Dur à avaler

28/02/2013

Dur à avaler

Par Virginie Despentes, écrivain

Sur http://www.lemonde.fr/livres/article

Qu’il y ait des meufs dans le 6earrondissement de Paris qui s’agitent volontiers sur les queues qui peuvent leur rapporter de l’argent : rien de neuf. S’il ne s’agissait que de désir, elles sortiraient de leur quartier. Qu’on vienne demander encore un effort aux citoyens, la classe moyenne aura bien quelques euros à débourser pour l‘Obs, pour Libé et pour Stock – le gogo, on le sait, s’attrape bien par la libido : rien de neuf. On ne donne jamais assez aux riches. La sensation pénible d’assister à la débâcle d’une cour en folie, toujours rien de neuf. L’ironie du sort, qui veut que l’homme mis en scène soit celui qui dirigea longtemps l’organisation qui a orchestré la dette, ce trait qu’on veut tirer sur toute utopie en hypothéquant nos futurs, n’a rien de neuf non plus.

Du côté de l’Obs, rien de bien neuf non plus, cette gauche-là tutoie les sommets. Et quand Joffrin consacre la « une » de son journal au livre de Iacub, ce n’est pas qu’il vient de découvrir les vertus de la presse façon Closer, c’est la littérature qui l’appelle. Il s’explique dans son petit édito : « Les qualités littéraires du livre étaient indiscutables. » Joffrin, on ne savait pas qu’il avait la faculté de trier ce qui entre en bibliothèque de ce qui part à la poubelle. On devrait faire appel à lui plus souvent, on s’épargnerait un tas de discussions oiseuses.

La littérature, pas la peine de s’en faire pour elle, en a vu d’autres, elle a toujours aussi servi les intérêts des boutiquiers et, si elle doit continuer d’avoir un sens, elle s’en remettra. Puisque le propre de la littérature, justement, est de prendre avec le temps une force que les plus calamiteuses entreprises de négoce ne devraient pouvoir saccager.

GARDES-CHIOURMES

Un parallèle, cependant, m’intrigue : qu’on se souvienne du silence pour le moins poli qui suivit quasi unanimement la publication du texte de Tristane Banon Le Bal des hypocrites (Au Diable Vauvert, 2011). A cette époque, les critiques littéraires se drapaient dans la dignité la plus offensée : ah non, ça, ce n’était pas de la littérature. Elle, ils l’ont vue venir et ils nous ont prévenus : voyeurisme, volonté pathétique de faire parler d’elle, petit texte sans importance. Les gardes-chiourmes étaient là, la pudeur brandie en bandoulière, pour s’assurer que la jeune auteure ne tirerait aucun bénéfice critique de son entreprise d’écriture. Mais, quand il s’agit des errements érotico-neuneus d’une bourgeoise mollement masochiste, on fait le tour des plateaux télé pour ameuter le chaland. Quand je lis dans Libé, sous la plume de Lançon, que Iacub, c’est un peu Sade qui rencontre Guibert, je demande quand même à ce qu’on m’explique pourquoi Banon n’a été pour personne Bret Easton Ellis qui rencontrait Joan Didion. Son texte à elle posait pourtant quelques questions intéressantes.

Par exemple, ce refus atypique du droit de cuissage, cette histoire de petite fille qui se débat quand on veut la prendre de force. Qui non seulement se sauve, mais encore décide de ne pas se taire, contre les conseils avisés de son milieu. Il y avait une petite transgression, là-dedans, un joli refus de se laisser faire, par deux fois. Ce courage-là, hors de question de le saluer. Banon, c’était le texte anecdotique d’une pauvre fille. Alors pourquoi Iacub est l’égérie féministe de la presse de gauche d’aujourd’hui ? De l’oeuvre de Iacub, on avait peine à retenir grand-chose, jusqu’alors, si ce n’est une obsession du genre : le viol ne serait qu’une vue de l’esprit, une confusion mentale, une soumission à la propagande féministe.

On sait que, vu du côté des hommes, les auteures ne sont jamais aussi intéressantes que quand elles décrivent ce qui leur passe entre les cuisses. On découvre aujourd’hui que c’est encore mieux si elles se soumettent aux diktats patriarcaux les plus éculés. Tant il est vrai que, vu d’une certaine gauche, qualifier l’immigrée de laide et de vulgaire, on ne s’en lassera jamais. Comme rappeler qu’une femme de pouvoir, telle Sinclair, émascule toujours l’homme qu’elle épouse. La gauche, elle aussi, est en passe de se décomplexer. Iacub est bien utile pour redire aux femmes quelle est leur place légitime : sous les reins des puissants, et aux pauvres, dans le même mouvement : la main au portefeuille, pour assister de loin aux partouzes des élites.

Ça aurait été plus direct et marrant, les gars, si vous vous étiez fait imprimer des tee-shirts « on est tous des trousseurs de domestiques » puisqu’au final c’est là que vous paraissez vouloir en venir, à tout prix. Une femme de chambre, ça ne devrait pas coûter aussi cher, le fond du problème c’est ça. La parole des pauvres, la gueulante des opprimés, même entendues de loin, visiblement vous gênent pour dîner entre vous, tranquilles. L’enthousiasme avec lequel vous venez nous dire qu’on devrait trouver tout ça formidable est quand même dur à avaler. Vous êtes peut-être tous des trousseurs de domestiques, mais vous devriez vous méfier du pénible arrière-goût que nous laisse, à la longue, l’impression d’être toutes vos femmes de ménage.

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L’homme à abattre

Mise en ligne le mardi 11 décembre 2012


par Marie de Cenival

 

 

 

 

 

 

Sur http://multitudes.samizdat.net/L-homme-a-abbatre

 

 

 

Rue des Pyrénées, Paris, avril 2007. Sur notre passage, les insultes sexistes pleuvent : «  Salope ! T’es une salope, comme ta candidate ! », « Sale pute ! », « Cette conne ? » La violence est incroyable. Les mots qui font le plus mal sont ceux que des femmes nous murmurent, sans songer à mal : «  Surtout, ne dîtes pas que c’est une femme, justement ! C’est vous qui allez nous faire perdre !  ». Bravant l’opprobre, socialistes ou non, nous déclamons à voix haute en distribuant des tracts rue de Passy : «  Pour la première fois, une femme brigue la Présidence ! ». Les regards nous fusillent. La perle revint à une jeune femme qui tentera de nous convaincre que notre propos est «  anti-féministe, justement !  ».

Si la portée symbolique de l’accession d’une femme à la Présidence dans la France de 2007 fut niée par les femmes elles-mêmes, elle n’échappa pas aux hommes qui couvraient la candidate de jurons sexistes jusque dans son propre camp. Sur le trottoir et dans les cafés de la rue des Pyrénées, les hommes qui nous insultaient ne nous laissaient pas oublier une seconde que notre candidate était une femme. Les médias nous le rappelaient chaque jour, lisant dans la couleur de son corsage comme dans un grimoire pour interpréter son humeur politique du jour – au point qu’elle choisit de brandir le drapeau de sa « féminitude » comme argument de campagne. Un sacrilège – et sans doute une erreur tactique – que les françaises ne lui pardonneraient jamais !

Les françaises cette année-là rêvaient d’un monde parfait dont le sexisme aurait été banni de longue date. Elles voulaient que la candidate soit traitée comme une personne, et non comme une femme, bref, que son genre ne fasse pas débat, un rêve bien légitime. Mais la cause était perdue d’avance. Nous avons beau faire comme si de rien n’était, la femme en nous – qui souhaitons qu’on l’oublie – se révèle malgré nous et se sent visée dès qu’une femme politique monte sur la tribune. A l’heure du grand débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, toutes les femmes de France étaient sur le gril. Elles ont sans doute eu la nausée à chaque bourde de Madame Royal, se sentant exposée sur la place publique, jugées à travers cette image imparfaite de la femme politique, livrée en pâture au jugement de l’Universel. Les hommes se sont-ils sentis concernés par les bourdes de Monsieur Sarkozy ? Ont-ils un seul instant eu honte d’être représentés par lui en tant qu’hommes ? Sans doute pas, car l’Homme Politique est un Etre Universel, quelque soit son degré de machitude.

En 2007 il fallait cacher la femme derrière la candidate ou se rendre coupable de sexisme, un sexisme qu’on l’accusait parfois de s’infliger elle-même. Ce phénomène d’aliénation est bien connu : aux lesbiennes par exemple on dit souvent de faire preuve de modestie, de ne pas fabriquer l’homophobie en affichant leurs amours et leur identité… Une identité qui se rappelle à nous avec force, qu’on le veuille ou non, chaque jour de notre vie. Une identité communément synonyme d’insulte, forgée par l’homophobie ambiante, que l’on peut choisir de subir passivement ou arborer avec fierté, mais que l’on ne peut pas ignorer. En 2007, entre les deux tours, il est devenu presque plus facile d’être une lesbienne que d’être une femme.

« Je suis une femme, je voudrais mourir » (Tony Curtis dans le film Certains l’aiment chaud)

Dans les années 70, Women Is Beautiful ! Le « Peuple des femmes » est mû par une vraie fierté identitaire. Quarante ans plus tard, il n’est plus question de se réclamer de cette identité. Il convient au contraire de rejeter la figure de la femme qui n’est qu’un piège dans lequel on nous a enfermées pour mieux nous asservir. Se revendiquer comme femme, c’est risquer de tomber dans un essentialisme dont on connaît trop les travers : exaltation de qualités soit disant spécifiques, justifiant finalement notre condition ; trahison des minorités sexuelles, morcellement du mouvement social et exclusion d’autres catégories opprimées, etc.

A raison ou a tord, nous avons abandonné la femme comme identité, et même le peuple des femmes comme classe opprimée, contrairement à d’autres populations discriminées qui marchent encore chaque année pour dire leur fierté identitaire et sont rejoint par des foules hétérosexuelles. Mais alors, le masque une fois tombé, au nom de qui faut-il nous libérer du sexisme ? Avec quel visage faut-il se battre contre la domination masculine si les revendications catégorielles menacent ainsi de nous enfermer dans une identité que nous n’avons pas choisie mais subie, que nous renions aujourd’hui, alors qu’on nous y enferme toujours ?

« Nos identités sont plurielles ! » dit-on dans les séminaires féministes, en référence à la poète féministe Audrey Lorde qui introduisait chacun de ses discours par cette entête : « I am black, lesbian, mother, warrior, poet ». Oublions les femmes, soyons Queer ! Le mouvement Queer veut vider les classifications sexuées de leur substance en brouillant les frontières en apparence comme dans la pratique entre les sexes biologiques et les genres socio-culturels, jusqu’à se débarrasser de la notion même de sexe, elle aussi produit d’une construction sociale et linguistique. Nombre d’entre nous, lesbiennes, bi, trans F to M [1], profitent des nouveaux espaces d’expression et de liberté créés par ce mouvement ; d’autres, des femmes surtout, revendiquent la position Queer sans être pratiquantes pour autant d’une sexualité hors normes. Pour les jeunes militantes françaises cette identité est devenue plus facile à porter que celle de femme, de féministe ou de lesbienne. Une nouvelle génération de femmes engagées adoptent la Queer attitude et fustigent l’essentialisme de leurs ainées, cause de tous les maux, auquel le féminisme dans son ensemble est désormais assimilé.

Le Queer rêve d’un monde ou les genres n’existeraient pas, un monde au-delà des sexes, et du sexisme. Symbolique du succès de ce nouveau paradigme dans les milieux militants, le 8 mars 2009, les Panthères Roses qui incarnaient la branche activiste du mouvement Queer en France, s’attaquaient au symbole républicain. En cette journée des droits des femmes, elles placardèrent un drapeau bleu, blanc, rouge, au pied de la Statue de la République, sur lequel on pouvait lire les mots suivant « RACISTE, CAPITALISTE, HETEROCENTRISTE ». Quelque chose y manquait, mais quoi ? Il y manquait la femme. Elle n’avait qu’un seul jour, le 8 mars 2009 elle l’avait perdu.

Comment mieux s’échapper de sa condition qu’en reniant l’identité qui fait l’objet de l’oppression ?Retenons notre respiration, fermons les yeux… Cessons d’exister. C’est si bon.

 

 

 

 

 

L’ARTICLE INTÉGRAL ICI

50 shits of Grey – Le pornolibéralisme à l’oeuvre

Sous les pavés, le tapin

 

de Gérard Biard,

 

 

Sur http://zeromacho.eu/textes_Gerard_Biard.html#BIARD3

 

publié dans Charlie Hebdo N° 1057,
du 19 septembre 2012

 

 

 

Sommes-nous à la veille de la publication d’un nouveau « Manifeste des 343 salopes », dans lequel d’éminentes personnalités revendiqueraient la liberté de se prostituer, déclarant qu’elles-mêmes ont fait le trottoir pendant un mois — moins, ce n’est pas du jeu — et que c’est un droit qui doit être offert à toutes et à tous ? En tout cas, depuis que Najat Vallaud-Belkacem, tout juste nommée ministre des Droits des femmes, a fait part de son intention d’abolir la prostitution, il ne se passe guère plus d’une semaine sans qu’apparaisse dans Libé, Le Monde, Le Nouvel Obs, une tribune signée de grandes consciences de gauche, expliquant avec beaucoup de conviction que le tapin constitue la dernière frontière de la liberté individuelle et qu’il s’agit du combat féministe le plus important depuis la lutte pour l’IVG.

Certes, il y a les réseaux, les trafiquants, les proxénètes, qui sont bien laids et qu’il faut combattre. Mais, après tout, il ne contrôlent que 90 % du marché de la prostitution. Un détail, donc. Pensons d’abord à celles et ceux qui auraient fait le « choix » de se prostituer, et qui incarnent le droit à disposer librement de son corps. On aurait envie de demander où est le « choix », quand on exerce une activité qui résulte d’une violence économique, sociale ou physique, — et souvent des trois à la fois —, et qu’on l’exerce au mieux par défaut… Mais on ne voudrait pas casser l’ambiance libertarienne qui règne dans les débats. Voyons plutôt en quoi la prostitution serait de gauche et progressiste.

Au delà de sa dimension libératrice, la prostitution aurait une fonction sociale. Elle serait la nécessaire thérapie à la « misère sexuelle ». D’accord, marcher avec les pieds en dedans, puer du bec, sentir sous les bras et ne pas avoir de chance avec les filles, ce n’est pas une vie. Mais louer sa bouche, son vagin et son anus à des inconnus vingt fois par jour, sept jours sur sept et pendant des années, on appelle ça comment ? De l’épanouissement sexuel ? Colmater une misère avec une misère encore plus grande, que voilà une intéressante idée de gauche… Aussi intéressante que la fable, toujours colportée, qui dit que la prostitution permet de réduire le nombre de viols. Rappelons que, dans un État laïc et démocratique, même de droite, on ne lutte pas contre le crime en faisant des sacrifices humains…

Et puis, il y a les handicapés. Ah, les handicapés, que l’on respecte au point de considérer qu’ils n’auraient que la prostitution pour vivre leur sexualité, et dont on se préoccupe beaucoup moins dès lors qu’il s’agit de leur permettre d’avoir accès à des services autres que sexuels. Selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) paru la semaine dernière, 15 % seulement des établissements destinés à recevoir du public sont aujourd’hui accessibles aux handicapés. Avant de penser à leur offrir des rampes d’accès pour aller au bordel, on pourrait peut-être leur en construire pour aller à la Sécu…

Enfin, la prostitution serait une activité banale : tout le monde s’y livrerait, sous une forme ou une autre. L’écrivain Dominique Noguez a été jusqu’à comparer, dans Le Monde, l’exercice de la prostitution au métier de prof ou d’avocat… Aurait-il le même avis si sa fille venait lui annoncer qu’elle compte intégrer le cabinet de Dodo la Saumure ? Pas sûr.

Tout compte fait, il est peu probable que soit publié un jour un « manifeste des 343 putains ». Ceux qui reprochent aux abolitionnistes de parler à la place d’autrui ne conçoivent pas un seul instant qu’eux-mêmes ou leurs enfants puissent exercer ce « travail », qu’ils trouvent follement libérateur exercé par d’autres — majoritairement étrangers…

Il est bien évident que, dès lors que l’on est entre adultes responsables et consentants, chacun est libre d’avoir la sexualité qu’il souhaite, y compris la plus fantaisiste et la plus débridée. Personne ne songe à interdire à Catherine Millet d’aller s’éclater dans des gang bang. On fera simplement remarquer aux esthètes qu’elle en a fait un livre, pas un métier.

LIRE AUSSI DU MÊME AUTEUR :

Ni pute, ni traditions (2011)

Existe-t-il, comme l’affirment les lobbyistes du Strass, deux prostitutions, l’une « organisée », tenue par les réseaux de traite humaine et de ce fait condamnable, et l’autre « traditionnelle », exercée par des femmes « libres » et « consentantes » ? Bien évidemment non. La prostitution est, par sa nature même, organisée. Et elle l’a toujours été.

 

Trottoir, famille, patrie (2011)

La Droite populaire, si volontiers répressive, est étrangement tolérante envers la prostitution et les clients : c’est qu’elle se fait une certaine idée de la France.

Abolition de la prostitution : l’imposture médiatique !

 

Par Sandrine Goldschmidt
et Typhaine Duch

 

 

 

 

 

 

 

Vous connaissez Dominique Noguez ? Moi je viens de le découvrir. Il a 70 ans, sa bio le dit écrivain, docteur en esthétique, spécialiste du cinéma.
Il semblerait donc que cela lui donne les lettres de compétence pour “repenser la prostitution” dans Le Monde.

Après Pascal Brückner, Philippe Caubère, en voici encore un dont la compétence de terrain, l’argument d’autorité est celui-ci : je suis un homme, j’appartiens à la classe des dominants, en plus je suis un “homme de lettres”, alors il faut m’écouter. Quand je vous dis qu’en face, il n’y a que des groupuscules non représentatifs, du haut de ma grande représentativité, il faut m’écouter.

 

 

 

LIRE L’ARTICLE ICI

Ma rencontre avec l’homme le plus recherché – l’Affaire Assange

 

 

 

par Hélène Bergman

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduit par Romane et Hypathie

 

Publication à l’initiative de Romane

 

 

 

 

Après la campagne médiatique négative des journalistes suédois dont Assange a souffert, j’ai été agréablement surprise quand j’ai appris la nouvelle qu’Assange voulait me voir.

 

 

 
 

J’étais à Londres pour un sujet journalistique complètement différent, et j’ai saisi ma chance. Quand ma collègue anglaise a appris que j’allais rencontrer Assange, elle s’est renfrognée puis m’a sérieusement réprimandée : « Reste loin de lui. Ne t’asseois pas trop près ! Il voit les femmes uniquement comme des objets sexuels ! »
 

 
 

Je lui demandai si elle l’avait déjà rencontré.
 

 
 

« No-oon », répondit-elle, « mais j’ai lu et entendu tant de choses à son sujet ».
 

 
 

La dernière chose qu’elle m’a dite avant de nous séparer fut : « Sois prudente ! »
 

 
 

J’ai souri en pensant « Quels hommes ne voient pas les femmes comme objets sexuels et vice-versa ! »

 

(ndlr: réflexion, de mon point de vue, pour le moins  discutable)

 

 

 

Comme je sortais sous le soleil du mois de mars sur la route de Goswell à Londres, les paroles de la femme A., sur l’acte de détention de l’affaire Assange, résonnèrent en moi.
 

 
 

 

Quand elle dit : « Putain, j’étais si fière d’avoir l’homme le plus cool du monde dans mon lit et vivant dans mon appartement ».
 

 
 

A partir de là, tout a changé pour Assange.
 

 
 

De « l’homme le plus cool du monde », il est passé au statut d’homme internationalement recherché. Un homme qui a dû demander l’asile politique à l’ambassade d’Equateur à Londres de crainte d’être extradé de la Suède vers les Etats-Unis. Cependant, il n’a pas craint de répondre aux interrogations de la police qui le soupçonnait de crimes sexuels en Suède.
 

 
 

C’est l’homme chassé et enchaîné à un boulet que je m’apprête à rencontrer à Londres, avant qu’il ne cherche refuge à l’ambassade Sud-Américaine et qu’il ne reçoive la décision de la Haute Court de Londres de son extradition vers la Suède.
 

 
 

Il est l’homme dépeint par les médias comme un démon, un coureur de jupons, errant et arrogant.
 

 
 

Pourquoi ai-je accepté de le voir ? Parce que je suis convaincue que ce n’est pas vrai. Ma longue expérience de journaliste et de féministe, des hommes et collègues journalistes me dit que cette image est fausse.
 

 
 

Mais la seule façon d’en être sûre est de le voir, le regarder dans les yeux, lui parler, d’écouter ce qu’il a à dire. C’est là la manière sérieuse du travail de journaliste.
 
 
 

J’ai adhéré dès le début à l’idéologie de Wikileaks et à son fondateur, Julian Assange, une idéologie qui se range du côté des citoyens et qui dit la vérité aux puissants. C’était en accord avec l’idéologie féministe des origines et avec le travail de journaliste que j’ai accompli durant toutes ces années.
 

 
 

Simplement : donner la parole aux faibles. Dénoncer les puissants ! C’est le coeur même du  journalisme.
 

 
 

En plus, Julian Assange voit le monde du même point de vue féministe que moi.
 

 
 

Je l’ai vu et le voit comme un collègue. Un collègue qui en quelques années est devenu une personnalité mondiale, a reçu des récompenses pour ses réussites journalistiques, mais qui a aussi subi des épreuves et eu ses fardeaux à porter. Pas exclusivement bon, pas exclusivement mauvais. Un homme tout simplement.
 

 
 

J’étais prête dans mon hôtel modeste mais bien situé, non loin de Kings Cross quand je décidai d’aller me promener dans un petit parc en dehors de l’hôtel puisque je m’ennuyais dans ma chambre. Le parc était entouré d’une haute clôture en fer forgé noir, à l’intérieur des cerisiers japonais à fleurs roses en pleine floraison. Je me suis assise sur un banc sous le soleil en me demandant comment je rencontrerais Julian. Je supposai qu’il savait qui j’étais puisqu’il était d’accord pour me rencontrer.
 

 
 

Je décidai de jouer le rôle du journaliste protecteur même s’il n’y avait pas d’interview. Cela viendrait plus tard. C’était juste une première rencontre et Julian le savait aussi.
 

J’ai reçu le mail suivant :

 
 « Chère B,
 

Hélène peut-elle rencontrer Julian à 12h30 à l’adresse suivante :
 

Christopher`s
 

18 Wellington Street
 

Covent Garden
 

London. WC2E 7DD
 

The Stand – Aldwych
 

Les deux réservés sous XX
 

Cordialement,
 

S. »

Quand j’ai lu le mail, c’est comme si j’étais dans un roman d’espionnage. J’ai googlé Christopher’s et lu qu’ils avaient un restaurant gastronomique américain. C’était presque comme une provocation de se rencontrer là !
 

 
 

L’entrée était imposante, la haute porte de verre voûtée était entourée de quatre colonnes grecques modernisées.
 

 
 

Je m’attendais à être invitée à déjeuner.
 

 
 

Le réceptionniste paskistanais de mon petit hôtel m’a appelé un taxi. Dix minutes plus tard, une voiture sans signe distinctif, mais avec un taximètre arrive. Le conducteur est  Bengladeshi et ami avec le Pakistanais.
 

Le trajet dure environ dix minutes et le chauffeur de taxi et moi avons le temps de discuter du Bangladesh et d’évoquer l’importante communauté bangladaise de Londres. J’ai un intérêt journalistique particulier pour le Bangladesh et, coïncidence, cet intérêt est la raison pour laquelle j’étais à Londres.
 

 
 

Le taxi me dépose devant l’entrée de Christopher’s juste au bon moment. Hésitante, je monte cinq larges marches de pierre avant que la porte en verre ne s’ouvre silencieusement révélant un vestibule dans lequel est assise une élégante jeune femme. Elle me sourit gentiment pendant que je me présentais.
 

 
 

Elle regarde sa liste de réservation, et d’un signe de tête me signifie de prendre place au bar et d’attendre.
 

 
 

Ce sont principalement des hommes en tenues décontractées qui sont assis aux tables du bar.
 

 
 

Je me dirige vers les canapés près de la fenêtre. Assise là, j’aurai une bonne vue de l’entrée, ce qui me permettra de voir Julian avant qu’il ne me voie.
 

 
 

Un serveur arrive et demande si je souhaite quelque chose. Je demande de l’eau.
 

 
 

Le temps passe. A chaque fois que la porte s’ouvre, je sens un coup à l’intérieur. Mais jusqu’à présent, pas de Julian.
 

 
 

Finalement, un homme grand, accompagné d’un petit homme brun, et coiffé d’un chapeau beige crème franchit la porte vitrée. Comme ils s’acheminent vers la jeune femme du vestibule, j’aperçois Julian.
 

 
 

Les deux hommes se tournent vers le bar et se dirigent aussitôt vers moi. Julian savait clairement qui j’étais, je suppose qu’il a vu ma photo sur Newsmill (NdT, journal suédois en ligne), où mes articles sont publiés.
 

 
 

Julian sourit en me voyant. Je me lève et il me salue en m’embrassant amicalement sur les deux joues. J’ai eu l’impression qu’on se connaissait depuis longtemps et j’ai laissé tomber mon rôle de journaliste. Je salue son compagnon un peu plus formellement. S porte un foulard palestinien autour du cou et un T-shirt ample : il m’a semblé agréable et sympathique.
 

 
 

Julian s’assit à côté de moi et enlève son chapeau. Ses cheveux sont tout blanc et ses yeux d’un bleu intense avec un regard intelligent et amical. Il porte un chandail tricoté, un pantalon de sport  beige et une paire de chaussures laides.
 

Le serveur arrive et Julian demande à S. combien d’argent ils ont.
 

« Assez pour de l’eau », dit S. et ils commandent un Perrier.
 

Je commence par dire que j’ai lu son livre « Memoirs are prostitution »
 

 
 

Julian répondit froidement « Ce n’est pas mon livre ! Dans tous les pays, excepté la Suède, un bandeau a été placé sur la couverture précisant que je n’ai pas autorisé ce livre. En plus, il y a plusieurs erreurs dans le livre et ma mère n’a jamais été hippie ».
 

 
 

Après cette invite à converser, Julian lui-même poursuit sans autre sollicitation. Il a tellement parlé. J’ai eu le sentiment qu’il avait un réel besoin de s’exprimer, de s’expliquer pour remettre les choses à leur place.
 

 
 

Il s’inquiétait du système juridique suédois. Pas d’aller en prison, mais au sujet de la prison. Il a entendu dire qu’il serait enfermé sans aucun contact avec l’extérieur. Avant même qu’il soit condamné, avant même qu’il soit accusé. Il a relevé son pantalon et m’a montré le bracelet électronique gris. Il n’y avait pas d’amertume, juste un peu de contrariété à avoir eu à le porter pendant si longtemps, plus de 400 jours déjà, au moment où nous nous sommes rencontrés chez Christopher’s en ce jour de printemps du mois de mars.
 

 
 

Julian ne dit pas un mot sur ce qu’il s’est passé à Stockholm il y a un an et demi, moi non plus. Cependant, il m’a demandé ce que je faisais à Londres. Quand je lui ai dit, j’ai vu une étincelle briller dans ses yeux de journaliste.
 

 
 

« Ca », dit-il. « Ca, je voudrais  le publier sur Wikileaks. Il avait l’air enthousiaste et j’ai pensé « enfin quelqu’un comprend mon histoire à propos de l’énorme scandale sur les vaccins en laboratoire où des gens du Bengladesh ont été utilisés comme des cobayes, et dans lequel la Suède est impliquée ».

 

 
 

En même temps, je m’étonnais que, dans sa situation, il puisse s’engager dans mon projet.

 

 
 

J’ai changé de sujet. Nous avons plaisanté sur la Suède, sur ceci et cela, et même sur le sexe, de cette façon dont vous pouvez le faire avec une personne de confiance, avec quelqu’un dont vous savez qu’il ne se méprendra pas sur vous.
 

 
 

L’heure qui nous était impartie fut trop brève. Je pense que nous aurions aimé continuer à discuter. Ce qui m’a le plus marquée, c’est que Julian Assange avait une grille de lecture et une analyse de la situation perspicaces. En d’autres termes, il semblait pleinement maîtriser la situation.
 

 
 

La suite logique de cette rencontre large et informelle était de faire une interview approfondie avec Julian, même s’il est profondément critique des journalistes suédois.

 

 
 

Grâce à mes contacts, j’ai eu le feu vert! Je lui envoyé environ vingt questions. Par exemple :

·         Que pense-t-il de sa transformation de héro et « rock star » en démon et violeur présumé dans les médias ?

·         Qu’en est-il des médias qui l’ont dépeint comme un macho arrogant ?

·         Comment sont ses relations avec les femmes ? Que pense-t-il du mouvement féministe ?

·         Regrette-t-il d’avoir créé Wikileaks, sachant tout ce qui lui est arrivé ? A-t-il peur d’être extradé au Etats-Unis? Et bien plus encore.

Et bien, Assange était prêt à répondre à toutes ces questions, mais aucun des journaux suédois que j’ai approchés (Dagens Nyheter, Svenska Dagbladet, or Aftonbladet) n’ont voulu publier l’interview. Je n’ai reçu aucune réponse sur les raisons de leur désintérêt. Pourtant, je n’étais pas surprise. Pendant plus d’un an, j’ai essayé de publier mes articles sur Julian Assange et le féminisme d’Etat en Suède dans les principaux grands médias suédois. Je n’ai pas réussi et je ne comprends pas pourquoi. A contrario, j’ai lu beaucoup d’articles et de chroniques avec peu de faits mais beaucoup de diffamation sur Assange. Même la télévision suédoise n’est pas objective, bien qu’elle le devrait, comme ses règles le stipulent.
 

 
 

Le triste et horrible résultat est que le public en Suède ne sait toujours pas ce que pense Assange, mais uniquement ce que pensent ses détracteurs.

 

 

 

 

 

Hélène Bergman, journaliste et ancienne animatrice radio du programme légendaire des femmes de Radio Ellen sur Radio Suédoise.

 

 

 

 

 

 

 

 

Article original : http://khelenebergman.blogspot.fr…

 

Bientôt 2 ans se sont écoulés depuis que le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, s’est vu accusé de viol en Une du journal suédois Expressen le 21 août 2010. A ce jour, M. Assange n’est toujours pas inculpé et n’a pas eu de procès. Pire, il n’a toujours pas été interrogé par la procureure suèdoise Maryanne Ny qui refuse de mettre en oeuvre « l’entraide judiciaire » pourtant prévue par nos lois européennes dans le cadre du mandat d’arrêt européen (MAE) et contre lequel M. Assange se bat. Et ce malgré que Julian Assange ait proposé à maintes reprises d’être interrogé en Angleterre. Après avoir passé plus de 500 jours en liberté semi-surveillée, il est à présent confiné à l’ambassade de l’Equateur depuis 50 jours.

Hélène Bergman, journaliste et figure historique du féminisme suédois est l’une des rares personnalités suédoises à défendre Julian Assange dans son pays.

Face au refus obstiné de la procureure Marianne Ny, Hélène Bergman s’est associée à son confrère, Anders Carlgren, pour saisir ensemble le JO : les médiateurs pour la justice suédoise afin qu’ils enquêtent sur cette procédure judiciaire qu’ils considèrent être manipulée.

Romane

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Traduction réalisée par Romane avec l’aide d’Hypathie

L’affaire Assange va au JO, les Ombudsman suédois pour la Justice

A l’attention des Ombudsmen suédois de la Justice (JO)

Göteborg et Stockholm, le 2 août 2012

Nous prions instamment les Ombudsman de la justice qu’ils enquêtent sur la manipulation suédoise de l’affaire Julian Assange par la procureure Marianne Ny, « Directrice du Centre d’autorité des Poursuites publiques à Göteborg (Director of the Public Prosecution Authority Development Center in Gothenburg).
 

 
 
1.La police aurait pu enquêter sur M. Assange avant qu’il ne quitte le pays le 27 septembre 2010 et la procureure Marianne Ny en étant informée par ailleurs.
 
 

 
2. Depuis que M. Assange est arrivé à Londres, il a proposé à de multiples occasions de donner sa propre version des faits de ce qu’il s’est passé en Suède en août 2010 à l’ambassade de Suède ou d’être interrogé par lien vidéo.
 
 
 

3. En juillet dernier, M. Assange a proposé de parler à la procureure suédoise à l’ambassade de l’Equateur où il a demandé l’asile politique. La procureure Mme Ny a, à ces différentes occasions, négligé ou rejeté les propositions de M. Assange.
 

Entre le 13 et le 16 août (2010, NDT) M. Assange a eu des relations sexuelles consenties avec deux femmes différentes.
 

Le 20 août 2010, les deux femmes sont allées au poste de police local de Stockholm dans le but d’exhorter M. Assange de se soumettre à un test VIH. C’est à ce moment-là que la police a choisi de débuter une enquête pour viol, sans le consentement des deux femmes.
 

Le même jour, un procureur a décidé d’émettre un mandat d’arrêt européen contre M. Assange. Au même moment, le journal Expressen titrait un article en Une « Assange accusé de viol ».
 

Le lendemain, une autre procureure (Eva Finné, NDT) décidait que le mandat n’était pas justifié.
 

Le 30 août, Julian Assange est interrogé pour la première fois par la police suédoise et nie toutes les allégations.
 

Le lendemain, l’avocat des deux femmes, M. Claes Borgström, qui a été aussi un ancien ombudsman suédois pour l’égalité, a demandé que l’affaire soit rouverte par la procureure Marianne Ny. (NDT, contre l’avis de la procureure Eva Finné qui avait rejeté la plainte de la police du fait qu’il n’existe aucun motif de suspicion de viol ou de tout autre crime sexuel).
 

Julian Assange est maintenant de nouveau accusé de viol, de molestation et de harcèlement sexuel. M. Assange est resté en Suède jusqu’au 27 septembre 2010 à la disposition de la justice.
 
 
 

Nous sommes comme son avocat, Baltasar Garzón, gravement inquiets, eu égard au manque de garanties et de transparence des procédures engagées contre Julian Assange, et le harcèlement dont il est l’objet, qui a d’irréparables effets sur son bien-être physique et mental.
 

Les menaces contre sa personne sont, de surcroît, aggravées par le comportement complice des autorités gouvernementales suédoises.
 

Ce qui implique que les droits civiques de M. Assange, droits garantis par la Convention Européenne, ont été violés.
 
 
 
 
 

Hélène Bergman, journaliste

Anders Carlgren, journaliste