation nationale ? Ici, la comparaison avec Eric Besson prend un sens politique : lui aussi, Olivier Falorni, incarne « l’homme blanc en colère« , dont une femme empêcherait de reconnaître le considérable mérite. Le sexisme antiparitaire n’est donc pas apolitique.

 

 

 

Eric Fassin est l’auteur de « Démocratie précaire » (La Découverte, 312 pa. 21 euros) et « Le sexe politique (éd. EHESS, 2009).

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Les actions coups de poings de trois lesbiennes pour le mariage homo

 

Par Marie Billon vendredi 02 mars 2012

Sur http://www.tetu.com/

 

 

 

 

 

En dix jours, trois lesbiennes du sud des Etats-Unis ont frappé fort en faveur du mariage homo. Une juge lesbienne de Dallas a refusé de marier les hétéros et un couple s’est enchaîné dans une mairie du Nouveau Mexique pour empêcher les employés de délivrer des licences de mariages.

Alors que le Maryland est officiellement devenu hier le huitième Etat américain légalisant le mariage homo, dans d’autres Etats les militants lèvent la voix… ou plus exactement les militantes. Deux initiatives de trois lesbiennes ont retenu l’attention des médias outre-Atlantique ces dernières semaines.

 

«Je refuse de n’appliquer la loi que partiellement»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 25 février dernier, Tonya Parker (photo), une juge lesbienne de Dallas, a fait savoir qu’elle refuserait de procéder à des cérémonies de mariage tant que les homos n’auraient pas les mêmes droits: «Je ne prononcerai pas de mariage parce que la loi ne peut pas être appliquée équitablement (…) Il me paraît paradoxal de procéder à une cérémonie à laquelle je n’ai pas droit, donc je m’y refuse». Les juges de l’Etat du Texas n’ont pas l’obligation de procéder à des mariages, mais ils en ont le droit.

 

 
Tonya Parker a été, en 2010, la première juge ouvertement lesbienne à être élue dans le comté de Dallas. A chaque couple qu’elle refuse de marier, elle explique: «Je m’y refuse parce que cet Etat ne reconnaît pas l’égalité devant le mariage. Tant que ce sera le cas, je n’appliquerai pas la loi de manière partielle, au bénéfice d’un groupe de personnes au détriment d’un autre.» Elle insiste cependant sur le fait qu’elle ne nie à personne le droit de se marier: «Je dirige les couples vers un autre juge qui pourra alors procéder à la cérémonie.»

 

 

«Tant qu’on ne peut pas avoir de licence de mariage, personne n’en aura»

Dans l’Etat voisin du Nouveau Mexique, un couple de femmes a, en revanche, décidé de bloquer l’accès au mariage. Le 14 février, le jour de la Saint-Valentin, Amanda Rich et April Parker, 31 et 38 ans, se sont enchaînées par le cou à l’aide d’un antivol de vélo sur deux chaises placées dos-à-dos, en plein milieu de la salle où la mairie délivre les licences de mariage.

 

 

Quelques minutes plus tôt, elles étaient venues demander cette licence. Devant le refus attendu des employés, les deux jeunes femmes se sont symboliquement enchaînées l’une à l’autre. La mairie a donc appelé le sheriff qui leur a expliqué, avec courtoisie, que si elles ne partaient pas il devrait les arrêter parce qu’elles empêchaient les employés de la mairie de faire leur travail: «Ils peuvent faire leur travail s’ils nous donnent une licence de mariage. Désolée, mais tant que nous ne pouvons pas en avoir une, personne n’en aura. Si on nous en donne une, nous nous levons et nous partons immédiatement.» Les deux jeunes femmes ont donc été arrêtées sous les encouragements d’une foule de supporters rassemblés pour l’occasion. Elles n’ont finalement pas été conduites en prison mais ont reçu une amende.

« Sexisme des médias, sexisme dans les médias »

 

ACRIMED

 

I. Présentation

Le 7 décembre dernier, la Commission de réflexion sur l’image des femmes dans les médias publiait un long rapport, traitant de la place des « expertes » dans le paysage médiatique français [1]. Le verdict de l’étude est implacable : on apprend ainsi que dans la presse hebdomadaire « généraliste », les femmes ne représentent que 14,6 % des « experts » convoqués (universitaires, analystes, journalistes spécialisés…) ; dans les principaux journaux télévisés, les experts sont à 84 % masculins.

SUITE DE L’ARTICLE ET VIDÉO :  Les introductions de Sylvie Tissot et Christine Delphy

Texte publié sur ce blog le 24 Juillet 2010


sur http://lolalafon.free.fr/blog/?p=215

Par Lola Lafon


Le chant des batailles désertées

LE CHANT DES BATAILLES DESERTEES« Contester c’est dire ça ne va pas, je ne suis pas d’accord. Résister, c’est se charger de supprimer ce qui ne va pas ».(Ulrike Meinhof)

Une lutte en est-elle encore une quand elle tremble de désigner des adversaires ? Comment combattre ce avec quoi on marche main dans la main ?Il faudrait commencer par consentir à déplaire, à fâcher. Oser être désagréable, folle même. Se méfier de cette sagesse qui gagne depuis quelques années, comme une paresse de fin d’après-midi d’hiver, cette fausse insolence adolescente, où, joyeusement turbulente, on se tait sitôt rappelées à l’ordre. Il faudrait ne pas avoir peur de faire peur. Et se souvenir de la bagarre. Celle qui fait le corps moite, les joues trop rouges et les cheveux en l’air. La bagarre aux mains sales. Il faudrait se souvenir qu’elle ne sera sûrement pas télévisée et que si elle l’est, c’est que la chorégraphie est réglée d’avance, et que rien, aucun faux mouvement ne surviendra.Entre le « féminisme MAIS » des médias (féministe mais hétéro, mais jolie, mais pas trop), et celui qui s’enterre majestueusement dans les musées ou soirées tendances, libérer les corps flirte de plus en plus avec l’eden sage d’un corps libéral. Trash ou légaliste, le féminisme se cherche frénétiquement une place (et l’a trouvée…), alors qu’il s’agissait peut-être de se vouloir fièrement en-dehors de toute place offerte.

Le corps du combat

A peine libéré d’une sexualité normée et moralisée, notre corps est entré dans l’ère du libérable obligatoire. Libérable de sa graisse, de traits jugés inégaux, à plastifier, de névroses le traversant ou d’ovaires paresseux. Et voilà chacune penchée sur son « soi », le massant d’huiles essentielles et guettant religieusement la provenance des nourritures proposées à ses entrailles et différents orifices et s’employant anxieusement à lui procurer un nombre suffisant d’orgasmes, à ce corps en « fonctionnement-production » maximal, signe extérieur d’équilibre obligatoire. Car il s’agit avant tout d’être épanouie, nouveau dogme qui semble interdire le désordre quel qu’il soit. A notre chevet, nous voilà devenues nos propres nourrissons.

Une maison de chair qui sent le renfermé

Pouvoir enfin débattre du genre, de la prostitution et avoir un accès déculpabilisé à la pornographie, tout ça a un instant semblé créer de nouveaux(elles) êtres désentravé(e)s, loin d’un féminisme plus victimaire. Mais…Subversives, les femmes qui commentent inlassablement leur sexe, leur désir, comme enfermées dans une maison de chair, autophage, bientôt ? Sous des apparences joyeusement trash, revoilà l’injonction éternelle faite aux femmes de retourner à leur corps, au-dedans… Me voilà remise à ma place, enfermée face à mon sexe, cette place qui a toujours été la nôtre, où les femmes sont attendues et contenues, cette maison trop chaude : l’intime. La radicalité féministe aujourd’hui semble tourner presqu’uniquement autour de ce qu’on fait, ou pas, à et avec son corps.Et quand il relève la tête de son corps, le féminisme, il fait quoi ?Il demande à l’Empire de lui faire une place, en marge ou bien au centre.

Place de choix ou choix de la place.

Le corps des femmes semble n’avoir aucune autre alternative que de toujours s’en remettre à un Empire. Empire-état, patriarcal, qui nous protègerait de ses lois, ou le dernier en date, l’Empire scientifique qui s’empare de nos corps comme de textes morcelables. Enfin, l’Empire total, celui qui contient tous les autres, dans lequel, du moment qu’on les paye, tous les choix sont égaux et possibles. Empire où il faut jouir de ce qu’on a ou voudrait avoir, jouir « illimité », du téléphone jusqu’au sex-toy, les yeux fermés. Pourvu que ça consomme.

La « c’est mon choix » idéologie.

Cette « c’est mon choix idéologie » envahit les blogs, les romans et les essais. Faisant de nous des sujets-corps, isolées les unes des autres, toujours représentées par notre parole, le sacro saint témoignage. On exacerbe le parcours personnel, l’individue. C’est mon choix, je suis libre de. Et on s’égaye de ces nouvelles possibilités, tout trouvera sa place dans la vitrine du « c’est mon choix », ce supermarché des idées : vendre son cerveau-travail à un Manager, ou son vagin-travail sur le net, ou encore écarter ses jambes devant la science, qui a fait de la peur du manque d’enfant un marché sans fin, encore et encore du ventre, merveilleux marché autour des femmes, blanches (au sens politique), bien entendu. Aux Autres, non-blanches, la même science propose la stérilisation, voire le féminicide en Inde ou en Chine.

« Consommons-nous les uns les autres. »

Si un moment, le droit de faire ce qu’on veut de son sexe a failli ressembler à un idéal libertaire, là, on est très loin d’un anticonformisme insolent. Les mots employés par ceux et celles qui disent« capitaliser sur leur sexe » sont étonnamment proches des mots de ceux qui prostituent leur cerveau à un quelconque marché. On « gère » sa « carrière », on vend du service. Avec le réalisme pragmatique d’un DRH, on prône une liberté empreinte d’une odeur de défaite absolue, dans l’enclos inquestionnable du système marchand.Du corps libéré à libéral, ou, comment, en voulant faire la peau du moralisme, on s’assoupit et trébuche dans les bras du capitalisme, ravi.Et dans une torpeur toute légaliste, le féminisme emboîte le pas à l’écologie molle remplie de belles images tristes de gentils animaux disparus, et à cette grande fable du capitalisme à visage humain, vert et équitable, et s’inscrit parfaitement dans l’époque sagement biologique de l’obéissance indiscutée. Et la parité, réclamée à grands cris jusque dans l’Elysée, n’est qu’un autre aspect du même manque de fougue. Vouloir reproduire le même monde, mais au féminin, sans jamais le questionner, ce monde…Si la place médiatique est offerte à ces féminismes, c’est peut-être qu’ils caressent bien gentiment, chacun à leur façon, le patriarcapitalisme.

Cyber-Pétain

Capitalisme, patriarcat, que de gros mots qu’on n’ose plus brandir sous peine d’être « dépassées ».Et pourtant: le paysage sent sévèrement le moisi. Voilà, entre autres, le grand retour pétainiste à la valeur maternité, avec ces innombrables interviews de stars se terminant par : mon plus beau rôle, c’est maman. Comme pour se faire pardonner de la place arrachée socialement aux hommes, et toujours revenir à leur ventre, ce passeport pour la norme. On est passées d’ «un enfant si je veux » dans les années 70, à «un enfant est mon plus beau rôle», et tout ça s’accommode très bien de «un enfant à tout prix». Ou comment les partisans de la technologie du ventre des femmes rejoignent l’instrumentalisation et la glorification du ventre maternant.

La pâleur du féminisme

Alors, aux blanches, le choix des débats et mouvances, et aux Autres, non-blanches, noires, arabes, d’Europe de l’Est, tziganes et autres précaires, comme on dit quand on n’ose plus dire pauvres, à elles, on laissera le combat laborieux : emprunter (et le verbe emprunter là prend tout son sens) l’espace qui leur reste et la rue hétéro-normée sans se faire haranguer, juger pour un morceau de tissu en trop ou en moins, que celui-ci dévoile des cuisses ou couvre des cheveux.Sortir de chez soi, de l’intime, parfois de son pays et arriver en France. Se confronter au post colonialisme décomplexé et insouciant, à la violence administrative et policière quotidienne. A ces femmes là, aussi, nos Invisibles, tous les travaux de « service », à elles de s’occuper des corps blancs à garder, nettoyer, à branler. Pas le choix. Et ces Autres n’ont pas souvent droit aux attentions des féministes, si peu nombreuses à défendre les sans papières, par exemple, étouffées dans les charters et violées en rétention.A l’image de la France en 2010, le féminisme oublie la bagarre…Parce que sans doute, la bagarre, ça n’est pas très féminin ?

Je ne renoncerai pas à ma part de violence.

Les femmes tentées par la radicalité se confrontent à un territoire toujours pensé au masculin. Récemment, dans l’affaire des « anarcho-autonomes » de Tarnac, les intellectuels de gauche et de droite ont tous commenté, fascinés, la figure virile du héros emprisonné, Julien Coupat, tandis qu’Yldune Lévy, également emprisonnée pour les mêmes raisons, ne fut pas l’héroïne de son histoire, mais systématiquement décrite comme la « compagne de », perdant ainsi toute identité d’une volonté politique propre.De Florence Rey, devenue une icône rock bien malgré elle, à Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron (membres d’Action Directe), toutes ont été systématiquement décrites comme aveuglées par l’amour, suivant (le cerveau) un homme. On les place d’emblée dans l’affectif et le psychologique, hors du politique. Comme si l’engagement armé des femmes était impensable, pas « naturel », une femme étant « faite pour » donner la vie et pas la mort.

Voleuses de feu

Je crois qu’il est grand temps de ressortir les petites sœurs crado et pas montrables du féminisme. Ces sorcières acrobates ou enfants sauvages, Voltairine de Cleyre anarchiste et féministe du XIX è pour qui le « mariage était une mauvaise action », les Rote Zora, ces femmes autonomes, qui en Allemagne de 1977 à 1995 attaquèrent à l’explosif le Tribunal opposé à l’avortement et incendièrent une cathédrale, entre autres. Ces collectifs de filles en France qui organisent des marches de nuit « pour ne plus se faire marcher dessus le jour », les Mujeres Creando en Bolivie, et le Pink Gang en Inde, ces « intouchables » en sari rose, armées de bâtons qui s’attaquent aux violeurs et aux policiers refusant d’enregistrer leurs plaintes. Qu’on reparle de toutes celles qui, à différentes époques, solidaires des femmes les plus précaires, ont mis des bombes dans des usines et pillé les grandes surfaces pour tout remettre, libre et gratuit, dans les rues. Qu’on fasse connaître celles qui, réunies en black blocs dans les manifestations, mettent le feu autour des prisons de femmes, un peu de lumière pour briser l’isolement. Sous les capuches noires, elles sont nombreuses, même si ce genre d’action est toujours taxé de « viril ». La casse et la destruction de biens symboliques ne pouvant être le fait de femmes…

« Il est temps de passer de la nausée au vomissement » (Mujeres Creando)

Je ne sais pas ce qu’est le féminisme mais ce que je sais, c’est que s’il s’agit de prendre ma part d’un système qui me détruit et m’enrage, je n’en suis pas. S’il s’agit de rester ce trou consommant et conso-aimable, saturé d’ordres et ouvert à toutes les obéissances « tendances », je n’en suis peut-être pas. Je veux bien décliner de nouveaux genres, mais pas des genres d’aliénations, je ne veux pas la place, ni les salaires de ces hommes dont je souhaite profondément l’éradication sociale, ni prendre part à toute cette nausée, même conjuguée au féminin. Je ne me satisferai pas de voir mon cerveau avalé par mon vagin. Je ne réclame aucun droits à cet état, parce qu’en demander quelques uns, c’est admettre qu’on ne les aura pas tous.Il nous faudra bien réapprendre la colère, apprendre à rendre les coups aux sexistes de droite qui ressemblent tant aux sexistes de gauche, voire les donner en premier si besoin est. Les femmes continuent d’être marchandées, happées, pesées, fouillées, jaugées, violées par des hommes, aussi bien blancs que non-blancs, derrière les portes closes des beaux appartements bourgeois aussi bien que dans les banlieues.Il nous faudra reprendre par la main celles-là, invisibles, qui, sur le bord, nous regardent de trop loin. Réapprendre la bagarre ensemble, celle qui fait transpirer, et répandre la joie explosive de nos fêtes impolies. Conspirons, volons, sabotons, rejoignons nous en bandes dans la nuit pour détruire ceux qui nous détruisent, redevenons des bandites fiévreuses, des enfants acharnées à ne pas rester là où on nous pose.L’époque est dure aux voleuses de feu…Alors il nous faudra bien redevenir impitoyables, et, sans rien céder de nos vies ou de nos corps, saturer chaque atome de plaisirs vagabonds, sans jamais en payer aucun prix.

Bibliographie Voltairine De Cleyre : « D’espoir et de raison, écrits d’une insoumise » LuxHistoire et communiqués des Rote Zora : « En Catimini ».Fanny Bugnon : « Quand le militantisme fait le choix des armes : Les femmes d’Action Directe et les médias. » Offensive Libertaire N°=24 : « Un autre genre d’aliénation » (Anita Bomba)Charlie Devilliers : « Les femmes et la lutte armée »

SHULAMITH FIRESTONE : LA DIALECTIQUE DU SEXE

Shulamith Firestone (née en 1945) est une féministe radicale canadienne. Membre fondatrice des New York Radical Women, des Redstockings et des New York Radical Feminists, elle est l’une des figures centrales du mouvement féministe radical. Firestone a publié, en 1970, The Dialectic of Sex: The Case for Feminist Revolution.

Traduit de l’américain par Sylvia Gleadow

Le freudisme : duperie du féminisme (chap. 3)

Première partie (1/2)


S’il nous fallait définir le courant culturel caractéristique et essentiel du XXe siècle, nous pourrions citer l’oeuvre de Freud et les disciplines auxquelles elle a donné naissance. Nous sommes tous marqués par sa conception de la vie humaine, que ce soit lorsque nous assistons à des cours de « Psycho », lorsque nous avons recours à une thérapeutique personnelle, expériences courantes chez les jeunes des classes moyennes, ou encore, de manière plus générale, lorsque nous nous laissons gagner par l’environnement freudien de notre civilisation. Un vocabulaire nouveau s’est glissé dans notre langage quotidien, et l’homme moyen pense en termes de « névroses, de « psyché »; il examine périodiquement son « ça », qui pourrait cacher un « instinct de mort »,  et interroge son « ego » où pourrait se dissimuler une faiblesse. Quand il est rejeté par les autres, il les trouve « égocentriques »; il est persuadé qu’il a un « complexe de castration » et le désir « refoulé » de coucher avec sa mère; il croit avoir été, et peut-être même être encore, en rivalité avec ses frères; les femmes, pense-t-il, lui « envient » son pénis; il voit un « symbole phallique » dans chaque banane et chaque petit pain. Ses discussions conjugales ou sa procédure de divorce se déroulent sous l’égide de la psychanalyse. La plupart du temps, il n’est pas tout à fait certain de ce que signifient tous ces termes, mais de toute façon, il est sûr que son psychanalyste, lui, le sait. Le petit Viennois somnolant dans son fauteuil, avec ses lunettes et son bouc, est un des clichés (quelque peu grinçant) de l’humour moderne. (…)

Le freudisme, avec ses confessionnaux et ses pénitences, ses prosélytes et ses convertis, et les millions de dollars qu’il absorbe, est devenu notre Église moderne. Nous n’osons que timidement critiquer ses représentants, car -sait-on jamais?- peut-être seront-ils les gagnants, le Jour du Jugement. Qui peut être absolument certain de sa santé mentale? Et qui parvient à développer réellement toutes ses possibilités? Qui n’est dévoré par la peur? Qui ne déteste sa mère et son père? Qui ne cherche à évincer son frère? Quelle fille n’a jamais souhaité être un garçon? Quant aux esprits hardis qui persistent dans leur scepticisme, il existe pour eux le mot terrible de « résistance ». Ce sont eux les plus malades, et la violence avec laquelle ils se défendent rend la chose plus évidente encore.

Une réaction pourtant s’est produite. Des livres entiers traitent des contradictions de l’oeuvre de Freud, qui permirent à bien des carrières de s’épanouir : les uns se firent connaître en s’attaquant simplement à un point précis (l’instinct de mort par exemple, ou l’envie du pénis); d’autres, plus courageux ou plus ambitieux, s’élevèrent contre l’absurdité de l’ensemble. On vit fleurir toutes sortes de théories critiques dans les réunions et les cocktails : certains intellectuels allèrent jusqu’à établir un lien entre la démission de la communauté intellectuelle américaine et l’introduction de la psychanalyse. En opposition à la religiosité du freudisme, une école empirique du behaviorisme a été fondée (mais la psychologie expérimentale a elle-même ses propres préjugés). Ainsi, le mécanisme de la pensée freudienne a été peu à peu démonté, et ses dogmes essentiels sont tombés l’un après l’autre jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à mettre en cause.

Malgré tout cela, elle reste vivante. Bien que la thérapeutique psychanalytique ait donné la preuve de son inefficacité, et que l’on sache maintenant que les idées de Freud sur la sexualité féminine étaient fausses (cf. par exemple Masters et Johnson sur le mythe du double orgasme), les vieilles théories ont toujours cours. Les médecins continuent leur pratique. Et chaque nouvelle critique de l’oeuvre de Freud se termine par un péan qui lui rend hommage. On ne peut quand même pas l’éliminer tout à fait.

Mais je ne pense pas que ce soit uniquement un manque de courage si, après tant d’années, on ose enfin reconnaître la vérité. Je ne crois pas qu’il s’agisse uniquement de la peur de perdre un job. Il me semble que, dans la plupart des cas, cette même intégrité qui a suscité une telle remise en question empêche les médecins de tout détruire. « Intuitivement », leur « conscience » les retient, au moment de porter le dernier coup de hache.

Car s’il est vrai que les théories de Freud ne sont pas vérifiables sur le plan empirique, s’il est vrai que la pratique clinique du freudisme a conduit a de véritables absurdités, et si, en fait, on savait dés 1913 que la psychanalyse était elle-même la maladie qu’elle prétendait guérir, puisqu’elle crée une nouvelle névrose à la place de l’ancienne (nous avons tous pu observer que les personnes qui suivent un traitement psychanalytique sont plus préoccupées d’elles-mêmes que jamais, qu’elles ont désormais atteint un état de névrose consciente, plein de « régressions », de « transferts » passionnés et de monologues angoissés), nous sentons qu’il y a tout de même quelque chose dans tout cela. Même si les patients en cours de traitement sont incapables de répondre lorsqu’on leur demande à brûle-pourpoint :  » Cela sert-il à quelque chose ? » ou encore :  » Cela en vaut-il la peine ? », il est impossible de tout rejeter.

Freud a captivé l’imagination d’un continent, d’une civilisation, toute entière et sa civilisation pour une bonne raison. Bien qu’il paraisse contradictoire, illogique, éloigné de la réalité, ses successeurs, avec leur logique prudente, leurs expériences et leurs révisions, n’ont rien à dire de comparable. Si le freudisme est un sujet si brûlant, et auquel on ne peut échapper, c’est que Freud a saisi le problème crucial de la vie moderne : la Sexualité.

1. LES RACINES COMMUNES DU FREUDISME ET DU FÉMINISME


1. Le freudisme et le féminisme sont sortis du même terreau. Ce n’est pas un hasard si Freud a commencé ses travaux à l’époque la plus active du premier mouvement féministe. Nous sous-estimons aujourd’hui l’importance qu’avaient alors ces idées : les conversations de salon sur la nature masculine et la nature féminine, sur les possibilités de reproduction artificielle (« bébés éprouvettes »), décrites par Aldous Huxley dans le meilleur des mondes n’étaient pas imaginaires. La discrimination des sexes était alors un des sujets les plus passionnants. Il a aussi inspiré la presque totalité des oeuvres de G.B Shaw. Le personnage de Nora, dans La maison de poupées d’Ibsen, n’est pas fictif : dans la réalité, de telles discussions brisaient alors bien des mariages. Les descriptions des femmes féministes, faites avec méchanceté par Henry james dans The Bostonians, et avec plus de sympathie par Virginia Woolf dans Années et nuit et jour, étaient tirées de la réalité. La vie culturelle reflétait les attitudes et les préoccupations de l’époque : le féminisme fut un thème littéraire important parce qu’il était alors un problème vital. Les auteurs ne rapportaient là que ce qu’ils voyaient, c’est à dire le milieu culturel qui les entourait, où la question du féminisme était suivie avec passion. Qu’elle se forme aux idées nouvelles ou qu’elle les combatte désespérément, toute femme était concernée par le problème de l’émancipation féminine. les vieux films de cette époque montrent la solidarité croissante entre les femmes, leur conduite imprévisible, leur manière dangereuse et souvent désastreuse de s’essayer à des rôles nouveaux. Personne ne pouvait rester à l’écart de ce bouleversement, et d’ailleurs il ne touchait pas que l’Ouest : la Russie également expérimentait alors la destruction des structures familiales.


Le tournant du siècle fut marqué d’une extraordinaire fermentation des idées sur la sexualité, le mariage, la famille, et le rôle des femmes, que ce soit en matière de pensée sociale et politique, ou de culture littéraire et artistique. le freudisme ne représente qu’un seul des produits de cette fermentation culturelle. Freudisme et féminisme se sont tous deux formés par réaction à l’une des périodes les plus arrogantes de la civilisation occidentale, l’ère victorienne, dont le caractère essentiel était d’être centrée sur la famille, et d’exagérer par conséquent la restriction et la répression sexuelles. Tous deux signifient un éveil : mais Freud n’a fait que le diagnostic de ce que le féminisme se propose de guérir.

2. Freudisme et féminisme sont faits de la même substance.


L’immense mérite de Freud a été la redécouverte de la sexualité. Il voyait dans la sexualité la force vitale primordiale; la manière dont s’organisait cette libido chez l’enfant déterminait le psychisme de l’individu (qui en outre recréait celui de l’espèce historique). Il découvrit que pour pouvoir s’adapter à la société actuelle, l’être sexué doit subir dans son enfance un processus de répression, certains en sont plus affectés que d’autres, et leur inadaptation peut être plus ou moins grande (suivant qu’il y ait psychose ou névrose), et souvent même, suffisamment grave pour devenir paralysante.
Le remède que propose Freud est moins significatif, et a d’ailleurs causé de véritables dommages. Par un processus qui ramène à la surface les pulsions refoulées et paralysantes, par une reconnaissance consciente, un examen ouvert, le patient doit être capable de parvenir à un accommodement avec les désirs inquiétants du « ça », et de les rejeter consciemment, au lieu de les refouler dans le subconscient. Cette thérapeutique se réalise avec l’aide d’un psychanalyste, grâce au « transfert » où le psychanalyste est substitué au personnage qui avait provoqué cette névrose de refoulement. Le transfert, comme la guérison par la prière ou l’hypnose (que Freud a étudiée et par laquelle il fut très influencé), fait appel à une participation émotive plutôt qu’à la raison. le patient tombe amoureux de son analyste : en « projetant » le problème sur la page, blanche ou supposée telle, de sa relation avec le psychanalyste, il l’extériorise afin de se guérir. Malheureusement, ça ne marche pas *.

Freud en effet, selon les traditions de la science « pure », a observé les structures psychologiques sans jamais mettre en question leur contexte social. Étant donné sa propre structure psychique et ses préjugés culturels – c’était un tyran mesquin de la vieille école pour qui certaines vérités sexuelles étaient difficiles à admettre – , on pouvait difficilement s’attendre à ce qu’il consacrât à cet examen une partie de l’oeuvre de sa vie (Wilhelm Reich fut au nombre de ceux qui, peu nombreux, suivirent cette route).

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* R.P. Knight, dans un article paru dans l’American Journal of Psychiatry en 1941 et consacré à l' »Évaluation des résultats de la thérapeutique psychanalytique », constatait que la psychanalyse était un échec pour 56,7% des patients qu’il avait étudiés, et n’avait de résultat positif que pour 43,3% seulement. La psychanalyse échouait donc plus souvent qu’elle ne réussissait. En 1952, Eysenck indiquait un taux d’amélioration de 44% des malades soumis au traitement; et chez ceux qui n’avaient suivi aucun traitement, un taux d’amélioration de 72%. D’autres études (Barron et Leary, 1955; Bergin, 1963; Cartwright et Vogel, 1960; Truax, 1963; Powers et Witmer, 1951), confirment ces résultats négatifs.

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En outre, de même que Marx ne pouvait concevoir entièrement la venue de la cybernétique, Freud ignorait toutes les possibilités de la technique, telles qu’elles influencent aujourd’hui notre manière de penser. Mais qu’il faille l’en blâmer ou pas, le fait qu’il n’ait pas mis en question la société elle-même a causé un certain désordre dans les disciplines qui se sont fondées sur les bases de ses théories. Assaillis par les problèmes insurmontables que posait la réalisation pratique de ce qui était en soi une contradiction – la solution d’un problème à l’intérieur même de l’environnement qui l’a créé – , ses successeurs commencèrent à attaquer chaque élément de ses théories l’un après l’autre, et à force de zèle, finirent par en perdre l’essence même.

Avaient-elles cependant quelque valeur ? Réexaminons quelques-unes de ses idées, en nous plaçant cette fois sous l’angle du féminisme radical. Je pense que Freud a réellement découvert quelque chose, même si ses idées mènent à des absurdités quand on les prend mot à mot – son génie était en effet plus poétique que scientifique; la valeur de sa pensée résidait davantage dans sa signification métaphorique que dans une interprétation littérale.
Dans cette lumière, examinons tout d’abord le complexe d’Oedipe*, pierre angulaire de la théorie freudienne, et selon laquelle l’enfant de sexe masculin désirerait posséder sexuellement sa mère et tuer son père, mais serait contraint de refouler ce désir par peur d’être castré par son père. Freud lui même a dit dans son dernier livre : « J’ose affirmer que si la psychanalyse ne pouvait se vanter que du seul mérite d’avoir découvert le complexe d’oedipe et son refoulement, cela suffirait pour qu’elle puisse revendiquer sa place parmi les acquisitions nouvelles et précieuses de l’humanité. » Citons, dans le sens opposé, Andrew Salter, dans The Case against Psychoanalysis :

Même ceux qui éprouvent la plus grande sympathie pour Freud trouvent les contradictions du complexe d’oedipe quelque peu déroutantes. Le Psychiatric Dictionary dit du complexe d’Oedipe : « On ne conçoit pas encore clairement quel sera le destin du complexe d’Oedipe. » Je pense que nous pouvons être sûrs du destin du complexe d’Oedipe. Il sera celui de l’alchimie, de la phrénologie, et de la chiromancie. Le destin du complexe d’Oedipe sera l’oubli.

Salter en effet est excédé par les contradictions constantes d’une théorie pour laquelle le contexte social, cause du complexe, est immuable :

La pensée de Freud, quand il parle de la disparition « normale » du complexe d’Oedipe, souffre d’une incohérence critique en matière de logique. Si nous admettons que la disparition du complexe d’Oedipe est due à la peur de la castration, cela ne suggère-t-il pas que la normalité est acquise grâce à la peur et au refoulement exercés chez l’enfant ? Et parvenir à la santé mentale par le refoulement n’est-il pas en contradiction flagrante avec les doctrines freudiennes les plus élémentaires ?

Je prétends que la seule manière qui permette de faire du complexe d’Oedipe une notion entièrement compréhensible est de l’interpréter sur le plan de la puissance. N’oublions pas que Freud a observé que ce complexe était commun à tous les individus normaux qui grandissent dans la cellule familiale d’une société patriarcale, et que cette forme de structure sociale intensifie les pires effets des inégalités inhérentes à la famille biologique elle-même. La réalité prouve que les répercussions du complexe d’Oedipe sont moins importantes dans les sociétés où les hommes ont un pouvoir moins grand, et que l’affaiblissement du patriarcat produit dans la civilisation de nombreuses transformations que, peut-être, l’on peut attribuer à cette détente.

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* Si je traite de l’enfant de sexe masculin avant d’aborder le cas de l’enfant de sexe féminin, c’est que Freud – comme d’ailleurs notre culture toute entière – traite d’abord de l’enfant de sexe masculin. Même pour faire sérieusement la critique de Freud, il nous faut suivre l’ordre de priorité qu’il a lui-même établi dans son oeuvre. En outre, comme il l’a vu d’ailleurs, l’importance culturelle du complexe d’Oedipe est bien plus grande que celle du complexe d’Électre. J’essaierai de montrer qu’effectivement il est psychologiquement plus néfaste car dans une civilisation dominée par les hommes, les atteintes faites à la psyché masculine ont des conséquences plus graves.

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Examinons cette cellule familiale patriarcale où le complexe d’Oedipe apparaît aussi marquée.
Dans ce type de famille, c’est l’homme qui assure la subsistance quotidienne; tous les autres membres de la famille dépendent donc de lui. Il accepte de faire vivre une femme en échange des services qu’elle peut lui fournir : tenue de la maison, satisfactions sexuelles et reproduction. Les enfants qu’elle lui donnera dépendront de lui encore davantage. Ils sont légalement la propriété du père (l’une des premières campagnes du W. R. M à ses débuts fut dirigée contre l’enlèvement de leurs enfants aux mères divorcées), qui a le devoir de les nourrir, de les éduquer et de les « façonner » afin qu’ils puissent tenir leur place dans la classe de la société à laquelle ils appartiennent. En retour, il escompte de ses enfants la continuation du nom et du patrimoine – ce que souvent l’on confond avec l’immortalité. Ses droits sur les enfants sont absolus. S’il n’est pas bon père ni bon maître, c’est dommage, mais tant pis. Ils ne pourront s’échapper de ses griffes que lorsqu’ils seront devenus adultes, et le façonnage psychologique aura alors été accompli : ils seront prêts à reprendre son rôle. Il est important de se souvenir que dans les formes plus récentes de la cellule familiale, même si cette relation essentielle ne figure pas de manière aisément reconnaissable, on retrouve parfaitement le même triangle de dépendance : père, mère, fils. Car même si la mère a reçu une formation égale à celle de son mari, même si elle travaille (rappelons-nous que jusqu’aux succès bien mérités du W. R. M., les femmes de l’époque de Freud ne recevaient aucune instruction et ne pouvaient trouver aucun travail), il lui est rarement possible étant donné l’inégalité du marché de l’emploi, de gagner autant d’argent que son mari – et malheur du ménage où cela pourrait se produire! Même si elle y parvient, elle est plus tard, lorsqu’elle est enceinte puis lorsqu’elle prend soin d’enfants en bas âge, réduite une fois de plus à une incapacité totale. Rendre absolument indépendants les femmes et les enfants reviendrait à éliminer non seulement la cellule familiale patriarcale, mais aussi la famille biologique elle-même.

Tel est le climat de contrainte dans lequel grandit un enfant normal. Dés le départ il est sensible à cette hiérarchie du pouvoir. Il sait que dans tous les domaines, physique, économique, émotionnel, il dépend entièrement de ses parents, et se trouve donc à leur merci, quels qu’ils puissent être. Mais il aura certainement une nette préférence pour sa mère. Il lui est lié par la contrainte qu’ils subissent tous deux : tandis qu’il est, lui, sous la domination de ses deux parents, sa mère, elle, est sous celle du père. Celui-ci apparaît à l’enfant comme disposant de la toute puissance. (« Attends un peu que ton père rentre du bureau, et tu verras la fessée que tu vas recevoir ! ») L’enfant se rend alors compte que sa mère se situe à mi-chemin entre l’autorité et l’impuissance. Il peut se tourner vers son père si sa mère est injuste envers lui; mais si son père le frappe, sa mère ne peut guère faire plus pour lui que de le consoler par des paroles apaisantes. Si elle est sensible à l’injustice, elle pourra user de ruse et de larmes pour le défendre. Mais il utilise lui aussi la ruse et les larmes, et il sait qu’elles ne valent pas la force. De toute manière leur effet est limité, et dépend de nombreuses variables (bonne ou mauvaise journée de son père au bureau). Tandis que la force physique, ou la menace de la force physique, est une valeur sûre.

Dans la famille traditionnelle il existe une polarité parentale : on estime que l’affection de la mère pour son enfant est un amour inconditionnel, tandis qu’il est rare que le père s’intéresse activement aux tout petits enfants; et en tout cas il ne s’occupe pas des soins qui leur sont nécessaires. Plus tard, lorsque le petit garçon grandit, son père l’aime conditionnellement, en fonction de ses actions et de ses mérites. Ainsi que le dit Erich Fromm dans son Art d’aimer :

Nous avons déjà parlé de l’amour maternel. L’amour maternel est, de par sa nature même, inconditionnel. La mère aime son nouveau-né parce qu’il est son enfant, et non parce que l’enfant a rempli une condition quelconque, ou satisfait une exigence particulière…
La relation avec le père est tout à fait différente. La mère est la maison d’où nous venons, elle est la nature, la terre, la mer; le père ne représente pas notre origine naturelle. Il n’a que peu de rapports avec l’enfant pendant les premières années, et pendant cette période, il est loin d’avoir, aux yeux de celui-ci, l’importance de sa mère. Mais si le père ne représente pas le monde de la nature, il symbolise l’autre pôle de l’existence humaine : le monde de la pensée, des objets créés par l’homme, le monde de la loi et de l’ordre, de la discipline, des voyages et de l’aventure. C’est lui qui enseigne, et qui ouvre à l’enfant la route qui va vers le monde… L’amour paternel est un amour conditionnel. Son principe est : « Je t’aime parce que tu réponds à ce que j’attendais de toi, parce que tu fais ton devoir, parce que tu es comme moi. » (…) C’est dans cette évolution de l’affection, d’abord centrée sur la mère, puis sur le père, et dans la synthèse finale que se trouvent la base de la santé mentale et l’accès à la maturité.


Si tel n’avait pas été le cas lorsque Fromm écrivit ces lignes, cela le serait certainement aujourd’hui : le livre de Fromm sur l’amour a été traduit en dix-sept langues, et il s’en est vendu, pour la seule édition de langue anglaise, 1 500 000 exemplaires. Plus loin, je traiterai de manière plus détaillée de la nature de l’amour maternel prôné par ce texte, et du dommage que peut causer cet idéal, à la fois à la mère et à l’enfant. Ici, je tenterai simplement de montrer comment cette polarité traditionnelle se rattache au complexe d’Oedipe.
Contrairement à d’autres, Freud ne sous-estimait pas ce qui se passe chez l’enfant avant l’âge de six ans. Si les besoins essentiels du petit enfant sont satisfaits par sa mère, s’il est nourri, habillé et câliné par elle, s’il est aimé par elle « inconditionnellement » (contrairement à l’amour « conditionnel » du père, qui voit beaucoup moins l’enfant, et s’intéresse à lui uniquement pour lui administrer des punitions ou lui décerner une « approbation virile »), si, en outre, il sent que sa mère et lui sont unis contre le père, qu’ils doivent amadouer et à qui ils doivent plaire, alors il est peut-être vrai que tout homme s’identifie au commencement de sa vie à une femme.

Quant à désirer sa mère – oui, bien sûr. Mais le littéralisme de Freud peut conduire à des absurdités. L’enfant ne rêve pas réellement de pénétrer sa mère. Il est vraisemblable qu’il ne peut pas même imaginer comment il faut s’y prendre pour exécuter cet acte. Et il n’est pas assez développé physiquement pour avoir besoin de la détente de l’orgasme. Il serait plus juste de considérer ce besoin sexuel d’une manière générale, et plus négative : c’est-à-dire que les réactions sexuelles ne se sépareront des autres réactions physiques et émotionnelles que plus tard, lors de la structuration de la famille autour du tabou de l’inceste. Auparavant, elles s’intégraient toutes dans le même ensemble.

Que se passe-t-il lorsque, à l’âge de six ans, le petit garçon est censé commencer à se « former » et à se comporter comme un petit homme ? On parle d' »identification masculine » et d' »image du père ». On lui retire les jouets trop enfantins de l’année précédente, et on l’emmène jouer au base-ball. Les camions et les trains électriques se multiplient.
S’il pleure, on lui dit qu’il est une poule mouillée; s’il court vers sa mère, on l’accuse d’être un « petit-garçon-à-sa-maman ». Le père, soudain, s’intéresse à lui de manière active. (« Tu l’as trop gâté ») L’enfant craint son père, avec raison. Il sait que, de ses deux parents, sa mère est bien davantage de son côté. Dans la plupart des cas, il s’est déjà clairement rendu compte que son père rendait sa mère malheureuse, la faisait pleurer, et ne lui parlait pas beaucoup, mais se disputait avec elle et la rudoyait (c’est pourquoi, s’il surprend ses parents dans leurs rapports sexuels, il les interprétera vraisemblablement d’après ce qu’il connaît déjà de leur relation : il croira donc que son père attaque sa mère. Et voilà que tout à coup, on voudrait qu’il s’identifie à cet étranger brutal. Bien entendu il s’y refuse. Il résiste. Il commence à rêver de croquemitaines.
Il prend peur de son ombre. Il pleure lorsqu’il va chez chez le coiffeur. Il pense que son père va lui couper le pénis : il ne se comporte pas comme le Petit Homme qu’il ferait bien de devenir.

C’est là la « difficile phase de transition ». Comment l’enfant normal est-il finalement poussé à changer d’identification ? Fromm l’exprime clairement : « Si le père ne représente pas le monde de la nature, il symbolise l’autre pôle de l’existence humaine; le monde de la pensée, des objets crées par l’homme, le monde de la loi et de l’ordre, de la discipline, des voyages et de l’aventure. C’est lui qui enseigne, et qui ouvre à l’enfant la route qui va vers le monde... » Ce qui le convainc finalement, c’est la perspective de découvrir le monde, grâce à son père, lorsqu’il deviendra grand. On lui demande de passer de l’état d’impuissance qui est celui des femmes et des enfants pour acquérir un potentiel de puissance en devenant réellement le fils (extension de l’ego) de son père. La plupart des enfants ne sont pas bêtes. Ils n’ont pas l’intention, eux, de rester bloqués dans la vie étriquée qui est celle des femmes. Ils veulent voyager, ils veulent l’aventure. Mais c’est dur. Parce que tout au fond, ils méprisent ce père et sa toute-puissance. Ils sympathisent avec leur mère. Mais que peuvent-ils faire ? Ils refoulent leur profond attachement émotionnel à leur mère, refoulent leur désir de tuer leur père, et finissent par émerger de tout cela en devenant des hommes honorables.

Il n’est pas étonnant qu’une telle transformation laisse un sédiment émotionnel, un « complexe ». L’enfant mâle, afin de sauver sa propre peau, a dû abandonner sa mère et la trahir, et passer dans le camp de l’oppresseur. Il se sent coupable. Ses réactions émotives à l’égard des femmes en général en sont affectées. La plupart des hommes, en acquérant la puissance sur les autres, réussissent cette transformation. Mais certains n’y parviennent jamais.

D’autres éléments de la théorie freudienne apparaissent tout aussi clairement lorsqu’on les examine en termes de puissance, c’est-à-dire en termes politiques; l’antidote du féminisme efface le préjugé sexuel.
On pense généralement que la découverte du complexe d’Électre est moins importante que celle du complexe d’Oedipe, puisque toutes les théories de Freud concernant les femmes réduisent ce qui est féminin à l’inverse du masculin : le complexe d’Électre est donc un complexe d’Oedipe inversé. Le complexe d’Électre, et le complexe de castration qui lui est lié, peuvent, en bref, s’exposer ainsi : la petite fille, tout comme le petit garçon, commence d’abord sur une fixation sur sa mère. Vers l’âge de cinq ans, lorsqu’elle découvre qu’elle n’a pas de pénis, elle commence à se sentir castrée. Elle essaie de compenser cette infériorité en faisant, par un jeu de séduction, alliance avec son père; elle manifeste ainsi une rivalité avec sa mère, et ultérieurement, de l’hostilité. Le « superego »se développe en réagissant à la contrainte paternelle. Mais puisque le père est l’objet de la séduction, il n’exerce pas sur sa fille une contrainte identique à celle qu’il exerce sur son fils, son rival sexuel dans l’amour de la mère.
Par conséquent, chez la fille, la structure psychique de base est différente et plus faible que chez son frère. On dit d’une jeune fille qui conserve une forte identification au père, qu’elle en est restée au stade clitoridien de la sexualité féminine, et il est donc vraisemblable qu’elle devienne frigide ou lesbienne.


La caractéristique la plus remarquable de cette description, exprimée en termes féministes, est que la petite fille, elle aussi, est d’abord attachée à sa mère (ce qui, en soi, dément que l’hétérosexualité soit déterminée par la biologie). Comme le petit garçon, elle aime sa mère plus que son père, et précisément pour les mêmes raisons : la mère prend soin d’elle plus étroitement que le père, et partage avec elle les contraintes qu’elle subit. Vers l’âge de cinq ans, en même temps que le petit garçon, elle commence à observer consciemment  que la puissance du père est plus importante, et qu’il a accès à cet intéressant monde extérieur qui est refusé à sa mère. Elle rejette alors sa mère qu’elle connaît trop bien et qui l’ennuie, et commence à s’identifier à son père. La situation se complique lorsqu’elle a des frères et qu’elle se rend compte que le père permet peu à peu à ses fils de partager son monde masculin, son pouvoir, alors que ce monde lui est refusé. Elle se trouve alors devant une alternative : 1. Jugeant la situation de manière réaliste, elle commence à utiliser, à tout hasard, les ruses féminines afin d’essayer de dérober au père son pouvoir (elle devra lutter avec sa mère pour obtenir les faveurs paternelles). 2. Elle se refuse à admettre que la différence physique entre son frère et elle implique obligatoirement une inégalité de puissance. Dans ce cas, elle rejette tout ce qui pourrait l’identifier à la mère, c’est-à-dire la servilité, les artifices et les réactions psychologiques d’une opprimée, et imite avec obstination ce que fait son frère et grâce à quoi il obtient la liberté et l’approbation qu’elle même recherche. Je ne dis pas, il faut le noter, qu’elle simule la masculinité. Ces traits de caractère ne sont pas déterminés par le sexe, mais bien qu’elle essaie désespérément de gagner la faveur de son père en se comportant de plus en plus comme il encourageait ouvertement son frère à le faire, pour elle, cela ne donne rien.
Elle redouble d’efforts. Elle devient un garçon manqué – et est flattée de se l’entendre dire. Sa persévérance, face à une inacceptable réalité, peut même atteindre son but. Pour un certain temps. Jusqu’à la puberté peut-être. Car elle ne peut aller plus loin. Il ne lui est plus possible de nier son sexe : la convoitise de tous les mâles qui l’entourent le confirme. C’est alors que souvent elle développe, pour se venger, une identification féminine (adolescentes « difficiles », « secrètes », sujettes aux fous rires, quand les garçons du même âge sont encore des gosses).

En ce qui concerne l' »envie de pénis », il est plus sage, encore une fois, de considérer cela comme une métaphore. Même lorsque la petite fille se préoccupe réellement de l’organe sexuel, il ne faut pas oublier que tout ce qui distingue physiquement le mâle envié sera aussi envié. Car elle ne peut arriver à comprendre pourquoi, quand elle fait exactement la même chose que son frère, il reçoit des approbations qui lui sont refusées. Elle établit parfois un rapport vague entre la manière dont il se comporte et l’organe qui le différencie. L’hostilité qu’elle manifeste envers sa mère ne repose elle aussi que rarement sur l’observation d’une similitude génitale : elle repousse tout ce qui l’identifie à une mère qu’elle veut absolument rejeter. Il est peu vraisemblable que, d’elle même, une petite fille se considère comme du même sexe que sa mère; bien plus probablement, elle se voit asexuée. Elle peut même en être fière. Après tout, son corps n’a pas de protubérances visibles comme les seins qui pour elle caractérisent les femmes.
Quant au sexe, sa petite fente innocente ne semble avoir aucune ressemblance avec le mont recouvert de poils de sa mère : elle est même rarement consciente d’avoir un vagin, parce qu’il est scellé. Pour l’instant, son corps est aussi souple et fonctionnel que celui de son frère, et elle s’y sent bien : seule la force supérieure des adultes exerce, sur elle et son frère une égale contrainte. Laissée à elle-même, elle pourrait imaginer longtemps encore qu’elle ne finira pas comme sa mère. C’est pourquoi on l’encourage tant à jouer à la poupée, à la « dînette », à être jolie et attrayante.
On espère qu’elle ne sera pas une de celles qui, jusqu’à la dernière minute, refusent d’entrer dans leur rôle.
On voudrait qu’elle y vienne tôt, grâce à la persuasion et à l’artifice plutôt que par nécessité; et que la promesse abstraite d’un bébé soit un appât suffisant pour remplacer ce monde passionnant de « voyages et d’aventures ». Une florissante industrie de poupées s’est bâtie sur l’anxiété des parents. Quant à la petite fille, elle aime les cadeaux, quels que soient les obscurs raisonnements des adultes.
A la lumière de cette interprétation féministe, beaucoup de doctrines périphériques qui semblaient absurdes trouvent maintenant leur signification. Citons par exemple Ernest Jones, dans Papers on Psychoanalysis :

Beaucoup d’enfants éprouvent le vif désir de devenir les parents de leurs propres parents… Cette curieuse construction de l’imagination… est évidemment en rapport étroit avec des désirs incestueux, puisque c’est une forme exagérée du désir plus répandu d’être son propre père.

Traduction féministe : désir imaginaire des enfants d’être dans une position d’autorité sur leurs parents qui sont leurs maîtres, et en particulier sur celui qui dispose réellement du pouvoir : le père.
Voici encore ce que dit Freud à propos du fétichisme :

L’objet remplace le phallus de la mère, à l’existence duquel croyait le petit garçon, et auquel il ne veut pas renoncer.


Vraiment, Freud, est parfois déconcertant. Ne serait-il pas bien plus raisonnable de parler du pouvoir de la mère. Il y a bien peu de chances que le petit garçon ait jamais vue sa mère nue, et encore moins qu’il ait pu observer réellement la différence entre pénis et clitoris. Mais il sait qu’il est attaché à sa mère et qu’il ne veut pas la rejeter à cause de son impuissance. L’objet choisi est simplement le symbole de cet attachement.
Il existe une abondance d’exemples similaires, mais j’ai montré que dans une vision féministe toute la structure du freudisme est – pour la première fois – parfaitement significative. Ainsi s’éclairent certains problèmes qui s’y rapportent et sont aussi importants que l’homosexualité, et même la nature du tabou qui interdit l’inceste. Ces deux questions, reliées l’une à l’autre par leur cause, ont longtemps fait l’objet de discussions où l’unanimité était loin de régner. Nous pouvons maintenant y voir les symptômes de la psychologie de puissance créée par la famille.

La Dialectique du Sexe de Shulamith Firestone, éd Stock, traduit de l’américain par Sylvia Gleadow

« Je suis quand même assez surprise du silence de la blogosphère féministe en ce qui concerne l’extrême violence verbale de Peillon vis à vis de Royal, j’ai posté un comm sur le site “les Egales” en reprenant l’intervention d’Yvette Ferrand, et mon intervention n’a pas été publiée. » Mauvaise herbe


Vincent Peillon dont la valeur intellectuelle n’est pas contestable, a tenu des propos réitérés et inexcusables, d’autant plus de la part d’un socialiste qui nous représente tous au parlement européen.

« Psychiatrie lourde, fascisation » et j’en passe…
Quel mépris, quelle misogynie, quelle bassesse !

Il parle ici d’une Présidente de Région socialiste dont le bilan fait honneur à toute la gauche. Une candidate qui ce dimanche 15 novembre, lançait sa campagne pour 2010 au milieu de + de 1000 militants enthousiastes et déjà opérationnels et de quasiment tous les élus de sa région soudés autour d’elle.

Le fait qu’aucune grande figure du PS n’ait dénoncé la fureur dévastatrice de Peillon, en particulier la première secrétaire qui lâchement, préfère regarder ailleurs montre malheureusement l’effondrement moral qui a gagné la direction de ce parti. Direction issue il y a un an d’une élection frauduleuse acceptée sans état d’âme par les cadres du parti au mépris des militants qui les ont placés là où ils sont.

Si l’on peut contester les choix politiques et les méthodes de Ségolène Royal, les dérapages verbaux de Peillon deviennent une tache ineffaçable sur l’ensemble du Parti Socialiste.

C’est tellement facile d’insulter Royal, c’est même devenu un sport national, et ceux qui tels Aubry, Moscovici ou Hollande et les autres, s’en lavent les mains tout en ricanant d’aise, ne valent guère mieux que celui qui profère les insultes.

Franchement, j’avais déjà honte du chef de l’état, aujourd’hui, j’ai honte pour mon parti et pour mon pays qu’un tel déchaînement soit possible contre la femme qui, elle, a réussi à porter la gauche au second tour de l’élection présidentielle de 2007 contre toute la droite et l’appareil du parti.

La meute n’est pas belle à voir, les français la voient et ils n’aiment pas ça

Quant à la chaire à canon militante, je crains qu’elle ne se mutine et n’aille plus au combat.
Les déclarations haineuses de Vincent Peillon doivent être clairement désavouées par nos responsables politiques.

Yvette Ferrand

Secrétaire fédérale aux Droits Humains PS37
Membre d’EAG
Responsable du comité local DA37

Repenser les rapports sociaux de sexe, de classe et de “race” dans la mondialisation néolibérale1

Jules Falquet

Sur http://www.cedref.univ-paris7.fr

Aux migrantes “seules”,
au Réseau pour l’autonomie juridique des femmes immigrées, réfugiées et exilées (RAJFIRE)
et à Flora Tristan, la première à avoir souligné, dès 1835,
la nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères

Pour situer mon approche, il faut préciser que je suis une femme, universitaire, blanche, de nationalité française et vivant aujourd’hui en France, impliquée dans cette réflexion d’un point de vue théorique mais aussi politique. Depuis la Première rencontre internationale contre le néolibéralisme et pour l’humanité, invitée par le mouvement zapatiste du Chiapas à l’été 1996, je m’efforce d’analyser la mondialisation néolibérale avec les instruments fournis notamment par un ensemble de mouvements sociaux “progressistes” d’Amérique latine et des Caraïbes (le mouvement zapatiste mexicain, celui des Sans-terre du Brésil et les mouvements féministe et lesbien du continent), ainsi que par de nombreuses féministes Noires ou racisées. Cependant, il m’est difficile d’en présenter une analyse unifiée, tant elle est complexe, contradictoire et sans cesse en devenir. Toujours est-il que la mondialisation néolibérale est l’occasion, pour moi, de constater les insuffisances criantes des trois grands courants d’analyse auxquels je me rattache : le matérialisme historique, le féminisme radical et l’anti-impérialisme-anti-colonialisme.


Ce sont surtout les interpellations des féministes racisées et/ou prolétarisées et/ou lesbiennes qui me semblent devoir être entendues et creusées, si nous souhaitons produire une théorie et une pratique utiles à la transformation sociale radicale plus que jamais nécessaire. En particulier, je crois  indispensable d’intégrer pleinement dans nos analyses les effets conjugués de plusieurs rapports sociaux de pouvoir : de sexe (incluant la sexualité), de classe et de “race”. Je partirai de l’hypothèse que ces rapports ne sont ni simplement superposés ou additionnés, ni intersécants (Crenshaw, 1995). Je les pense plutôt imbriqués (pour la première formulation du concept : Combahee River Collective, 1986 [1979]) et même consubstantiels (Kergoat, dans ce même numéro) et co-formés (Bacchetta, 2006). J’essaierai ici de montrer comment fonctionne cette co-formation à partir d’un objet concret : la ré-organisation de la division du travail provoquée par la mondialisation néolibérale, et tout particulièrement du « travail considéré comme féminin », qui modifie simultanément les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe.

Certes, la mondialisation n’est pas radicalement nouvelle : elle s’enracine dans la longue histoire du capitalisme, de l’esclavage, de la colonisation-décolonisation et des mutations des systèmes patriarcaux. Cependant, elle produit de profondes transformations. Les discours optimistes, de légitimation de cette mondialisation, parlent d’extension de la démocratie, de “participation”, d’égalité et de prospérité croissante pour toutes et tous. Les analyses critiques, empiriques, soulignent plutôt le creusement vertigineux des inégalités et de l’exploitation, de sexe, de classe, de “race”2 et Nord-Sud3. Elles s’interrogent, aussi, sur les recompositions à l’oeuvre : les classes sociales ont-elles disparu? Un nouveau prolétariat est-il en train d’apparaître et qui le compose? Le racisme a changé : moins biologique, plus “culturel” mais toujours vif, comment opère-t-il aujourd’hui? Enfin, on entend souvent dire que l’égalité des sexes n’a jamais été aussi proche, alors même que l’on sait pertinemment que les femmes, les fillettes et les femmes âgées constituent l’immense majorité des personnes les plus appauvries de la planète : comment l’expliquer?


Je procéderai en deux temps. D’abord, en soulignant les apports et les insuffisances des travaux sur la mondialisation néolibérale qui tentent de la comprendre comme transformation du “système-monde” et comme internationalisation de la reproduction sociale. Ensuite, je proposerai quelques pistes pour repenser la “règle du jeu” aujourd’hui dominante : d’un côté la nécessité de saisir le continuum qui lie le travail domestique, sexuel et “reproductif”, même s’il est exercé par toutes sortes de personnes dans des foyers beaucoup plus vastes et plus ouverts que ce qu’on a coutume de les considérer, de l’autre, le rôle de l’Etat-Nation, basé sur un système politique hétérosexuel, dans l’organisation de la circulation et de la capacité juridique des personnes.

1. Les limites de l’existant

Nous acceptons ici partiellement l’analyse de Marx, puis de Braudel (1985) et Wallerstein (1974, 1980, 1989), ainsi que des théories de la dépendance et leurs avatars, qui lisent de vastes pans de l’histoire planétaire comme des effets de l’expansion du système-monde capitaliste —même si cette expansion n’est pas linéaire, si d’autres facteurs multiples entrent en jeu et si le monde “occidental” où s’est développé le capitalisme est loin d’être le centre de l’histoire comme l’ont si bien souligné Gilroy (2003 [1993]) ou Chaudhuri (1990). Cependant, deux assomptions centrales des théories du système-monde capitaliste, liées entre elles, posent problème. D’abord, l’idée d’une “prolétarisation” croissante et inévitable de la main d’oeuvre : dans les faits, elle n’a pas véritablement eu lieu. Ou plus précisément, que faut-il comprendre par “prolétarisation”? Ensuite, l’idée selon laquelle le passage du féodalisme au capitalisme aurait nécessairement réduit les rapports sociaux non-capitalistes à l’état de survivances appellées à une rapide extinction et marginaux dans l’analyse —or, ces rapports subsistent manifestement.

Comme nous allons le voir, c’est précisément cette co-formation des rapports de production capitalistes (les rapports d’exploitation salariée) et des rapports de production “non capitalistes” (les rapports d’appropriation —servage, esclavage et sexage mis en évidence magistralement par Colette Guillaumin 1992 [1978]), qui doit être au coeur de notre analyse. En effet, toute la question est de savoir comment sont co-construites l’extraction de travail moyennant salaire, l’extraction de travail gratuit et surtout, tout ce qui se trouve entre ces deux “extrêmes” et que nous appellerons ici “travail dévalorisé”. Nous faisons l’hypothèse que la mondialisation néolibérale pousse aujourd’hui la plupart de la main d’oeuvre “au centre”, vers un travail qui n’est plus tout à fait gratuit, mais qui n’est certes pas “correctement” rémunéré ni pleinement “prolétaire” et qui ne le deviendra jamais.

A. Incorporer la “race” aux analyses marxiennes ?


Pour comprendre la “crise” du capitalisme, Balibar et Wallerstein, dans un ouvrage devenu classique, Race, nation, classe, Les identités ambiguës (1988), proposent une série d’hypothèses sur l’apparition d’un “nouveau racisme” (Balibar) et sur le rôle du “foyer domestique” (Wallerstein). Ils constatent en effet que la “prolétarisation” annoncée par Marx ne s’est pas produite comme prévu. Or, ils soulignent que l’une des principales contradictions du capitalisme est la nécessité d’arbitrer entre des intérêts à court terme et à long terme (maximiser la plus-value en abaissant les salaires et par le travail gratuit, tout en maintenant une demande solvable pour consommer les marchandises produites). Le système capitaliste doit donc organiser la permanente “transformation sociale de certains processus de production de travail non salarial en travail salarié […]. C’est cela que l’on veut exprimer en parlant de ‘prolétarisation’.”4 Mais paradoxalement, “l’aspect principal de la prolétarisation […] n’est pas, selon [Wallerstein] la généralisation du travail salarié”5. Ainsi, Balibar et Wallerstein font apparaître entre le travail non salarié et le travail salarié, une figure providentielle qui permet de réguler ces “vases communiquants” et que je propose de nommer « travail dévalorisé ». Si Balibar et Wallerstein ne le définissent guère par la suite, il me semble pour ma part crucial de le placer au coeur du débat, ainsi et surtout que les personnes appelées à le réaliser.

Quelle est en effet la main-d’oeuvre poussée vers ce type de travail? Selon Wallerstein, “Le racisme est la formule magique […] qui permet d’étendre ou de contracter […] le nombre de ceux qui sont disponibles pour les salaires les plus bas et les rôles économiques les moins gratifiants. […] A un segment important de la force de travail, il justifie que soit attribuée une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.”6 Balibar complète l’analyse en affirmant que le racisme “classique” s’est transformé à partir des années 1980 en racisme contre la population migrante, qui opère une fusion (potentiellement toujours déjà-là) entre “race” et classe : “le racisme anti-immigrés réalise l’identification maximale de la situation de classe et de l’origine ethnique (dont les bases réelles ont toujours existé dans la mobilité inter-régionale, internationale ou intercontinentale de la classe ouvrière, tantôt massive et tantôt résiduelle, mais jamais abolie, qui est précisément l’un des traits spécifiquement prolétariens de sa condition).”7

Ainsi, Balibar et Wallerstein placent clairement les rapports sociaux de race dans la continuité des rapports de classe. Concernant les rapports sociaux de sexe, leur analyse est bien moins convaincante. Dans le chapitre “Universalisme, racisme, sexisme : les tensions idéologiques du capitalisme”, Wallerstein affirme que : “Ce que j’ai appelé l’ethnicisation de la force de travail a pour fin de rendre les salaires très bas pour des segments entiers de la force de travail. De tels bas salaires sont uniquement possibles parce que les salariés sont maintenus dans des structures familiales [… qui] nécessitent un investissement considérable en travail dans les activités dites de “subsistance”, non seulement de l’homme, mais dans une plus grande mesure de la femme, des enfants et même des gens âgés…”8 Ni lui ni Balibar ne font, dans tout le reste de l’ouvrage, la moindre allusion aux innombrables théories féministes qui ont pourtant souligné à l’envi que les rapports sociaux de sexe permettaient eux aussi “magiquement” que soit attribuée aux femmes une rémunération de loin inférieure à celle que le critère méritocratique pourrait jamais justifier.


D’autres analystes ont développé ces propositions de Balibar et Wallerstein, en montrant comment les lois et les politiques migratoires créent différentes catégories de migrant-e-s, incluant les “sans-Papier-e-s” (Fassin et Al, 1997), ce qui permet de diviser et d’affaiblir encore plus la “classe”. Certain-e-s mettent en évidence des phénomènes nouveaux comme la “délocalisation sur place” (Terray, 1999). D’autres, soulignant les continuités entre esclavage et salariat, font apparaître le “salariat bridé”, appuyé sur le racisme des politiques migratoires, comme un puissant mécanisme de régulation du salariat classique (Moulier Boutang, 1998).


On le voit, ces analyses tentent de comprendre comment les classes et le salariat sont modifiés par la nouvelle gestion de la mobilité de la main d’oeuvre, c’est-à-dire par des politiques migratoires de plus en plus restrictives organisées autour d’une redéfinition du racisme et productrices de diverses catégories précarisées. Cependant, elles échouent à prendre pleinement la mesure d’un phénomène concommittant : le fait qu’une proportion considérable de la migration est féminine. Ravenstein avait pourtant montré dès 1885 que les femmes émigraient même davantage que les hommes sur de courtes distances. Aujourd’hui, il devient quasiment impossible d’éluder plus longtemps cette question : l’ONU elle-même affirme que la moitié des migrations internationales sont le fait de femmes (qui  continuent à émigrer aussi à l’intérieur de chaque pays).

B. Internationalisation de la reproduction sociale : le sexe des politiques sociales, migratoires et de travail

A la même période que Balibar et Wallerstein, pour analyser non plus la crise du capitalisme mais la mondialisation triomphante, Saskia Sassen a proposé une réflexion pionnière sur les “dessous” de l’hyper-mobilité des capitaux et des cadres hautement qualifié-e-s (1991). Elle a mis en évidence l’existence d’une main d’oeuvre migrante et précarisée, majoritairement féminine et du Sud (racisée), pour assurer à bas prix le travail souterrain, invisible, souvent informel et pourtant indispensable de la mondialisation dans les métropoles globales. En rendant visible ces circuits alternatifs de la globalisation, elle a ouvert la voie à d’autres analyses de l’internationalisation du travail de reproduction sociale.

De nombreuses chercheuses se sont penchées sur la redistribution vers des femmes du Sud migrantes du “sale travail”, en particulier du travail domestique (Anderson, 2000 ; Chang, 2000 ; Hondagneu-Sotelo, 2001 ; Parreñas, 2002). D’autres ont analysé le transfert du travail d’élevage des enfants vers des “nannies” et des nounous migrantes, dont l’amour maternel est construit comme une propriété naturelle (en tant que femme et en tant qu’issues de “cultures” valorisant la maternité et l’amour : Hochschild, 2002). L’exploitation de leur travail et de leur amour provoque en cascade de nouveaux transferts de main d’oeuvre, qu’Hochschild caractérise comme des “chaînes de care globales” (2000).


Ces analyses doivent être insérées dans une réflexion générale sur la réorganisation du travail amenée par la réforme néolibérale de l’Etat, qui consiste à cesser d’assurer une grande partie des services, principalement le travail de reproduction sociale. Alors que Sylvia Walby avait montré dès 1990 que la Grande Bretagne était passée, avec le développement du Welfare State, d’un patriarcat privé à un patriarcat public, la chute des systèmes « socialistes » dans le monde et le démantèlement du pacte social-démocrate en Europe a replacé cette énorme charge de travail sur le secteur privé et sur la famille. Or, ce qui est nouveau, ce n’est pas que la classe des hommes se soit défaussée sur la classe des femmes de ce travail, mais plutôt la manière dont les femmes des pays industrialisés et les femmes privilégiées des pays du Sud ont été poussées à se défausser à leur tour sur d’autres personnes, majoritairement des femmes migrantes (illégalisées ou non), qui leur sont offertes sur un plateau d’argent par les politiques migratoires et sociales des différents Etats, tant importateurs qu’exportateurs de main d’oeuvre (Walby, 1997 ; Marchand & Sisson Runyan, 2000). En effet, il ne s’agit pas seulement de constater que les femmes sont un volant d’ajustement rêvé du système, amortissant la crise par leur sur-travail sous-payé (ATTAC, 2003 ; Bisilliat, 2003 ; Falquet et Al., 2006 ; Hirata & Le Doaré, 1998 ; TGS, 2001 ; Wichterich, 1999), mais bel et bien comment le sexe, la “race” et la classe sont mobilisés et ré-organisés pour construire une nouvelle division sociale du travail au niveau de la famille, de chaque Etat et de l’ensemble du globe.


Diane Sainsbury (1993) est une des premières à interroger les différentes formes de Welfare State en fonction de ce qu’elles amènent non pas tant en termes de démarchandisation, mais de défamilialisation des tâches de reproduction sociale. D’autres ont ensuite analysé les liens entre l’organisation de la reproduction sociale dans chaque Etat, le type de care requis et le type de migration féminine “drainée” pour répondre aux besoins de care des différents Etats. Ainsi, Eleonore Kofman et Al. (2001) ont décrit la gestion sexuée des migrations internationales en Europe en fonction des évolutions des politiques de Welfare, tandis que Francesca Bettio et Janneke Plantenga (2004) travaillaient sur les différents régimes de care, puis le care drain et les migrations féminines dans le sud de l’Europe (Francesca Bettio et Anna Maria Simonazzi, 2006), ou d’autres encore sur la question des soins aux personnes âgées (par exemple Florence Degavre et Marthe Nyssens (à paraître)).

Une autre piste importante est ouverte par Evelyn Nakano Glenn pour les Etats-unis  (2002), à la suite des premières remarques d’Angela Davis (1983). Glenn fait le lien entre la “race”, le genre et la mise en forme du marché du travail. Elle souligne la persistance historique, depuis l’esclavage, de l’assignation de certaines catégories de population (les femmes, les Noir-e-s) à un travail de care extorqué. Surtout, elle montre comment l’Etat et la loi privent de droits et de citoyenneté les catégories de la population assignées au care —de l’esclavage à la servitude sous contrat, jusqu’à aujourd’hui. Cette réflexion permet de développer l’analyse dans deux directions. D’abord, les rapports entre colonisation, esclavage, politiques migratoires et privation de droits et de citoyenneté pour de vastes secteurs de la population mondiale. Ensuite, les liens entre les discours de la citoyenneté, de la démocratie et de l’éthique du care, comme permettent de le penser les textes rassemblés par Laugier et Paperman (2005) —il s’agira ici de voir comment ces discours se rattachent à l’émergence d’un nouveau modèle post-social-démocrate cherchant à se légitimer.

2. Dévoiler les règles du jeu ?

1. Vers une conceptualisation du “travail considéré comme féminin”


Les analyses de l’internationalisation de la reproduction sociale tendent à maintenir une séparation analytique entre les trois grandes tâches généralement dévolues aux femmes : le travail d’entretien des membres du groupe familial, le travail sexuel et le travail de production et d’élevage des enfants. Certes, les féministes matérialistes ont souligné très tôt les liens entre ces trois domaines. Colette Guillaumin a montré que le sexage permettait l’appropriation conjointe du corps et de ses produits, de la sexualité et de la force de travail (1992 [1978]). Pour sa part, Paola Tabet a étudié d’une part la reproduction des femmes comme un travail au sens marxien (2002 [1985]), et d’autre part l’échange économico-sexuel entre femmes et hommes comme un continuum liant les “putes” et les femmes mariées —toutes fournissant, dans des proportions variées, une combinaison de travail sexuel et de travail « domestique » et émotionnel (2004). Cependant, ses deux analyses sont restées juxtaposées. De son côté, Gail Pheterson a montré comment le stigmate de la prostituée, susceptible d’être appliqué à toutes les femmes, permettait de restreindre la mobilité des femmes (2001 [1996]).

Aujourd’hui, d’importants travaux mettent en évidence des continuités entre l’emploi domestique et diverses formes de prostitution, ces deux activités étant exercées successivement ou simultanément par certaines migrantes (Oso, 2003), en particulier les femmes venues “seules” (Moujoud, 2007), surtout lorsque les législations migratoires et du travail les précarisent et les poussent dans l’illégalité et la clandestinité (à propos des « travailleuses du sexe » : Guillemaut, 2007) —la plupart des migrantes étant réduites par la loi à un statut de dépendantes vis-à-vis de pères ou de maris (sur la législation en France : Lesselier, 2003). Concernant le travail de production d’enfants, une fois posés les liens étroits unissant nationalisme et interventions sur la reproduction des femmes (Yuval Davis, 1991), des analyses féministes ont montré les liens entre nouvelles technologies reproductives et nationalisme, sous le contrôle de l’Etat, (Kahn, 2007 à propos d’Israël). D’autres travaux insistent sur le rôle des Institutions internationales dans la promotion à l’échelle planétaire de politiques démographiques sexistes et racistes (Falquet, 2003 ; Ströbl, 1994). Il nous semble nécessaire de faire la synthèse de ces analyses en les poussant dans trois directions.

D’abord, en reconnaissant l’existence d’un véritable continuum entre ces trois formes de travail : le travail d’entretien (domestique et/ou communautaire), le travail sexuel et le travail de production-élevage des enfants. Le phénomène des mail-orders brides (où des femmes de pays appauvris tentent d’échanger par mariage leur disponibilité pour ces trois types de travail, non seulement contre le fameux “entretien” analysé par Delphy (1998) mais contre la nationalité aux multiples avantages d’un-e autochtone d’un pays sur-développé), pourrait être un point d’entrée pour cette analyse, à partir des nouvelles formes de mobilité internationale des femmes dans le cadre néolibéral9. Je propose d’appeller ce continuum de travail, rémunéré ou non, le “travail considéré comme féminin”. Il constitue la plus grande partie du “travail dévalorisé” dont Balibar et Wallerstein cherchaient les principaux exécutants dans la population immigrée. La perspective de la co-formation des rapports de pouvoir explique que ce travail peut certes être exercé par des individus de sexe masculin, notamment s’ils sont ethnicisés et naturalisés dans ce but (migrants, esclaves ou colonisés), mais surtout que l’immense majorité de ce travail reste la responsabilité par excellence des personnes socialement construites et considérées comme des femmes.

Ensuite, il importe de voir le rôle que jouent tant les Etats que les Institutions internationales dans la gestion globale de la main d’oeuvre, par le biais des politiques démographiques, migratoires et de main d’oeuvre (organisation des services publics et du marché du travail) —mais aussi par le renforcement du militarisme (Enloe, 1989, 2000), l’augmentation des guerres, des déplacements de population et des camps de réfugié-e-s (Agier, 2003), ou encore l’enfermement massif de certains secteurs de la population (pour les Etats-unis, champions en la matière : Davis, 2006). Main dans la main, Etats et Institutions internationales participent également, dans le cadre des nouvelles politiques de « développement », à la promotion du tourisme et au développement concommitant du travail du sexe (Falquet, 2006). Enfin, par le biais de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) notamment, Etats et Institutions internationales planifient la mise au travail des femmes. Ainsi, les pays de l’OCDE se sont fixé l’objectif de 60% des femmes sur le marché du travail en 2010 (objectif de Lisbonne, 2000). Etats et Institutions internationales tentent de présenter ce projet comme l’aboutissement des revendications d’égalité des femmes et le couronnement d’un modèle social-démocrate sensible au genre —nous reviendrons sur ce thème, central dans leur  tentative de légitimation du nouvel ordre mondial post-Welfare State.

Enfin, il faut re-conceptualiser le foyer « domestique ». En effet, non seulement ses dynamiques sont profondément marquées par les politiques publiques nationales et internationales, mais sa composition et ses limites ne sont pas celles qui servent généralement de paradigme pour l’analyse. D’abord, la majorité des foyers s’éloignent considérablement des modèles “occidentaux” de famille nucléaire qui ont servi de base à de nombreuses constructions théoriques, comme l’ont bien montré les travaux des Black feminists (Hill Collins, 2005) et de nombreuses féministes du Sud. Ensuite, un bon tiers des foyers dans le monde sont dirigés non par des hommes, mais par des femmes (Bisilliat, 1996). Surtout, parce que la mondialisation modifie profondément leur équilibre, en y introduisant physiquement ou en pointillés de plus en plus d’étrangèr-e-s qui contribuent puissamment à la réalisation du travail qui est censé y être accompli. Parmi ces étrangèr-e-s, on trouve des femmes de ménage migrantes (venues de la campagne ou de l’étranger), des gardes-malades et des infirmières, mais aussi des jardiniers, boys ou chauffeurs, et même des mères porteuses et des travailleuses du sexe, qui fournissent images pornographiques ou prestations sexuelles à domicile ou à l’occasion de déplacements de loisirs. Ici, les enjeux Nord-Sud sont flagrants, mais il faut souligner que cette division du travail s’organise aussi à l’échelle de chaque pays, en fonction de systèmes racistes, de classe, de caste et coloniaux, locaux.

Il faut par ailleurs penser ces questions non seulement pour les foyers privilégiés du Nord et du Sud, mais aussi pour les autres. Un stimulant travail de synthèse de Laura Oso (à paraître) montre que les différents “foyers transationaux” (on pourrait ajouter « trans-régionaux ») crées par la migration néolibérale sont centraux pour la compréhension des stratégies de reproduction des foyers et des Etats du Nord, mais aussi de ceux du Sud. Surtout, Oso montre que ces foyers sont une des clés empiriques et théorique de l’analyse d’une double imbrication. D’une part, entre reproduction au Sud et reproduction au Nord. D’autre part, entre reproduction gérée dans le cadre de la famille et reproduction gérée par l’Etat.

B. Hétérosexualité et co-formation des rapports de pouvoir


Un spectre hante les théories de la co-formation des rapports de pouvoir : l’hétérosexualité. Ce concept d’hétérosexualité a été forgé par les lesbiennes-féministes, dont Monique Wittig reste la principale théoricienne (2001 [1980]). Contrairement à l’usage courant qui en affaiblit considérablement la portée, l’hétérosexualité dont nous parlons ici a assez peu à voir avec les pulsions et pratiques sexuelles : il s’agit d’une puissante institution sociale, largement adossée à l’Etat et à la Nation et qui joue un grand rôle dans la circulation des personnes. Nous allons voir qu’elle contribue centralement, non seulement à l’organisation de l’alliance, de la filiation et de l’héritage, mais plus profondément encore à la construction et à la naturalisation des sexes, mais aussi des races et des classes.

Le point de départ et d’arrivée des rapports sociaux de pouvoir est l’accès aux ressources. Or, si le travail est l’un des moyens d’essayer d’accumuler des richesses, c’est rarement le meilleur : l’alliance et l’héritage sont bien plus rapides. Mais la liberté de choisir ses alliances, la possibilité d’établir une filiation légitime et de prétendre à recevoir ou à transmettre un héritage, sont réglées par  l’hétérosexualité. Le thème a été insuffisamment exploré. En effet, si en France, dès les années 70, Christine Delphy a eu l’intuition de l’importance, pour les rapports sociaux de sexe, de la transmission du patrimoine (1998), elle n’a guère poursuivi dans cette direction. Ce n’est que bien plus tard que des chercheuses comme Carmen Diana Deere et Magdalena León (2001) se sont attelées à une étude systématique de la législation du mariage et de l’héritage en Amérique latine et aux Caraïbes, convaincues que c’était davantage dans ce possible accès à la propriété (en l’occurence, de la terre), que dans le salariat, que résidait une possible amélioration du sort des femmes. Cependant, il manque à cette analyse un réflexion critique sur le mariage et la famille, en tant qu’un des grands centres de l’exploitation du travail “considéré comme féminin”.


Le “mariage” non-hétérosexuel peut-il subvertir réellement cette organisation du travail et de l’accès aux ressources ? Les luttes des mouvements lesbiens, gays, bi, trans et queer à ce sujet méritent d’être examinées avec soin, car elles sont ambivalentes. D’un côté, obtenir de certains Etats10 un commencement de droit au mariage et à l’héritage permet d’ouvrir une brèche. Cependant, la difficulté à avancer sur la reconnaissance de la filiation révèle la menace que représente cette revendication : le problème n’est pas peut-être pas tant le bien-être psychique supposé des enfants, que la possibilité de faire circuler le patrimoine social et économique selon des lignes qui ne seraient pas celles de la famille patriarcale et patrilinéaire dominante —ce sur quoi le recueil de textes sur les sociétés matrilinéaires et/ou uxorilocales de Nicole Claude Mathieu (2007) jette un éclairage particulièrement important. Pourtant, il ne suffit pas de changer le sexe des marié-e-s pour altérer les structures des rapports sociaux (Mathieu, 1991 [1989]). En effet, si l’on n’essaie pas de mettre en place d’autres arrangements “économico-sexuels” (pour reprendre le concept de Tabet, 2004) entre les personnes que le « couple », peu de choses auront changé (Falquet, 2006 b). Ainsi que Wittig l’avait clairement indiqué, ce n’est pas tant sur la sexualité lesbienne (homosexuelle ou queer) comme une sexualité “autre” qu’il faut se pencher, mais bel et bien sur l’hétérosexualité comme institution (2001 [1980]).

Rapellons d’abord que l’hétérosexualité construit et naturalise les sexes —non pas tant en vue de la sexualité que du travail. C’est en tout cas ainsi qu’on peut lire Lévi Strauss : selon Gayle Rubin, en affirmant que c’est la division sexuelle du travail, socialement construite, qui oblige à la formation d’unités « familiales » comprenant au moins une femme et un homme, Lévi Strauss a été dangeureusement près de dire que l’hétérosexualité est un processus institué. Elle a montré aussi que la division sexuelle du travail fonctionnait grâce au tabou de la similitude entre hommes et femmes, intimement lié au tabou de l’homosexualité (1998 [1975]). Enfin, il est manifeste qu’indépendamment de ses pratiques sexuelles réelles, la menace d’être stigmatisée comme lesbienne est un puissant moyen de nier à n’importe quelle femme l’accès aux “travaux d’hommes” les plus prestigieux et les mieux rémunérés (Pharr, 1988). Ce que Monique Wittig a condensé dans son affirmation lapidaire : “les lesbiennes ne sont pas des femmes” (2001 [1980]). En effet, en refusant sciemment de s’unir à des hommes, certaines femmes refusent de travailler pour eux —ce sont celles que Wittig a appelées lesbiennes, pour les différencier des femmes ayant des pratiques sexuelles homosexuelles mais ne remettant pas en cause leur lien de travail avec les hommes. Cependant, la question de l’appropriation collective des femmes (Guillaumin, 1992 [1978]) reste entière, tant que l’on ne voit pas que l’hétérosexualité ne construit pas que le sexe.


En effet, l’hétérosexualité intervient aussi dans les processus de reproduction et de naturalisation de la “race” et de la classe. Puissant est le mythe selon lequel les prolétaires et les racisé-e-s naissent “tout naturellement” de l’union hétérosexuelle de deux prolétaires ou de deux personnes racisées. Pourtant, rien n’est plus complexe que d’assurer les unions socialement convenables. Si l’on prend le cas des tensions entourant la production de la “race”, il est intéressant de voir comment une des plus importante des preuves de solidarité de “race” demandée par les hommes racisés aux femmes racisées, est souvent de se marier avec eux et d’élever leurs enfants. Cette question est au coeur du nationalisme (Yuval Davis, 1997), elle a déchiré les peuples colonisés, elle a traversé le mouvement Noir aux Etats-unis (Smith, 1983) et interroge aujourd’hui les descendant-e-s de migrant-e-s. Car la racialisation de l’hétérosexualité n’est pas la même selon le sexe : pour beaucoup d’hommes, l’exogamie “raciale” est un droit, alors que pour la majorité des femmes, l’endogamie « raciale » est un devoir sacré. L’enjeu que constitue, tant pour les majoritaires que pour les minoritaires, l’union de femmes racisées avec des hommes plus “clairs” mériterait d’être approfondi selon les contextes historiques et politiques. D’autant qu’il recoupe des enjeux de classe, où l’hétérosexualité intervient également à plein, mais avec des attentes sexuées différentes. En effet, dans ce domaine, on estime souvent normal que les femmes épousent des hommes d’une classe supérieure ou égale à la leur : il faudrait analyser en quoi la fidélité de classe attendue d’elles est différente de la fidélité de “race”.

Ainsi, la réflexion doit être poursuivie, afin de comprendre comment le système de l’hétérosexualité, fortement structuré par les lois et les politiques de l’Etat national, organise la circulation des personnes selon le sexe, la classe et la “race”, de même que la possibilité d’accéder au marché du travail rémunéré, à l’alliance, à la filiation, à la légitimation et à la possession des enfants et enfin à l’héritage. Etat national et système hétérosexuel sont étroitement unis pour réglementer la circulation des personnes et de leur descendance et leur capacité à contracter, intimement liée à la question de la citoyenneté. Or, on le sait, liberté de mouvement et capacité à contracter sont les piliers de l’accession au travail salarié —sans parler de la propriété. Ce qui permet d’apporter une réponse bien plus complexe à la question de Balibar et Wallerstein : comment est régulée l’assignation de la main d’oeuvre sur le continuum travail salarié-travail dévalorisé-travail gratuit? Pour le dire vite, sous l’égide de l’Etat et des Institutions internationales comme de l’instituition de l’hétérosexualité,  l’illégalisation et même la criminalisation croissante de la migration, l’absence de statut autonome pour la plupart des femmes migrantes et le déni de citoyenneté opposé à de nombreuses femmes pauvres et racisées, migrant-e-s et descendant-e-s de migrant-e-s dans différentes parties du monde et jusque dans leur propre pays, contribuent puissamment à organiser la division du travail et donc à co-former les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe de la mondialisation néolibérale.
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Pour conclure, il faut réaffirmer que ce que j’ai proposé ici ne sont que des hypothèses de travail esquissées et in progress. Devant la complexité que pose d’emblée la perspective de la co-formation des rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe, la tentation est grande de renoncer à toute analyse autre que très empirique et très localisée. Je me suis cependant risquée à tirer quelques fils pour tenter de mieux comprendre la mondialisation néolibérale. On peut constater que les champs restant à explorer sont particulièrement vastes. Récapituler des “résultats” est également difficile : la co-formation invite plutôt à approfondir chaque piste ouverte en étudiant toutes ses ramifications. Je préfère donc ici signaler une dernière question, qui me semble capitale : celle des mécanismes de coercition et de légitimation qui sont à l’oeuvre pour asseoir l’extension de la mondialisation néolibérale.

En effet, les Etats dominants et les Institutions internationales qui s’en font les relais tentent de nous placer toutes et tous, quel que soit le pays, par la persuasion médiatique ou par la force des armes, face à une fausse alternative. En simplifiant, nous avons le choix entre deux avenirs. L’un, dirigé par les Etats-unis avec de nombreux appuis internationaux, nous entraîne dans une perspective de guerre sans fin menée par ceux que j’ai appelé dans un autre travail les “hommes en armes” (Falquet, 2006). Même si le président Bush prétend combattre un ennemi armé (le “terrorisme intégriste musulman”), il existe en réalité une complicité objective entre différents groupes d’ “hommes en armes” dont l’opposition n’est que superficielle, contre la population “civile” dont le paradigme seraient les “femmes de service” réalisant le “travail considéré comme féminin”. Cette guerre permamente permet à la fois de soumettre l’ensemble de la population au contrôle sécuritaire, de lui faire oublier ses intérêts économiques immédiats au profit d’idéaux nationalistes et de séparer les “races”, tout en accumulant d’énormes profits. L’autre avenir n’a guère de mal à apparaître comme plus séduisant. Il s’agit du projet social-démocrate “européen” de semi-plein emploi, d’égalité hommes-femmes et de citoyenneté élargie et participative, profondément réorganisé pour permettre lui aussi plus de profit.


Il est intéressant de voir que des deux côtés, pour tenter de légitimer le projet, le discours de l’égalité des sexes est mobilisé de façon perverse, alors même qu’un projet comme l’autre créent plus de pauvreté et de violence pour la majorité des femmes. Côté “guerre des civilisations”, on voit assez aisément que le discours pseudo-féministe de Bush promettant de “libérer les femmes Afghanes”, et décrit par Zillah Eisenstein comme “féminisme impérial”, n’est rien d’autre qu’un discours impérial typique des savior narratives si bien décrites par Spivak (in Landry & MacLean, 1996), servant à justifier toutes les interventions (néo)coloniales. Il permet aussi, comme on le sait, de faire croire aux femmes des pays du Nord qu’elles occupent une position enviable car elles seraient « plus libérées » que les autres (Mohanty, 2003). Côté néo-social-démocratie, le message est plus subtil, mais tout aussi trompeur. En effet, un certain nombre de réformes légales en faveur des femmes, voire des “minorités” sexuelles, accompagnent un discours enchanteur sur l’accès chaque fois plus égalitaire des femmes au travail salarié, à la politique et à la citoyenneté. Ce discours s’assortit de politiques publiques, migratoires notamment, qui garantissent une certaine substitution pour le “travail considéré comme féminin” à une minorité des femmes et à la plupart des hommes, afin de permettre leur plus grande exploitation dans le travail salarié et surtout, au détriment de vastes pans de la populations mondiale. Ici encore, on voit que cette solution ne saurait être considérée comme satisfaisante, puisqu’elle se construit obligatoirement sur l’exploitation de celles et ceux qui réalisent le “travail considéré comme féminin”, et en particulier sur une profonde division internationale, raciste et sexiste du travail.

Il est d’autant plus important de dépasser cette fausse alternative que ces deux projets, en réalité, sont des frères siamois. Ils sont hypocritement proposés/imposés à l’ensemble des habitant-e-s de la planète alors qu’ils correspondent aux intérêts d’une étroite minorité et qu’ils reposent tous deux sur des bases qui rendent impossible l’extension de leurs “bénéfices” au reste de la population mondiale. La composante radicale du mouvement féministe, comme les franges radicales des mouvements contre le racisme et anti-capitalistes, nous ont appris à espérer mieux. Le néolibéralisme ne mérite pas d’aménagement. Par des luttes qui affrontent simultanément la division sexuelle, sociale et « raciale » du travail, la mondialisation peut prendre d’autres visages, plus conformes à l’extinction progressive ou immédiate des rapports sociaux de pouvoir. Mais ce n’est pas en succombant aux sirènes de celles et ceux qui préconisent de lutter “contre un seul rapport” que nous obtiendrons des victoires significatives. Car la co-formation des rapports sociaux n’est pas un vain mot et la responsabilité du “travail considéré comme féminin” concerne tout le monde.

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