Le sexisme à fleur de mots

sur http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/CALLAMARD/10138.html

« UN contresens grammatical. » Trois académiciens, dont Mme Hélène Carrère-d’Encausse, ont publiquement interpellé en ces termes, le 8 janvier dernier, certaines des – trop rares – femmes ministres du gouvernement français qui revendiquent et ont mis en pratique la féminisation de leur titre. C’est oublier que l’usage du masculin comme genre neutre est le produit, récent, d’une histoire dont l’aspiration à l’universalité a longtemps masqué le racisme et le sexisme. Et que la langue accompagne et marque les évolutions sociales. De la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 à celle, universelle, des droits de l’homme de 1948…

Par Agnès Callamard

Spécialiste des questions humanitaires et des droits humains, cofondatrice de l’ONG Partenariat pour la redevabilité humanitaire.

Qu’y a-t-il dans un mot (1) ? Une histoire, une découverte, une transformation, mais aussi une identité, un combat, une victoire ou une défaite. Un mot peut exprimer la verve d’une personne politique, la créativité d’un artiste, le cri d’alarme d’un activiste. Il y a des mots qui incitent à la violence, d’autres à la paix. Il y a des mots qui expriment le pouvoir d’exclure, et d’autres la volonté d’inclure.

Qu’y a-t-il dans l’expression « droits de l’homme » ? La révolution de 1789, de longues transformations et tant de luttes, en France et dans le reste du monde, afin que tous les êtres humains puissent se voir reconnaître leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux, et culturels. Mais cette formule reflète aussi d’autres histoires : celle, d’abord, des révolutionnaires de 1789 qui refusèrent d’accorder aux femmes les droits qu’ils conféraient aux hommes ; celle, ensuite, de pratiques et de convictions discriminatoires à l’égard des femmes véhiculées par l’intermédiaire de la « noblesse » du masculin jusqu’à nos jours. Dans la formalisation du mot « homme » en tant que catégorie universelle, il y a aussi la négation des changements politiques, sociaux et culturels des sociétés du XXe siècle et des engagements pris par les gouvernements et les Nations unies à l’égard du principe d’égalité entre les hommes et les femmes.

Adoptée le 26 août 1789, après de longs et âpres débats entre députés à l’Assemblée nationale, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen établit un certain nombre de droits et de principes qui, ultérieurement, ont servi de fondement à la Déclaration universelle des droits de l’homme. A l’époque où elle a été rédigée, la déclaration ne s’appliquait qu’aux hommes, et le mot « homme » ne recouvrait qu’un seul genre (2). Le choix de ce mot n’était pas « neutre » et ne se voulait pas, non plus, à portée « universelle ». Car l’égalité entre les hommes et les femmes avait fait l’objet d’une discussion à l’Assemblée nationale, mais la majorité des députés avait rejeté ce principe : la femme n’étant pas douée de raison, on ne saurait accorder de droits à une minorité de femmes exceptionnelles.

Et pourtant, les femmes ont activement participé à la Révolution française : elles se sont associées, notamment, à la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, elles ont défilé dans les rues de Paris pour exiger du pain, formé une société des femmes révolutionnaires et d’autres clubs de femmes, adhéré à des clubs révolutionnaires, pris la parole dans des lieux publics ainsi que dans des cercles politiques. En 1791, Olympe de Gouges rédigeait la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, une Déclaration des droits de l’homme révisée pour s’appliquer aux femmes. Dans ce texte, elle mettait en cause les prémisses dont découlaient les principes et les droits de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits », écrivait-elle, avançant par ailleurs que « l’exercice des droits naturels de la femme n’a de borne que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison ».

Un siècle sans le droit de vote

MALGRÉ leur participation, souvent en première ligne, les Françaises n’ont jamais été officiellement et légalement reconnues comme citoyennes. Olympe de Gouges fut fustigée et traitée d’hystérique, d’irrationnelle et de déraisonnable. Elle fut guillotinée le 3 novembre 1793. Un mois auparavant, les jacobins avaient décrété que tous les clubs et toutes les associations de femmes étaient dorénavant illégaux, et un représentant du Comité de salut public déclarait que les femmes n’étaient pas faites pour avoir des pensées élevées.

Deux semaines plus tard, les femmes se voyaient interdire l’accès aux séances de la Commune de Paris. Lors du discours qui allait convaincre la Commune de Paris de voter à l’unanimité l’exclusion des femmes, un orateur révolutionnaire déclara qu’il était contraire à toutes les lois de la nature qu’une femme veuille devenir un homme… Dans le code Napoléon de 1804, qui consolidait nombre d’acquis révolutionnaires pour les hommes, les femmes ont été frappées d’incapacité légale.

La révolution de 1848 a vu ce phénomène se répéter lorsque le gouvernement révolutionnaire provisoire repoussa l’octroi du droit de vote aux femmes. Au début du mois de juin, avant le renversement, la police ferme le Club des femmes. En juillet, la IIe République décrète que les femmes ne peuvent ni appartenir à des clubs ni leur prêter assistance. La défaite des gouvernements républicains ne fait que renforcer cette exclusion. Après 1851, la loi interdit aux femmes de prendre part à des activités politiques ou d’assister à des réunions abordant des questions politiques. Les Françaises devront attendre presque un siècle – l’année 1944 – pour obtenir le droit de vote et celui de se présenter à des fonctions politiques éligibles.

Il est évident que l’expression « droits de l’homme » ne se rapportait pas aux femmes de 1789. Se pose alors la question de savoir si, dans son usage actuel, on peut dire de ce terme qu’il se rapporte à des hommes et à des femmes perçus comme des êtres humains égaux.

Dans le langage courant, le terme « homme » est censé recouvrir tous les individus de l’espèce humaine. Toutefois, sa signification est parfois ambiguë. Ainsi, selon le Conseil de l’Europe, « l’utilisation du genre masculin pour désigner les personnes des deux sexes est génératrice, dans le contexte de la société actuelle, d’une incertitude quant aux personnes, hommes ou femmes, concernées (3) ». L’une des raisons de cette ambiguïté est que l’utilisation exclusive du mot « homme » pour désigner hommes et femmes établit une hiérarchie entre les deux sexes.

Cette hiérarchie remonte au XVIIe siècle lorsqu’en 1647 le célèbre grammairien Vaugelas déclare que « la forme masculine a prépondérance sur le féminin, parce que plus noble (4) ». Dorénavant, il faudra écrire : « Les légumes et les fleurs sont frais » et faire en sorte que l’adjectif s’accorde au masculin, contrairement à l’usage de l’époque qui l’aurait accordé au féminin. En effet, au Moyen Age, on pouvait écrire correctement, comme Racine au XVIIe siècle : « Ces trois jours et ces trois nuits entières » – l’adjectif « entières » renvoyant alors à « nuits » autant qu’à « jours ». Au Moyen Age encore, on ne se contentait pas de la forme masculine : pour s’adresser aux femmes et aux hommes dans les discours criés sur la place publique, on disait « iceux et icelles » (pour « ceux et celles ») ainsi que « tuit et toutes » (pour « tous et toutes »). On pouvait aussi dire « mairesse » au XIIIe siècle, « commandante en chef » et « inventeure » au XVe, « inventrice » au XVIe, « lieutenante » au XVIe,, « chirurgienne » en 1759, etc.

Le choix du masculin, prôné par Vaugelas, n’était pas un choix « neutre » et il n’était pas proclamé comme tel. Cette règle hiérarchique semble toujours subsister en France ainsi que dans d’autres pays francophones. Ainsi, en 1984, l’Académie française pouvait écrire, sans se rendre compte, apparemment, de l’ironie de son argument : « Quand on a maladroitement forgé des noms de métier au féminin, parce qu’on s’imaginait qu’ils manquaient, leur faible rendement les a très vite empreints d’une nuance dépréciative : cheffesse, doctoresse, poétesse, etc. On peut s’attendre que d’autres créations non moins artificielles subissent le même sort, et que le résultat aille directement à l’encontre du but visé (5). »

Comme le faisait remarquer Benoîte Groult (6), cette nuance « dépréciative » ne caractérise pas toutes les professions, mais plutôt celles auxquelles on associe un certain prestige. Les récentes prises de position virulentes sur l’emploi de « Madame la » ministre ne font qu’en témoigner. Pourtant, en plus de ses fondements hiérarchiques, l’usage de « Madame le » n’est conforme à aucune tradition du français pour marquer le genre des noms, une situation que dénonçait déjà le linguiste Ferdinand Brunot en 1922 lorsqu’il s’exclamait : « L’affreux » Madame le « qui gâte tant de nos textes… » Quant à l’éminent grammairien Albert Dauzat, il n’hésitait pas à écrire en 1971 : « La femme qui préfère pour le nom de sa profession le masculin au féminin accuse par là même un complexe d’infériorité qui contredit ses revendications légitimes. Dire Madame le Docteur, c’est proclamer la supériorité du mâle, dont le genre masculin est l’expression grammaticale (7). »

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nombreux sont les gouvernements qui ont préconisé un emploi non sexiste de la langue, même si, dans beaucoup de pays, notamment la France, ce ne fut que partiellement réalisé. Cette féminisation a pour but d’adapter la langue aux réalités sociales et culturelles, mais elle s’inscrit aussi dans un cadre politique : celui de la reconnaissance de l’égalité des hommes et des femmes, et plus récemment, en France, de la nécessaire parité homme-femme. Parmi les initiatives, on peut relever celles du Canada, à l’avant-garde de cette évolution dès 1978, mais aussi celles de la Suisse, qui, en 1989, féminise l’ensemble de sa terminologie des métiers et professions et publie, en 1991, un guide de rédaction non discriminatoire qui préconise l’emploi de l’expression « droits humains ».

En France, lorsque les dirigeant(e)s politiques ont voulu intégrer les femmes dans la sphère politique, c’est souvent l’emploi de l’expression « hommes et femmes » qui a prédominé (8). Les professions se sont elles aussi féminisées, bien que difficilement et de façon incomplète. Ainsi la circulaire du 11 mars 1986 établit des règles de formation du féminin pour les professions ou titres qui, jusqu’alors, s’écrivaient exclusivement sous leur forme masculine. Plus récemment, en 1997, lors d’un débat de la commission des lois du Sénat relatif à un projet de réforme de la cour d’assises, les sénateurs votèrent l’adoption d’un amendement qui substitue « une personne » à « un homme » au bas de la prestation de serment des jurés d’assises.

Les organisations intergouvernementales et non gouvernementales ont aussi pris des dispositions visant à promouvoir un langage non sexiste. Par exemple, la Conférence générale de l’Unesco a adopté, en 1991 et en 1993, des lignes directrices qui réclament l’emploi de formulations visant clairement les deux sexes et de l’expression « droits de la personne » le plus souvent possible. Lors de la Conférence mondiale sur les droits de l’homme organisée à Vienne en juin 1993 sous l’égide des Nations unies, le Forum des organisations non gouvernementales – qui regroupe plus de mille organisations – a adopté une recommandation appelant à supprimer toute partialité à l’égard de l’un ou l’autre sexe et à remplacer « droits de l’homme » par « droits humains » ou par « droits de la personne humaine ».

La plupart des gens pensent que la pureté de la langue est fixée une fois pour toutes dans les dictionnaires et les grammaires. Or la langue n’est pas statique : elle évolue constamment pour refléter les nouvelles réalités, les changements sociaux et politiques. Ainsi la lettre W n’a-t-elle été incorporée officiellement à l’alphabet français en tant que lettre indépendante qu’en… 1964. La langue est à la fois le reflet et le moteur de toutes les sociétés. Chaque année, les dictionnaires Petit Robert et Larousse ajoutent de nouveaux mots qui reflètent une évolution sociale, technique, médicale, ou des changements dans les moeurs. Le gouvernement français a mis en place depuis plusieurs décennies des commissions de terminologie dont le but est d’adapter le langage moderne aux nouvelles réalités scientifiques, médicales, commerciales, et qui ont accrédité des mots aujourd’hui aussi usuels qu’« informatique », « ordinateur », « stimulateur cardiaque », etc.

La création terminologique ne vise pas seulement à remplacer les mots tombés en désuétude, mais aussi à refléter des changements ayant trait à la représentation de soi et à l’identité sociale ou raciale. Ainsi, aux Etats-Unis, le terme « Africain-Américain », maintenant d’usage courant, est d’origine récente et vise à reconnaître une origine continentale, plutôt que raciale. Lorsque des Américain(e)s décident de se représenter et d’être identifiés par le mot « Africain(e)-Américain(e) », ils et elles font état de leur histoire, de leurs luttes et de leurs aspirations.

Une forme symbolique des relations du pouvoir

LES mots construisent et reflètent la culture et le vécu de toutes les sociétés. Ainsi, si l’on compare la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, on relève que, dans cette dernière, seul le mot « homme » est utilisé, alors que, dans la première, le terme général de « personne » est majoritairement utilisé, ce qui indique que ses rédacteurs ont eu à coeur de marquer la non-discrimination sexuelle en recourant le plus souvent à des termes autres que « hommes ».

Le mélange des terminologies qui a caractérisé cet effort n’a pas échappé au professeur de droit Yves Madot lorsqu’il remarque : « La double formulation du titre de la Déclaration et de l’expression employée dans l’article premier est révélatrice d’un embarras terminologique qui serait aisément levé avec la notion de droits de la personne humaine (9). »

Le langage joue un rôle fondamental dans la formation de l’identité sociale des individus, et l’interaction qui existe entre le langage et les attitudes sociales a fait l’objet de nombreuses recherches et n’est plus à démontrer. C’est ce qu’ont montré le philosophe français Michel Foucault, qui a mis l’accent sur les relations entre pouvoir et discours

(10), et Pierre Bourdieu, qui, dans son ouvrage Ce que parler veut dire (11), décrit l’existence d’un capital linguistique dont il extrait le concept de « pouvoir symbolique » intériorisé et accepté : le langage est la représentation ou forme symbolique des relations de pouvoir et confère à ces dernières leur légitimité.

Le conseil des ministres de l’Union européenne du 21 février 1990 est en harmonie avec l’évolution sociale de cette fin du XXe siècle lorsqu’il se dit convaincu que le sexisme dont est empreint le langage en usage dans la plupart des Etats membres du Conseil de l’Europe – qui fait prévaloir le masculin sur le féminin – constitue une entrave à l’égalité entre les femmes et les hommes. Pour sa part, Amnesty International a pris la décision, en décembre dernier, d’adopter un discours des droits qui s’accorde avec son mandat, ses objectifs et sa vision. Trois expressions ont été identifiées qui remplaceront dorénavant l’expression « droits de l’homme », à l’exception des documents historiques. Il s’agit de : « droits de la personne humaine », « droits humains », et « droits de l’être humain ».

Préconiser un changement de terme ne revient pas à éliminer de la mémoire collective un événement tel que la Révolution française de 1789, pas plus qu’il ne revient à en récuser les apports et les conséquences pour l’humanité. Il s’agit, beaucoup plus simplement, de reconnaître que les « droits de l’homme » ont évolué depuis 1789, et, en particulier, que l’égalité entre hommes et femmes fait partie intégrante de cette évolution. Le langage des droits de la personne humaine ne peut se permettre de promouvoir un seul genre (et sexe) en tant que catégorie universelle ni de véhiculer des préjugés : les femmes, tout comme les hommes, ont des droits. Cette reconnaissance passe par l’utilisation d’une expression qui reconnaisse leur existence.

Agnès Callamard.

(1) Cet article résume un document d’Amnesty International, « Qu’y a-t-il dans un mot ? », publié à l’occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars et du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

(2) Voir, par exemple, Bonnie Anderson et Judith P. Zinsser, A History of Their Own, Harpers amp ; Row, New York, 1988 ; Jan Bauer, Seul le silence te protégera : les femmes, la liberté d’expression et le langage des droits de l’homme, Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, Montréal, 1996. Voir aussi les nombreuses publications de l’association SOS Sexisme.

(3) Recommandation no R (90) du Comité des ministres du 21 février 1990 aux Etats membres sur l’élimination du sexisme dans la langue.

(4) Une évolution semblable a caractérisé la langue anglaise. En 1746, le grammairien anglais John Kirkby énonçait ses « 88 règles de grammaire ». La vingt et unième affirmait que le genre masculin était plus général que le genre féminin. Kirkby faisait ici de l’homme une catégorie universelle.

(5) Déclaration faite par l’Académie française en séance du 14 juin 1984, en réponse à l’existence d’une commission de terminologie « chargée d’étudier la féminisation des titres et des fonctions et, de manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes ». L’adaptation des noms de profession aux réalités sociales et culturelles se produit, bien que lentement.

(6) Benoîte Groult, « Cachez ce féminin », Le Monde, 11 juin 1991.

(7) Ibid.

(8) Par exemple, l’établissement du suffrage (vraiment) universel en 1945 par le général de Gaulle stipule que « l’Assemblée nationale constituante sera élue par tous les Français et toutes les Françaises majeurs ».

(9) Yves Madot, Droits de l’Homme, Masson, Paris, 1991.

(10) Michel Foucault, La Volonté de pouvoir, Gallimard, Paris, 1976, et L’Archéologie du savoir, Gallimard, 1987.

(11) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, Paris, 1982.
Édition imprimée — mars 1998 — Page 28