De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution

 

 

 

Manipulation, calomnies et menaces, pourquoi sont-ils indignes ?

Pour une société sans prostitution

Être abolitionniste, c’est défendre la liberté sexuelle !

par Rhéa Jean, philosophe

sur http://www.pourunesocietesansprostitution.org

* Pour vous, c’est bien parce que les abolitionnistes sont attachés à la liberté sexuelle, dont se revendiquent les réglementaristes, qu’ils s’opposent à la professionnalisation de la prostitution ?

Les réglementaristes reprochent aux abolitionnistes de privilégier une vision « essentialiste » de la sexualité, en clair une idée de ce qui serait « bien » ou « pas bien », plutôt que les choix des individus. Or, pour moi, l’abolitionnisme est loin d’être en contradiction avec les valeurs de droit à l’autonomie, de liberté individuelle et de droit à la vie privée que prétendent défendre les libéraux.
Ce n’est pas au nom d’un ordre social ou d’une définition de la « normalité » sexuelle que la plupart des néoabolitionnistes s’opposent à la prostitution. C’est justement au nom de la liberté de chaque individu de pouvoir vivre sa sexualité selon ses choix et préférences, et non selon la nécessité économique. Les néoabolitionnistes ne cherchent pas à dire qu’une pratique sexuelle est meilleure qu’une autre ; ils pensent plutôt que l’expression des choix personnels n’est pas favorisée lors d’un échange de services sexuels contre de l’argent.

Si les personnes prostituées expriment un « choix », celui-ci n’est pas lié à leur autonomie sexuelle mais plutôt à leurs besoins financiers. Le refus de la prostitution n’a pas pour but de brimer la liberté sexuelle des individus mais bien de mettre en place les conditions sociales qui permettront de ne pas brimer cette liberté. Il s’agit justement de défendre l’autonomie sexuelle des plus pauvres et des personnes les plus vulnérables de nos sociétés.

 * Pour les réglementaristes, la prostitution serait un simple contrat dont la seule exigence serait le consentement des parties. Que répondez-vous ?

Les penseurs libéraux font la promotion d’une société individualiste dans laquelle les personnes sont libres d’explorer leurs préférences sexuelles à condition que les pratiques se déroulent entre adultes consentants. En présentant la prostitution comme un simple contrat entre deux individus, ils échouent, selon moi, à définir l’autonomie sexuelle.

En effet, cette autonomie ne peut exister qu’en l’absence de contraintes économiques. Le point de vue néoabolitionniste considère justement que la prostitution empêche l’expression des préférences sexuelles, notamment des femmes et des plus pauvres.
Il dénonce non seulement le fait que cette industrie repose précisément sur le renoncement de ces personnes à l’autonomie sexuelle mais aussi sur l’exaltation d’une culture qui suppose que les besoins sexuels de certains individus, en l’occurrence masculins, puisse s’imposer à d’autres individus, en l’occurrence majoritairement féminins, en échange d’argent.

 * Les réglementaristes se prétendent « neutres » en matière de sexualité : une neutralité que vous mettez fortement en cause…

La position néoréglementariste, qui se prétend neutre en matière de sexualité, alimente pourtant l’idée que la sexualité, spécialement des hommes, nécessite des soins particuliers, à la demande. Elle semble donc constituer un besoin impératif qui irait au delà de toute éthique sociale et obligerait à tolérer ses dérives, même les plus extrêmes. On ne peut pas parler de neutralité…

 * Les réglementaristes avancent également l’idée que « l’achat de services sexuels » relèverait du droit à la vie privée.

Les néoabolitionnistes, en s’opposant à la prostitution, se voient en effet accusés d’attenter à la vie privée et d’aller à l’encontre de l’idée libérale selon laquelle l’Etat n’a pas à se mêler de ce qui se passe dans la chambre à coucher. D’abord, on peut se demander si cette défense de la protection de la vie privée n’a pas surtout pour but de protéger les hommes de l’interférence de l’Etat.

Ensuite, dans la prostitution, se mêlent à la sexualité – du domaine privé – l’achat et la vente, qui sont du domaine public.
Pour ce qui est de protéger la vie privée, ce sont selon moi les néoabolitionnistes qui défendent le mieux cette valeur. Pour eux, la prostitution fait empiéter la sphère publique du travail sur la sphère privée de la sexualité. Si la sexualité doit rester un domaine privé, ce n’est pas seulement l’Etat qui doit rester hors de la chambre à coucher ; c’est aussi le commerce.

Traiter le sexe comme un objet de commerce aboutirait à réduire l’autonomie sexuelle en mettant en danger presque tous les travailleurs ; ils pourraient, pour garder leur emploi, subir des pressions de la part d’employeurs pour des relations sexuelles contre leur volonté.
Si le sexe devient un travail, pourquoi alors ne pas imposer à une secrétaire d’offrir des services sexuels à des clients ? La barrière séparant le sexe et le commerce a non seulement pour but de garder le milieu du travail en dehors des pressions sexuelles mais aussi de garder les relations sexuelles privées en dehors du commerce.

 * Des réglementaristes usent aussi de l’argument voulant que la sexualité doive être, comme le travail domestique, un « service » rémunéré…

Ils affirment que les femmes fourniraient des services sexuels gratuits à leurs maris et que cela constituerait, comme les tâches domestiques non rémunérées, une forme d’exploitation à l’intérieur du patriarcat. Cette assimilation entre sexualité et travail « invisible » des femmes est erronée et même dangereuse. D’abord, les maris non plus ne sont pas rémunérés pour l’activité sexuelle. Il faut donc qu’il y ait asymétrie dans la conception de la sexualité selon les genres pour que seule l’activité sexuelle de la femme apparaisse comme un « travail ».

Ensuite, il ne faut pas confondre la nature des deux activités : le travail domestique est une activité essentielle au bon fonctionnement de toute société humaine et de chaque individu. Même s’il n’a jamais été reconnu précisément parce que c’étaient des femmes qui l’exécutaient, il n’a pas obligatoirement à être effectué par une femme. La sexualité, en revanche, ne constitue pas une activité détachée de ce qui nous fait en tant que sujets. Comme le dit parfaitement Julia O’Connell Davidson : « si l’absence d’un contact sexuel représentait une menace pour la santé et qu’une personne avait besoin de se voir prescrire les « soins » d’une « travailleuse du sexe » de la même façon qu’une autre a besoin des soins d’un docteur ou d’une infirmière quand elle souffre d’un mal particulier, alors l’apparence physique, l’âge, le sexe et la race du/de la prostitué-e ne seraient pas des critères importants. »

*  Pour vous, la rémunération de l’un ou de l’autre n’a pas les mêmes répercussions sociales…

La rémunération du travail domestique et du soin des enfants – effectués par un homme ou une femme – m’apparaît légitime, même s’il y a un danger d’inciter les femmes à conserver un rôle traditionnel. Il s’agit d’une reconnaissance d’un travail dit « invisible ».

À l’inverse, la rémunération du « service sexuel » renforce l’idée que les femmes peuvent être exclues du monde du travail, ou sous-rémunérées, et que la non réciprocité sexuelle doit demeurer inchangée car elle rapporterait financièrement aux femmes. L’industrie du sexe tire profit de cette asymétrie sexuelle et mine par le fait même l’égalité entre hommes et femmes et le droit, pour tous et toutes, à une sexualité désirée.
En refusant de reconnaître la prostitution comme un travail, les abolitionnistes cherchent à combattre la conception traditionnelle de non réciprocité sexuelle entre hommes et femmes que la reconnaissance de la prostitution viendrait légitimer et renforcer.

P.-S.

Interview issue de Prostitution et Société numéro 156 / janvier – mars 2007.

article publié le 23/10/2002

Sur http://www.france.attac.org

auteur-e(s) : Dr Judith Trinquart

Médecin Légiste, Secrétaire Générale de l’association « Mémoire Traumatique et Victimologie »

Les conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle sont très graves pour la personne prostituée et ne se distinguent pas à la base des conséquences de la traite. Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles ) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées présenteraient de tels antécédents. L’article de Judith Trinquart, médecin, propose des solutions pour une prise en charge efficace et appropriée des personnes prostituées.

Conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle – Implications en termes de prise en charge socio-sanitaire

conséquences psychiques

Les conséquences psychiques de la situation prostitutionnelle se manifestent par des troubles psychiques de types dissociatif, c’est-à-dire un véritable clivage ou dissociation psychique entre la personnalité prostituée et la personnalité  » privée  » de la personne prostituée, constituant l’aspect psychique de la décorporalisation.

Ce clivage est un mécanisme de défense psychique contre les agressions et violences vécues dans la situation prostitutionnelle ; la première de ces violences est de subir des rapports sexuels non désirés de manière répétitive.

Les notions fondamentales en matière de sexualité sont celles de désir, de plaisir et de partage, conséquent de la bilatéralité de la relation. Dans la situation prostitutionnelle, ces notions se trouvent complètement perverties, et la notion de bilatéralité de l’échange disparaît totalement. La situation prostitutionnelle n’est donc pas un échange ou une relation à caractère humain, pas plus qu’une forme de sexualité.

Le fait de subir ces rapports sexuels de manière répétitive et non désirée entraîne une dissociation psychique afin de pouvoir départager les deux univers de la personne, et surtout protéger le domaine privé des atteintes vécues dans le domaine prostitutionnel en se coupant de ce qui est éprouvé dans ce dernier. Celui-ci est totalement factice : c’est une situation simulant une relation humaine mais où tout est artificiel ; les sentiments et les émotions n’existent pas, ils sont refoulés car considérés comme des obstacles par l’acheteur de services sexuels. L’absence de tout affect humain (autre que négatif, tel que mépris de la personnalité, déni de ses désirs, ignorance de son identité humaine, assimilation à un objet sexuel totalement soumis, en résumé tout ce qui fait le caractère humain unique d’une personne est nié et doit disparaître au bénéfice du rapport strictement commercial) est extrêmement destructeur pour toute personne vivant cette situation.

Une étude américaine faite dans 5 pays (USA, Zambie, Turquie, Afrique du Sud et Thaïlande) auprès de personnes prostituées a montré la présence de troubles psychiques (dont fait partie la dissociation psychique) analogues à ceux diagnostiqués chez les vétérans de la guerre du Vietnam, chez 67% de ces personnes prostituées : c’est ce que l’on appelle le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), dans lequel peut s’intégrer une décorporalisation.

Conséquences physiques

La dissociation existant sur le plan psychique va se manifester aussi sur le plan physique, car on ne peut dissocier de manière contrôlée le ressenti physique de ce qui se passe dans la tête de la personne ; ces troubles perturbent le fonctionnement de la sensibilité corporelle des personnes prostituées, et sont aussi un mécanisme de défense : ne plus ressentir physiquement ce qui n’est pas désiré.

Les manifestations physiques essentielles vont être des troubles de la sensibilité nociceptive (ou coenesthésique), c’est – à –dire de la sensibilité à la douleur et aux sensations tactiles (du toucher), dus à la dissociation  » tête – corps « , non – organiques.

Seuil de tolérance à la douleur supérieur à la moyenne et très élevé. Elles sont capables de supporter des douleurs nettement supérieures à celles que peut tolérer la population moyenne. Tolérance importante de symptômes d’alerte ou inquiétants.

Hypoesthésie. Sensibilité tactile et à la douleur inférieure à celle de la population moyenne d’une manière diffuse et générale.

Anesthésie. Plus la situation prostitutionnelle se prolonge dans le temps, plus l’hypoesthésie va se transformer en anesthésie.

Troubles de la sexualité : elle est tronquée, dysfonctionnelle, ou absente. Les subterfuges utilisés pour se protéger des sensations physiques liées à la relation sexuelle dans la situation prostitutionnelle  » contaminent  » la vie privée, et détruisent la qualité des relations sexuelles privées que ces personnes peuvent avoir.

Il est très important de bien comprendre la signification de l’ensemble de ces symptômes, non seulement sur le plan médical, mais aussi relationnel, social, psychologique et humain d’une manière générale :

  Sur le plan médical, toute tentative de proposer des structures ou des actions de soins comme on le fait pour la population générale est vouée à l’échec : n’ayant plus la possession pleine et entière de leur propre corps, le concept même de soin n’évoque rien par rapport à un objet ou un instrument ; le soin se donne à un être vivant. Si le concept de corps dynamique et sujet disparaît, les concepts de soin et de santé disparaissent également. Ce qui n’est plus symbolisé n’est plus réel. L’absence de soins médicaux notamment, découlant de l’auto-négligence corporelle, se fait ressentir de façon importante dans l’évaluation de l’état de santé des personnes prostituées (données françaises, mais résultats similaires dans d’autres pays européens et les USA) :

D’ordre gynécologique : peu ou pas de suivi, de surveillance ou de dépistage pour les MST (dont le sida), pour les cancers gynécologiques, pour les problèmes péri – ménopausiques, pour la contraception, pour les grossesses,….

D’ordre infectieux : mauvaise prise en charge des problèmes infectieux en général (broncho – pulmonaires, ORL, cutanés, …).

D’ordre traumatique : conséquences physiques et psychiques des violences corporelles et sexuelles (coups à mains nues, avec objets contondants, blessures par armes blanches, viols par les proxénètes et les acheteurs) dans la prostitution et la traite, et des violences verbales (menaces, injures,…).

D’ordre psychologique : prise en charge inexistante des conséquences d’antécédents de violences sexuelles et familiales (80% à 95%des personnes prostituées auraient de tels antécédents, selon les enquêtes réalisées sur le sujet), et des conséquences de la pratique prostitutionnelle : dépressions, angoisse, phobies,…aggravant la négligence à prendre soin de son corps et de sa santé.

Aggravation de troubles ou de maladies à composante psychosomatique : dermatoses (eczéma, psoriasis), gastropathies (ulcère gastrique ou duodénal, reflux gastro –oesophagien), problèmes rhumatismaux.

D’ordre addicitf (toxicomanies) : aux drogues dures, aux psychotropes, à l’alcool. Si la toxicomanie peut être primaire, elle est aussi souvent secondaire ou maintenue par la pratique prostitutionnelle, car les personnes prostituées expliquent que cela les aide à supporter leur activité de prostitution et les effractions sexuelles à répétition.

Mauvais suivi en général sur le plan de la santé : réduction quantitative et qualitative des soins de santé.

Ce dernier résulte pour une part des difficultés matérielles et pratiques d’accès aux soins (problème de couverture sociale, problèmes de titres de séjour et de papiers d’identité, problèmes d’inadéquation du personnel et des lieux de soins, problème de stigmatisation sociale) qui sont bien réelles mais dont l’importance a toujours été grossie par rapport à l’autre facteur, plus difficile à identifier : la décorporalisation due à la pratique prostitutionnelle, qui est une perte de la possession pleine et entière de son propre corps, et qui se manifeste par les symptômes psychiques et physiques décrits ci-dessus. La douleur et le ressenti physique ayant disparu, le symptôme n’existe plus lui non plus. Il n’est pas ressenti, et les personnes ne vont plus se faire soigner, parvenant à des états de santé dramatiques avec des maladies très évoluées.

Toutes ces conséquences physiques médicales sont aggravées par l’exercice de violences très graves dans le contexte de la traite des êtres humains, mais on ne peut faire de différence à la base entre les conséquences physiques de la prostitution et celles de la traite. Seule la forme se modifie, mais pas le fond.

La prostitution est le phénomène principal générateur de ces troubles, et la traite des Etres Humains à des fins d’exploitation sexuelle et la prostitution infantile n’en sont que des phénomènes secondaires. C’est l’existence d’un marché pour l’utilisation à caractère sexuel du corps humain qui rend possible les extensions de marché que représentent la traite et la prostitution enfantine. Les conséquences physiques et psychiques mentionnées dans cette intervention sont bien celles de la prostitution, même sans violence physique telles que coups ou blessures, même sans contrainte de proxénètisme ou violence verbale ou psychologique ; d’autres types de violences peuvent se surajouter. Mais encore une fois, la violence primordiale est celle de l’acte sexuel non désiré qui s’apparente à une violence sexuelle compensée par de l’argent.

  Sur le plan humain et psychologique, toute relation suivie et vraie est difficile, voire quasiment inexistante. La dissociation et l’éloignement des affects et des sentiments pour se protéger rendent très difficile à construire une relation humaine nécessitant ces éléments. Il y a une ambivalence de la parole et un discours paradoxal, simplement parce que le psychisme est dissocié et la personnalité clivée ; il ne s’agit pas de mensonge ou de manipulation, mais d’alternance très rapide de temps et de lieux différents dans lesquels la parole ou le sens des mots n’ont pas la même valeur ou signification. La signification d’un moment et du lieu est toujours réelle pour la personne.

La constance et la permanence de l’écoute de cette parole sont donc indispensable pour construire une relation de confiance ; il faut savoir écouter tous les aspects d’une même parole pour pouvoir en retrouver le fil conducteur. Deux discours contradictoires chez une même personne prostituée ne sont pas révélateurs d’une simulation ou d’une dissimulation, mais d’une dissociation psychique provoquée par la situation prostitutionnelle.

  Sur le plan social, toute action ou aide demande un investissement à long terme, avec présentation répétitive de l’offre d’aide ; le découpage psychique conduisant au découpage du temps et de l’espace en petites unités aléatoires rendent difficile un travail d’une traite, avec un suivi optimal des différentes phases dans l’ordre chronologique. Le travail social ne peut démarrer qu’au moment ou l’offre d’aide tombe dans le bon temps ; la chronologie peut être très désorganisée, le suivi chaotique. Il peut y avoir reprise répétitive d’un travail amorcé sans parvenir à dépasser un stade donné pendant un certain temps.

Liens avec les antécédents de violences sexuelles

Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles (inceste, pédophilie, viols quel que soit l’âge de la victime) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées (de souche française, chiffre n’ontégrant pas les personnes victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle) présenteraient de tels antécédents.

Si on ne retrouve pas d’antécédents d’inceste et de pédophilie chez toutes les personnes prostituées, on retrouve dans tous les cas des antécédents de famille  » déstructurée  » avec une image du père très dévalorisée (souvent sur le versant violent) et une image maternelle inexistante ou inconsistante. La mère a un rôle favorisant dans la mauvaise image que l’enfant se constitue de lui-même ; on parle d’injonction maternelle consciente ou inconsciente, c’est-à-dire que c’est la mère elle- même qui place son enfant dans une position où il pense que sa seule valeur est celle d’objet monnayable.

Nous voyons donc une continuité entre ce qui se passe dans l’enfance et ce qui se poursuit dans la vie adulte : on ne devient pas prostituée brutalement, du jour au lendemain. Il n’y a pas une frontière nette entre l’enfance et l’âge adulte.

Les conséquences psychiques des violences sexuelles et de la prostitution sont similaires ; dans la prostitution, nous voyons apparaître en plus des troubles physiques liés à la permanence de la situation d’agression sexuelle.

Nous devons prendre en compte cette continuité des situations de violence sexuelle, et savoir que même lorsque nous ne voyons pas de contrainte directe (comme le proxénète ou les trafiquants), il existe des contraintes psychiques invisibles à l’œil nu, mais tout aussi efficaces. Ces contraintes invisibles mais pourtant réelles montrent que la position de certaines personnes qui considèrent qu’il existe une prostitution  » volontaire  » ou  » libre  » n’est pas réaliste.

Quelles solutions pour une prise en charge efficace et appropriée ?

La première chose pour stopper le processus de décorporalisation est l’arrêt de l’activité prostitutionnelle. Pour effectuer une réhabilitation médicale de la capacité et de l’autonomie de prise en charge sanitaire des personnes prostituées, on peut proposer :

Restauration de la parole de la personne prostituée  : lieux d’écoute psychologique spécialisée avec des intervenants formés pour écouter et surtout comprendre la parole de ces personnes. L’idéal serait un suivi par un même et unique écoutant pour ne pas rajouter de la rupture dans un milieu où il y en a déjà suffisamment.

Dévictimation  : La prise de la parole de la personne prostituée doit s’accompagner d’un processus de dévictimation, terme criminologique désignant l’accompagnement des personnes victimes de toutes formes de violences et traumatismes et leur permettant de passer de la place de victime à une place de personne active ayant réintégré son schéma et son image corporels. La réparation passe par la reconnaissance sociale, les soins, sans oublier la prévention de nouveaux cas de prostitution et la lutte contre les instances qui favorisent le développement de situations prostitutionnelles. Chaque étape de ce difficile parcours peut être l’occasion d’une survictimation (aggravation de la stigmatisation sociale et de situations imposées où la personne est considérée comme passive et non – décisionnaire). Un tel travail d’accompagnement et de soins ne peut se concevoir qu’en mobilisant un réseau d’intervenants variés : justice, psychiatres et psychologues, médecins, association de victimes ou service d’aide aux victimes « . La création notamment de groupes de paroles de survivantes de la prostitution pourrait constituer un bon support de dévictimation en permettant à leur parole de s’exprimer directement, plus librement, avec des possibilités d’être entendues sur la place publique.

Recorporalisation  : (permet à la personne de se réapproprier son corps, d’être de nouveau à l’intérieur et en un seul  » morceau « ) : restauration de l’intégrité corporelle par des soins physiques appropriés, appelés thérapies à médiation corporelle :

soins kinésithérapeutiques permettant de recouvrer le fonctionnement du corps, de réintroduire les perceptions corporelles dans l’espace par des jeux sollicitant la sensibilité profonde et superficielle ; les massages, la fungothérapie peuvent également être utiles pour restaurer la sensibilité cutanée.


  activités sportives en groupe, qui sollicite l’interaction de la personne avec les autres participants, la réintègre dans un vrai jeu social, permettant une communication corporelle.


  Les activités comme le théâtre, la comédie dans un contexte thérapeutique (art- thérapie) peuvent aussi être intéressantes. Des expériences de théâtre ou de composition littéraire ont été menées par des écrivains et des acteurs auprès de petits groupes de personnes en situation d’exclusion, et les résultats avaient été très positifs, ces personnes se sentant capables, par les rôles ou l’écriture qu’on leur avait confiés, d’être autre chose que des corps passifs et exclus.

Ces propositions sont coûteuses en temps et en argent , mais elles sont incontournables et indispensables si on veut pouvoir réhabiliter physiquement les personnes prostituées.

En même temps que ce travail de recorporalisation, le bilan médical et les soins pourront être entrepris, ces mots pouvant de nouveau prendre un sens sur un corps qui se remet à exister par une image et un schéma corporels en restauration, les soins venant alors s’intégrer eux – mêmes à ce processus pour le favoriser.

L’ensemble de ces propositions thérapeutiques pourrait être mis en place dans le cadre d’un Centre de Victimologie, qui permettrai d’une part de ne pas stigmatiser ces personnes (ce type de centre accueillant des victimes de tout genre de violences), de mettre en pratique les récentes avancées françaises incluant la prostitution comme une violence à l’encontre des femmes, et d’autre part de réunir dans un même lieu toutes les phases du processus de restauration psychique et physique spécifique à ce type de violence afin de ne pas mettre en péril la cohésion et donc la réussite de ce processus. Les professionnels intervenant dans ce cadre pourraient bénéficier d’une formation appropriée et spécifique à la prise en charge des personnes survivantes de la prostitution ; enfin, ce type de processus permettrai de compléter de façon indispensable les actions de réduction de risques existant déjà à l’heure actuelle, mais qui ne suffisent pas à prendre en charge les problèmes spécifiques liés à la situation prostitutionnelle. 1

Autre article du Dr Judith Trinquart : Non, la prostitution n’est pas une profession, oui à la pénalisation du client 

La prostitution : violence sociale et historique contre les femmes

tania navarro swain

Traduction :
Marie-France Dépêche

sur  http://vsites.unb.br…

Résumé

La prostitution est présentée par l´histoire comme un fait présent dans l´organisation sociale depuis les temps les plus reculés. Le discours social, sous ces différents aspects, reprend cette idée et justifie la prostitution en évacuant la violence constitutive qui la crée. Ainsi transformée en profession, la prostitution répresente-t-elle, en fait, la légalisation de la violence de l´appropriation matérielle et symbolique du corps des femmes.

La prostitution, c´est-à-dire la vente des corps, forcée ou non, est sans doute la plus grande violence qui puisse être commise contre les femmes. Cette violence est rendue d´autant plus poignante qu´elle est totalement banalisée. Mais il y a plus : la professionnalisation de la prostitution, qui compte des adeptes même chez les féministes, définit l´appropriation et la « mercantilisation » totale des femmes,  comme un travail qui serait tout aussi statutaire et digne que n´importe quel autre.

La simple classification de « travail » promeut l´achat des femmes – momentanée ou permanente, comme dans le cas des rapts de petites filles, violentées et prostituées – au niveau de marché, sa justification monétaire, d´insertion des mécanismes de production et de reproduction du social. En effet, la prostitution est bien un agencement social où la classe des hommes, si bien définie par Christine Delphy (1998), s´approprie et utilise la classe des femmes.[1]

Les mécanismes d´intelligibilité sociale incorporent la prostitution, dans l´imaginaire et les représentations sociales, comme étant un état de plaisir, à l´image de la littérature, par exemple, parmi les discours sociaux. De nombreux romans de Jorge Amado, par exemple, présentent la prostitution comme un locus d´échanges amoureux, de repos et de plaisir. C´est ainsi que ne se pose même pas la question de savoir : à la disposition de qui sont mises ces femmes, toutes ouïes et corps complaisants, aux éternels sourires plaqués sur le visage, caricatures de rencontres heureuses ?

Il est totalement compréhensible pour une prostituée d´aspirer à la dignité du travail, surtout quand il n´existe aucune condition matérielle qui permette une transition ou l´abandon d´une telle activité. Finalement, qui ne recherche pas respect et considération sociale ? Toutefois, même si la législation confère un statut travailleuse à la prostituée, le langage populaire, lui, montre bien sa place sur l´échelle sociale : l´insulte « fils de pute » n´est-elle pas l´une des plus graves ?

Plusieurs assertions tentent de justifier la violence qui transforme des personnes en orifices, comme par exemple : « la prostitution est la plus vieille profession au monde ». Cette phrase qui a été proférée et répétée à l´envi, a créé ses propres sens sur le vide de son énonciation. Mais en fait en Histoire, rien n´a « toujours existé depuis toujours », à moins que ce ne soit une histoire positiviste, se développant à partir de prémisses essentialistes et datées, pour qui la présence de prostituées dans le social est « naturel ». La recherche historique montre, au contraire, que la prostitution est une création du social, en des moments et époques spécifiques[2]; cette dénomination recouvre, y compris dans le discours historique, la présence dans le social de femmes qui se distinguent de la norme représentationnelle attachée aux femmes, comme les femmes célibataires ou les femmes qui vivent librement leur sexualité.

Cette proposition – la profession la plus vieille du monde – crée et reproduit l´idée de l´existence inexorable de la prostitution, liée à la propre existence des femmes, comme s´il s´agissait d´un destin biologique. Le sens commun maintient dans cette assertion la notion d´essence maléfique et vicieuse des femmes, qui se concrétise à travers les temps dans la figure de la prostituée, côté sombre et négatif d´une représentation construite de la femme-mère, dans l´historicité discursive occidentale. D´un autre côté, on voit se matérialiser et se généraliser l´idée de la condition inférieure des femmes au long de l´Histoire, dépossédées de leurs corps et de leur condition de sujet, tant dans le social que dans le politique.

Une fois délimitée par la notion d´essence et de permanence, la prostitution perd de son historicité et la variation sémantique même du mot disparaît sous des généralisations pour le moins indéfendables. Un exemple parmi d´autres : la « prostitution sacrée » dans l´antiquité des peuples orientaux est une interprétation anachronique, puisqu´elle incorpore des valeurs du présent – le sexe mercantilisé – à une analyse d´un rituel symbolique de la rénovation de la vie. (Stone, 1979).

Stone explique que hierogamos – union sacrée entre la grande sacerdoce et le futur roi, ou entre la sacerdoce et un visiteur du temple – était une célébration du rituel mystique de la vie qui, à Sumer reproduisait l´union de Inana/Damuzi ou celle à Babylone de Ishtar/Tamuzi. Et ceci a permis que se concrétise l´idée d´une « prostitution sacrée », interprétation ethnocentrique s´il en fut, qui confère à ce  rite une disqualification incompatible avec l´importance et le sens donné à la cérémonie.

Historienne et archéologue, Merlin Stone montre comme, à Sumer, Babylone, Carthage, Chypre, en Anatolie, Grèce ou Sicile, les prêtresses  des temples de la Déesse étaient considérées pures et sacrées, leur nom en acadien gadishtu signifiant littéralement « femmes sanctifiées » ou «saintes femmes » (Stone, 1997 : 237).

Jugements de valeur, valeurs qui créent des sens, sens qui instaurent le réel sur les sentiers de l´imaginaire social: c´est ainsi qu´a été construite la prostitution atemporelle. Si « ce que l´Histoire ne dit pas, n´a jamais existé », comme j´ai l´habitude de l´affirmer, ce que l´Histoire dit, se trouve être certainement la justification de certaines relations sociales.

Sous cette perspective, à l´assertion « la plus vieille profession du monde », correspond « les femmes ont toujours été dominées par les hommes »; ces deux propositions sont construites par les représentations sociales binaires et hiérarchisées des historiens, totalement dépourvues de fondement. Toutefois, ceci assure au discours et aux conditions de l´imaginaire social, la représentation des femmes comme prostituées et des êtres dominés/inférieurs, depuis l´aube des temps connus.

Sens multiples

Par conséquent, la question qui se pose ici est bien : qu´est-ce qu´une prostituée ? Chaque époque a en formulé sa définition et ses limites qui vont de la femme non mariée, à celle qui a un amant, jusqu´au type de profession qu´elle exerce, comme encore récemment au Brésil, dans le cas des commissaires de bord, des chanteuses, ou tout simplement toute femme travaillant hors du foyer. Si ce terme suppose une relation mercantile, alors la représentation de la prostituée atteint toutes les femmes qui n´entrent pas dans les normes de leur espace/temps.

Simone de Beauvoir, qui a permis la visibilité des féminismes au XXe  siècle avec le « Deuxième sexe » (1949), voyait dans la prostituée un bouc émissaire où l´homme y déverse ses turpitudes pour mieux l´avilir et la renier, lui niant tout droit à être une personne et chez qui se retrouvent toutes les figures de l´esclavage féminin”(Idem,376. La pertinence de cette analyse montre bien l´inversion qui institue et classifie la prostitution au niveau le plus bas de l´échelle sociale, et qui punit et poursuit la prostituée au lieu du client. La violence symbolique de cette inversion ne punit ni rejette socialement les agents de la violence, à l´origine de la création de ce « marché » : les clients. En définitive, à qui sert la légalisation de la prostitution ?

Simone de Beauvoir considère que la femme prostituée est absolument reléguée à la condition de « chose » : elle est sexuellement et économiquement opprimée, soumise à l´arbitraire de la police, à une humiliante vigilance médicale, aux caprices des clients, et finalement en proie aux microbes et aux maladies. ”(idem,389).À partir de ces considérations se posent d´innombrables questions : la prostitution comme résultat de relations sociales hiérarchiques de pouvoir, résultat d´une situation morale, comme  totale « chosification » du féminin au plan sexuel et économique, soumise à l´ordre masculin; comme institution à part entière du système patriarcal et comme forme de violence et d´appropriation sociale des femmes/filles/enfants par la classe des hommes.

Toutes les causes de la prostitution sont envisagées par de Beauvoir : jeunes filles abandonnées par leurs parents, par leurs amants ou par leurs maris, manque d´opportunité sur le marché du travail et manque de formation; la séduction, l´exploitation et l´esclavage sexuel, la peur, toutes peuvent être à l´origine de la prostitution.( idem :379-380) Nous pourrions y ajouter l´abus sexuel au foyer, à l´école, au travail et dans tous les lieux de loisir. Sur le chemin de la prostitution, il existe presque toujours un abus sexuel et un viol. L´existence de la prostitution est remise sous le signe du social, dans un contexte de violence implicite ou explicite, démasquant ainsi « la plus vieille profession du monde ». Ainsi, lorsque Colette Guillaumin (1978) analyse l´imaginaire patriarcal, elle montre bien que pour les hommes, il manque aux femmes d´AVOIR un sexe, et que tout bonnement elles SONT un sexe.

Dans un autre commentaire sur la prostitution, de Beauvoir écrit : «[…]on voudrait savoir quelle influence psychologique cette brutale expérience a eue sur leur avenir; mais on ne psychanalyse pas les `filles´, elles sont maladroites à se décrire et se dérobent derrière des clichés » (idem, 380).

Ce propos illustre bien la banalisation et la naturalisation de la prostitution : on dirige habituellement les femmes violées vers un accompagnement psychologique…et les prostituées ? Ou elles réalisent l´improbable opération de séparation de leurs corps et de leurs esprits lorsqu´elles exercent cette activité, ou bien elles deviennent de robots, dépourvues de psyché, de sentiments, d´émotions.

Le fait d´affirmer que la prostitution est un travail, et qui plus est volontairement choisi, représente pour le moins une insulte faite aux femmes, au travail et un mépris total des conditions qui ont amené ces femmes à se soumettre à cette « profession » et même à la défendre. Qu´est-ce qui pourrait amener une enfant, une adolescente, une femme à cet avilissement si ce n´est la force, le pouvoir, le viol, la violence sociale qui accepte la figure du « client » comme consommateur de corps profanés, usés et abusés, assujettis, rendus esclaves ? Il suffit de rappeler que seul le trafic d´armes/drogues offre des rendements plus lucratifs que celui des femmes.  Est-il possible que toutes ces femmes et ces fillettes soient dans les bordel et dans les rues du fait de leur propre volonté, comme  enfermées dans leur « nature » perverse ?

Le fait de naturaliser et professionnaliser la prostitution n´est-il pas aussi une manière de convaincre les fillettes et adolescentes ? Pourquoi ne pas être une prostituée, « travail facile » où l´on gagne beaucoup d´argent ? On ne leur explique pas ce qu´elles vont constater par elles-mêmes : la perte de leur condition de sujet, d´être humain, battues et rossées, dans la plus grande insécurité, sans parler de cette intimité, cet échange de fluides corporels, d´odeurs, de textures, souffles et sueurs, l´invasion et la dépossession de leurs corps par n´importe quel individu de sexe masculin ? Comment ose-t-on dire que quelqu´un veuille ou aime être prostituée ?

En fait, la prostitution est la banalisation du viol.

On essaie actuellement d´argumenter que la séduction exercée par la prostituée représenterait une forme de pouvoir sur les hommes : comme si la femme possédait une chose tellement désirable, que l´homme se soumettrait à en payer le prix, selon la revue Nova en 1999. L´un dans l´autre, on pourrait ainsi dire que le patron qui paie un salaire à son employé en devient l´instrument et sa possession. Quelle est donc cette étrange inversion que celle qui rend l´acheteur tributaire du vendeur ? Quel est ce raisonnement, que n´importe quel étudiant en économie pourrait contrecarrer en quelques secondes, qui se donne des airs de consistance lorsqu´il s´agit d´analyser la prostitution ? De toute façon, l´argent que gagnent les prostituées reste rarement entre leurs mains.

On retrouve les racines de la prostitution dans le viol, la violence matérielle et psychologique; mais aussi dans le « recrutement » pratiqué dans le monde artistique et le trafic international des femmes, où d´innombrables jeunes filles disparaissent, sont vendues et confinées dans des bordels; dans les appels à la consommation et le manque d´emploi, dans l´absence de formation professionnelle, parfois même d´alphabétisation, certaines en viennent à vendre leurs corps, ceci n´étant pas finalement le destin « naturel » des femmes ? Mais ce n´est pas seulement l´absence de conditions matérielles qui stimule la vente des corps : ce sont les représentations sociales des femmes, ce sont les conditions de l´imaginaire social qui assurent l´existence de la prostitution, comme étant chose banale et naturelle.

Il s´agit de situations de fait qui sont prises en compte par les féminismes lorsqu´ils se penchent sur l´expérience singulière des femmes et montent au créneau pour les défendre et les protéger. Cependant, sous l´égide de la légalisation de la prostitution, on trouve un immense marché qui cache mal ses intérêts. La marchandise, c´est le corps et le sexe des femmes et des petites filles. Pour plusieurs motifs, la prostitution ne peut être assimilée à un travail ou à une profession : dans une relation professionnelle ou mercantile, ce qui se vend c´est le travail ou le produit du travail. Dans la prostitution, le corps des femmes serait-il le produit ? Comment peut-on être force de travail et en même temps son produit ? Cela revient à re-naturaliser le sexe féminin, à sa transformation d´être humain en chair, destiné au désir d´autrui.

Confondre prostitution et travail, c´est doter celle-ci d´une dignité qu´elle ne possède pas dans l´imaginaire et la matérialité sociale. Le langage populaire exprime le dédain de la société vis-à-vis de la prostitution et aucune législation ne modifiera cette image : il s´agit ici d´une forme fallacieuse de justifier l´assujettissement complet des femmes à leur corps, en les plongeant dans une totale immanence.

C´est également la meilleure manière de perpétuer la prostitution, dans la mesure où les femmes elles-mêmes défendent leur professionnalisation, afin d´échapper à l´opprobre, aux poursuites légales et à leur propre auto-représentation ancré dans un imaginaire de dégradation. Ainsi, dé-criminaliser est une chose, mais professionnaliser est tout à fait autre chose : dé-criminaliser, c´est protéger les femmes prostituées de l´arbitraire légal et de l´exploitation des souteneurs ; professionnaliser, c´est intégrer la prostitution au fonctionnement du marché du travail, en banalisant et normalisant l´appropriation des femmes par les hommes,  paroxysme  du fondement hétérosexuel de la société, et réaffirmation du patriarcat comme système.

La prostitution est donc une institution sociale, qui matérialise l´appropriation générale que la « classe » des hommes perpètre sur la « classe des femmes » (Guillaumin, 1978), institution historiquement construite au sein des relations sociales et qui tend à être naturalisée. Le fait d´accepter la prostitution comme un « choix » d´une « profession », obscurcit  la profonde schizophrénie du regard porté sur les prostituées, dépourvu de toute perspective psychologique, comme si dans l´exercice de la sexualité, de la « profession », elles étaient capables de scinder corps et esprit, leurs corps et leurs émotions.

Évidemment, les cabinets de psychologues et de psychanalystes sont remplis de femmes et d´homme qui ont des problèmes sexuels ; mais les prostituées ne sont pas affectées par ces dysfonctionnements, puisqu´il s´agit pour elles d´un « travail », d´un « choix ». Les images produites par la télévision, le cinéma, la littérature, montrent les bordels comme des maisons de convivialité joyeuse, d´heureuses rencontres, de doux souvenirs – pour les hommes –  derrière lesquelles se cache la sombre  réalité d´êtres privés de leur corps et de leur humanité.

Petite question finale

La matérialité des relations sociales appelle une prise de position politique et l´analyse critique représente l´un des vecteurs qui peut dénouer les trames des discours et de leurs pratiques. En tant que discours social également doté d´historicité, l´Histoire véhicule à grande échelle des représentations naturalisées des femmes : entre maternité et prostitution, le choix d´un destin biologique. Les féminismes, attentifs à produire leur propre connaissance, ne peuvent que refuser la banalisation de la violence qui prostitue les femmes en affirmant que c´est ainsi qu´elle le veulent parce que c´est ainsi qu´elles sont faites et constituées.

Références bibliographiques

 DE BEAUVOIR, Simone. Le Deuxième Sexe. L’expérience vécue, Paris: Gallimard, 1966. (na edição em 1949)

DELPHY, Christine. L´ennemi principal. vol 1. Paris : Ed. Syllepse, 1998

GROULT, Benoîte. Cette mâle assurance. Paris : Albin Michel, 1993

GUILLAUMIN, Colette. 1978.Pratique du pouvoir et idée de Nature, 2.Le discours de la Nature, Questions féministes, n.3, mai, p.5-28,

STONE, Merlin. Quand Dieu était femme. Québec: Etincelle, 1979.

RICH, Adrienne. La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne, Nouvelles Questions Féministes, Paris, mars , n.1, p.15-43, 1981.

JODELET, Denise.  Les représentations sociales, un domaine en expansion. In :___ (dir)  Représentations sociales. Paris : PUF,  1989.

[1] Dans le langage marxiste des relations de classes, Delphy (1998) identifie une classe au sein de l´association des hommes qui, en tant que telle s´approprie la classe des femmes.

[2] voir par exemple, Jacques Rossiaud.1988..La prostitution médiévale,Paris:Flammarion

par Rhéa Jean,  doctorante en philosophie

Sur Sisyphe

« Un discours courant visant à légitimer la prostitution tend à considérer celle-ci comme un droit à la liberté de ses actes et un exemple de la pluralité des conceptions du bien. Mais peut-on analyser la prostitution comme un simple consentement à un contrat établi, comme c’est souvent le cas dans les sociétés libérales, et faire abstraction des rapports de domination symbolique sur lesquels elle se base ? De plus, n’est-il pas dangereux de fermer les yeux sur la dimension affective et spontanée de la sexualité, la rendant si impropre à un « contrat » ?

La notion de consentement est souvent invoquée lorsque l’on aborde le phénomène de la prostitution et que l’on cherche à le défendre. La prostitution serait un phénomène socialement acceptable dans la mesure où, dit-on, les personnes s’y adonnant seraient consentantes. L’on pourrait donc ainsi faire une distinction très nette entre la prostitution dite forcée et la prostitution dite libre. Dans la prostitution dite forcée, la personne ne consentirait pas aux rapports sexuels qu’on lui demande car elle serait sous l’influence d’individus cherchant à la tromper, la menacer et l’exploiter. La prostitution serait dite forcée également dans les cas impliquant des mineurs : on juge alors que le consentement n’est pas valide en raison de l’âge de l’individu. À l’inverse, dans la prostitution dite libre, les rapports sexuels rémunérés se feraient « entre adultes consentants », la personne prostituée s’exécuterait alors de son plein gré et considèrerait ce qu’elle fait comme un travail.

Ces deux conceptions de la prostitution sont commodes pour le philosophe ou le citoyen qui cherche à départager les relations sexuelles non problématiques des relations sexuelles exploitantes en se basant sur la rationalité et la notion de contrat. En effet, la question devient alors : la personne a-t-elle accepté les termes du « contrat sexuel » ou non ? Ou alors : est-elle dans une situation qui la force à accepter un rapport sexuel ou non ? Si ces deux questions peuvent sembler au départ simples, nous croyons pourtant qu’une analyse philosophique de la notion de consentement, des conditions politiques dans lesquelles il s’obtient et de la validité d’un contrat dans le domaine de la sexualité peuvent remettre sérieusement en question la distinction simple que l’on peut faire entre une prostitution libre et une prostitution forcée. « 

(…)


« On pourrait alors leur poser la question suivante : Qu’est-ce qui est le plus brimant au niveau de la sexualité d’un individu ? Est-ce le fait d’être empêché de vivre un acte sexuel désiré ou le fait de se voir imposer un acte sexuel ? Si l’on répond que la personne qui est empêchée de vivre un acte sexuel désiré est davantage brimée que celle qui se voit imposer un acte sexuel, on pourrait alors légitimer le viol. L’on nous dira alors que la personne prostituée, à l’inverse de la personne violée, est consentante. Mais comment procède le consentement dans la prostitution et doit-on y accorder de la valeur ? L’anthropologue Nicole-Claude Mathieu s’est penchée sur cette notion de consentement dans son célèbre article au titre judicieux : « Quand céder n’est pas consentir ». Elle y explique comment les groupes sociaux vivant une domination sont amenés à « consentir » à des actes non voulus. Selon l’auteure, les femmes sont traditionnellement amenées à « consentir » aux demandes des hommes à cause des pressions sociales, de la domination symbolique et de leur situation économique souvent moindre. En fait, l’auteure refuse même cette notion de consentement et parle plutôt de collaboration de la part des femmes à leur propre oppression. Selon elle, le terme « consentement » est un terme évoqué par les hommes (ou les groupes sociaux dominants) pour se déculpabiliser d’un geste oppressant envers les femmes (ou les groupes sociaux dominés) : « Ainsi, avec le terme consentement, d’une part la responsabilité de l’oppresseur est annulée, d’autre part la conscience de l’opprimé(e) est promue au rang de conscience libre. La « bonne » conscience devient le fait de tous. Et pourtant, parler de consentement à la domination rejette de fait, une fois de plus, la culpabilité sur l’opprimé(e) ».

Pour la philosophe Michela Marzano, le recours systématique à la notion de consentement est propre aux sociétés libérales qui ne cherchent pas à donner une définition unique du bien et qui conçoivent les rapports humains, y compris sexuels, comme des contrats. Cette notion de contrat dans le domaine de la sexualité – qui avait déjà, auparavant, été critiquée par Carole Pateman (4) – est dangereuse, car elle permet une manipulation des plus vulnérables. Le terme consentement sert, en effet, à justifier des situations d’exploitation : « Faire du consentement le seul critère capable de départager le légitime et l’illégitime au nom du respect des libertés fondamentales de l’être humain amène à vider de leur sens les droits de l’homme. Après avoir été valorisé comme un moyen de défense contre le pouvoir des plus forts et avoir été considéré comme l’expression de l’autonomie personnelle, le consentement se transforme en un moyen d’oppression servant à justifier des attitudes violentes et possessives qui tirent parti des fragilités et des failles des êtres humains ». (5) Selon la philosophe, on ne peut se contenter simplement de la notion de consentement lorsque l’on aborde des cas de sexualités non réciproques, comme c’est le cas de la prostitution. On ne peut nier le contexte social et politique (patriarcal ou androcentré) qui la maintient, ni la dimension inégalitaire du contrat sexuel entre la personne qui paye et la personne qui est rémunérée, ni sa dimension imprévisible. En effet, lorsque la personne prostituée consent aux demandes de son client, elle ne peut en rien prévoir la façon dont l’exécution du contrat va s’effectuer. Quels gestes seront commis ? Quelles paroles seront émises ? Comment se sentira-t-elle au moment de l’acte ? Quelles émotions seront suscitées ? En fait, la sexualité peut difficilement être conçue comme un contrat à cause de sa dimension affective et, surtout, à cause de son caractère spontané (j’y reviendrai).

Si Marzano et Mathieu rejettent la notion de consentement, ce n’est cependant pas tout à fait le cas de la philosophe Geneviève Fraisse, même si sa position demeure semblable à celle de Marzano concernant la prostitution. En fait, Fraisse, au lieu d’affirmer qu’il n’y a pas de consentement en situation d’exploitation, s’emploie plutôt à démontrer que le terme « consentement » n’est pas aussi positif qu’on le perçoit (y compris chez les féministes qui le rejettent précisément parce qu’il apparaît positif). Le consentement n’est pas un choix, mais bien une réponse à autrui. Cette réponse s’effectue en vertu des alternatives offertes à la personne. Le consentement ne serait pas nécessairement rationnel ou réfléchi et ne serait pas non plus une preuve éminente de la liberté du sujet : il serait dans le flou, quelque part entre la volonté et la soumission. Pour ces raisons, on ne peut le considérer comme un geste politique : «  ?… ? je vois au moins trois raisons de ne pas donner à l’argument du consentement une place publique, un rôle historique. La première tient à la part du corps dans le consentement, ce mélange complexe d’expression physique et de parole. La seconde relève de la possibilité de l’histoire, de la grande histoire humaine, offerte ou non, par cet argument. La troisième renvoie au problème délicat de la frontière dans la pratique sexuelle, dans nos sexualités ». « 

(…)

Source et article complet ici

Exergue

22/04/2011

Nous savons que les défenseurs du système prostitutionnel – dans l’impossibilité où ils sont de pouvoir gagner au plan des principes et de la morale – sont maîtres dans l’art de la confusion intellectuelle.

Nous savons aussi que des chercheurs, des enseignants, des personnes prostituées, des actrices de films pornographiques se définissent comme « féministes ».

Je récuse, pour ma part, depuis plusieurs années et sans aucune ambiguïté le qualificatif de « féministes » à ceux et celles qui justifient peu ou prou le système prostitutionnel. C’est pour moi un enjeu politique fondamental.

En toute logique, je refuse, lors de débats, de rencontres, de colloques, de publications de cautionner par ma présence ceux et celles qui le défendent. (…)

Le risque est donc réel que les termes de « féminisme » et d’ »abolitionnisme », faute d’être rigoureusement définis, délimités et clarifiés, ne soient utilisés par certain-es pour cacher des projets politiques beaucoup moins clairs, voire en totale contradiction avec les fondements de la pensée féministe et abolitionniste.

Nous devons donc être extrêmement vigilant-es afin que le terme d’ »abolitionniste » ne soit pas lui aussi , à l’instar du mot « féministe », coupé de toute signification et sapé à la base. Le risque doit être appréhendé à la mesure de sa gravité.

MARIE VICTOIRE LOUIS

Extrait de :  Contribution au débat pour la reconstruction politique de l’abolitionnisme féministe