Pourquoi la CLF a pris la décision de se retirer de l’inter LGBT Paris ?

 

Sur :http://delphysyllepse.wordpress.com

 

 
(Texte lu par Catherine ML lors du Conseil de l’Inter-LGBT du 1er mars 2014)

 

Adhérente depuis la création du Conseil de l’inter LGBT/Paris, la Coordination Lesbienne en France y a pris une part active pour promouvoir la visibilité et la prise en compte des lesbiennes dans toutes les revendications émises. De même, notre représentante actuelle en la personne de Catherine Morin Le Sec’h s’est investie à la commission Inter-Associative et au CA. de l’inter LGBT pendant 3 années, mais, lors de sa dernière Assemblée Générale, la Coordination lesbienne a voté à l’unanimité le non renouvellement de son adhésion à l’Inter LGBT Paris RP.

Différentes raisons nous ont amené à cette décision qu’il nous semble important de vous faire connaître.

Comme la plupart des associations adhérentes de l’inter LGBT le savent, la Coordination Lesbienne en France a pris position contre les systèmes d’exploitation, de marchandisation et d’appropriation du corps des femmes et plus généralement de tous les êtres humains. Pour ces raisons nous sommes contre la légalisation de la gestation pour autrui (GPA ou mères porteuses) et contre le système prostitutionnel.

Or, si l’Inter LGBT, faute de consensus de la part des associations présentes, n’a jamais pris position sur la GPA ou la prostitution, il n’en est pas moins vrai qu’au sein de l’inter LGBT, certaines associations adhérentes, certes non majoritaires mais très actives, militent avec beaucoup d’ardeur en leurs faveurs.

Cette absence de clarté de la part de l’Inter-LGBT vaut, aux yeux du public, quasi soutien à leurs idées dans un contexte où les positions se radicalisent et il n’était pas rare que nous soyons interpellées pour nous reprocher d’adhérer à « l’inter LGBT qui défend la GPA et la prostitution ».

Cette ambigüité induit aussi un doute quant aux positions défendues par des représentants de l’inter lors de rencontres officielles avec les institutions et membres du gouvernement.

Cette confusion porte préjudice à l’image de la CLF, non conforme à la réalité des luttes de lesbiennes féministes qu’elle mène. Afin de mettre un terme à cette situation et de rendre les choses plus claires, nous avons choisi de nous retirer du conseil de l’inter LGBT/Paris RP.

La CLF ne pourra ré étudier une éventuelle ré adhésion au conseil de l’inter LGBT que quand cette dernière prendra ouvertement position contre la légalisation de la GPA et contre le système prostitutionnel.

Nos énergies lesbiennes féministes étant précieuses, nous préférons faire le choix de les orienter davantage vers les associations de lesbiennes et femmes féministes en accord avec nos idées fondamentales, notamment sur ces deux points.

 

 

La CLF, Paris 1er mars 2014

Les actions coups de poings de trois lesbiennes pour le mariage homo

 

Par Marie Billon vendredi 02 mars 2012

Sur http://www.tetu.com/

 

 

 

 

 

En dix jours, trois lesbiennes du sud des Etats-Unis ont frappé fort en faveur du mariage homo. Une juge lesbienne de Dallas a refusé de marier les hétéros et un couple s’est enchaîné dans une mairie du Nouveau Mexique pour empêcher les employés de délivrer des licences de mariages.

Alors que le Maryland est officiellement devenu hier le huitième Etat américain légalisant le mariage homo, dans d’autres Etats les militants lèvent la voix… ou plus exactement les militantes. Deux initiatives de trois lesbiennes ont retenu l’attention des médias outre-Atlantique ces dernières semaines.

 

«Je refuse de n’appliquer la loi que partiellement»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 25 février dernier, Tonya Parker (photo), une juge lesbienne de Dallas, a fait savoir qu’elle refuserait de procéder à des cérémonies de mariage tant que les homos n’auraient pas les mêmes droits: «Je ne prononcerai pas de mariage parce que la loi ne peut pas être appliquée équitablement (…) Il me paraît paradoxal de procéder à une cérémonie à laquelle je n’ai pas droit, donc je m’y refuse». Les juges de l’Etat du Texas n’ont pas l’obligation de procéder à des mariages, mais ils en ont le droit.

 

 
Tonya Parker a été, en 2010, la première juge ouvertement lesbienne à être élue dans le comté de Dallas. A chaque couple qu’elle refuse de marier, elle explique: «Je m’y refuse parce que cet Etat ne reconnaît pas l’égalité devant le mariage. Tant que ce sera le cas, je n’appliquerai pas la loi de manière partielle, au bénéfice d’un groupe de personnes au détriment d’un autre.» Elle insiste cependant sur le fait qu’elle ne nie à personne le droit de se marier: «Je dirige les couples vers un autre juge qui pourra alors procéder à la cérémonie.»

 

 

«Tant qu’on ne peut pas avoir de licence de mariage, personne n’en aura»

Dans l’Etat voisin du Nouveau Mexique, un couple de femmes a, en revanche, décidé de bloquer l’accès au mariage. Le 14 février, le jour de la Saint-Valentin, Amanda Rich et April Parker, 31 et 38 ans, se sont enchaînées par le cou à l’aide d’un antivol de vélo sur deux chaises placées dos-à-dos, en plein milieu de la salle où la mairie délivre les licences de mariage.

 

 

Quelques minutes plus tôt, elles étaient venues demander cette licence. Devant le refus attendu des employés, les deux jeunes femmes se sont symboliquement enchaînées l’une à l’autre. La mairie a donc appelé le sheriff qui leur a expliqué, avec courtoisie, que si elles ne partaient pas il devrait les arrêter parce qu’elles empêchaient les employés de la mairie de faire leur travail: «Ils peuvent faire leur travail s’ils nous donnent une licence de mariage. Désolée, mais tant que nous ne pouvons pas en avoir une, personne n’en aura. Si on nous en donne une, nous nous levons et nous partons immédiatement.» Les deux jeunes femmes ont donc été arrêtées sous les encouragements d’une foule de supporters rassemblés pour l’occasion. Elles n’ont finalement pas été conduites en prison mais ont reçu une amende.

Les Lesbiennes of Color lancent le RAL 2011 (Rassemblement d’Action Lesbienne): ras-le-bol, ras-les-ovaires, râle de plaisir

Vu sur http://bombsandcandies.blogspot.com

Un point fixe exclusivement lesbien sur le parcours de la Marche des fiertés LGBT le 25 juin devant l’Institut du Monde arabe à Paris à 13h (info +programme en fin de tact)

Venez nombreuses au RAL 2011: la non-mixité demeure un mode opératoire toujours d’actualité pour consolider nos espaces, renforcer l’autonomie de nos espaces, revendiquer l’utopie, organiser la résistance sur la place publique, libérer notre créativité, faire la fête et mener la danse.

Rassemblons-nous:

Pour la solidarité entre les femmes et les lesbiennes du monde entier.

Contre les oppressions-répressions-discriminations des femmes et des lesbiennes: lesbophobie, capitalisme, racisme et intégrismes.

Pour la résistance au contexte politique nauséabond et aux discours antisémite, xénophobe, islamophobe.

Au programme:

14h: Bienvenues à toutes + messages de solidarié internationale+ slogans + Batucadykes et lancement de dédicace en live sur banderole géante

15h Nos invitées: 3 lesbiennes réfugiées en France (ougandaise,
libyenne et iraniene)

Entracte avec les Batucadykes

16h Percussions: Narjess, Flow R&B-ragga: Reya+Habiba

17h Séance slam avec Audrey de Slam O Féminin

Lecture de textes et interventions

18h Batucadykes

Merci aux artistes et compositrices-auteures-musiciennes qui nous accompagnerons: Ouafa, Zoubida, Narjess, Habiba, Reya, Sylvie, Michèle et Ash.

Participent au RAL les copines des groupes et associations de lesbiennes:
Lesbiennes Bulldozer, Batucadykes, Cooordination lesbienne en France,
Outsisters, les Archives lesbiennes.

Comment arriver au RAL?:

Métro ligne 7 et descendre à Jussieux puis marcher jusqu’au trottoire devant l’Institut du Monde arabe

Bus ligne 67 arrêt devant l’Institut du Monde arabe et marcher jusqu’au 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, 5ème arrondissement

LOCs:

http://www.espace-locs.fr ou
contact: espace.locs@gmail.com

Par Claudie Lesselier

sur http://semgai.free.fr/contenu/textes/Lesselier_Resistance.html

Entre l’épanouissement d’une culture lesbienne au début du XXème siècle et l’affirmation des mouvements féministes et homosexuels dans les années soixante-dix s’étend une période répressive d’invisibilisation et de silence. Étudier cette période, et en particulier les années cinquante et soixante, en recherchant des textes écrits et en recueillant des témoignages, permet de réfléchir à la façon dont se sont construits des identités, des modes d’expression et de résistance dans un temps où domine une vision stigmatisante et réductrice du lesbianisme. Les lesbiennes, comme tout groupe minoritaire dans une structure sociale et discursive modelée par les dominants, s’affirment et se nomment à la fois dans et contre ce cadre conceptuel et ces systèmes de représentations. Soit niées et invisibilisées, soit assignées à une catégorie marginalisée et stigmatisée, elles vivent, et expriment plus ou moins explicitement, une contradiction entre cette inscription dans les structures de catégorisation et d’étiquetage produits par les dominants, et la contestation de ces structures oppressives.

Discours dominants, discours lesbiens

Les discours dominants des années cinquante et soixante en France, qu’ils soient médicaux, psychiatriques et psychanalytiques, ou encore religieux, rejettent l’homosexualité dans le domaine de l’anormalité (le Code Pénal nomme « actes contre nature» les relations sexuelles entre personnes du même sexe, dans un article traitant des relations mineurs-majeurs), du vice ou du péché, du danger (l’homosexualité est déclarée au Parlement en 1960 «fléau social» ) , enfin de plus en plus du malheur : «l’homosexualité, ce douloureux problème…» tel est le titre d’une émission de télévision en 1971. Le lesbianisme, plus que l’homosexualité masculine, est invisibilisé, et c’est de cette façon qu’il est particulièrement réprimé. Le lesbianisme apparaît dans les représentations érotiques ou pornographiques, ou comme un «cas» individuel. Dans le cinéma ou la littérature, le personnage lesbien est voué à la solitude ou au malheur. Les études à prétention «scientifiques» comme celle du psychiatre américain Frank Caprio, traduit en 1959, délaissent le thème de l’anormalité physique ou du «troisième sexe» – bien que l’image de la lesbienne comme femme masculine demeure – pour celui de la construction névrotique de la personnalité, de l’immaturité, de l’inadaptation.

Cette réduction à l’insignifiance peut aussi être relevée dans la presse homosexuelle, dans la mesure, limitée, ou elle en parle. Dans Arcadie, le lesbianisme est considéré « plus toléré » car « plus discret » que l’homosexualité masculine. Dans Futur, en 1952 on peut lire cette réponse à une lectrice : «L’homosexualité féminine est une chose essentiellement différente de l’homosexualité masculine. Elle a un caractère passager et extrêmement flou en général. Les feux de cet amour sont pâles. Le désir n’a pas la même symétrie. D’une manière générale on l’admet ou on l’excuse. L’intérêt du problème est donc secondaire». Bien entendu on peut trouver des références moins négatives, notamment le chapitre que Simone de Beauvoir consacre à la lesbienne, dans Le deuxième sexe (1949), où elle reconnaît le lesbianisme comme un choix de vie légitime où des femmes « peuvent s’aimer dans l’égalité », et réfute les stéréotypes et les interprétations psychanalytiques classiques « qui acceptent les catégories masculin-féminin telles que la société les définit ». Cependant S. de Beauvoir situe l’amour lesbien dans « l’immanence », le refus de l’altérité, et à plusieurs reprises le voit comme « une mutilation », un « enfermement » et elle critique « les lesbiennes qui s’affichent ».

Aussi pour étudier non seulement les discours sur ou les représentations des lesbiennes mais les points de vue et l’expérience des lesbiennes on se trouve confrontés à la rareté des sources. Il est donc nécessaire de recueillir des témoignages. Malgré le biais de la mémoire et l’inscription des récits dans des modèles narratifs, les entretiens que j’ai réalisés (vingt-cinq environ, en 1986 et 1987) donnent une possibilité de saisir le processus de construction des identités et la façon dont l’expérience vécue est dotée de significations. Il est intéressant aussi de rechercher des oeuvres littéraires écrites par des femmes mettant en scène des personnages de lesbiennes ou des relations amoureuses entre des femmes. Une vingtaine d’oeuvres romanesques m’ont paru donner accès au vécu du sujet individuel et à la façon dont il se confronte avec la répression, les catégorisations et les normes produites par la société. Ces oeuvres expriment les difficultés propres à l’écriture et à la pensée de l’existence lesbienne, nécessitant d’articuler l’expression de sa singularité avec sa constitution comme part de l’expérience humaine universelle.

Pour recueillir et traiter ces documents et analyser les identités lesbiennes et l’expérience lesbienne, c’est la notion de construction historique, sociale et discursive qui est pertinente. Ces problématiques aident à comprendre qu’au coeur des identités, des consciences et des politiques lesbiennes existe une contradiction : le lesbianisme est une manifestation de résistance de femmes aux rapports de pouvoir entre les sexes, à l’institution et à la norme hétérosexuelles, à la construction du genre féminin comme subordonné et complémentaire par rapport au genre masculin. Mais il est en même temps une catégorie de l’ordre socio-sexuel, du «dispositif de sexualité», élaborée et reproduite par les pratiques et discours dominants, et qui fonctionne comme instrument de mise en marge de ces résistances. A ces analyses en termes de construction sociale peuvent être associées celles qui démontent les mécanismes de stigmatisation et d’  « étiquetage » d’un groupe opprimé par un groupe dominant. C’est le dominant qui catégorise et nomme, qui assigne à une catégorie, et qui élabore les significations qui s’imposent aussi aux dominés. Quand des lesbiennes s’identifient comme telles ou s’expriment, elles le font à l’intérieur d’un cadre sémantique et conceptuel produit par les dominants. En même temps qu’elles l’utilisent pour se nommer et se reconnaître, éventuellement pour agir, la plupart le considèrent comme inadéquat et oppressif et tentent de le modifier dans un travail de redéfinition. Enfin quand un groupe est ainsi stigmatisé, les relations entre l’individu et le groupe auquel il est assigné ou auquel il s’identifie ne peuvent être que très ambivalentes ce qui rend difficile la formation d’une conscience collective.

Répression et résistance

Violette Leduc a été contrainte par son éditeur Gallimard de supprimer de son roman Ravages (1955) les passages ultérieurement publiés sous le titre Thérèse et Isabelle (1966). Elle parle de ces années-là dans son autobiographie La folie en tête (1970). Elle dit la difficulté d’écrire l’amour lesbien et de lui donner sens dans un champ tellement codé et occupé par des discours masculins, qui renvoient le lesbianisme à l’insignifiant, à l’érotisme pour voyeurs, ou au répugnant ; elle dit l’audace nécessaire à cette entreprise : « Pourquoi une femme avec une femme ? Pourquoi Thérèse avec Isabelle ? Pourquoi l’ai-je aimée, adorée ? Je devrai tout dire si je parle d’elles. Notre lit. Nos avalanches, nos paroxysmes. Je n’oserai pas. J’ai peur à l’avance. Ce sera dégoûtant sans que je le veuille. Le corps est secret (…). Pourquoi effaroucher ? Pourquoi scandaliser ? (…) Oserai-je l’écrire, le début de mon prochain livre ? »

V. Leduc parle aussi à plusieurs reprises de son besoin de trouver des traces et des signes de l’amour lesbien dans la culture et la littérature. Cette quête, cet effort pour trouver et garder des traces, matérielles et mémorielles, interpréter des signes et des indices, quête qui se heurte à la destruction, à la dissimulation, au mensonge est une structure narrative fondamentale dans la littérature à thème lesbien des années cinquante et soixante. Une femme cherche à connaître et comprendre une autre femme qui lui parait mystérieuse (Présence, de Simone Marigny, 1954, Une tragédie superflue, d’Irène Monési, 1968) ; les lectrices sont conduites à percer un secret qu’une famille garde jalousement (La dernière innocence, de Célia Bertin, 1953). Une famille détruit une lettre d’amour (La lettre, de Clarisse Francillon, 1958), un mari ridiculise un souvenir que l’héroïne tente de conserver de la femme aimée (Les Stances à Sophie, de Christiane Rochefort, 1963). La mort, dénouement fréquent de ces romans, est à la fois réelle et métaphorique : elle est la victoire de l’oubli ou du mensonge, l’effacement de toute trace, l’ordre rétabli. Il est fait en sorte que ces amours, ces tentatives de vivre autrement, souvent à peine ébauchées, n’aient jamais existé (L’heure des jeux, de Nicole Louvier, 1955). Les passages qui développent cette thématique émeuvent encore aujourd’hui par leur accent de vérité et sont parmi les plus attachants de ces oeuvres.

Les récits recueillis lors des entretiens donnent eux aussi de nombreux exemples de violence et de répression et en même temps témoignent des résistances face à l’oppression. Répression familiale (amies séparées, chantage affectif, examen médical forcé…), contrainte à maintenir le secret vis-à-vis des proches : «s’ils avaient su cela, ils m’auraient salie, ils allaient salir la seule chose extraordinaire qui existait pour moi» ; vis-à-vis des amies : «je savais que pour elles, ce qui pour moi était bien, était l’horreur… J’ai eu peur de les perdre ». Des femmes disent avoir eu peur d’ un avenir incertain, sans repères ni modèles, de la marginalisation, de la folie. Nous ne rencontrons aujourd’hui, écrit Geneviève Pastre en 1980, que «les rares survivantes d’une foule de femmes résignées, ou désespérées, prises de doutes et rentrées dans la norme».

Ces récits témoignent aussi d’une résistance aux normes et au rôle assignés aux femmes, notamment ceux qui sont formulés à l’adolescence. Ce sentiment si souvent exprimé de «différence» peut aussi être vécu avec un certain plaisir : «Je croyais que j’étais la seule. Un phénomène. Et tout de même j’adorais cette différence. Je n’aurais pas voulu âtre autrement…». Et la conscience d’un décalage entre soi et le monde extérieur peut être l’origine d’un regard critique, lucide, sur les gens, les moeurs, le social : «J’ai senti une espèce d’étrangeté de ce système social, non pas d’étrangeté de moi par rapport au système social, mais une espèce d’étrangeté du monde qui m’entourait …».

Le plus souvent ces résistances demeurent individuelles et ne s’inscrivent pas dans l’espace public. Au contraire, les relations lesbiennes sont pensées comme un domaine privé, un espace à protéger. La répression et le voyeurisme imposent le secret, et ce secret imposé manifeste d’autant plus la valeur et la beauté de ce qu’il enclos : «J’ai farouchement défendu ce secret contre le monde entier, et c’est comme cela que je le pensais ; pour moi c’était mon ancre de vie (…) ; c’était à moi, la seule chose qui était à moi, et il n’était pas question que qui que ce soit puisse le savoir (…). C’était mon aire de liberté à moi, contre le monde entier». Le secret peut aussi être vécu dans sa dimension initiatique permettant aux personnes qui le partagent de s’identifier entre elles et de se distinguer de celles qui l’ignorent. Mais en même temps grandit le désir de briser ces séparations entre les diverses sphères de la vie : «Cela m’amusait beaucoup d’avoir mes lieux de nuit que personne ne connaissait. Mais j’étais toujours hantée par l’idée de réunir ces deux mondes… Il y avait quelque chose de séduisant là, mais en fait je n’étais pas aussi bien que j’aurais cru».

Même si elle s’est trouvée paradoxalement valorisée, cette exclusion du social et du public est un effet de la répression. Cette répression est aussi contrainte à la négation : un des romans étudié, La lettre, évoque la participation de l’héroïne à la Résistance, où elle devait cacher son homosexualité, car, disaient ses camarades, «les homosexuels sont des traîtres potentiels». Mais ce silence s’explique aussi par le poids des représentations masculines, des théories dominantes qui occupent et codent à ce point le terrain que, pense-t-on, on ne pourrait pas produire une parole non intégrable ou récupérable dans ces divers discours médicaux ou pornographiques.

Penser et légitimer le lesbianisme

On peut ainsi expliquer la rareté et la timidité des écrits homosexuels et lesbiens d’ordre théorique ou politique. Les articles publiés dans la revue Arcadie cherchent à faire accepter l’homosexualité et le lesbianisme dans la société en tant que réalité privée qui ne remet pas en question l’ordre social, et accordent une très grande attention aux points de vue des «experts» (psy, sexologues, religieux, éducateurs, etc.) en les reconnaissant comme leurs interlocuteurs privilégiés et en s’inscrivant dans leur cadre conceptuel.

Les témoignages oraux en revanche manifestent bien davantage l’ignorance ou le rejet des discours que l’on sait ou devine hostiles. Typique est cette réponse : «Je ne savais même pas qu’ils existaient…de toute façon je suis un peu dans mon univers à moi. Les psychiatres, les psychologues, c’est le dernier de mes soucis. J’ai ma conviction profonde, cela me suffit ».

Et donc loin de vouloir s’engager dans un débat et de vouloir justifier ou expliquer le lesbianisme face aux argumentaires hostiles et aux curiosités suspectes, la très grande majorité des femmes interrogées affirme simplement le caractère «naturel» du lesbianisme, «l’évidence», leur «certitude», leur «conviction». «Je suis certaine d’une chose, c’est que mon désir à moi ne m’a jamais paru anormal. Il m’a toujours paru aller de soi», dit l’une d’elle.

Cette attitude a une force que n’ont pas les discours justificateurs et la révérence pour les «experts». Mais en même temps elle n’incite pas à une analyse critique de la répression et donc de la situation sociale des lesbiennes. Une femme interrogée rappelle que parmi les lesbiennes, dans les années soixante, le lesbianisme n’était pas pris comme «objet» de discussion : «On ne parlait jamais de lesbianisme, et moi non plus, parce que j’étais d’emblée … enfin c’était clair pour moi, être lesbienne (…). L’analyse restait par rapport à soi… Il y a la possibilité de constitution d’une force ‘dans le contre’ mais cela n’a pas été à ce moment là le cas des lesbiennes et, sans sombrer dans la justification, un ‘discours contre’ aurait pu permettre déjà de se clarifier les idées, de mieux analyser».

La légitimation en terme de nature n’échappe pas aux problématiques dominantes, c’est-à-dire aux idéologies naturalistes. Mais les discours lesbiens opèrent un déplacement car la notion de nature vient en fait appuyer la notion plus centrale d’ «évidence» ou d’ «allant de soi» et vient s’opposer à la notion d’anormalité et surtout à la notion, plus répandue encore, selon laquelle le lesbianisme ne serait du qu’aux influences, aux circonstances, ne serait qu’une «étape», ou qu’un «rôle», donc quelque chose de modifiable ou de «curable». Penser le lesbianisme à la fois comme fait de nature et acte de révolte et de résistance n’apparaît dans cette logique pas contradictoire : la résistance face aux pressions et aux normes sociales et familiales, face à des obstacles pensés comme extérieurs, est légitimée par cette exigence qui s’origine au plus profond de soi-même. L’argument du caractère «naturel» du lesbianisme apparaît surtout une façon d’affirmer son droit à vivre ainsi, sans entrer dans le débat piégé sur les «causes» du lesbianisme ni donner prise aux curiosités ambiguës.

Dans un nombre significatif d’oeuvres du corpus littéraire que j’ai étudié, le désir ou le sentiment amoureux apparaissent aux personnages avec l’éclat de l’évidence, de la nécessité. L’amour lesbien ou l’existence lesbienne n’ont pas à être justifiés, expliqués ; ces textes évitent de tomber dans le genre du « roman à thèse ». C’est leur force, mais aussi leur faiblesse, dans la mesure où, refusant même de nommer, marquant la plupart du temps la catégorisation de façon négative (c’est un personnage hostile qui nomme et identifie, pas les héroïnes elles-mêmes), ils font une concession à l’invisibilisation des lesbiennes et à leur marginalisation.

En fait c’est le rapport que les individues entretiennent avec le groupe nommé « les lesbiennes » et les représentations de ce groupe qui est problématique.

L’individu et le groupe : une relation difficile

La plupart des lesbiennes rencontrées dans le cadre de mon enquête vivaient dans des relations de couple ou dans un cercle d’amies et ne fréquentaient pas un «milieu lesbien» et notamment pas les bars ou boites de nuit dits lesbiens ou homosexuels, ou en avaient une vision négative. C’est cette image négative que développe le plus souvent la littérature. La «scène du bar» fonctionne comme le moment où l’héroïne, confrontée au «groupe», va ou non se reconnaître en lui, comme par exemple dans Le rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris (1951). A travers la réalité, et surtout en fait l’image, le fantasme, de ces lieux, c’est la représentation des lesbiennes comme catégorie qui fonctionne de façon très stigmatisante et vis-à-vis de laquelle beaucoup de femmes expriment une profonde ambivalence.

Dans le corpus romanesque étudié, si les femmes qui s’aiment n’hésitent guère à reconnaître leur désir, ne se posent pas la question de son caractère interdit ou anormal, en revanche la réticence à se nommer et à se reconnaître comme part d’un groupe est considérable. Dans le roman Christiane Rochefort, Les Stances à Sophie, Céline et Julia vivent avec intensité une relation amoureuse qui contraste avec la médiocrité et l’oppression qu’elles connaissent dans leur mariage respectif. Mais elles disent cette relation comme un «luxe», du «loisir» : «ce n’est pas parce qu’on fait un extra qu’il faut se mettre au catalogue». «On n’est pas lesbiennes. On fait du luxe. Point.» Cette oeuvre rend sensible la peur extrême qu’ont pu avoir des femmes de cette «étiquette» de «lesbienne». C’est ainsi que Christiane Rochefort analyse ultérieurement son roman, dans un texte de 1979 paru dans un ouvrage sur la littérature française et l’homosexualité : «il faut se remettre dans la situation de cette époque, le début des années soixante (…). C’est la rencontre de deux opprimées et une soudaine prise de conscience de leur condition (…). Elles ont peur car partout il y a cette étiquette de «lesbienne» produite par les hommes (…). Voyant cette étiquette comme une étiquette pour les autres, pas pour elles, «pas moi» (…). Passer d’une catégorie à une autre. Elles ont peur être condamnées, montrées du doigt».

De nombreux témoignages évoquent d’une façon ou d’une autre la réticence à s’identifier et se nommer, ou bien la difficulté à se reconnaître dans le groupe lesbien tel qu’il apparaît. Parlant de son hésitation à entrer dans un bar lesbien, à la fin des années soixante, une femme dit : «des lesbiennes j’en connaissais et c’était… c’était très différent de moi. Elles étaient très très différentes. Je n’arrivais pas à me retrouver en elles ». Une autre se dit surtout gênée par la signification souvent pornographique de ce terme et par les processus de catégorisation eux-mêmes : «Je veux bien faire le détour par une périphrase, dire que j’aime les femmes, je préfère cela à une catégorie, parce que ca fait une catégorie par rapport à d’autres, je me méfie des cloisonnements, je ne suis pas à l’aise dans l’appellation».

Le non usage du mot lesbienne peut donc avoir plusieurs significations : le refus du principe de catégorisation lui-même, ou la difficulté à se concevoir membre de cette catégorie telle qu’elle est construite dans les imaginaires et les représentations, avec le sens péjoratif du mot «lesbienne». Mais le non-usage du mot peut dire aussi l’évidence de l’appartenance au groupe dans une situation de communication entre membres du groupe, étant donné qu’il est rare d’en parler à l’extérieur. Les deux motifs se combinent pour favoriser des formules allusives, euphémiques ou auto-référentielles («comme ca», «comme nous»), et des formes verbales telles que «aimer les femmes» au lieu des substantifs.

L’ambivalence du rapport entre l’individu et le groupe minoritaire auquel il ou elle est assigné(e) est un des indices du pouvoir des dominants qui favorise l’intériorisation de l’oppression. Un exemple de l’intériorisation de l’oppression est le discours de celles et ceux qui craignent que le comportement ou la conduite d’autres lesbiennes ou homosexuels «discréditent» le groupe tout entier ou qui renvoient aux lesbiennes et homosexuels elles/eux-mêmes la responsabilité de leur oppression : «si nous voulons faire accepter par la société le bien fondé d’une égalité des droits sexuels et sociaux, il est indispensable que notre attitude morale soit inattaquable. C’est à nous, homosexuels des deux sexes, qu’il incombe de mener une vie extérieure irréprochable. C’est par l’exemple d’une dignité sociale et morale que nous parviendrons à attirer la sympathie », écrit une femme, Susan Daniel, dans Arcadie en 1954.

Dans les deux décennies qui précèdent l’émergence des mouvements féministes et homosexuels d’après 1968, un sens très fort de la légitimité individuelle, du droit au bonheur, une affirmation du courage face aux pressions sociales contrastent de façon aiguë avec la fragilité des constructions collectives, des prises de parole publiques et des identifications à un groupe social. En un sens peut-être la faiblesse des constructions identitaires offre-t-elle la potentialité d’analyses et de pratiques plus radicales, remettant en cause les catégories de la sexualité et la société dans son ensemble.

Mais les réticences à l’auto-affirmation et à l’organisation sont avant tout l’effet de la répression et de son intériorisation et elles ont produit une situation ou les lesbiennes demeurent largement marginalisées et invisibles socialement. Les groupes de lesbiennes qui s’affirment dès le début des années soixante-dix auront comme premier objectif de briser le silence et d’en finir avec l’invisibilité et l’invisibilisation : «l’heure est venue, du fond du silence il nous faut parler», «sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour», proclament des tracts des « Gouines rouges ». En même temps ces mouvements de lesbiennes travaillent à redéfinir et réinterpréter le lesbianisme, en rupture avec les discours dominants, et dans le cadre d’une critique du système hétéropatriarcal, de ses institutions et de sa vision du monde.

Communication au Colloque d’études gaies et lesbiennes : « Homosexualités : Expression /Répression », 3-5 décembre 1998.
Publiée dans : Homosexualités expression/répression, sous la direction de Louis-Georges Tin et avec la collaboration de Geneviève Pastre, Paris, Editions Stock, 2000, pp.105-116

Bibliographie

Sources (littérature, essais, mémoires)

Arcadie, revue mensuelle, 1954-1982
Azénor, Hélène (1989). Histoire d’Une. Paris : Les Octaviennes.
Aurivel, Rolande (1989). A l’ombre et au soleil de Lesbos. Paris : Editions Walter Rauschenbusch.
Barney, Nathalie (1960). Souvenirs indiscrets. Paris : Flammarion
Barney, Nathalie (1963). Traits et portraits. Paris : Mercure de France.
Beauvoir, Simone de (1949). Le deuxième sexe. Paris : Gallimard.
Bertin, Célia (1946). La parade des impies. Paris : Grasset
Bertin, Célia (1953). La dernière innocence. Paris : Corrèa.
Colette (1932). Ces plaisirs… Paris : Ferenczi (ultérieurement réédité sous le titre Le pur et l’impur).
Daniel, Susan (1954). « La femme homophile dans la société actuelle », Arcadie, n°2, février 1954.
Delarue-Mardrus, Lucie (1951). Nos secrètes amours. Paris : Les Isles.
D’Eaubonne, Françoise (1970). Eros mioritaire. Paris : Balland
Futur, Pour un nouveau comité scientifique humanitaire, 1952
FHAR (1971). Rapport contre la normalité. Paris : Champ Libre
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Diane Lamoureux

Sur http://gss.revues.org/index635.html

Cet article analyse trois textes majeurs dans la mise en place de la réflexion féministe étasunienne sur le lesbianisme, ceux des radicalesbians, d’Anne Koedt et d’Adrienne Rich. Ces textes visent principalement à nommer et à dégager la signification de cet « objet politique non identifié » qu’est « la » lesbienne. Je me propose donc de procéder à une analyse détaillée de chacun de ces textes afin d’en dégager les considérations théoriques qui les structurent et d’identifier les problèmes qu’ils soulèvent concernant l’élaboration de perspectives critiques lesbiennes.


Très rapidement, la question lesbienne s’est posée dans la « deuxième vague »1 féministe. Ceci autant du fait de l’antiféminisme ambiant, assimilant féministes et « mal-baisées » et postulant, chez les féministes, une haine des hommes conduisant au lesbianisme, que du fait des dynamiques mêmes du mouvement, beaucoup plus préoccupé que la vague précédente par les questions reliées au corps et à la sexualité.

Je veux m’attarder sur trois textes importants dans la mise en place de la réflexion féministe sur le lesbianisme dans le féminisme étasunien des années 19702. Deux de ces textes ont été amplement discutés, surtout aux USA, à la fin des années 1960, ceux des Radicalesbians et de Koedt, tandis que celui de Rich a donné lieu à de multiples commentaires aux USA et ailleurs. Ce qui me semble relier ces trois textes, c’est qu’ils associent le lesbianisme au féminisme, d’une façon différente de la boutade attribuée à Ti-Grace Atkinson selon laquelle « le féminisme c’est la théorie, le lesbianisme c’est la pratique », en analysant le lesbianisme à l’intérieur du paradigme de la situation sociale des femmes et des résistances que celles-ci développent face à l’ordre patriarcal.

D’une certaine façon, pour nous qui avons baigné depuis plusieurs années dans la sophistication théorique du postmoderne, des théories postcoloniales et dans le constructivisme radical des théories queer, ces textes peuvent, à plusieurs égards, sembler essentialistes et naïfs. Ils sont en effet symptomatiques d’un certain standpoint feminism3 auquel je saurais difficilement souscrire, mais ils n’en représentent pas moins un tournant par rapport à la façon d’aborder la « question » et le « sujet » lesbien. Car, en reconnaissant au moins partiellement, le déplacement qu’impose la prise en compte des lesbiennes dans les rapports sociaux de sexe, il était implicitement perçu que les situations sociales des femmes sont variables et qu’elles ne sont pas toutes des exemplaires identiques et substituables d’une même « espèce ». En outre, parler du sujet lesbien reconnaissait aux lesbiennes, comme aux femmes, un statut de sujets et d’actrices politiques qui rompait avec la routine dominante faisant d’elles des objets de politiques publiques, constituées en « problème » ou en « condition ».

En fait, pour les lesbiennes féministes de cette époque, il s’agissait d’abord et avant tout de nommer et de cerner la signification de cet « objet politique non identifié » qu’était « la » lesbienne. Dans cette opération individuelle et collective, théorique et pratique, le fait que les pratiques lesbiennes puissent n’exister qu’au pluriel n’était pas vraiment envisagé, même dans la notion de « continuum » lesbien de Rich. Ceci peut facilement s’expliquer par ce qui prévalait à l’époque dans le féminisme étasunien : certes, celui-ci avait abandonné le terme « la femme » au profit de « les femmes », mais en était encore à postuler une immédiate sororité des femmes due à une oppression commune. C’est le même procédé que l’on voit à l’œuvre lorsqu’il s’agit de définir « la » lesbienne.

Comme le souligne Rich, la question lesbienne a plutôt constitué un non-objet de réflexion jusqu’aux années 1970, étant au mieux abordée comme analogue féminin de l’homosexualité masculine (Rich, 1980). Aussi, comme dans les études sur l’homosexualité masculine, les paradigmes dominants ont été soit celui du troisième sexe, soit celui de l’inversion, soit un mélange des deux. Faire apparaître les lesbiennes comme objets de réflexion et comme sujets politiques a donc constitué un acquis de cette deuxième vague féministe. Cependant, puisque le paradigme dominant dans le féminisme de cette époque et celui du standpoint feminism qu’on pourrait opposer au paradigme postmoderne contemporain qui met l’accent sur les différences entre les femmes, la question lesbienne a fondamentalement été abordée sous l’angle du féminin. Ceci contraste avec les grands « classiques » de la littérature lesbienne comme Le Puits de solitude ou Orlando et avec ce qui viendra par la suite comme les textes théoriques et littéraires de Wittig, pour laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

Je me propose donc de présenter et d’analyser successivement ces trois textes. Ensuite, j’essaierai d’en dégager certaines considérations théoriques et les problèmes qu’ils soulèvent quant à l’élaboration de perspectives critiques lesbiennes.

« The Woman Identified Woman »

Ce texte publié en 19704 par un collectif appelé Radicalesbians frappe d’abord par le singulier. « La » lesbienne en constitue bien l’objet et la réflexion est articulée en quatre temps : une définition de cet objet, une tentative de compréhension du lesbianisme, une analyse des rapports entre lesbianisme et féminisme et, finalement, la rupture lesbienne.


Qu’en est-il d’abord de cette fameuse définition de ce qu’est une lesbienne? Celle-ci est bien connue : « une lesbienne, c’est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’au point d’explosion »5 (Radicalesbians, 1970, 240). Ainsi, nous sommes face à deux énoncés : d’une part, les lesbiennes sont des femmes, de l’autre, elles adoptent une posture de révolte face aux contraintes qui sont imposées aux femmes dans une société sexiste. Le clou est enfoncé par la suite. « Le point de vue atteint par cette trajectoire [vers l’acceptation de soi], la libération personnelle, la paix intérieure, l’amour véritable de soi et des autres femmes constitue quelque chose qui doit être partagé avec toutes les femmes – parce que nous sommes toutes des femmes » (Radicalesbians, ibid., 241).

Ainsi, une lesbienne est celle qui refuse les rôles sociaux dévolus aux femmes dans une société sexiste, ce qui la conduit à une forme de résistance sinon une guerre ouverte avec l’environnement social. Comme les féministes, elle aspire à devenir un être libre, une personne non définie et non confinée à son appartenance sexuée. En même temps, comme femme, elle expérimente le déchirement inhérent à une socialisation féminine, faite de contraintes et d’oppression, ce qui entraîne un malaise personnel de même qu’une acuité perceptive par rapport aux normes sociales en vigueur.

On peut y voir simultanément une reprise et un dépassement face au paradigme de l’inversion. Contrairement à ce qui est affirmé dans les théories sexologiques qui font des lesbiennes des esprits masculins prisonniers de corps féminins, les lesbiennes sont ici définies comme des femmes. Mais simultanément, elles sont prisonnières des rôles sociaux de sexe qui laissent peu de latitude entre la posture « féminine » et la posture « masculine ». C’est cette ambiguïté qui produit le malaise identitaire conduisant à la révolte, une révolte qui émane moins d’une prise de conscience du sexisme que d’une nécessité d’être bien dans sa peau.

Dans un deuxième temps, ce texte cherche à définir ce qu’est le lesbianisme. Le premier argument est que celui-ci, à l’instar de l’homosexualité masculine, n’a de sens que dans une société sexiste puisque « dans une société où les hommes n’oppriment plus les femmes, où l’expression sexuelle peut suivre les sentiments, les catégories classificatoires comme l’homosexualité ou l’hétérosexualité vont disparaître » (Radicalesbians, ibid., 241). Les termes de dyke (gouine) et de faggot (tantouze ou tapette) trouvent leur origine dans un ordre social sexué dans lequel un homme devrait être viril et une femme devrait être féminine. Mais là s’arrête l’analogie entre homosexualité masculine et lesbianisme. Le deuxième argument est que le terme « lesbienne » sert à la fois d’insulte et d’avertissement. Insulte, parce qu’il est utilisé pour disqualifier certains comportements. Avertissement, parce qu’il indique une transgression en même temps que la limite à ne pas franchir. Le troisième argument est que le terme, en tant qu’insulte, est balancé aux féministes parce qu’elles cherchent à (re)centrer les femmes sur elles-mêmes et sur leurs propres besoins, plutôt que de les mettre au service des hommes. Ainsi, dans cette dernière acception, le terme « lesbienne » sert à rappeler que, dans une société sexiste, « femmes et personnes sont des oxymores » (Radicalesbians, ibid., 242).

C’est ce qui conduit, dans un troisième temps, à examiner les rapports entre lesbianisme et féminisme. C’est probablement la partie la plus confuse du texte. Après avoir posé d’emblée que le sujet est peu abordé et même qu’il crée un malaise dans les rangs féministes, le lesbianisme sert à mesurer le degré de radicalisme, sinon la sincérité de l’engagement des féministes. Car il y aurait un féminisme vraiment radical qui veut en finir avec le sexisme comme tel et un autre plus réformiste qui se contenterait du fait que certaines femmes accèdent aux privilèges de la société sexiste. Ainsi, le malaise ou le silence du féminisme face au lesbianisme ne sert qu’à perpétuer l’oppression des femmes puisque « jusqu’à ce que les femmes voient dans d’autres femmes la possibilité d’un attachement fondamental qui inclut l’amour sexuel, elles se dénieront l’amour et la valeur qu’elles accordent spontanément aux hommes, confirmant ainsi leur statut subalterne » (Radicalesbians, ibid., 243).

C’est sur cette base que les auteures tentent de définir la rupture qu’introduit le lesbianisme dans l’ordre (hétéro)sexiste et c’est là qu’intervient la posture combattante de la lesbienne. Dans un langage qui passe du behaviorisme (les rôles sociaux) à un existentialisme mâtiné d’hégélianisme, il est désormais question de haine de soi et d’authenticité. Les réticences vis-à-vis du lesbianisme relèvent du fait que « les femmes sont réticentes aux relations sur tous les plans avec d’autres femmes qui leur renvoient l’image de leur propre oppression, de leur propre statut subalterne, de leur propre haine de soi » (Radicalesbians, ibid., 244). Pourtant, ce n’est qu’à travers des relations entre femmes non médiées par les hommes que les femmes puiseront une force révolutionnaire « qui est au fondement de la libération des femmes et constitue le socle d’une révolution culturelle » (Radicalesbians, ibid., 245). Le mouvement féministe est le lieu de la sororité mais aussi d’une transformation personnelle, qu’il induit et sur laquelle il s’appuie. Ce mouvement constitue également un moyen de surmonter le décentrement et l’aliénation et de faire la paix avec soi-même pour une lesbienne puisque, à travers le féminisme, « nous acquérons un sentiment de réalisation, nous avons finalement l’impression d’être en accord avec nous-mêmes » (Radicalesbians, ibid., 245).

La boucle est donc bouclée. Le mouvement féministe comme mouvement qui questionne la société sexiste et les rôles sociaux de sexe qui lui sont inhérents permet aux lesbiennes de se réaliser pleinement parce qu’une lesbienne représente la négation pratique des rôles sociaux de sexe puisque « être “féminine” et être un individu sont inconciliables » (Radicalesbians, ibid., 245). Il constitue également le lieu d’un nouveau rapport des femmes entre elles qui seul peut inclure le lesbianisme comme réalisation de soi plutôt que comme problème.

« Lesbianism and Feminism »

Le texte écrit en 19716 par Anne Koedt, qui était déjà célèbre pour un autre texte, « Le mythe de l’orgasme vaginal » traduit en français dès 1970, dans le numéro de Partisans intitulé Libération des femmes année zéro7, reprend plusieurs aspects du texte précédent, tout en le critiquant sur d’autres, et cherche à éclairer le rapport qui peut se nouer entre lesbianisme et féminisme, tout en annonçant l’idée du continuum lesbien qui sera au cœur de l’argumentation de Rich.

Le langage utilisé par Koedt est très similaire à celui du texte des Radicalesbians. Le sexisme y est appréhendé sous l’angle des rôles sociaux de sexe. L’utilisation du terme « lesbienne » comme une insulte visant à disqualifier le projet politique féministe lui semble une illustration du fait que les hommes ont vite fait d’amalgamer « le fait d’être “non-féminine” et d’être indépendante » (Koedt, 1973, 246). Elle insiste aussi sur le fait que le lesbianisme fait partie des actes de transgression possibles par rapport à la définition traditionnelle de la féminité. En outre, elle reprend l’idée que le terme fonctionne également comme un avertissement en soulignant que « c’est précisément sur les femmes qui ont l’air le plus “féminines” que les hommes vont proférer cette insulte [les traiter de lesbiennes], puisque l’objectif visé est plus de ramener les femmes à leur “place” en les effrayant que de pointer le lesbianisme » (Koedt, ibid., 247).

Mais le cœur de son argumentation, c’est l’évaluation du rapport existant entre le lesbianisme et le féminisme. En premier lieu, elle s’inscrit en faux par rapport à l’idée que les lesbiennes seraient en quelque sorte l’avant-garde du mouvement féministe. Ensuite, elle cherche à minimiser le potentiel révolutionnaire du mouvement gay. Par la suite, elle critique la notion de « women-identified women ». Finalement, elle conclut que seul le lesbianisme radical8 rejoint le féminisme.

Avant d’examiner plus attentivement son raisonnement, il convient de rappeler certaines des prémisses sur lesquelles il repose. Celles-ci sont au nombre de trois. La première concerne la définition de ce qu’est une lesbienne. Délaissant les arguments culturalistes sur la question du life style, elle adopte une définition principalement sexuelle des lesbiennes, celles-ci étant des « femmes qui ont des rapports sexuels avec des femmes » (Koedt, ibid., 248). La deuxième concerne le projet du féminisme radical qui consiste à prôner « l’élimination totale des rôles sexués » puisque « la biologie n’est pas un destin et que les rôles féminins et masculins sont appris » (Koedt, ibid., 248). La troisième prémisse porte sur la conviction partagée du féminisme radical et du lesbianisme que « le biologique ne détermine pas les rôles sexués » (Koedt, ibid., 249).

C’est sur cette base qu’elle entreprend d’examiner plus avant les rapports que peuvent entretenir le lesbianisme et le féminisme radical, non sans avoir fait au préalable un détour sur l’argument de l’homosexualité comme maladie9 qui emprunte largement à la notion d’authenticité et qui anticipe sur certaines idées de Butler en précisant qu’une femme “féminine” ou un homme “efféminé” sont « tous deux travestis »10 (Koedt, ibid., 250).

D’emblée, elle souligne qu’il est faux d’identifier les lesbiennes à une forme d’avant-garde du mouvement féministe. Pour elle, cette idée est fallacieuse à deux égards. D’une part, elle confond le personnel et le politique : l’idée n’est pas seulement de se désengager personnellement des rapports sexistes puisqu’« une féministe radicale […] travaille politiquement à la destruction des institutions du sexisme » (Koedt, ibid., 250). D’autre part, elle ignore qu’il y a plusieurs manières de défier les rôles sociaux de sexe et que la seule façon pour le lesbianisme d’être radical c’est de « vouloir détruire l’ensemble du système, c’est-à-dire le système des rôles sexués plutôt que de simplement rejeter les hommes » (Koedt, ibid., 251), soulignant au passage qu’il peut aussi y avoir un réformisme lesbien.

Ceci lui permet d’ailleurs de minimiser le potentiel critique du mouvement gay. Pour Koedt, parce que ce mouvement se concentre sur les transformations législatives et sur la modification des attitudes discriminatoires vis-à-vis des homosexuels, il constitue plutôt un mouvement pour l’égalité civique qu’un mouvement révolutionnaire, puisqu’il met l’accent sur la liberté d’orientation sexuelle11; pour devenir révolutionnaire, ce mouvement devrait plutôt insister sur l’abolition des rôles sexués, comme le fait le féminisme radical.

Ceci l’amène ensuite à définir dans un sens sensiblement différent de celui des Radicalesbians la notion de « woman identified woman ». Pour Koedt, cette idée est susceptible d’introduire une confusion entre le biologique et le politique, d’autant plus que « nous n’avons pas à être “identifiées” sur la base des femmes avec lesquelles nous entretenons des rapports » (Koedt, ibid., 254). Il lui semble donc préférable de parler de féminisme pour décrire les solidarités entre femmes qu’elle identifie à la « sororité sur la base de notre oppression commune » (Koedt, ibid., 254) et d’insister sur l’autonomie des femmes.

Finalement elle conclut son raisonnement en revenant sur la notion « le personnel est politique » pour souligner la nécessité de bien distinguer entre les dimensions individuelles et les dimensions sociales du projet. À cet égard, elle souligne que si cette notion permet de politiser certaines situations « personnelles » des femmes, cela n’implique pas que le mouvement féministe puisse s’arroger le droit de juger de la conformité de la vie privée des femmes. En outre, Koedt insiste sur la dimension nécessairement collective de la lutte contre l’oppression des femmes. « Même la féministe la plus radicale n’est pas la femme libérée » (Koedt, ibid., 255), non seulement parce que le féminisme consiste dans une tentative de déprise du sexisme dont nous connaissons seulement le point de départ mais pas le point d’arrivée et que multiples sont les chemins entre deux points, mais aussi parce que la libération ne peut survenir qu’après la disparition des rôles sociaux de sexe, qui relèvent d’un système sociétal.

Ainsi, c’est uniquement en étant le plus radical possible que le lesbianisme peut contribuer à la libération des femmes et « rejoindre les multiples rébellions des femmes contre les rôles qui leur sont prescrits » (Koedt, ibid., 257). Dans ce processus, il n’y a ni rôle phare, ni possibilité d’émancipation individuelle puisque « jusqu’à ce que le mouvement des femmes transforme ces faits politiques anciens [les hommes détiennent le pouvoir et les femmes non] il est impossible de parler de libération sur un plan collectif ou individuel » (Koedt, ibid., 258).

« Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence »


Le texte de Rich a une histoire un peu particulière dans l’univers féministe français12, mais il me semble intéressant de passer outre dans la mesure où il s’agit d’une tentative importante de penser l’hétérosexualité comme institution sociale. Ce texte a été écrit en 1978, a été publié en 1980 dans la revue d’études féministes Signs, il a été republié sous forme de brochure en 1982, augmenté d’un avant-propos et d’un post-scriptum. Même s’il a été traduit en français, j’utiliserai la version étasunienne13.

L’avant-propos de 1982 permet à l’auteure de rappeler ses intentions. D’abord, il s’agit pour elle de contrer l’occultation de l’existence lesbienne qu’on retrouve tout autant dans la société patriarcale que dans les études féministes. Pour Rich, cette occultation constitue autant un acte lesbophobe qu’anti-féministe. Rappeler cette « existence lesbienne » lui semblait d’autant plus important que la droite commençait son ascension aux USA à cette époque, ce qui allait aboutir à la présidence Reagan puis aux Bush I et II, avec ce que cela implique d’insistance sur les « vraies valeurs familiales ». Ensuite, il s’agit pour Rich de considérer l’hétérosexualité comme une institution et donc de procéder à une mise en évidence de ses modes de fonctionnement, un peu comme elle l’avait fait précédemment pour la maternité (Rich, 1976). Enfin, elle veut mettre en évidence les modes de résistance des femmes et souligner l’importance de faire prendre conscience aux autres lesbiennes, celles qui ne sont pas féministes, de « la profondeur et l’énergie engendrées par l’identification aux femmes et les liens entre femmes » (Rich, 1986, 23).

Le texte est organisé autour de deux concepts, celui d’« existence lesbienne » et celui de « continuum lesbien ». « L’existence lesbienne suggère à la fois le fait de la présence historique des lesbiennes et de notre constante création de la signification de notre existence » (Rich, ibid., 51). Quant au continuum lesbien, il inclut « une variété – à travers l’expérience de chaque femme et à travers l’histoire – d’expériences d’identification aux femmes, pas simplement le fait qu’une femme ait eu ou ait consciemment désiré une expérience sexuelle génitale avec une autre femme » (Rich, ibid., 51).

28Le texte se développe selon un raisonnement en trois temps, raisonnement qui n’est pas toujours évident puisque Rich fait autant appel à la théorie féministe qu’à des écrits littéraires et à un registre métaphorique. Dans un premier temps, elle montre comment les études féministes participent elles aussi de l’occultation de l’existence lesbienne. Ensuite, elle aborde la question de l’hétérosexualité comme institution sociale. Finalement, elle traite des divers modes de résistance des femmes par rapport à l’institution hétérosexuelle.


Rich entreprend de démontrer à quel point l’imaginaire hétérosexuel imprègne la réflexion féministe et contribue à occulter l’existence lesbienne. En prenant pour exemple/cible quatre publications récentes aux USA14, elle montre comment la question lesbienne est soit passée sous silence, soit plutôt mal abordée par les féministes. Elle souligne les limites que cela représente pour la théorie féministe et soutient que la contrainte à l’hétérosexualité doit être abordée comme une institution sociale, ce qui a pour avantage d’envisager l’existence lesbienne sous un angle plus vaste que le life style ou l’orientation sexuelle.

Ensuite, elle soutient que l’hétérosexualité est une institution sociale, à savoir qu’elle est socialement construite et reproduite, afin de « drainer l’énergie émotive et érotique des femmes loin d’elles-mêmes et des autres femmes et des valeurs d’identification aux femmes » (Rich, ibid., 35). Elle construit son raisonnement par analogie, en s’appuyant sur des idées admises dans le mouvement féministe pour voir dans quelle mesure elles nous aident à voir dans l’hétérosexualité une institution sociale. C’est ainsi qu’elle reprend les analyses de Kathleen Gough sur les huit principaux mécanismes du pouvoir masculin et qu’elle les détaille à sa manière afin de montrer que la contrainte à l’hétérosexualité est constamment à l’œuvre. Elle réfère par la suite aux analyses de Catherine MacKinnon sur le harcèlement sexuel en milieu de travail, ce qui lui permet de préciser qu’« une lesbienne qui doit être dans le placard sur son lieu de travail à cause des préjugés hétérosexuels n’est pas seulement forcée de cacher la vérité sur ses relations à l’extérieur du milieu de travail ou sur sa vie personnelle. Son emploi dépend du fait qu’elle puisse passer pour hétérosexuelle, plus encore pour une femme hétérosexuelle, en s’habillant et en jouant le rôle servile qui sied aux “vraies” femmes » (Rich, ibid., 41). Elle se tourne par la suite vers les théories de Kathleen Barry sur le trafic sexuel des femmes. Au terme de ces trois analogies qui nous aident à saisir les mécanismes de fonctionnement et de reproduction de la contrainte à l’hétérosexualité, elle développe la thèse qu’il pourrait y avoir une « fausse conscience » qui s’appuie sur la relation mère/fils afin que les femmes « fournissent le soutien maternel, l’appui inconditionnel et de la compassion pour ceux qui les harcèlent, les battent ou les violent » (Rich, ibid., 50). Elle conclut cette section en insistant sur le fait que l’occultation de la possibilité même de l’existence lesbienne fait partie des mécanismes de renforcement de la contrainte à l’hétérosexualité. Et elle ajoute que « la recherche et la théorie féministes qui contribuent à l’invisibilité ou à la marginalisation des lesbiennes se font au détriment de la libération et de l’empowerment des femmes comme groupe social » (Rich, ibid., 50).

En dernier lieu, Rich se penche sur les diverses modalités de résistance des femmes à l’institution hétérosexuelle. Au premier rang de ces résistances figure le lesbianisme qui constitue « une attaque directe ou indirecte au droit masculin d’accès aux femmes » (Rich, ibid., 52). Cependant, afin d’en émousser le potentiel subversif, on a souvent eu tendance à penser le lesbianisme comme version « féminine » de l’homosexualité masculine. Si les deux sexualités sont stigmatisées, en en faisant des équivalents, on « occulte la réalité des femmes une fois de plus » (Rich, ibid., 52). Plus particulièrement, Rich insiste sur le fait que « l’expérience lesbienne constitue, comme la maternité, une expérience profondément féminine, avec des caractéristiques en ce qui concerne les oppressions, significations et potentialités que nous ne pouvons pas saisir si nous l’amalgamons avec d’autres expériences de sexualité stigmatisée » (Rich, ibid., 53).

C’est pourquoi elle récuse la définition trop exclusivement sexuelle de « lesbienne » pour inclure un vaste registre d’expériences et de pratiques et insiste sur la notion de « continuum lesbien » qui inclut autant les amitiés féminines que les sororités de résistance au mariage en Chine, phénomènes qui seront analysés plus en détail par Carol Smith-Rosenberg, Lilian Faderman ou Janice Raymond, dans la reprise de cette idée du « continuum lesbien ».


Ce « continuum lesbien », cette façon de s’identifier à d’autres femmes, est perçu comme une source d’énergie et d’empowerment. Nulle surprise donc dans le fait qu’il soit combattu par l’institution hétérosexuelle. En outre « nous pouvons dire qu’il y a un féminisme embryonnaire dans le fait de choisir une femme comme amante ou comme compagne de vie au regard de l’hétérosexualité institutionnalisée » (Rich, ibid., 66). Dans ce sens, pour Rich, l’existence lesbienne a un potentiel libérateur non seulement pour les lesbiennes mais pour l’ensemble des femmes, car elle offre une alternative à l’institution hétérosexuelle et en expose les mensonges.

Du féminisme au féminin

Il me semble que deux conclusions s’imposent d’emblée à partir de cette analyse assez détaillée des trois textes choisis. D’une part, on peut repérer un travail de compréhension du lesbianisme dans le cadre défini par le féminisme. De l’autre, la notion de « woman-identified woman » pour décrire les lesbiennes soulève la question du rapport au féminin.

Que ce soit à travers l’idée de « continuum lesbien » pour décrire les diverses modalités de résistance des femmes au patriarcat comme système social, ou encore à travers la notion d’identification aux femmes comme pratique critique du patriarcat et de sa dévalorisation du féminin, il apparaît que le sort des lesbiennes est éminemment lié à celui des femmes, peu importe le rapport que les lesbiennes entretiennent avec le féminisme.


Ce lien est extrêmement ambigu dans le texte des Radicalesbians. En effet, « femme » intervient à la fois pour décrire un statut subalterne dans la société, une authenticité impossible, une non-existence en tant qu’individu autonome, bref un rôle social de sexe dans un contexte marqué par l’inégalité et l’oppression. Mais le terme « femme » est également utilisé pour suggérer qu’en cessant de s’identifier à ce que les hommes attendent d’elles et en formulant entre elles ce qu’elles sont, les femmes construisent une solidarité et une forme d’identification l’une à l’autre qui est la marque du féminisme ce qui, par analogie avec la fraternité des théories du contrat social, a été nommée « sororité ».

Il y a donc un lien logique entre être une femme et devenir féministe. Si toutes s’entendent pour dire que « femme » est une construction sociale et s’inscrivent donc dans une matrice intellectuelle post-beauvoirienne, leur constructivisme présente bien des limites. Contrairement à la logique de Butler ou de Wittig, par exemple, qui soutiennent que c’est l’institution de l’hétérosexualité qui crée les rôles sociaux de sexe qui, à leur tour façonnent des corps sexués, l’idée que la biologie ne constitue pas un destin est interprétée de façon beaucoup plus modérée par ces féministes des années 1970 : le genre est à réinterpréter à travers le féminisme mais le sexe demeure intangible, d’où l’idéal de devenir des personnes, c’est-à-dire d’avoir accès à une humanité universelle qui serait en quelque sorte dans un au-delà de la sexuation ; d’où également l’idée d’androgynie si prégnante dans ces textes, comme dans plusieurs textes féministes de la même époque.

Le féminisme est justement ce qui permet cet accès à l’individuation puisqu’il met en lumière le caractère socialement et patriarcalement construit des rapports sociaux de sexe. Toute transgression des rôles sexuels prescrits par la société patriarcale devient donc un geste éminemment féministe. C’est ce qui permet de soutenir ce « normage » des lesbiennes en féministes. Certes, cela n’en fait pas les féministes les plus authentiques ou les plus radicales, puisque Koedt montre bien qu’il peut y avoir un réformisme gay (incluant les lesbiennes) et que Rich parle d’un simple germe féministe dans l’existence lesbienne. Mais l’on pourrait dire, en parodiant un autre code que, pour ces auteurs, une lesbienne est objectivement féministe puisqu’elle remet en cause les assignations sociales des femmes dans les sociétés patriarcales.

Cependant cette « objectivité » du féminisme des lesbiennes tient à un fil ténu. La condition de toutes les femmes serait la même et la féminité ne se déclinerait que dans un seul registre. C’est ce qui fonde autant l’idée de sororité que les théories du standpoint feminism. Or, il me semble difficile de souscrire à une telle vision aujourd’hui. D’une part, si l’on peut attester de l’existence du patriarcat comme système social, il n’est pas le seul système social à l’œuvre dans nos sociétés, ce qui fait que les localisations des femmes en sont d’autant démultipliées. D’autre part, les modes de déclinaisons de la féminité, s’ils comportent tous une part de caractère subalterne, d’injustice et d’oppression sont extrêmement variés. Aussi peut-on difficilement en faire une base de solidarité immédiate entre les femmes. Bref, il y a plusieurs points de vue des femmes, même si ceux-ci peuvent être articulés à l’intérieur d’un mouvement féministe (Young, 1994). Celui-ci ne peut se fonder sur le caractère commun de l’oppression, mais se doit d’être attentif aux différences et aux différends entre les femmes

Mais en même temps, il est révélateur que le texte de Rich développe une approche beaucoup moins critique du féminin que ce que l’on retrouve dans les deux premiers textes. Certes Rich se situe également sur le terrain du féminisme et donc sur celui de la mutilation imposée aux femmes dans une société patriarcale. Cependant, elle est beaucoup moins critique que Koedt, par exemple, face à la notion de « woman-identified woman » pour décrire l’expérience lesbienne, comme si le féminisme était passé d’une critique des rôles sociaux sexués à une positivation du féminin et à une exaltation de la « différence » féminine. Il me semble que c’est là un des traits du féminisme qui est particulièrement visé par les deux textes de Wittig (1980a, 1980b).

En fait, il y a une ambiguïté profonde dans le texte de Rich par rapport à la notion « d’expérience féminine », ambiguïté reliée au standpoint feminism comme approche épistémologique. Cette ambiguïté réside dans le fait de savoir si l’expérience en question est celle des femmes, telles que constituées par la société patriarcale (donc l’expérience de l’oppression) ou celle des femmes qui prennent conscience de leurs situations d’oppression et s’organisent pour la combattre, principalement à travers le féminisme.

Si Wittig peut soutenir que « “lesbienne” […] n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement » (Wittig, 1980b, 83). C’est parce qu’elle refuse toute naturalité au sexe et qu’elle ne réserve pas la construction sociale au genre. Au contraire, elle pose l’hétérosexualité comme institution qui crée du masculin et du féminin et qui seule confère un sens aux notions d’homme et de femme. Mais elle reconnaît que « la plupart des féministes et des lesbiennes/féministes ici et ailleurs continuent de penser que la base de l’oppression des femmes est biologique autant qu’historique » (Wittig, ibid., 76).

Elle s’insurge donc contre la positivation du féminin dans le féminisme qui ne peut mener qu’à une impasse réformiste, l’aménagement plutôt que la disparition de la catégorie « femme ». Pour Wittig, le féminisme est donc à une croisée des chemins et doit choisir entre deux définitions de ses objectifs. « Pour beaucoup d’entre nous cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe”. Pour de nombreuses autres cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour la femme et pour sa défense” – pour le mythe donc et son renforcement » (Wittig, ibid., 79).

Un autre enjeu que ces textes soulèvent est celui du rapport entre le personnel et le politique. L’enjeu est très présent chez Koedt qui y fait directement référence, mais on le retrouve également dans le texte des Radicalesbians et dans celui de Rich. L’interprétation qu’en donne Koedt est assez simple : l’idée que le personnel est politique est ce qui permet au mouvement féministe de présenter comme enjeux politiques des phénomènes (comme le viol, la violence conjugale, l’avortement, les sexualités non-hétérosexuelles, etc.) qui étaient traditionnellement perçus comme relevant de la vie privée des individus et, par conséquent, extérieurs à la politique en vertu de la séparation libérale entre la sphère privée et la sphère publique15.

L’usage qu’en font les Radicalesbians et Rich est un peu plus complexe. Si elles adhèrent sans problème à la version de Koedt, elles y ajoutent l’idée que le personnel, entendu comme la façon dont une féministe organise son existence, doit présenter une certaine congruence avec les idées politiques qu’elle soutient. Une telle compréhension est à la base de ce qui sera appelé par la suite « politique identitaire ». Pour Koedt, une telle interprétation est inacceptable dans la mesure où elle relève d’une personnalisation, sinon d’une moralisation du politique.


En conclusion, ces textes reflètent bien les paradoxes de la notion d’identité en politique. Car le terme de « politique identitaire » sert en fait à couvrir trois usages de la notion d’identité : l’identité façonnée par les rapports sociaux existant, l’identité produite par la résistance à ces rapports sociaux, l’identité qui résultera des luttes sociales contre l’oppression. Ainsi, les textes des Radicalesbians et de Koedt se situent simultanément sur ces trois dimensions de l’identité, tandis que celui de Rich s’articule essentiellement autour des deux premières. Or en se situant dans l’écart entre ces trois conceptions de l’identité, le féminisme récuse plutôt la notion de politique identitaire, qui n’en ferait qu’une (sous) politique à l’usage des femmes. Plus que d’identité féminine, ce dont il est question dans le féminisme, c’est la dénonciation du faux universalisme patriarcal. L’enjeu du féminisme et du lesbianisme n’est donc pas la possibilité de déploiement public et privé d’identités, mais celui, éminemment politique, d’une reconfiguration des espaces publics et privés pour que les lesbiennes cessent d’être des « objets politiques non identifiés ».

Bibliographie

BUTLER Judith, Gender Trouble, New York, Routledge, 1990.

KOEDT Anne, « Lesbianism and Feminism », in KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973, pp. 246-258.

KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973.

Radicalesbians, « The Woman Identified Woman », in KOEDT Anne, LEVINE Ellen, RAPONE Anita (dir.), Radical Feminism, New York, Quadrangle, 1973, pp. 240-245.

RICH Adrienne, Of Woman Born, New York, Norton, 1976.

RICH Adrienne, « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », in Blood, Bread and Poetry, New York, Norton, 1986 (1980).

YOUNG Iris, « Gender as Seriality », in Intersecting Voices, Princeton University Press, 1997 (1994).

WITTIG Monique, « La pensée straight», Questions féministes, 7, 1980a, pp. 45-53.

WITTIG Monique, « On ne naît pas femme », Questions féministes, 8, 1980b, pp. 75-84.

Notes

1  Je ne veux pas entrer ici dans la polémique à savoir s’il existe ou non une troisième vague féministe. Je veux parler en l’occurrence du mouvement qui s’est développé à la fin des années 1960 dans la plupart des pays occidentaux pour le distinguer de celui qui a émergé au tournant des XIXe et XXe siècles.

2  À ma connaissance, les deux premiers textes n’ont jamais été traduits en français. Le troisième a rapidement été traduit en français et a servi dans l’arsenal polémique d’une partie des animatrices de la revue Questions féministes, celles qui poursuivront l’aventure sous le titre Nouvelles Questions Féministes, contre celles dites « lesbiennes radicales ».

3  La notion de standpoint feminism est apparue dans les textes d’épistémologie féministe des années 1970 pour désigner le fait que, par leur posture particulière dans une société patriarcale, les femmes développaient un rapport au monde et une compréhension du monde. De façon générale, le standpoint feminism avait tendance à penser qu’il n’y avait qu’un point de vue des femmes. C’est cet aspect qui sera par la suite critiqué par les lesbiennes féministes, les féministes « de couleur » ou les queer.

4  J’utilise la version qui a paru dans le livre édité par Koedt, Levine et Rapone (1973). Le texte a d’abord circulé sous forme ronéotypée puis a été repris dans l’anthologie Notes from the Third Year.

5  Comme j’ai utilisé la version étasunienne des textes, j’ai effectué les traductions dans tous les cas.

6  Comme le précédent, il a circulé dans le mouvement puis a été publié dans Notes from the Third Year avant d’être repris dans l’ouvrage de Koedt, Levine et Rapone (1973).

7  L’amnésie historique fut largement partagée dans la deuxième vague féministe qui a longtemps fait semblant d’ignorer l’existence de la « première vague ».

8  Il me semble important de préciser que le terme lesbianisme radical aux USA au début des années 1970 désigne les lesbiennes qui visent à abolir les rôles sociaux sexués et qui, par là, rejoignent le courant dit « féministe radical », celui qui veut aller à la racine de l’oppression des femmes, par opposition à ce que l’on pourrait qualifier de féminisme réformiste ou de féminisme de l’égalité des droits (qu’on pourrait, dans la logique de Koedt, assimiler à un mouvement pour les droits civiques des femmes, qui se contente de l’aménagement de la « condition féminine » sans remettre en cause le patriarcat comme institution sociale), courant représenté par le National Organisation of Women, alors dirigée par Betty Friedan. Le sens en est donc légèrement différent du terme de « lesbiennes radicales » qui sera repris en France et au Québec au début des années 1980.

9  On peut voir là un effet de conjoncture dans la mesure où, jusqu’en 1973, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual ou Manuel de diagnostic et statistiques des troubles mentaux), utilisé par les psychiatres étasuniens, classait l’homosexualité au nombre des désordres mentaux (il faudra attendre 1992 pour que l’OMS décide que l’homosexualité ne constitue pas une maladie). Cependant, force est de constater que malgré son retrait de la liste des désordres mentaux, la croyance dans le caractère maladif de l’homosexualité demeure fortement ancrée dans la culture populaire étasunienne, comme en témoigne la réaction publique à l’épidémie de VIH-SIDA.


10  Judith Butler soutient que l’homosexualité n’est pas à l’hétérosexualité dans le rapport de la copie à l’original mais dans celui de la copie à la copie, ceci à l’intérieur d’une volonté de déconstruction de la matrice hétérosexuelle (Butler, 1990, 31).

11  Les évolutions récentes du mouvement gay et l’importance qu’a prise la revendication du droit au mariage semblent confirmer cette idée.

12  Puisque, comme je l’ai mentionné plus haut, il a été utilisé de façon polémique par certaines membres de l’équipe de rédaction de la revue Questions féministes, celles qui ont entrepris de publier Nouvelles Questions Féministes, dans le débat qui les opposait aux lesbiennes radicales du comité de rédaction, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu et Monique Wittig.

13  J’utilise la version parue dans l’ouvrage d’Adrienne Rich (1986), puisqu’elle inclut non seulement l’avant-propos de 1982 mais aussi une postface constituée d’un échange de correspondance avec les éditrices d’un ouvrage collectif qui reprend l’article de Signs, échange de correspondance qui permet à Rich de s’expliquer sur l’idée de fausse conscience et sur la question du continuum lesbien.

14  Il s’agit des livres de Nancy Chodorow, The Reproduction of Mothering, de Dorothy Dinnerstein, The Mermaid and the Minotaur, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, For Her Own Good et de Jean Baker Miller, Toward a New Psychology of Women.

15  Rappelons que cette séparation n’a jamais empêché quelque État que ce soit de légiférer en ces matières ou de pratiquer une négligence délibérée.

Référence électronique

Diane Lamoureux, « Reno(r/m)mer « la » lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes », Genre, sexualité & société [En ligne], n°1 | Printemps 2009, mis en ligne le 09 juillet 2009  http://gss.revues.org/index635.html

Diane Lamoureux

Professeur de sciences politiques
Université de Laval, Canada

Lu sur http://www.bagdam.org/

Ainsi elle l’a voulu. Est allée jusqu’au bout. 
A choisi le jour de sa 74e année de vie pour « dé-naître ».
Michèle Causse est morte le 29 juillet, à l’issue d’un processus de suicide assisté, organisé par l’association « Dignitas » de Zürich (du courant « Mourir dans la dignité »).
Nous sommes sous le choc. Même si nous savons qu’elle est « partie » heureuse, magistrale dans sa liberté souveraine.
Notre tristesse se mêle pourtant à la joie d’avoir partagé avec elle tant et tant de nos pensées, de nos colères et de nos fiertés.
Les Bagdames

Son site : http://michele-causse.com/

Lire les textes inédits de Michèle Causse publiés sur le site de Bagdam

« Il n’y a que les marronnes, les rebelles, les transfuges qui puissent s’offrir le luxe d’une pensée déprise des fictions interprétatives que sont celles du masculin. »

« Pour le moment, ce qui est important c’est que les femmes communiquent entre elles par le sexe et par le texte. »

« Ce qui dirige, règle et réglemente une existence c’est le normatif et le prescriptif, et qui vit selon ces instances-là ? les deux sexes. Et qui opère ? Seulement les hommes. De sorte que, sur la Terre, deux sexes fonctionnent selon les diktats – car il s’agit bien de diktats – masculins, et je dis : il est temps que les femmes se donnent autorité pour décider, elles, des normes et des prescriptions, c’est tout, mais pas moins – en soi c’est révolutionnaire, on n’y a simplement jamais pensé. »

Extraits d’une interview de Michèle Causse réalisée par Dominique Bourque (Québec) en 1991. L’intégralité de l’interview sur Les VIDÉOBSTINÉES


L’écrivain Michèle Causse a choisi de partir

Par Ursula Del Aguila Têtue.com

Une praticienne de l’écriture lesbienne politique majeure s’en est allée hier, jeudi 29 juillet. Elle a choisi elle-même de partir. TÊTUE lui rend hommage en rappelant son œuvre.


Née, sur les Causses du Lot, le 29 juillet 1936 à Martel, Michèle Causse vient de nous quitter, a annoncé la Coordination lesbienne en France. Elle a choisi elle-même de partir hier, 29 juillet, auprès de l’association Dignitas à Zurich et ses cendres seront ultérieurement dispersées dans le vieux cimetière de Montvalent, au-dessus de la Dordogne. Elle avait accepté de témoigner en faveur de la mort choisie dans une émission de la télévision suisse romande Temps présent qui sera diffusée à l’automne 2010 en Europe.

Monique Wittig fut sa première lectrice


Après avoir obtenu un diplôme de traductrice à l’Université de Paris (Sorbonne), Michèle Causse a enseigné brièvement en Tunisie, vécu dix ans à Rome où elle a étudié le chinois et écrit un essai sur la condition des caméristes-concubines-courtisanes dans les romans Ming (inédit). Rentrée en France, elle a écrit L’encontre dont Monique Wittig fut la première lectrice.

Elle a vécu pendant huit ans en Martinique et écrit, pour le compte du ministère des Droits des femmes, une étude sur la stratification ethno-sociale des femmes en Martinique, puis dans la même île, deux ouvrages, Lettres à Omphale, et (         ).

Elle a ensuite brièvement vécu à New York où elle a rencontré Djuna Barnes, Jill Johnston, Catherine Stimpson, Joan Nestlé, Kate Millett. En Floride, elle a séjourné pendant un an dans la communauté de Barbara Deming où elle a pu côtoyer Sonia Johnson (ex-candidate à la présidence des USA).

Puis elle a émigré au Canada où elle a publié quatre de ses principaux ouvrages. Rentrée en France, elle a publié Contre le sexage (Balland, 2003).

Une praticienne lesbienne politique de l’écriture

Michèle Causse a contribué à faire connaître la culture lesbienne mondiale en traduisant de l’anglais et de l’italien une trentaine de romans (Melville, Gertrude Stein, Djuna Barnes, Mary Daly, Silone, Pavese, Natalia Ginzburg, Alice Ceresa, Luigi Malerba, etc.).

Elle a été professeure invitée à Rome (chaire d’éducation des adultes), consultante à l’Unesco (département d’alphabétisation, où elle a utilisé la méthodologie créée par Alice Ceresa « l’Unité de bibliothèque »), professeure invitée à Montréal à l’Université Concordia.»

Mais surtout en praticienne lesbienne politique de l’écriture, elle a écrit une œuvre prolifique, des essais, des fictions, des nouvelles et poèmes, où elle élabore une lecture et critique radicales du monde patriarcal ou phallogocentrisme:

«Comment mon texte peut-il entrer dans votre contexte?» demandent de plus en plus nombreuses certaines  «je» mauvais sujets. (…) nous c’est-à-dire cette pluralité de «je» radicales actives dans la négation du «on» (homme) qui nous régit et veut nous nier.»

Changer la langue pour changer le monde

Elle cherche une langue («l’Alphalecte») car pour changer le monde, il faut changer la langue, où l’égalité des sexes serait effective et pour cela elle déconstruit la langue réelle que nous parlons en termes matérialistes politiques: («L’androlecte/le sexolecte»). Elle déplace les genres, les préfixes, les suffixes, la grammaire tout entière pour déconstruire l’assujettissement des femmes (qu’elle appelle les «sex©isées») et montrer en quoi elles «font universel», elles sont aussi l’universel -ce que les hommes (ou «Sexeur dominant»), les sciences humaines, la psychanalyse, la société ne veulent pas entendre.

Elle décode ainsi l’oppression langagière (la langue utilisée est en fait la langue de l’ennemi, « l’androlecte »), symbolique, et politique du patriarcat et conçoit une utopie lesbienne, une terre originaire d’avant l’oppression qu’elle essaie d’atteindre par l’art et la littérature, seul salut pour les lesbiennes.

Voilà son épitaphe revue et corrigée par elle:

«Morte à plusieurs reprises, je ne suis pas sûre d’être née. Ce pourquoi toute notice biographique me semble une imposture. Irréelle, voire empruntée à une autre. Ce que je n’ai pas fait m’importe infiniment plus que ce que j’ai fait. Ainsi de ce qui ne m’est pas arrivé. J’ai néanmoins une histoire, laquelle ressemble à une carte de géographie (France, Tunisie, Italie, Etats-Unis, Antilles, Canada), autant de topoï, espaces vibratoires d’intensités variables, qui renvoient des images de mon existence migratoire. Mais à quoi bon en parler? Qu’on me lise plutôt. Pour démentir mon épitaphe «Ni lue ni approuvée».

Michèle Causse


Reprenant Deleuze, qui dit «Il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance», elle a ouvert un chemin de lutte à travers le langage pour libérer les femmes. N’oublions pas de la lire et de transmettre son œuvre à la nouvelle génération.


Glossaire du Bréviaire des Gorgones

Dictionnaire: précis de tératologie idéologique. Lieu des définitions prescriptives du phallogocentrisme.

Sexe: trait dit de nature, (organes génitaux externes) et prédiscursif, le sexe est le marqueur catégoriel permettant de déclarer contre nature tout ce qui est contre culture hégémonique, le « sexe » fixe et gèle une fois pour toutes l’espèce sapiens en deux créatures, dites complémentaires… ou opposées. (voir M.Wittig)

Sexage: régime de servage (cf. Colette Guillaumin) sous lequel vivent les corps parlants de la planète réduits au silence en raison de la discrimination frappant leur sexe, marqué comme manque… ou excès.

Genre: résultat d’un acte fondateur violent, (« on oppose généralement le sexe comme ce qui relèverait du biologique et le genre comme ce qui relèverait du social » : Nicole-Claude Mathieu), mettant en place un système social qui, accordant le primat à un sexe, divise l’espèce, établit un pouvoir dissymétrique et assure la permanence d’un système politique reposant sur l’assujettissement longtemps occulté des dividues. Ce système a été reconnu et dénoncé comme tel par les Individues dites féministes.

Androlecte: voir sexolecte, langage parlé par tous les corps parlants de la planète, quelle que soit la langue, vient du grec andros qui signifie homme. L’androlecte, qui passe pour neutre et émanant des humains en général, véhicule en fait la pensée, les visions et visées d’un sexe dit fort (mâle) au détriment d’un autre dit faible (femelle).

Sexolecte: est le langage sexisant et sexualisant que parlent tous les humains. Elaboré par le détenteur du phallus dominant, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce dite humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte.

Réalisé par Stéphanie Arc et Quinn Huguet, en partenariat avec SOS homophobie

«Ce projet relève au départ de la curiosité personnelle! Assez vite après avoir terminé mon premier livre (Les Lesbiennes, coll. «Idées reçues», éd. du Cavalier bleu), je me suis demandé si les gens, interrogés au hasard des rues de Paris, avaient vraiment ces préjugés sur les lesbiennes, et s’ils allaient citer les idées reçues que j’avais recensées. Bingo: elles y sont toutes, sauf une («Être lesbienne, c’est un choix féministe»), même si parfois, heureusement, c’est au second degré! Par ailleurs, nous avions envie de «tâter la température» ou de mesurer l’état de l’opinion des Français: sont-ils opposés au mariage homosexuel? Comment voient-ils l’homoparentalité?, notamment quand cela concerne deux femmes. Ce fut une expérience passionnante que nous aimerions renouveler en dehors de Paris, mais aussi au sujet des gays, des trans et des bis (avis aux financeurs !) ».

Stéphanie Arc